TOME I
dans tous ses modes , et Ton n'inventa que long-temps après des mois qui indiquèrent simplement et seulement l'existence. Mais lorsque, avec les progrès des langues, les verbes auxiliaires , déjà inventés et connus, eurent des temps et des modes comme les autres verbes, on trouva qu'attendu qu'ils portaient avec eus cette force d'aÛirmation qui distingue les verbes, on pourrait , en les joignant au participe qui indique la nature de l'action, remplacer les signes auxquels on reconnaissait les modifications des modes et des temps. Aussi, lorsque les langues modernes commencèrent à s'élever sur les débris des langues anciennes, cette méthode s'établit d'elle-même dans la nouvelle formation des parties du discours. Ces mots am, suis-, was, étais; hâve, avoir, par exemple, devenus une fois familiers, il sembla bien plus facile de les appliquer à tous les verbes , comme / am loved ,]e, suis aimé ; Iwas loved, j'étais aimé-, / liave loved, j'ai aimé, etc., que de se rappeler cette variété de terminaisons indispensables pour conjuguer les verbes dans les langvies anciennes : amor, aniabar, amavL De toutes ces variétés , on n'en conserva que deux ou trois , comme love, aimer-, ioved, aimé 5 loving, aimant, et les autres se perdirent tout-à-fait. La conséquence en fut la même que celle qui suivit la suppression des déclinaisons ; la langue gagna en simplicité ce qu'elle perdit en précision et en grâce.
Ici se terminent les observations les plus importantes que j'avais à faire sur les verbes. Nous ne nous arrêterons pas long-temps sur les autres parties du discours que l'on appelle indéclinables , ou , pour mieux dire,
qui ne sont pas susceptibles d'éprouver de changemens.
Les adverbes se présentent les premiers ; ils forment , dans toutes les langues, une classe nombreuse de mots que l'on pourrait ranger, pour la plupart, parmi les mots attributifs , parce qu'ils servent à modifier ou à exprimer la situation d'une action , ou à indiquer une qualité relative au temps, au lieu, au rang, au degré, ou à d'autres circonstances que l'on a besoin de déterminer. Ils ne sont , presque tous , que des manières abrégées de parler , qui expriment, par un seul mot , ce qu'au moyen d'une circonlocution on pourrait rendre par deux ou trois mots pris dans les autres parties du discours. Excessivement y par exemple, signifie la même chose que à un degré élevé; bravement , la même chose que avec bravoure ou valeur; ici, la même chose que dans cette place; souvent ou rarement ^ la même chose que un grand nombre ou un petit nombre de fois; et ainsi des autres. Aussi l'on peut regarder les adverbes comme les mots les moins importans d'une langue, et ceux dont l'invention est la plus récente 5 voilà pourquoi la plupart sont dérivés des mots qui furent les premiers en usage.
Les prépositions et les conjonctions sont plus essentielles dans le discours que la plupart des adverbes» Elles forment cette classe de mots , appelés connectifs , sans lesquels il n'y a point de langue, et qui servent à indiquer les relations des choses entre elles , leur influence , leut" dépendance et leur cohérence réciproques-, aussi joignent-elles les mots les uns aux autres, et les réduisent-elles enpropositionsintelligibleset exprès-
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sives. Les conjonctions sont , en général , employées pour lier les phrases ou les membres d'une même phrase , comme et, parce que, quoique, et autres semblables. Les prépositions lient les mots en montrant le rapport qu un nom substantif peut avoir avec un autre nom , comme de, par, à, sur, sous, etc. J'ai eu occasion de dire quelques mots sar la valeur des prépositions lorsque je me suis occupé des cas et des déclinaisons des noms substantifs.
Il est évident que ces particules connectives sont de la plus grande utilité dans le discours , puisqu'elles marquent les transitions par lesquelles l'esprit passe d'une idée à une autre. Elles sont la base du raisonnement , qui n'est lui-même qu'une liaison de plusieurs idées. Et si, chez les peuples barbares, et dans les siècles les moins civilisés , la série de ces mots dut être peu considérable , leur nombre dut s'accroître à mesure que les hommes firent des progrès dans Fart de raisonner et de réfléchir. Plus une nation cultive les sciences , plus le langage y est perfectionné , et plus nous devons nous attendre à ce que la langue y abonde en particules connectives , qui expriment des rapports entre les objets, et des liaisons entre les pensées qui avaient échappé à une vue moins subtile. Aussi la langue des Grecs est-elle celle où l'on en rencontre un plus grand nombre , parce que c'était le peuple chez lequel l'esprit, le génie et la civilisation étaient parvenus au plus haut degré de perfection. La beauté et l'énergie de presque toutes les langues dépendent surtout du juste emploi des conjonctions, des prépositions et de ces pronoms relatifs qui servent aussi à lier les diverses parties du
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discours-, c'est l'usage convenable ou maladroit de ces particules qui rend le discours fort et serré , ou lâche et confus, qui le fait marcher rapidement, ou se traîner d'un pas lourd et inégal.
