DU STYLE EN GÉNÉRAL, DE LA CLARTÉ ET DE LA PRÉCISION
'■' Nors avons termine les observations que nous avions à faire sur le langage 5 nous nous occuperons actuellement du style et des règles qui y sont relatives.
Il n est pas facile de donner une idée exacte de ce que l'on entend par style. Je ne puis mieux le définir qu'en disant que c'est la manière particulière dont chaque homme se sert d'une langue pour exprimer ses propres idées. Il ne faut pas le confondre avec le lan- "a^e même , ni avec les mots. Les mots qu'un auteur emploie peuvent être justes et corrects , alors que son style est vicieux , dur et raide , faillie et affecté. Le style d'un écrivain a toujours quelque analogie avec sa manière de sentir \ il peint les idées qui se présentent à son esprit, et en même temps l'aspect sous lequel elles se présentent j voilà pourquoi, lorsque nous examinons un ouvrage , il nous est ordinairement très-difficile de séparer le style de fauteur de sa façon de penser. jN'ous ne devons pas nous étonner que tous deux soient si intimement liés , puisque le style n'est autre chose que fespèce d'expression que nos pensées prennent au moment où elles se forment. Aussi chaque
uatlon a un style différent suivant son caractère ou son génie. Des figures fortes et hyperboliques donnaient une vive chaleur à celui des Orientaux -, les Athéniens , peuple spirituel et poli, s'étaient formé un style précis, clair et soigné j les Asiatiques , licencieux et amis du luxe, affectaient un style fleuri, mais diffus. On remarque les mômes différences caractéristiques dans le style des Français , des Anglais et des Espagnols. En parlant du style en général , on dit qu'il est nerveux , faible ou vif, qualités qui, dans un écrivain, désignent à la fois et sa manière de sentir et sa manière de s'exprimer ; tant il est difficile de les séparer l'une de l'autre. Je traiterai plus tard des caractères généraux du . style ; il me semble indispensable de commencer par l'examen de ces qualités les plus simples, car c'est dans leur assemblage que consistent presque toujours ses. diverses qualités complexes.
Toutes les qualités d'un bon style peuvent se réduire à deux principales, la clarté et les ornemens. Tout ce qu'on peut, en effet, exiger du langage, c'est de présenter de la manière la plus claire nos idées à l'esprit des autres, et en même temps de les présenter de façon à ce qu'elles puissent plaire , intéresser , et donner ainsi plus de force à l'impression que nous voulons produire. Ce n'est qu'en atteignant ce double but que l'on retire de l'art de parler et d'écrire tous les avantages qu'il est possible d'en attendre.
L'on n'hésite pas à considérer la clarté comme la qualité fondamentale du style , qualité si essentielle à tous les genres d'ouvrages qu'elle ne peut être suppléée par aucune autre. Sans elle, les ornemens les plus riches
ne jettent qu'une triste lueur à travers les ténèbres , cl, loin de plaire au lecteur, le fatiguent et le dégoûtent. Aussi , ce qui doit avant tout nous occuper , c'est de nous rendre parfaitement intelligibles, c'est de nous faire comprendre avec la plus grande facilité. « Oratio, (i dit Ouintilien, débet negligenterquoqueaudientibus « esse aperta ; ut in animum audientis , sicut sol in « oculosetiamsiin eumnonintendatur,occurrat. Quare « non solùm ut intelligere possit , sed ne omnino possit « non intelligere curandum. » L'écrivain qui nous oblige à le suivre avec l'attention la plus soutenue , à nous arrêter et à relire une seconde fois sa phrase pour la . comprendre, ne peut pas long-temps nous plaire. Nous sommes trop indolens pour soutenir un semblable travail. Nous dirons peut-être , lorsque nous aurons enfin découvert la pensée d'un écrivain, que nous en admirons la profondeur , mais nous serons rarement disposés à reprendre la lecture de son livre.
Quelques auteurs s'excusent de leur mauvque de clarté sur la difiiculté du sujet qu'ils traitent. Mais un pareil prétexte est bien rarement admissible, si toutefois même il peut l'être ^ car Ihomme qui veut en prendre la peine classera en propositions distinctes , et exprimera aux autres avec clarté ce que lui-même aura conçu clairement. On ne doit point entreprendre d'écrire sur un sujet dont on n'a pas l'idée la plus claire et la plus précise. On peut pardonner à un écrivain de n'avoir sUr une matière que des idées incomplètes ou mal déterminées 5 mais, toutefois, ces idées doivent encore être claires autant qu il est possible, et, dans quelque cas que ce puisse être , il faut toujours mettre
de la clarté dans leur expression. L'obscurité qui règue dans la plupart des livres sur la métaphysique vient de ce que les conceptions des autres ne sont pas parfaitement distinctes ^ ils n'ont vu leur objet qu'à travers une lueur incertaine, et, par conséquent, ne peuvent pas le présenter aux autres dans tout son jour.
