‹ Leçons de rhétorique et de belles-lettresChapitre 26 sur 38 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

reflets de lumière dont se peignent les nuages dans leurs positions diverses. (Spect,, 11° ^ii.) Qui doit se rapporter au mot spectacle comme à son antécédent : mais il en est placé si loin, qu'à moins de donner au sens la plus grande attention , on est conduit naturellement, et d'après les règles de la syntaxe, à l'attribuer à lever ou coucher du soleil , ou même à soleil , ce qui jette quelque obscurité sur toute la phrase. On relève une négligence semblable chez Dean Swift; il recommande aux jeunes ecclésiastiques d'écrire leurs sermons en entier de la manière la plus lisible. Quelques-uns, dit-il, yb/îi si bien le contraire, que, suivant r usage d'économiser le temps et le papier qu'ils ont piis dans leurs classes , ils écrivent sijin, qu'ils peuvent à peine se lire eux-mêmes. Il semblerait effectivement que c'est le temps et le papier qu'ils ont pris dans leurs classes, et non pas l'usage. Il aurait dû tourner la phrase de cette manière : Suivaiit lusage /fu'ils ont pris à l'Université d'économiser le temps et le papier, ils écrivent, etc. Dans un autre passage, le même auteur a laissé sa pensée douteuse, en déplaçant un pronom relatif; c'est dans la conclusion d'une de ses lettres à un membre du parlement : Je viens , monsieur, de vous faire connaître mon opinion aussi bien que celle de la majorité des deux chambres dans cette importante affaire; vous pouvez vous y fier avec toute sécurité. Est-ce à l'affaire ou à l'opinion que l'on doit se fier? Suivant la grammaire, c'est à l'affaire ; suivant l'auteur, c'est sans doute à l'opinion. Je pourrais citer encore bien d'autres exemples: mais je crois que ceux que je viens de rapporter suf-

liront pour bien faire comprendre cette règle : que , dans la construction des phrases, ia première chose à laquelle on doive s'appliquer, c'est de ranger les mots dans l'ordre le plus propre à indiquer clairement les rapports réciproques de chaque membre , et de faire surtout en sorte que les adverbes soient joints aux mots qu'ils modifient ; que, lorsqu'il est nécessaire d'intercaler quelque accessoire dans le cours d'une phrase, il n'y soit pas jeté au hasard, mais placé avec réflexion , d'après le membre de la phrase avec lequel il se trouve en relation -, enfm , que chaque pronom relatif représente son antécédent de manière à ce que l'esprit du lecteur ne puisse pa* hésiter un seul moment. J'ai voulu de préférence faire mention de ces trois règles , parce que c'est à leur infraction qu'il faut presque toujours attribuer l'obscurité qu'on rencontre dans la construction des phrases.

A l'égard des pronoms relatifs , je dois encore faire observer que , lorsqu'ils jettent quelque obscurité dans une phrase, cela vient de ce qu'on les répète trop fréquemment, et surtout les pronoms quij ils , eux , à eux; ils se rapportent quelquefois, dans la même phrase , à des personnes différentes , comme dans ce passage de l'archevêque Tillotson (vol.i,serm. 4^) : Les hommes voient de mauvais œil ce que leurs semblables ont de bon; ils croient que leur réputation jette sur eux de la défaveur, et que leurs qualités les plus recommandables ternissent les leurs; ils font ce quïls peuvent pour les envelopper d'unvoile^ afin que V éclat de leurs vertus ne puisse les obscurcir. Voilà qui est écrire avec cette négligence qui rend

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le style souvent obscur, et toujours plat et embarrasse. Lorsque ces pronoms personnels se représentent trop souvent sous notre plume , il faut donner à la phrase une autre tournure, et éviter de rappeler de celte manière les personnes dont on a parlé précédemment, et dont il n'est plus question.