Je n'entrerai pas dans de plus longs détails sur la construction du langage en général 5 toutefois , avant d'entamer un autre sujet, je veux encore faire sentir que , quelque épineuse et quelque embarrassante que puisse paraître cette construction , elle est cependant de la plus haute importance , et tient de fort près à la philosophie de l'esprit humain. Si le langage, en effet, est le véhicule ou l'interprète de nos pensées, l'examen de sa structure et de ses progrès ne peut que nous dévoiler tout ce qui a rapport aux progrès de nos pensées elles - mêmes , et aux opérations de nos facultés morales , et c'est pour l'homme luie matière toujours instructive. « Nequis (dit Quintilien, auteur infiniment « judicieux), nequis tanquam parva fastidiat gramrna- « tices eleraenta. Non quia magnœ sit operae consonan- « tes à vocalibus discernere , easque in semivocalium « numerum mutarumque partiri, sed quia interiora « velut sacri hujus adeuntibus , apparebit multa rerum « subtilitas , quse non modo acuere ingénia puerilia, sed « exercere altissiraara quoque eruditionem ac scientiam « possit. )) Inst. I , p. 4-
Venons-en maintenant à ce qui concerne notre langue. J'ai déjà eu, dans cette Lecture et dans la précédente, occasion de faire quelques remarques sur sa structure particulière 5 c'est ici le lieu d'entrer, à ce sujet, dans un examen plus attentif.
La langue qui se parle aujourd'hui dans toute la
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Grande-Bretagne n'est pas la langue primitive de l'île , elle n'en dérive même pas; c'est aux étrangers qu'elle doit son origine. Le langage des anciens insulaires fut sans doute le celtique ou le gallique , qui leur étaient communs avec les peuples des Gaules. Une foule de circonstances attestent que c'est de cette contrée que sont venus les premiers habitans de la Grande-Bretaiïne. Cettelangue celtique, abondante et expressive, à ce que l'on assure , était probablement ufîe des plus anciennes du monde , et se parlait dans toute la partie occidentale de l'Europe. Ce fut celle des Gaulois, des Bretons, des Irlandais , et peut-être même des Espagnols , jusqu'à l'époque où les conquêtes des Romains, et ensuite les invasions des peuples du Nord, ayant changé le gouvernement, le langage et les mœurs de toute l'Europe, cettelangue se perdit insensiblement, et se trouva reléguée chez les habitans sauvages des montagnes du pays de Galles, de celles d'Irlande et d'Ecosse. L'irlandais , le gallois et l'écossais ne sont efFectivement que les différens dialectes d'une même langue, de l'ancien celtique.
Cette langue fut donc celle des Bretons, les plus anciens habitans connus de notre île, jusqu'à l'arrivée des Saxons en Angleterre, l'an 45o après Jésus-Christ. Ceux-ci, vainqueurs des Bretons , ne se mêlèrent point avec les vaincus ; ils les chassèrent de leurs habitations , et les reléguèrent , eux et leur langage , dans les montagnes du pays de Galles. Les Saxons étaient un de ces peuples du Nord qui inondèrent l'Europe, et leur langue, qui n'était qu'un dialecte du gothique et du teutonique, tous deux bien étrangers au celtique , fut la
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base de la langue anglaise que nous parlons aujourd'hui; ce dialecte, mêlé d'un peu de danois, continua d'être parlé dans toutes les parties méridionales de l'île jusqu'au temps de Guillaume le Conquérant , qui introduisit à la cour le normand ouïe français, langues de sa patrie. Le langage de la nation éprouva alors des changemens considérables; et l'anglais, que l'on parla dans la suite et jusqu'à notre siècle , ne fut qu'un mélange de vieux saxon , de normand , de français , et de quelques mots nouveaux ou étrangers que le commerce et les sciences ont successivement introduits.