La clarté dans le style ne peut pas être considérée comme une espèce de mérite négatif, c'est - à - dire , comme l'absence d'un défaut 5 c'est, au contraire, un très-grand mérite, c'est une véritable beauté. Un auteur nous plaît et se concilie notre estime lorsqu'il nous ^vite la peine de chercher sa pensée , lorsqu'il nous développe son sujet sans embarras , sans confusion ; lorsque son style coule comme un ruisseau limpide dont on distingue toujours le fond.
Pour acquérir l'habitude d'être clair, il faut d'abord porter toute son attention sur chaque mot et sur chaque phrase, et ensuite sur l'ensemble de sa composition. Le premier point va nous occuper d'abord , et nous y consacrerons le reste de cette Lecture.
La clarté dans les mots et dans les phrases exige que les mots et les phrases réunissent la pureté , la propriété et la précision.
La pureté et la propriété dans le langage sont des expressions souvent confondues, dans le sens desquelles il n'y a pas , il est vrai, une différence bien marquée , quoique cependant il y en ait une. La pureté consiste dans l'usage des mots et des constructions propres à la langue que l'on parle , et s'oppose à l'emploi d'expressions ou de tournures de phrases qui appartiennent à une autre langue, ou que l'usage ne tolère plus, ou
que l'on a récemment innovées , ou enfin qu'aucune autorité suffisante n'a consacrées. La propriété est un choix de mots que l'usage le meilleur et le plus généralement adopté par les bons écrivains a appropriés k la nature des idées que nous voulons exprimer ^ elle exige que leur application soit à la fois heureuse et correcte d'après les principes que cet usage a établis -, enfin, elle rejette ces expressions basses et triviales qui sont faites pour dégrader la pensée la plus noble. Un style peut être pur, c'est-à-dire qu'il peut êU'e rigoureusement anglais , exempt de gallicisme et d'aucune inversion étrangère à la langue, exempt aussi de fautes grammaticales , et manquer cependant de propriété. Les mots , en etfet , pourraient être mal choisis , mal adaptés au sujet, et rendre imparfaitement la pensée de l'écrivain qui, tout en ne se servant que d'expressions et de phrases véritablement anglaises , en a fait un choix malheureux. D'un autre côté , le style n'a de propriété que lorsqu'en même temps il est pur -, et ces deux qualités réunies le rendent non-seulement clair , mais encore gracieux. Pour acquérir l'une et l'autre, il n'est pas de moyen plus sûr que de chercher à imiter les écrivains et les orateurs les plus distingués.
Lorsque je dis que les mots innovés ou tombés en désuétude nuisent à la pureté du style, on pense bien que cette règle n'est pas sans exception. Ils ont, au contraire , de la grâce en certaines circonstances. La poésie donne plus de latitude que la prose aux expressions nouvelles , ou du moins à celles qui sont d'une formation récente ^ toutefois, on ne doit user de cette liberté qu'avec une extrême réserve. En prose , les in-
novations sont plus dangereuses, et produisent souvent un mauvais effets elles donnent au style un air d'apprêt ou d'affectation , et il n'est permis de les hasarder qu'à ceux dont la réputation méritée leur a donné le droit d'exercer sur la langue une grande influence. •
Il ne faut employer de mots étrangers ou scientifiques qu'autant qu'il est impossible défaire autrement. Les langues pauvres ont quelquefois besoin de ce secours, mais la nôtre n'est pas de ce nombre. Dean Swift , un de nos écrivains les plus corrects , faisait gloire de ne se servir que de mots originairement anglais, et sa diction doit être regardée comme un modèle de pureté et de précision relativement au choix des mots , modèle dont il semble que nous nous écartions tous les jours davantage. Une foule de mots latins se sont dernièrement introduits dans notre langue. Dans certaines circonstances , ils donnent au style quelque chose de grand et de noble •, mais souvent aussi ils lui communiquent de la raideur et de l'aflectation. En général, un style simple et naturel , une construction claire et intelligible , peuvent rendre la pensée avec autant de force et d'énergie que cette espèce d'anglais latinisé.
Examinons actuellement ce qu'on doit entendre par la précision dans le langage. Comme c'est à cette qualité que Ion doit en grande partie attribuer la clarté du style, elle mérite que nous nous y arrêtions quelques instans, d'autant plus que nos idées sur le sens de ce mot ne sont pas , en général, bien distinctes.
