DE LA CONSTRUCTION DES PHRASES
En commençant à traiter du style, j'ai, dans la Lecture précédente , examiné sa qualité fondamentale , qui est la clarté 5 ce que j'en ai dit se rapporte surtout au choix des mots -, je vais passer des mots aux phrases ; et comme leur composition et leur structure sont des objets de la plus haute importance pour l'orateur et pour l'écrivain , je discuterai cette matière à fond. Quoique la clarté soit le rapport général sous lequel je considère en ce moment le langage , je ne veux cependant pas m'en tenir à l'examen de cette qualité ^ et en parlant de la construction des phrases, je ferai quelques recherches sur ce qui peut leur donner de la grâce et de la beauté. C'est ainsi que je présenterai sous un seul point de vue tout ce qui doit fixer l'atteulion dans l'arrangement et la disposition des mots qui Ibrment une période.
Il n'est pas facile de définir avec exactitude ce que c'est qu'une phrase £iu une période, à moins qu'on ne veuille admettre que c'est une proposition , ou renonciation complyle d'une pensée. La définition d'Aristote
est bonne en gênerai (i)^ mais elle laisse à la pensëe trop de lalitude , car une phrase ou période se compose toujours de parties principales, que l'on nomme membres; et comme ces membres peuvent être plus ou moins nombreux, ou liés ensemble par des rapports divers , la même pensée ou la même proposition peut être comprise dans une seule phrase , ou développée dans deux ou trois, sans blesser aucune règle. oVv.i', Les phrases sont longues ou brèves , et c'est la première différence qui nous frappe lorsque nous les examinons. Il est impossible de déterminer exactement le nombre de mots et même de membres qu'elles doivent contenir; mais il est certain qu'il y a en plus comme en moins un excès qu'il faut éviter. Lorsqu'elles sont d'une longueur démesurée , et renferment trop de. membres , elles pèchent contre quelqu'une des règles' dont je parlerai bientôt , et sans lesquelles il n'existe pas de phrases régulières. Dans les discours oratoires il faut ménager la prononciation, qui ne s'accorde pas aisément avec de trop longues périodes 5 dans les ouvrages qui ne sont pas faits pour être débités en public, les longues périodes fatiguent l'esprit du lecteur , parce qu'elles exigent une bien plus grande attention que celles qui se composent d'un petit nombre de lignes, et qu'il est plus difficile d'apercevoir les rapports qui lient chaque partie, et d'en saisir tout l'ensemble d'un
(1) AêÇi; zyoMiJU. a.oyni> v-'m Tc).îyT»îv zaQ' aOr/iv zaï p.s-ycQoç eucvvoTTTov. « Une manière de s'exprimer qui, en elle-même, a un commencement et une fin , et dont toute l'étendue peut aisément s'apercevoir d'un coup d'œil. »
2i8 COURS DE RHÉTORIQLE
seul coup d'œil. Mais c'est tomber dans un autre excès que de trop multiplier les phrases courtes 5 le sens se trouve haché, les transitions sont pénibles, et la mémoire du lecteur est comme surchargée de cette longue série de petits objets qu'on lui fait passer successivement en revue.
Les critiques français distinguent le style en style -péiiodique et en stjle coupé, et cette distinction est judicieusement fondée sur la longueur et la construction des phrases. Dans le style péiiodique les phrases sont composées de plusieurs membres liés ensemble et dépendans les uns des autres de manière à ce que le sens ne soit complètement connu qu'à la fin. C'est la manière d'écrire la plus brillante etla plus harmonieuse, c'est celle qui convient le mieux à l'art oratoire. Nous citerons pour exemple cette période, extraite d'une lettre de sir William Temple à lady Essex : « Si vous re- « gardiez autour de vous, et que vous jugiez de l'exis- « tence de vos semblables comme de la vôtre-, si vous « songiez combien naissent obscurs, et combien meu- « rent sans que rien atteste qu'ils ont vécu ^ combien « sont rares la vraie beauté et les véritables amis j com- « bien de maladies et de misères nous accablent j vous « tomberiez à genoux , et, loin de gémir de vos propres « maux , vous remercieriez le Seigneur de toutes les « bénédictions que sa main a répandues sur vous.» On trouve dans Cicéron beaucoup de périodes du même genre, .