Telles sont les traces à travers lesquelles on peut suivre l'histoire de la langue anglaise. Celle de la Basse- Ecosse n'a été, pendant plusieurs siècles, et n'est encore, de nos jours, qu'un dialecte de l'anglais- Il n'est pas aussi facile de dire comment l'ancien celtique, banni de cette contrée , s'est réfugié dans les montagnes et dans les îles, que d'indiquer comment cette révolution s'est opérée en Angleterre. La partie méridionale de l'Ecosse fut-elle soumise aux Saxons et réunie au royaume de Northumberland? ou bien un nombre considérable d'Anglais exilés, en se retirant en Ecosse après les conquêtes des Normands^ ou à d'autres époques, portèrent-ils dans cette contrée leur langue, qui , dans la suite , et à cause des relations mutuelles des deux nations, fit tomber l'ancien celtique en désuétude? Ce sont des points historiques incertains , depuis long-temps contestés ^ et dont la discussion nous entraînerait beaucoup trop loin.
D'après ce que nous venons de dire, on peut conclure que le dialecte teutonique fut la base de notre
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langue actuelle. On nous l'apporta sous trois formes difierentes , le saxon, le danois et le normand j et toutes trois se sont fondues dans notre langue. Nous avons aussi un tiès- grand nombre de mots dérivés évidemment du latin 5 mais ce n'est pas du latin que nous les avons empruntés directement 5 ils nous sont sans doute venus par le canal du normand ou du français , que nous a apporté Guillaume le Conquérant. Car les Romains aj^ant étélong-temps maitresde toutes les Gaules, on ne parla dans ce pays^ jusqu'à l'invasion des Francs et des Normands, qu'une espèce de latin corrompu, mélangé de celtique, et auquel on a donné le nom de langue romance. Ces peuples ne firent pas ce que les Saxons avaient fait en Angleterre , ils ne chassèrent pas les habitans, ils vécurent au contraire avec eux; la langue du pays devint alors un composé de ce latin corrompu et du dialecte teu tonique que parlaient les vainqueurs. Ainsi le français eut toujours beaucoup de rapports avec le latin , et un très-grand nombre de mots originairement latins, en usage chez les Normands et les Français, furent introduits chez nous lors de la conquête du royaume (l'an 1066). Il est vrai que depuis nous en avons emprunté quelques-uns du latin directement , par suite de la grande influence que la littérature latine exerce sur toutes les langues de l'Europe.
De la jonction de tant de sources diverses, de la réunion de parties si dissemblables, il arriva naturellement que l'anglais, comme toutes les langues composées, admit un assez grand nombre d'irrégularités. Nous ne devons pas nous attendre à y retrouver cet
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ensemble parfait , cette analogie exacte de construction qu'on remarque dans les langues simples, qui , en quelque sorte, se sont formées d'elles-mêmes, et sur une base unique. Aussi, comme je l'ai observé plus haut, il ne nous est resté que peu de chose des déclinaisons et des conjugaisons 5 notre syntaxe est très-bornée , et peu de mots portent avec eux des signes suffisans pour indiquer leurs rapports mutuels, pour montrer ce qu'on appelle, en style de grammaire, leur accord et leur régime. Nos expressions, venues éparses des régions étrangères, ne peuvent pas s'incorporer aussi intimement dans la construction d'une phrase que les mots de la langue des Grecs ou de celle des Romains.
jMais ces inconvéniens d'une langue composée , s'ils existent réellement , sont balancés par des avantages qui naissent de cette réunion même d'idiomes, et particulièrement par ce nombre et cette variété de mots dont une telle langue peut s'enrichir sans cesse. Peu de langues , en effet , sont plus abondantes queja nôtre , et aucun écrivain n'est fondé le moins du monde à se plaindre de sa stérilité , surtout dans les matières sérieuses , comme l'histoire , la critique , la politique et la morale. Le génie studieux et réfléchi delà nation s'est approprié, sur ces sujets importans, les expressions qu'il avait empruntées à tous les peuples. Notre poésie n'est pas moins riche, et ce n'est pas seulement parla mesure que son style diflère le plus de la prose , c'est par les mots mêmes qui lui sont consacrés ; ce qui prouve combien nos ressources sont étendues, puisque notre prose et notre poésie s'expriment, pour ainsi dire, en langues différentes -, et, à cet égard, nous l'em-
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portons sur les Français, chez lesquels la rime seule distingue la langue poétique de la prose ordinaire.