La définition la plus exacte du mot précision se tire de son étymologic même^ il vient de prœcidere , cou-
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per, retrancher, abréger. La précision consiste donc à retrancher toute superfluitë , et abréger l'expression de manière à ce qu'elle ne soit absolument que la copie de notre idée, et n'y ajoute ou n'y ôte rien. J'ai précédemment observé qu'il était quelquefois assez dillicile de ne pas confondre les qualités du style avec la manière de penser d'un auteur. Nous en trouvons ici justement une preuve; car, pour écrire avec précision, quoique la précision ne soit à proprement parler qu'une qualité du style , il faut que nos pensées soient parfaitement classées et bien distinctes.
Les mots dont un homme se sert pour rendre ses idées peuvent être défectueux sous trois rapports différens. D'abord, en n'exprimant pas la pensée même, raaisique]que autre qui en approche beaucoup et paraît lui ressembler; ensuite eu n'exprimant la pensée que d'une manière inexacte ou incomplète; enfin, en l'exprimant avec quelque accessoire qu'on n'avait pas l'intention d'y joindre. La précision est directement opposée à ces trois défauts, mais surtout au dernier. L'écrivain qui sait mettre de la propriété dans ses expressions évite les deux autres. La propriété dans le choix des termes rend la pensée telle qu'elle est conçue , et la rend tout entière ; mais on est précis lorsqu'on n'exprime que sa pensée , et rien de plus. Celui qui possède cette qualité ne met dans sa phrase aucun mot étranger à l'idée qui l'occupe, et n'ajoute aucun accessoire déplacé dont le mélange confus avec l'objet principal ne peut que l'environner d'obscurité, et le soustraire à l'esprit du lecteur. La précision exige de l'écrivain la conception la plus claire du sujet qu'il veut déve-
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lopper-, elle exige quil en soit fortement pénétré, et que le jour sous lequel il nous l'offre n'ait rien d'incertain. C'est une perfection à laquelle il n'est donné qu'à un bien petit nombre d'écrivains de pouvoir atteindre. L'utilité et l'importance de la précision tiennent à la nature même de l'esprit humain , qui ne peut apercevoir clairement et distinctement qu'un seul objet à la fois. S'il lui faut en considérer deux ou trois ensemljle , surtout quand ils ont entre eux quelque ressemblance, il s'embarrasse et se tronble, et ne peut bien saisir les rapports par lesquels ils se lient ou diffèrent les uns des autres. Un objet se présente à moi^ c'est , je suppose , un animal dont je désire connaître bien la forme -, je veux qu'on lui ôte tout ce qui le recouvre : j'exige que rien que lui-même ne s'offre à ma vue, et qu'il soit seul devant moi pour que mon attention ne puisse être distraite. Il en est de même à l'égard des mots. Si, lorsque vous voulez me communiquer votre pensée, vous me dites plus de choses qu'il n'y en a qui s'y rapportent 5 si vous ajoutez à l'objet principal quelques circonstances étrangères; si, pour mettre dans vos expressions une variété inutile, vous changez le point de vue -, si tantôt vous mettez sous mes yeux l'objet lui-même, et tantôt un objet analogue, vous m'obligez à les regarder tous les deux à la fois , et celui qui est le plus essentiel m'échappe. Vous chargez de harnais et de colliers l'animal que vous me montrez; vous faites ensuite paraître devant moi plusieurs animaux de la même espèce , qui se ressemblent sous quelques rapports, mais diffèrent sous quelques autres, en sorte que je n'en vois aucun bien distinctement.
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L'on a donné à ce style la dénomination de lâche , parce qu'il est le plus opposé à la précision. C'est la multiplication des mots superflus qui le produit. Les écrivains médiocres croient se faire mieux comprendre en multipliant les expressions 5 ils ne font qu'embarrasser le lecteur. Ils sentent bien qu'ils n'ont pas saisi le mot qui rend précisément leur pensée , parce que leur pensée n'est pas claire et distincte dans leur esprit; ils s'efforcent de la produire au moyen de tel ou tel mot par lequel ils espèrent remplacer celui qui leur manque , et vous faire arriver très-près de leur but , tout autour duquel ils tournent sans cesse pour n'y arriver jamais. L'image qu'ils vous offrent semble se doubler sous vos yeux , qui ne peuvent l'apercevoir distinctement. Lorsqu'un poète me parle du courage que son héros déploie dans un jour de bataille, son expression est précise , et je la comprends parfaitement ; mais si , pour multiplier les mots, il vante son courage et son intrépidité , à l'instant même mon esprit éprouve un mouvement d'hésitation. Notre auteur a cru exprimer une qualité avec plus d'énergie, et, dans le fait, il en a exprimé deux. Le courage affronte le péril , Yiutrépldité le voit de sang -froid, et s'élève au-dessus. L'occasion de montrer chacune de ces deux qualités est différente; en sorte que, obligé de réfléchir sur toutes les deux ii la fois, tandis qu'une seule devrait s'offrir à mes yeux , mon esprit vacille , et mes idées sur l'objet principal ne sont pas bien distinctes.