Le style coupé est celui dans lequel des phrases courtes, complètes, et par conséquent indépendantes les unes des autres , renferment un sens entier , comme
dans ce passage de la préface de M. Pope : « Je l'avoue, « ce fut le besoin de considération qui me fit auteur. « J'écrivis , parce que j'y trouvai du plaisir ; je me cor- « rigeai, parce que je trouvai autant de plaisir à me « corriger qu'à écrire. Je publiai mes ouvrages , parce « qu'on m'avait dit que je pourrais plaire à ceux à qui « c'est une gloire de plaire. » Cette manière d'écrire , que la plupart des écrivains français ont adoptée , convient aux sujets agréables et faciles à traiter. Le style périodique donne à la composition quelque chose de grand et de sérieux-, le style coupé est plus vif et plus frappant. L'un ou l'autre doit donc dominer, suivant le genre et le caractère principal de l'ouvrage -, mais le grand art est de savoir les mélanger heureusement, parce qu'à la longue l'un comme l'autre finit par fatiguer l'oreille. Un style entrecoupé de phrases et de périodes dont l'étendue ou la brièveté sont adroitement ménagées, n'a pas seulement l'avantage de flatter l'oreille , il réunit encore la vivacité à la noblesse, JSoti semper, dit Cicéron , précisément à propos des deux genres de style dont je viens de parler, non semper utendum est perpetuitate , et quasi convevsioTie verborum; sed sœpè carpenda membris minittioribus oratio est.
Ce mélange est tellement important , qu'il faut y avoir attentivement égard, non-seulement dans la disposition des phrases d'après leur étendue et leur brièveté , mais encore dans leur propre construction. Une suite de phrases composées sur le même modèle , et d'un même nombre de membres dont l'étendue serait toujours égale, ne peuvent pas se succéder immédiatement,
quelque harmonieuses qu'elles puissent être. Il est certain que Ton produira toujours plus cVefïet en rompant cette coupe répétée, quen fatiguant Torellle de cette éternelle continuité d'un ton toujours le même.
L'ennui naquit un jour de l'uniformité.
Lord Shaftsbury a déployé le plus grand art dans la construction et dans l'arrangement de ses phrases. J'ai dit, dans la dernière Lecture, qu'il méritait souvent le reproche de sacrifier la précision du style à la pompe de l'expression , et qu'il y avait dans sa manière d'écrire une roideur et une affectation qui l'empéckaient de pouvoir être regardé comme un modèle j mais comme son oreille était très-délicate, et qu'il recherchait attentivement tout ce qui pouvait contribuer à l'élégance, il a porté plus loin qu'aucun auteur anglais le soin de mélanger à propos lalongueuretla brièveté des phrases, et de les rendre à la fois variées et harmonieuses, c'est à cet égard qu'il mérite, essentiellement d'être lu.
De ces observations générales, nous en viendrons à des considérations particulières sur les qualités que doit réunir une phrase pour être parfaite. Le mérite d'un ouvrage , de quelque genre qu'il soit , dépend tellement de la construction des phrases , qu'on ne saurait y apporter une attention trop scrupuleuse. Car sur quelque sujet que ce puisse être, lorsqu'elles sont lourdes , embarrassées ou faibles , il n'y a plus ni utilité ni agrément pour le lecteur. Ce n'est d'ailleurs qu'en observant avec soin les règles qui se rapportent à cette partie du style, que l'on peut acquérir l'habitude de s'exprimer avec autant de clarté que d'élégance : et lorsque quelque ir-
régularité s'est glissée dans une de nos phrases , nous devons aussitôt chercher à la découvrir, et être toujours prêts à la rectifier (i).
Les qualités les plus essentielles à la perfection d'une phrase, sont, je crois, au nombre de quatre : 1° la clarté et la précision 5 1° l'unité 5 3° la force ^ 4"^ l'harmonie.