C'est surtout dans les sujets les plus graves, c'est dans la peinture des plus forts mouvemens de l'âme que notre langue déploie toute l'énergie de ses expressions. Nous avons , à ce qu'on dit, trente mots au moins pour indiquer toutes les variétés de la colère(i)', mais elle n'est pas aussi riche pour rendre les émotions douces et les sentimens délicats. Il faut avouer que la langue française surpasse de beaucoup la nôtre dans rexpression des nuances les plus légères des affections de l'âme, et surtout de ces modifications si variées que nos relations de société ont apportées dans nos mœurs , dans notre esprit et dans notre conduite. Que l'on essaie de traduire en anglais quelques pages seulement des romans de Marivaux , et l'on sentira combien , dans de tels sujets, nous sommes pauvres d'expressions; aussi la langue française est plus abondante qu'aucune autre pour peindre la délicatesse, la gaîté ou le plaisir;
(i) Anger, colère ; wrath, courroux ; rage , rage \ fury, fureur; outrage f \'\ç\QncQ\ fier cènes s , impétuosité; sharpness , inclémence ; animosity, animosité ; choler, bile ; resentment, ressentiment; heat, chaleur; hcart-burning, aigreur; tofume, fumer; lo storm, s'emporter; to infiame , s'enflammer; to be incensed, être brûlant; to vex , chagriner; to irritate , irriter; to enrage, enrager; to exasperate , exaspérer; to prot'oke , provoquer; to fret, dépiter; to be sullen, être chagrin; hasty, bouillant; hot, échauffé; rough, bourru; sour, aigre; peevish, hargneux, etc., etc. Je n'ai traduit ces expressions, citées par Blair, que pour prouver que notre langue est au moins aussi abondante que la sienne.
elle est de toutes les langues du monde la plus heureusement formée pour la conversation 5 mais c'est avec raison que l'on pense que la langue anglaise lui est bien supérieure dans les compositions d'un genre élevé.
On croit, en général, qu'une langue prend sa couleur dominante dans le caractère national du peuple qui la parle. Cependant on ne doit pas s'attendre à y retrouver l'empreinte exacte du génie et des mœurs d'une nation , parce que tous les peuples ont reçu de leurs ancêtres une série primitive de mots, qui est devenue en quelque sorte la base de la langue, et qui s'est maintenue à travers les siècles , quoique pendant ce laps de temps les mœurs aient sans doute éprouvé de graves altérations. Le caractère national doit néanmoins conserver toujours une influence sensible sur le génie de la langue -, aussi la vivacité et la gaîté des Français, la gravité et l'humeur pensive des Anglais, sont évidemment empreintes dans leur langage respectif .
Le génie de notre langue et le caractère de la nation qui la parle , doivent faire présumer qu'elle est à la fois forte et énergique. Il est vrai que naturellement elle est un peu prolixe : la faute en est à cette quantité considérable de particules et de verbes auxiliaires dont nous sommes obhgés de nous servir incessamment , et cette prolixité ne laisse pas d'en affaiblir l'expression. Nous exprimons bien moins que les langues grecque et latine par un verbe ou par un nom substantif. Notre style est moins serré, et nos pensées, délayées dans un plus grand nombre de mots, etdivisées en parties distinctes, produisent une impression bien plus faible. Malgré cet inconvénient , l'immense quantité d'expressions que
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nous avons pour peindre les grandes commotions de l'âme, la liberté dont nous jouissons, à un plus haut degré qu'aucun autre peuple, de composer sans cesse des termes nouveaux, doivent faire considérer notre langue comme très-expressive , au moins en comparaison des langues modernes , puisque nous sommes si loin des anciennes à cet égard. Le style seul de Milton, tant en prose qu'en vers, prouve suffisamment que l'anglais n'est dépourvu ni de force ni d'énergie.