Il suit de ce que nous venons de dire, qu'un auteur peut être clair, et cependant manquer de précision. Ses mots sont bien choisis, ses phrases sont régulières ,
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l'idée qu'il vous présente est aussi claire qu'il la conçoit lui-même-, mais comme il ne la conçoit que vaguement, et que, dans son esprit, elle n'est pas très-distincte , illui est impossible de s'exprimer avec précision. Toutefois la précision n'est pas indispensableraent nécessaire dans tous les sujets ; il suffit quelquefois que nous ayons luie idée générale de la pensée d'un écrivain, parce qu'il est probable que le sujet est déjà connu et familier au lecteur, et qu'on ne se méprendra pas sur le sens , quoique les mots ne soient pas d'une précision ni d'nne exactitude rigoureuses.
Peu d'écrivains anglais ont, par exemple,' autant de clarté que l'archevêque Tillotson et sir William Temple , et cependant ni l'un ni l'autre ne sont remarquables par leur précision. Leur style est lacbe et diffus. Us expriment ordinairement leurs pensées par plusieurs mots qui l'indiquent à peu près, au lieu de n'employer que les expressions quiTénonceraient clairement et rien de plus. La précision n'est pas encore le caractère particulier du style de M. Addison, quoiqu'il soit bien éloigné d'en avoir aussi peu que ces deux auteurs.
Lord Shaftsbury est bien moins précis que M. Addison , et ce tort est chez lui d'autant plus impardonnable qu'il traite des sujets philosophiques, dans lesquels il devait avant tout chercher la précision. Son style a tout à la fois de grandes beautés et de grands défauts -, il ne saurait être un excellent modèle à suivre-U connaissait parfaitement la force de chaque expression -, celles dont il se sert sont en général justes et.harmonieuses -, il sait les varier heureusement , et ses constructions , comme j'aurai occasion de le prouver plus tard , sont belles et
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régulières. Son manque de précision ne vient pas île la confusion de ses idées ^ c'est à son affectation continuelle qu'il faut l'attribuer. Il aime à l'excès la pompe et les ornemens-, il ne lui suffit pas de s'exprimer d'une manière simple et claire, il faut toujours qu'il donne à son sujet un air de grandeur et de majesté. C'est ainsi qu'il emploie sans cesse des circonlocutions, et une foule de mots et de phrases pour décrire ce qu'un seul mot ou une seule phrase exprimeraient bien mieux. S'il parle d'une personne ou d'un auteur, rarement il l'indique par son propre nom. Dans son traité intitulé j4vis à un auteur, il consacre deux ou trois pages à Aristote, sans le nomm.er jamais autrement que le modèle des critiques , le grand ge'nie ou le grand juge de r art, le prince des critiques, le grand maître de l'art, le philologue consommé ; c'est encore ainsi que, dans un autre endroit de ce traité, pour désigner Homère , Socrate et Platon , il les appelle le père ve'ne'rable de la poésie, le patriarche des philosophes, et son noble disciple, ce puissant génie. Cette manière d'indiquer les personnes marque beaucoup d'affectation 5 mais elle n'est cependant pas aussi opposée à la précision que les fréquentes circonlocutions qu'il emploie pour exprimer des idées morales, cherchant toujours bien plus la pompe et l'ornement que;la clarté , à laquelle, comme écrivain philosophe, il devait donner tous ses soins. Le sens moral est, par exemple, d'après sa définition , un terme clair et parfaitement intelligible 5 mais combien il rend celte idée vague lorsque, dans la page suivante, il appelle ce sens moral une affection naturelle, une imagination prématurée
qui constitue le sens du bien et du mal ! Sa réflexion seule sur notre manière de nous conduire est une pensée très-heureuse 5 mais nous savons à peine où il prétend en venir, lorsque, la retournant avec effort sur toutes ses faces, il dit : L'homme se divise en deux parties; il s' adresse la parole , il entre en association avec lui-même, ilfonne à lui seul le nombre deux pratique. Bans quelques circonstances , il sème les ornemens avefc tant de profusion , du stircbarge de tant de mots les propositions les plus siinples, qire, s'il ne les obscurcit pas, aii moins il les affaiblit beaucoup. ^«''Dans le paragraphe ismvant, à l'dccasion de quelques recherches sur la vertu, pour prouvei!' qu'une mauvaise action produit $ur famé l'effet du poison sur le corps, il affecte une redondance d'expressions qu'il pousse jusqu'au rrdicuîe.
