TOME I
l'âme ou sur le corps. La coutume de se promener souvent dans les rues, donne \habitude de l'oisiveté.
Sujj)}is, étonné y interdit, confondu. Ce qui est inopiné ou nouveau, me surprend; ce qui est grand et vaste, m étonne; ce que je ne puis comprendre, m' m^er<i/iy ce quiest frappant ou terrible, me co/z/b^ïJ.
Se désister, renoncer, abmidonner, laisser : chacun de ces mots se rapporte à un objet auquel on renonce , mais pour des motifs ditlérens. Une difliculté insurmontable dansTaccomplissementd'unprojet, nous oblige à nous en désister; nous renoîiçons à une chose à cause desdésagrémens qu'elle entraîne -, nous quittons un objet parce qu'un autre nous plaît ou nous intéresse davantage-, nous laissofis une entreprise, parce que nous en sommes dégoûtés. Un politique se désiste d'une résolution, parce qu'il la juge impraticable 5 il renojice à la cour, parce qu'il y a essuyé un affront-, il quitte le chemin de l'ambition pour l'étude ou la retraite, et laisse ses prétentions aux grandeurs à mesure qu'il avance en âge , et que les grandeurs le fatiguent.
Orgueil, va/iité. V orgueil fait que nous nous estimons 5 la vanité fait que nous voulons être estimés. On peut dire avec Dean Swift que tel homme est trop orgueilleux pour être vain.
Fierté, dédain. L^Jierté est fondée sur l'estime qu'on a de soi-même-, le dédain, sur le peu de cas qu'on fait des autres.
Distinguer, séparer. On distingue ce qu'on ne veut pas confondre 5 on sépare ce qu'on veut éloigner. Les ol)jets se distingueJit les uns des autres par leurs qualités, le temps et le lieu les séparent.
Lasser, fatiguer. La continuation d'une même chose nous lasse, la ^eme fatigue. Je suis las de rester à la même place, je ?,\x\sfatigué dî!m\e promenade. Un solliciteur nous lasse par sa persévérance, etnous fatigue de ses importunités.
Abhorrer, détester. On abhorre ce qu'on ne peut souffrir, on déteste ce que l'on désapprouve fortement. On abhorre un homme criblé de dettes, on déteste un perfide.
Inventer, découvrir. On invente de nouvelles choses , on découvre des choses cachées. Galilée a inventé le télescope -, Harvey a découvert]^ circulation du sang.
Unique, seul. Une chose est unique lorsqu'il n'y en a point d'autres de la même espèce; elle est seule lorsqu'elle n'est accompagnée d'aucune autre. Un enfant qui n'a ni frère ni sœur, est unique; un enfant seul est celui qui est abandonné à lui-même. Ainsi la précision du langage met une différence entre ces deux phrases : l'unique vertu nous rend heureux, la seule vertu nous rend heureux. Ij' unique vertu nous rend heureux, c'est-à-dire, rien autre chose que la vertu; la i^e^^/e vertu , c'est-à-dire, la vertu par elle-même suffit pour nous rendre heureux.
Entier, complet. Une chose est entière lorsqu'elle n'est ni mutilée , ni brisée, ni partagée; elle est complète, lorsqu'il ne lui manque rien et qu'elle a tout ce qui lui convient. Un homme possède une maison entière, et n'a pas un appartement complet.
Tranquillité , paix, calme. La tranquillité a. rapport à une situation exempte de trouble et d'agitation par elle-même , dans le temps présent , et indépendam-
ment de toute relation ; la paix a rapport à cette situation relativement aux causes extérieures qui pourraient l'interrompre; le calme est la situation exempte de trouble et d'agitation avant ou après Févéneraent susceptible de l'interrompre. On a la tranquillité en soi-même, la paiœ avec les autres, et le calme après l'inquiétude.
Une difficulté, un obstacle. La difficulté embarrasse, \ obstacle arrête-, l'une se lève ou s'éloigne, l'autre se surmonte. La difjficulté naît de la nature et des propres circonstances de ce dont il s'agit : \ obstacle vient d'une cause étrangère. Philippe trouvait des difficultés à l'exécution de ses projets, dans le caractère même des x\théniens, et Démosthènes, par son éloquence, lui opposait un grand obstacle.
Sagesse, prudence. La sagesse fait agir et parler à propos \ la pjiidence empêche de parler et d'agir mal à propos. Le sage emploie les moyens qui paraissent les plus propres pour réussir; le prudent prend les voies qu'il croit les plus sûres, et ne s'expose pas dans des chemins inconnus.
Assez, suffisant, ^^.yez a rapport à la quantité que nous voulons avoir, suffisant a rapport à la quantité que nous voulons employer. Assez emporte l'idée d'une quantité plus grande que suffisant: l'avare n'en a jamais assez, quoiqu'il en ait presque toujours sujjisamment.