La flexibilité d'une langue, celte faculté de se prêter aux styles différens et aux sujets divers, d'être sévère et forte, aisée et coulante, tendre et douce, pompeuse et magnifique, selon les occasions, ou suivant le génie des auteurs, est une qualité de la plus haute importance. 11 semble que cette qualité dépende de trois choses principales, l'abondance de la langue, l'arrangement dont les mots sont susceptibles , et la variété et la beauté des sons. Aucune langue n'a possédé plus éminemment ces avantages que le grec, aucune ne s'est mieux pliée au génie des écrivains. Il réunissait ces trois conditions indispensables auxquelles il joignait encore l'agréable variété de ses ditférens dialectes , en sorte qu'il prenait tous les tons qu'on voulait lui donner, depuis le plus simple et le plus familier jusqu'au plus majestueux. A cet égard, la langue latine, quoique fort belle d'ailleurs , est bien au-dessous de celle des Grecs. Elle a trop constamment un air grand et noble ; toujours mâle et soutenue dans l'enchaînement des sons , elle conserve une sorte de dignité sénatoriale dont il est difficile à un écrivain de la dépouiller entièrement. Parmi les langues modernes, l'italien a bien plus de
flexibilité que le français; son abondance, sa construction libre , la beauté et Tharmonie des sons , la facilité avec laquelle , en vers comme en prose , elle se plie à tous les sujets, et devient susceptible de noblesse, de force ou de douceur, semblent en former sous tous les rapports la plus accomplie de toutes les langues modernes qui se sont élevées sur les ruines des langues anciennes. Quoique la langue anglaise soit bien loin d'avoir toute la flexibilité de l'italien, elle n'en est cependant pas, à beaucoup près, dépourvue. Si Ton veut faire attention à la diversité de style que l'on trouve dans nos auteurs classiques , à la grande différence qui existe , par exemple , entre celui de lord Shaftsbury et celui de Dean Swift , on y découvrira une série d'expressions et une facilité de se prêter aux goûts variés des écrivains qui en font une des plus belles langues parlées en Europe. Ce qu'on lui a reproché le plus fréquemment, c'est le manque d'harmonie. Quoiqu'on soit disposé à juger favorablement des sons d'une langue que l'on a parlée dès l'enfance , et que sur ce point on nous puisse soupçonner de partialité , je crois cependant qu'il est possible de montrer avec quelque évidence que ce reproche a été poussé trop loin. La mélodie seule de nos vers dans lesquels la poésie n'a pas besoin du secours de la rime , prouve assez que notre langue est bien loin d'être dépourvue d'harmonie. Notre poésie est , après celle des Italiens, la plus variée et la plus harmonieuse de toutes les poésies modernes , et surtout l'emporte incontestablement sur celle des Français par la variété, la douceur et la mélodie. M. Sheridan a démontré que nos sons étaient plus nourris de voyelles et de diphthon-
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gués , et divisés assez sensiblement en longs et en brefs pour mettre dans la quantité de nos syllabes la plus heureuse diversité^ il observe que nos consonnes, qui semblent se multiplier confusément sur le papier, produisent presque toujours des combinaisons qui flattent agréablement l'oreille , et que principalement le reproche que l'on adresse à notre langue sur le retour continuel du sifflement de la lettre s y est aussi injuste que déraisonnable. On n'a pas en effet remarqué que très-souvent , et surtout dans les syllabes qui terminent les mots, cette lettre perd sa prononciation sifflante et s'articule comme le s^ qui produit une des consonnances les plus douces , telles que dans has, il a ; thèse, ceux-ci -, those, ceux-là 5 loves, il aime -, hears, il écoute; et une infinité d'autres où la lettre s , conservée dans l'orthographe, a véritablement la prononciation du z. Toutefois, nous ne devons pas prétendre que la douceur et la beauté des sons soient une des qualités principales de notre langue ; elle n'est pas assurément incapable de mélodie, mais cependant la force et l'expression la caractérisent plus que la grâce. Nous sommes portés , en général , à prononcer rapidement , et nous avons rendu plus brefs presque tous les mots que nous devons au latin, comme : orator, spectacle , théâtre, lihertj, etc. A cet égard , notre prononciation a cela de remarquable qu'elle appuie davantage sur les premiers sons du mot qu'on ne le fait ordinairement dans aucune autre langue. En grec et enlatin , c'est presque toujours sur la troisième avant - dernière syllabe ou l'antépénultième que l'on s'appesantit , au lieu qu'en anglais , c'est sur la quatrième, et quelquefois même sur
la einquième avant-dernière, comme dans mémorable, cojivëiiienrj , dmbulatorj, prôjitahleness. L'effet que produit en général cette méthode d'avancer l'accent , ou de le placer aussi près du commencement du mot, est de donner à la prononciation plus de force et de vivacité, et de la rendre en même temps plus rapide et plus pressée -, ce qui , nécessairement , doit peu contribuer à l'harmonie d'une langue.