Commettre utieihativ aise action, c'est d'abord écarter une àffeciionbonne et sage pour lui en substituer une mauvaise et désordonnée ; ensuite c'est commettre une actioji inique, immorale et injuste; puis, dans la ligne d'après, cesl faire inaï ou agir contre l'intégrité, la nature et la vertu. Enfin une chose aussi simple à exprimer qu'une blessure qu'on se fait à soi-même, c'est altérer sa constitution, mutiler ses formes, ses membres naturels ou son corps. Une telle profusion de mots est faite pour dégoûter un lecteur judicieux , et ne sert qu'à embarrasser ou à obscurcir la pensée de l'écrivain. Quintilien nous donne une définition parfaite de cette espèce de style. « Est (( in quibusdam turba inanium verborum qui, dùm « communem loquendi morem reformidant, ducti spe-
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<c cie nitoris, circumeuiit omûia copiosâ loquacitale te quœ tlicere. voliuit. » Lib, vu, cap. 2.
On peut attvibuei' en grande partie la cause de la difiusion du.^style à l'usage inconsidéré de mots que Ton appelle- synonymes, parce qu'ils expriment une même idée principale -, maisilsl'.expriment, la plupart du temps j.fppi^T ne, pas dire toujours, avec quelque circonstan^l particulière , et diffèrent par une idée accessoire que ch^acun, d'eux emporte avec lui, et qui établit entrç^., eux., une distinction bien marquée. On trouve à peine dans une langue de^x mots dont le sens soit , bien exactement ideiitique, et une personne versée dans l'art du langage saisit le point délicat par lequel le sens de ces deux mots cesse d'être le même. Ce sont en quelque sorte des nuances diverses d'une même couleur qu'un écrivain soigiieux emploie avec succès suivant le ton et Le fini de.se& tableaux ; une expression supplée à ce qui manque à une autre , et rend à la pensée sa vigueur ou son lustre ^ mais pour bien. réussir, quelle attention ne doit -il pas apporter aux choix qu'il fait? La plupart des auteurs confondent les termes et ne sont déterminés dans femploi qu'ils en font, que par le désir de bien rempbr une période ou de donner au langage plus d'harmonie ou de variété, comme si leurs significations étaient absolument les mêmes, tandis qu'effectivement elles diffèrent beaucoup. Un style obscur et lâche est le résultat inévitable d'un tel abus.
Il n'y a pas dans la langue latine deux mots que l'on regarderait plus volontiers comme synonymes que amare et diligere. Cependant Cicéron nous prouve
qu'il existe entre eux une différence bien sensible. « Quid ergo, dit-il dans une de ses épîtres, tibi com- « mendem eum quem tu ipse diligis? Sed tamen ut « scires eum non à me diligi solum, verum etiam « aman, ob eam rem tibi hœc scribo. » Tutus et securus sont encore des mots qu'on serait tenté de confondre, et dont la signification est cependant bien différente. Tutus signifie à l'abri du danger, securus veut dire affranchi de la crainte du danger. Sénèque nous fait sentir adroitement cette différence : Tuta s cèlera esse ■possunt, secura non possunt. On peut , dans notre langue , trouver une foule d'exemples de mots que l'on regarde en général comme synonymes , et dont le sens est bien loin d'être le même ; j'en vais citer quelquesuns à cause de l'importance du sujet. Ces exemples seront pris parmi les mots les plus usités , et montreront avec quelle rigoureuse exactitude il est nécessaire de connaître la valeur des termes lorsqu'on veut écrire avec propriété et précision.
Austérité, sévérité, rigueur, L'aw^fenYe est relative à la manière de vivre ^ lasévériték la manièrede penser, et la rigueur à la manière de punir ; l'on oppose à Y austérité, des mœurs efféminées^ klsi sévérité, le relâchement ; à la rigueur, la clémence. La vie d'un ermite est austère , un casuiste est sévère dans l'application des lois religieuses , un magistrat est rigoureux dans ses jugemens.
Coutume, habitude. La cowiM///e est relative à l'action, et Xhabitude à celui qui agit. On entend par coutume la répétition fréquente de la même action, et par habitude l'effet que produit cette action répétée sur