STRUCTURE DU LANGAGE. LAKGUE ANGLAISE
De toutes les espèces de mots auxquels on a donné le nom tï attributifs , les plus complexes sont assurément les verbes. C'est dans cette partie du discours que la métaphysique profonde et subtile du langage se fait le mieux apercevoir; aussi l'examen de la nature des verbes et de leurs différentes variations peut -il être l'objet d'une dissertation fort étendue. Mais comme il m'a toujours semblé que de telles dissertations grammaticales devenaient épineuses et obscures lorsqu'elles étaient poussées trop loin, j'éviterai de m'arréter sur ce sujet plus long- temps qu'il ne sera strictement nécessaire.
Le verbe a quelques rapports avec l'adjectif, en ce que , comme lui , il exprime l'attribut ou la propriété d'une personne ou d'une chose ; mais ces rapports se l)ornent là , car tous les verbes de toutes les langues renferment trois objets à la fois, savoir : l'attribut d'un substantif, l'affirmation relativement à cet attribut, et le temps où ce que l'on affirme a lieu. Ainsi lorsque je dis : le soleil brille , briller est l'attribut du soleil , le temps présent est désigné , et il y a en outre affirmation que la propriété de briller appartient en ce moment au soleil. Le participe brillant n'est autre chose qu'un adjectif qui marque l'attribut ou la propriété , et exprime l'affirmation sans emporter le temps. L'infinitif ^AvY/er peut s'appeler le nom du verbe , et n'indique ni temps
ni atlirmation 5 il exprime seulement l'attribut , l'action ou l'état des choses, attribut, action ou état qui seront le sujet des autres modes et des autres temps. Voilà pourquoi l'infinitif a souvent tant de ressemblance avec le substantif, et se construit quelquefois dé la même manière en latin, en anglais et en français. Ainsi l'on dit en latin : Sciretuimi, Jiihilest; dulceet decomm est pro patriâ mori, et en anglais : to writewellis difjicidt, to speak eloquentlj is stUl more difficidt; en français : écrire très-bien est une chose fort difficile, parler éloquernment est bien plus difficile encore. Mais on retrouve l'affirmation dans tous les autres temps et les autres modes : le soleil brille, brillait, a brillé, brillera , brillerait , etc. L'affirmation semble être ce qui distingueprincipalement le verbe des autres parties dudiscours 5 elle lui donne toute sa force 5 aussi , sans un verbe quelconque, une phrase ou une proposition n'est jamais complète-, car, dans tout ce qu'on peut dire, on affirme toujours qu'une chose est ou n'est pas, et le mot qui emporte avec lui cette assertion, c'est le verbe. C'est à son importance qu'il doit son nom; verbe vient du latin verbum, qui signifie mot, c'est-àdire, qu'il est le mot par excellence.
L'origine des verbes, à cause de leur importance et de leur utilité dans le discours, doit remonter aux premières époques de la formation des langues ; mais ce n'est sans doute qu'après une longue succession de temps qu'on est parvenu à construire toutes leurs parties avec l'exactitude qu'elles ont aujourd'hui. Il paraît probable, selon l'opinion du docteur Smith, que le verbe radical, ou la foime première qu'il prit dans
'toutes les langues, fut celle du verbe que nous appelons impersonnel. It rains , il pleut ; it ihunders , il tonne ; it is light, il fait jour -, it is agreeable, il convient, et autres semblables -, c'est en effet la forme la plus simple, c'est celle qui ne fait qu'affirmer Texistence d'un événement ou d'une situation de choses. A mesure qu'on inventa les pronoms , quelques verbes devinrent personnels , et passèrent successivement par les temps et les modes divers.
Les temps, dans les verbes , ont pour objet de marquer les différences qui existent entre les époques. Quelques observations, que je veux faire à ce sujet, me donneront occasion de montrer l'exactitude étonnante qui a présidé à la formation du langage. On ne fixe ordinairement sa pensée que sur les trois grandes divisions du temps , le passé, le présent et l'avenir , et l'on imagine qu'il suffirait que les verbes exprimassent ces trois grandes divisions. Mais le langage procède avec plus de précision , et divise le temps en chacun des momens qui le composent ^ il le considère comme ne s'arrêtant jamais , et poursuivant incessamment sa course. Les événemens passés sont plus ou moins accomplis , et l'avenir est plus ou moins éloigné de nous : voilà pourquoi presque toutes les langues ont admis une si grande variété de temps.
Le présent est un point indivisible qui n'est susceptible d'aucune modification : scribo , j'écris 5 mais il n'en est pas ainsi du passé \ il n'est pas de langue si pauvre qui n'ait au moins deux ou trois temps pour en exprimer les modifications 5 la nôtre n'en a pas moins que quatre : i" une action passée peut être considérée
comme n étant pas encore achevée ^ c'est l'imparfait : Iwas writmg, scribebam, j'écrivais ; 2°une action ne vient que d'être achevée à l'instant où l'on parle 5 c'est le parfait, qui, en anglais, comme en français, s'exprime toujours avec le secours du verbe auxiliaire : 1 hâve written, j'ai écrite 'i" l'action peut être considérée comme achevée depuis quelque temps 5 c'est le parfait indéfmi : / -wrote, scripsi, j'écrivis, ce qui veut dire à la fois j'écrivis hier, ou j'écrivis il y a un an; c'est ce que les grammairiens appellent un aoriste eu un passé indéfini ; 4° enfin l'action peut être considérée comme achevée avant une autre qui l'est aussi; c'est le plus-que-parfait : Ihadwiitten, scripseram] j'avais écrit ; / had written befoœ I received his letter, j'avais écrit avant que je reçusse sa lettre.