Avouer, reconnaître , confesser. Chacun de ces mots emporte l'idée del'allirmationd'unfait, mais dans des circonstances dilFérentes. Avouer, c'est convenir tVune chose que l'on avait niée d'abord; reconnaître y
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suppose une faute légère qu'on répare en la reconnaissant ^ confesser, suppose une faute très-grave. Un patriote aifoue son opposition à un mauvais ministre, et on l'applaudit-, unhomme façonnait sa méprise, et on n'y pense plus^ un prisonnier confesse le crime dont il est accusé, et on le punit.
Remarquer, observer. On remarque les choses par attention pour s'en ressouvenir; on les observe par examen pour en juger. Un voyageur remarque les objets les plus frappans qu'il rencontre; un général observe les mouvemens de l'ennemi.
Equivoque, ambiguïté. U équivoque a deux sens : l'un est celui qu'on veut faire entendre et qui est effectivement entendu de ceux qui écoutent; l'autre est détourné, il est entendu de la personne qui parle, et on ne dirait pas qu'elle veuille le faire entendre à ceux qui écoutent. V ambiguïté a. deux sens apparens, mais nous laisse incertains sur la pensée de l'auteur. On se sert de V équivoque pour tromper, et de Y ambiguïté pour ne pas trop instruire. Un honnête homme n'use jamais à' équivoque; l'rtw^/g^î^'^e est plus souvent l'effet d'une confusion d'idées que d'un dessein prémédité.
Avec, par. Ces deux particules expriment le rapport de l'instrument ou du moyen employé pour parvenir au but proposé avec l'agent qui emploie cet instrument ou ce moyen ; mais avec, exprime un rapport plus étroit et plus immédiat, et par, un rapport plus indirect ou plus éloigné. On tue un homme avec une épée, il meurt par violence -, un criminel est garrotté avec une corde par le bourreau. On trouve dans un passage de l'histoire d'Ecosse, par Robertson , un
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exemple sensible de la différence qui existe entre ces deux particules. Un ancien monarque écossais demandait à ses no])les par quel droit ils possédaient leurs terres : les nobles se lèvent, et tirant leurs épées : «C'est « par elles, s'écrièrent-ils, que nous les avons acqui- « ses , c'est avec elles que nous les défendrons. » Par elles indi({ue que leur épée fut un des moyens par lesquels ils acquirent leurs terres lorsqu'ils employèrent la force pour s'en rendre les maîtres, et avec elles signifie que leur épée est l'instrument direct et immédiat qu'ils sont prêts à employer pour les défendre.
Quelques écrivains négligens peuvent employer ces mots comme synonymes, et cependant ils ne le sont pas dans notre langue. Leur signification a quelques rapprochemens , mais elle n'est pas absolument la même. On écrit ou l'on parle avec d'autant plus de précision et de force, que l'on connaît mieux le sens de chaque mot, et que l'on apporte plus d'attention aux nuances qui les distinguent.
On peut conclure de ce que je viens de dire sur ce chapitre, que deux choses sont rigoureusement nécessaires pour écrire ou pour parler avec précision. La première , que les idées de l'auteur soient claires et distinctes ; et la seconde , qu'il connaisse parfaitement la valeur des mots qu'il emploie. Au génie que la nature nous a donné, il faut joindre le travail et l'attention. Dean Swift est un de nos écrivains les plus remarquables pour la précision du style. Dans ses ouvrages on ne trouve que rarement, ou pour mieux dire, jamais une expression vague , on un mot placé négligemment pour
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un mot synonyme. Sa pensée , toujours claire , est toujours clairement exprimée.
J'ai eu occasion de faire observer plus haut que si tous les sujets exigeaient de la clarté de la part de l'écrivain ou de l'orateur, tous ne demandaient cependant pas un égal degré de précision , et j'ai tâché d'en expliquer les motifs. C'est , il est vrai , une grande beauté pour tous les genres de style d'être suflisamment précis , et l'on doit éviter cette profusion de mots, qui ne laissent dans l'esprit du lecteur qu'une idée obscure ou confuse. Nous devons néanmoins prendre garde que l'élude trop assidue de la précision ne donne à notre style de la sécheresse et de la stérilité , et que nos efforts pour être concis ne nous engagent à ne pas profiter de la richesse d'un sujet , en le privant des ornemens dont il est susceptible. On trouve peut-être quelques légers exemples de ce défaut dans les ouvrages sérieux de Dean Swift. Uniquement attentif à n'émettre que des pensées claires et précises , et à en exprimer le sens de la manière la plus distincte , il semble dédaigner toute espèce d'embellissement, ce qui, de temps à autre, donne à son style quelque chose de rude et de sec. Réunir l'abondance à la précision, être à la fois facile et gracieux, et en même temps exact et correct dans le choix des mots, voilà sans doute le plus haut degré de perfection auquel on puisse arriver. Quelques genres d'écrits peuvent exiger que l'on déploie plus de richesses et d'ornemens 5 d'autres que l'on apporte plus de justesse et de précision ^ il faut même quelquefois dans un ouvrage changer de manière , et être tour à tour abondant et précis-, mais on ne doit jamais sacri-
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fier une de ces qualités à l'autre -, toutes deux ménagées à propos produisent le meilleur effet quand nos conceptions sont bien nettes , et que nous connaissons la valeur de chaque mot , et toute l'étendue de la langue.
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