La première est la clarté et la précision. On doit en elfet éviter avec le plus grand soin la moindre négligence , la moindre ambiguïté , «nfin tout ce qui pourrait laisser l'esprit un moment incertain sur le sens de la phrase. Il n'est pas tout-à-fait aussi facile'd'étre clair qu'on pourrait d'abord l'imaginer. L'ambiguïté vient d'un mauvais choix de mots ou d'un arrangement vicieux. J'ai dit, dans la Lecture précédente , tout ce qui concernait le choix des mots relativement à la clarté-, nous allons nous occuper de leur arrangement. C'est ici que nous devons , avant tout , suivre scrupuleusement les règles de la grammaire , tant qu'elles pourront nous guider. Mais comme la nôtre n'est pas fort déve-
(i) Les anciens paraissent avoir apporté la plus grande attention à la construction des phrases. Le Traité de Démétrius de Phalère Trept epfAïQVîtaç, sur l'interprétalion , est rempli d'observations tellement détaillées sur le choix et Tarrangement des mots, que souvent elles nous sembleraient minutieuses. Le Traité de Denis dTIalicarnasse , -îpt c-uvQcO-âwi; ovo^y-scTcov, sur la composition des mots , est encore plus remarquable; mais il se borne à l'harmonie, à laquelle la langue grecque se prêtait bien plus que la nôtre. On peut consulter avec utilité , sur l'arrangement des mots dans la construction des phrases anglaises, les Elémens de Critique de lord Raim ( 1 8^ chap.), ainsi que le 9.' vol. de la Rhétorique philosophique du docteur Campbell,
loppée , on peut encore écrire en anglais d'une manière ambiguë , sans blesser aucune de ses règles. Les rapports réciproques des mots ou des membres qui forment une période ne peuvent pas être aussi distinctement déterminés dans noire langue , qu'ils l'étaient chez les Grecs et chez les Romains par le moyen des terminaisons. Chez nous , la position peut seule indiquer ces rapports ; aussi est-ce un des premiers principes de notre syntaxe , que les mots ou les membres qui ont ensemble la relation la plus intime soient placés le plus près possible les uns des autres , afm que cette relation ne puisse échapper au lecteur. Cette règle n'est pas toujours observée , même par les meilleurs écrivains , aussi strictement qu'elle devrait l'être. Je crois nécessaire de citer quelques exemples dans lesquels son application même montrera toute son importance.
Premièrement, il faut quelquefois beaucoup d'art pour placer les adverbes qui servent à modifier la signification d'une chose dont le nom les précède ou les suit. Par grandeur, dit M. Addison dans le n° 4i2 du Spectateur, je n entends pas uniquement le volume d'un objet isolé , mais toute V étendue qui se développe sous mes yeux. L'adverbe uniquement par la position qu'il occupe dans cette phrase, limite le sens du mot entendre qui le suit immédiatement, /e n entends pas uniquement , mais on peut demander si l'auteur a, de cette manière, exprimé autre chose que ce que le mot entendre aurait exprimé tout seul. En plaçant l'adverbe après volume, il n'eût pas mieux fait : \e n entends pas le volume uniquement d'un objet isolé , car on pouvait encore demander ce que
Tadverbe ajoutait au sens de volume : est-ce sa couleur? est-ce quelque autre qualité? Sa véritable place était donc après les mots objet isolé. Par grandeur, je n entends pas le volume d'mi objet isolé uniquement ; si l'on demande en effet ce que M. Addison veut exprimer outre volume d'un objet isolé , on répondra , d'après le véritable sens de sa pensée, qu'il veut exprimer encore toute l étendue qui se développe sous ses yeux. Le théisme , dit lord Shaftsbury, peut être seulement opposé au polythéisme ou à l'athéisme. Veut-il dire que le théisme n'est susceptible de rien autre chose que d'être opposé au polithéisme ou à l'athéisme ? c'est pourtant le sens littéral de sa phrase, d'après la position vicieuse du mot seulement. Il fallait le théisme peut être opposé seulement au polythéisme ou à Vathéisme. On trouve encore une phrase semblable dans l'ouvrage de Dean Swift, intitulé