J'observe ici avec plaisir que notre langue , ainsi que le français, a un avantage sur le latin, qui ne possède que trois temps différens pour le passé. A proprement parler , il n'a point de parfait , ou du moins il n'a aucun temps par lequel il distingue une action achevée depuis un moment, de celle qui déjà était achevée à une certaine époque. Dans l'un et l'autre cas , il faut CixxQ scripsi, j'ai écrit, ou j'écrivis, quoiqu'il y ait une diflférence bien sensible entre les temps qu'exprime notre langue au moyen de cette modification, //z^ce written, j'ai écrit , c'est-à-dire, je viens de finir d'écrire à l'instant même , et / wrote, j'écrivis , c'est-àdire que depuis que j'ai fini d'écrire, d'autres actions se sont-àchevées. Les Romains n'ont aucun temps pour indiquer cette différence, et ne peuvent le faire qu'au moyen d'une circonlocution.
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fl y a deux temps pour le futur, savoir : le futur simple ou indéfini : I shall Write , scribam, j'écrirai-, et le futur composé, qui indique que l'action s'achèvera avant qu'une autre action , qui est aussi future , soit achevée : / shall hâve written^ sciipsero , j'aurai écrit; / shall hâve written bejore he arrives, j'aurai écrit avant qu'il arrive (i).
Outre les temps, qui expriment les diverses époques, les verlies ont encore ce que grammaticalement on appelle les voix active et passive , suivant que l'aftlrmation est relative à ce que fait ou à ce que souffre une personne ou une chose : amo , 1 love^ j'aime ; amatus suin y I am loved , je suis aimé. Ils ont aussi les modes qui, à l'actif comme au passif, servent à exprimer l'affirmation sous les formes diverses qu'elle est susceptible de prendre. Le mode indicatif , par exemple, énonce une proposition pure et simple : scribo, Iwrite, j'écris ; sciipsi, I hâve written^ j'ai écrit 5 l'impératii indique le commandement , la menace : scribe, write thou, écris -, scribat, let him write, qa'il écrive ; le subjonctif rend la proposition conditionnelle et soumise à la chose à laquelle elle se rapporte : / might Write, I could write , I shoiild write, if the case were so andso , j'écrirais, s'il le fallait.
Cette manière d'exprimer une affirmation sous ses formes diverses , et avec la distinction des trois per-
(i) Ceux qui désirent voir ce sujet examiné d'après les règles de la métaphysique la plus exacte, peuvent consulter THermèsde M. Harris, ainsi que le Traité sur Torigine et les progrès du langage, vol. n, p. I25.
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sonnes ,je, tu, il, s'appelle conjugaison, et, dans toutes les langues, constitue la partie la plus importante de la grammaire.
Nous avons actuellement la preuve de ce que j'ai avancé tout à l'heure, que de toutes les parties du discours le verbe était la plus complexe, et celle où Tart se laissait le plus apercevoir. Remarque^ seulement combien de choses renferme ce simple mot latin : amavissem, Iwould hâve love, j'eusse aimé. Premièrement, la personne qui parle 5 secondement, l'attribut ou l'action de cette personne \ troisièmement, une aflirmalion relative à cette action-, quatrièmement, le temps passé dans lequel on affirme que la chose s'est faite : et cinquièmement enfin, la condition à laquelle l'action est attachée. Il est à la fois curieux et remarquable que des mots dont le sens soit aussi compliqué , et la structure toujours formée avec un peu plus ou un peu moins d'art, se retrouvent sans exception, je crois, dans toutes les langues du monde.
Il est vrai que la forme des conjugaisons , ou la manière d'exprimer toutes les modifications des verbes , a dans chaque langue des différences très-marquées. La forme la plus exacte des conjugaisons est celle qui, sans le secours des verbes auxiliaires, indique le plus grand nombre de temps principaux par le seul changement de la première ou de la dernière syllabe du mot. On assure que dans les langues orientales les verbes n'ont que cinq temps ou cinq expressions de temps , mais que leurs modes sont combinés de manière à exprimer un grand nombre d'époques et de relations diverses. L'hébreu, par exemple, dit en un seul mot,
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et sans le secours d'aucjn auxiliaire, non -seulement j'ai enseigné, mais encoxef ai enseigné exactement, et souvent même , oti m'a donné l'ordre d'enseigner, j'ai appris moi-même. La langue grecque , la plus parfaite de toutes les langues connues , possède exactement tous les temps et tous les modes-, le latin est formé sur le même modèle , mais est un peu moins régulier, surtout au passif, où les temps ne s'indiquent qu'au moyen du verbe auxiliaire sum.
Les conjugaisons sont très-défectueuses dans toutes les langues modernes. Outre que le verbe par lui-même est fort peu variable dans ses terminaisons , on a continuellement recours aux auxiliaires dans tous les temps et dans tous les modes , et à l'actif comme au passif. La manière de conjuguer a subi dans le langage un changement analogue à celui des déclinaisons. De même que les prépositions , placées en avant des noms, ont remplacé les cas , de même aussi les deux verbes, jîo have^ avoir, et to be , être, placés en avant des participes^ remplacent presque toujours les diverses terminaisons des modes et des temps dont se formaient les conjugaisons chez les anciens.
Ces deux changemens ont une cause commune , et l'on s'en convaincra bientôt en réfléchissant sur les observations que nous avons déjà faites à ce sujet. Les verbes auxiliaires sont, ainsi que les prépositions, des mots généraux et abstraits -, ils expriment les diverses
modifications de l'existence considérée isolément et indépendante des personnes et des choses. Dans les premières périodes du langage, leur sens devait, pour ainsi dire, être incorporé avec le verbe pris dans tous ses temps et