La langue anglaise possède sans doute l'avantage d'être , dans sa forme et dans sa structure , la plus simple de toutes les langues de l'Europe. Elle est affranchie de tout cet embarras des déclinaisons , des cas, des modes et des temps. Ses mots sont moins sujets que ceux d'aucune autre langue à changer de formes ; ses substantifs n'admettent de genres que ceux que la nature a établis, et n'éprouvent que la modification bien légère d'un seul cas \ ses adjectifs ne varient que pour exprimer les degrés de comparaison, et ses verbes, au lieu de subir tous les changemens des anciennes conjugaisons , ont à peine quatre ou cinq terminaisons diverses -, un petit nombre de prépositions et de verbes auxiliaires indiquent clairement tous les sens que l'on veut donner au mot, qui , presque toujours, reste invariable. J'ai dit quels inconvéniens en résultaient pour la brièveté et l'énergie 5 mais il faut avouer qu'une telle construction grammaticale est de la plus grande facilité, et rend l'étude de notre langue bien moins pénible-, Tarrangement des mots en est plus clair et plus intelligible , et les règles de notre syntaxe sont à la fois moins multipliées et plus simples.
Je suis de l'avis du docteur Lowth, qui , dans la pré-
face de sa grammaire , prétend que cette grande simplicité, cette extrême facilité de notre langue , sont cause que souvent on la parle et on l'écrit avec plus de négligence. L'étude des langues compliquées et dans la construction desquelles il entrait beaucoup d'art, réclamait des soins plus assidus-, les signes des genres et des cas, les variétés produites par les déclinaisons et les conjugaisons , les règles multipliées de la syntaxe , exigeaient une attention bien plus soutenue, et faisaient du langage une science difficile; il était réduit en système ; on avait fixé des principes dont il était absolument impossible de s'écarter, tandis que parmi nous on le considère à peine comme soumis à quelques règles grammaticales. Il est reconnu que l'on peut, sans études, s'exprimer en anglais d'une manière très-convenable , et qu'une syntaxe aussi simple et aussi bornée que la nôtre ne demande aucune application. Aussi en arrive-t-il que trop souvent l'on contracte l'babitude d'écrire d'une manière lâche et incorrecte.
J'admets que les règles de la grammaire n'aient pas une autorité suffisante pour lutter contre l'usage une fois établi, et que, dans le discours comme dans l'écriture, l'usage doive être l'étendard sous lequel il faille se ranger lorsqu'il s'élève quelque incertitude en matière de langage ou de style. Cependant il ne s'ensuit pas que les règles grammaticales soient inutiles et superflues. Il y a, dans toutes les langues cultivées, certaines constructions nécessaires, certaines analogies qui servent de base à l'usage, et que , dans les cas obscurs ou douteux, on peut regarder comme des autorités infaillibles. Chaque langue a une syntaxe composée de
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règles auxquelles doivent se conformer strictement ceux qui veulent écrire et parler avec pureté; car la syntaxe n'est eOectivement que cette disposition des mots d'une phrase au moyen de laquelle le sens de çl^acun et ses rapports avec les autres deviennent par-^ faitement clairs et intelligibles.
Toutes les règles de la syntaxe latine ne peuvent, il est vrai , s'appliquer à notre langue. La plupart tiennent à la forme particulière d'un idiome dans lequel des verbes et des prépositions gouvernent le génitif, le datif, l'accusatif ou l'ablatif. Mais il ne faut pas perdre de vue , qu'abstraction faite de ces particularités , les principales règles, celles qui servent en quelque sorte de base au langage , sont communes au latin et à l'anglais comme à toutes les langues; car, dans toutes les langues , les parties essentielles du discours , les substantifs , les adjectifs , les verbes et les particules connectives sont toujours les mêmes, et partout où ces parties du discours se retrouvent, il existe entre elles certaines relations nécessaires qui déterminent leur syntaxe ou fixent la place qu'elles doivent occuper dans la construction d'une phrase. C'est ainsi qu'en anglais comme en latin l'adjectif doit, par sa position, indiquer son rapport avec le substantif, et le verbe s'accorder en personne et en nombre avec le nominatif, attendu que , par la nature des choses , un mot qui exprime une qualité ou une action doit correspondre aussi exactement qu'il est possible avec le nom de la chose dont il exprime l'action ou la qualité. Deux ou plusieurs substantifs liés par une conjonction copulative exigent que les pronoms ou les verbes auxquels ils se