Puessur les progrès de la Religion : Les Romains s'entendaient en libellé au moins aussi bien que nous. Ces mots peuvent être interprétés de deux manières , selon qu'en les prononçant le lecteur appuie sur liberté, ou sur au moins. Dans le premier cas , ils signifient que si nous nous entendons en d'autres choses mieux que les Romains, la liberté au moins était une chose dans laquelle ils s'entendaient aussi bien que nous 5 dans le second cas , ils veulent dire qu'en fait de liberté , ils s'entendaient au moins aussi bien que nous , ou , autrement , qu'en fait de liberté ils s'entendaient mieux que nous. Si ce dernier sens était , comme je le crois , celui de Dean Swift , il se fût garanti de l'ambiguïté , et eût rendu sa pensée indépendante de la prononcia-
don , en mettant : les Romains s'entendaient eri liberté' aussi bien ^ au moins, que nous. Il est certain que lorsque dans le discours ordinaire on rencontre les adverbes uniquement, entièrement^ au moins, et d'autres semblables, c'est la manière de les prononcer en appuyant dessus qui indique à quoi ils se rapportent, et fait connaître le sens qu'ils doivent avoir. C'est à cela que nous devons attribuer l'habitude que nous avons de les jeter indifféremment dans tel ou tel endroit d'une période-, mais comme en écrivant un auteur parle plus à l'œil qu'à Foredle , il doit y apporter plus de soin , et lier tellement les adverbes avec les mots dont ils doivent modifier le sens, que le sens ne puisse échapper à la première vue.
En second lieu, lorsqu'au milieu d'une phrase on intercale quelque idée accessoire , il faut apporter la plus grande attention à la placer de manière à ce qu'elle ne présente aucune ambiguïté. Par exemple : Sont-ce de tels desseins, dit lord Bolingbroke, dans la dédicace de sa dissertation sur les partis , sont-ce de tels desseins qu un homme né Breton, dans quelque circonstance , dans quelque situation que ce soit , doive rougir ou craindre d'avouer?
Dans cette phrase , on ne sait si ces mots dans quelque circonstance , dans quelque situation que ce jo/i veulent dire un homme né Breton, dans quelque circonstance , dans quelque situation qu'il soit né, ou bien un homme qui doit avouer ses desseins, dans quelque circonstance ou dans quelque situation qu'il puisse se trouver. Si, comme on doit le présumer, ce dernier sens est celui de l'auteur, voici com-
ment il aurait dû construire sa phrase : Sont-ce de tels desseins qu'un homme né Breton doive rougir ou crai?idre d'avouer, dans quelque circonstance ou dans quelque situation que ce soit.
Il faut, en troisième lieu, apporter encore plus d'attention à la manière dont on place les pronoms relatifs qui, que, doiU ou de qui, et toutes ces autres particules qui servent à joindre entre elJes les parties du discours. Comme tous les raisonnemens sont fondes sur la liaison des mots, on ne saurait y mettre trop de soin et trop de précision. L'erreur la plus légère peut obscurcir le sens de toute une phrase ; et , alors même que le sens est intelligible , si cependant ces particules ne sont pas exactement à la place qui leur convient , il semble qu'il y ait quelque chose d'embarrassé et' de décousu dans la structure de la phrase. Ainsi, dans le Spectateur, n° 54 : Ce genre d'esprit était fort en vogue chez les Jnglais , ilj a un siècle ou deux environ, qui, en le cultivant, 71' avaient d'autre motif que de paraître spirituels. Le sens de celte phrase se laisse assez comprendre 5 mais on en pourrait corriger la construction en plaçant cette circonstance, d j a un siècle ou deux environ, de manière à ce qu'elle ne séparât pas le pronom xûzixïqui de son antécédent les Anglais; il fallait : Ilj a un siècle ou deux environ, ce genre d'esprit était fort en vogue chez les Anglais, qui ne le cultivaient, etc. Nous ne trouvons dans la nature aucun spectacle plus grand et mieux fait pour nous plaire que celui que nous offre le ciel au moment du lever et du coucher du soleil, qui est entièrement composé de ses différens