Tous les idiomes sont susceptibles d'offrir des ambiguïtés. Quintilien nous en fournit, dans sa langue, quelques exemples qui ne proviennent que d'un arrangement vicieux : « Un homme ordonna, par son testa- « ment, qu'on lui érigeât, après sa mort, statuani « auream hastam tenentem. » Il s'éleva un procès dans lequel il s'agissait de décWer si la statue tout entière serait d'or, ou seulement la lance. Le même auteur observe avec raison que la construction d'une phrase est vicieuse, lorsque l'arrangement des mois est ambigu , quoique le sens en soit clair par lui - même. Si l'on disait : Chremetem audivipercussisse Demeani, ceci offrirait ambiguïté , et pou-r le sens et pour la construction ^ car on ne sait lequel des deux a frappé, ou de Chrêmes, ou de Dêméas. Si l'on se servait de cette manière de parler : se vidisse hominem librum sciibeiitem, quoique le sens fût clair, l'arrangement n'en serait pas moins mauvais. iV<2/w, dit Quintilien, etiamsl lihruin ah hoinine scribipateat, non certè hominem à libro, maîè tamen composuerat, feceratque ambiguwa quaniàni in ipso fuit. Lorsque l'on parvient à marquer distinctement le rapport des mots et des membres d'une phrase entre eux , on n'a pas seulement l'avantage de donner de la clarté à ses phrases , on leur prête encore de la grâce et de la beauté , et l'esprit du

locleur en suit avec plaisir le cours doux et lacilo.

Je passe maintenant à la seconde qualité que doit avoir une phrase régulière, celle que j'appelle l'unité, et qui est une des plus essentielles. Une composition , de quelque genre qu'elle soit, a besoin d'être une pour être belle j toutes ses parties doivent être liées par un seul principe; un seul objet doit la remplir. L'unité, comme j'aurai dans la suite occasion de le démontrer, doit se trouver dans les compositions historiques, dans les poèmes épiques et dramatiques, dans les harangues ; elle doit exister également aussi dans une phrase , et peut-être y est-elle encore plus strictement nécessaire, car une phrase est par elle-même l'expression d'une proposition ; elle peut être formée de plusieurs parties, il est vrai , mais toutes ces parties doivent être si bien liées, que toutes ensemble ne produisent sur l'esprit que l'impression d'un seul objet , et non de plusieurs, ^'oici quelles sont les règles qu'il faut observer pour maintenir celte unité.

La première, c'est que, dans le cours d'une phrase, la scène ne change que le moins qu'il est possible. Il faut éviter de passer trop brusc[uement d'une personne à une autre personne, d'un objet à un autre objet. Dans toutes les phrases , il y a presque toujours une personne ott une chose au nom de laquelle se rapportent tous les autres mots -, il faut faire en sorte que ce soit toujours la même depuis le commencement jusqu'à la fm. Si, par exemple, je m'exprimais de cette manière : lorsque 710US jûines à l'ancre, ils me conduisirent sur le rivage, où je fus reçu par tous mes amis, qui maccueillirent avec la plus vive tendresse, quoique tous

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les objets réunis dans cette phrase aient entre eux des rapports suffisans , cette manière de les présenter, en changeant si souvent le lieu de la scène, et en multipliant les personnes qui agissent par l'emploi des pronoms nous , ils , je , qui , leur donne tellement un, air de désordre, que le sens est prêt à échapper. On rendrait à cette phrase l'unité qui lui est nécessaire, en la tournant ainsi : ayant mis à Vancre, je descendis sur le rivage , ou je fus reçu par mes amis , qui jnaccueillireîit avec la plus vive tendresse.

Les écrivains qui violent cette première règle s'écartent aussi de la seconde, qui consiste à ne pas accumuler dans une même phrase des choses qui aient entre elles si peu de rapports , qu'il serait possible d'en faire le sujet de deux ou trois phrases. On ne manque jamais de choquer le lecteur, ou au moins de lui déplaire, lorsqu'on néglige de suivre ce précepte. Cela produit un si mauvais efFet, que, s'il fallait choisir entre les deux extrêmes , il vaudrait mieux multiplier les phrases à l'infini que d'en embarrasser ou d'en surcharger une seule par une foule de circonstances. Les exemples n'en sont pas ditliciles à trouver-, j'en vais citer quelquesuns. L'archevêque Tillotson, dit l'auteur d'une Histoire d'Angleterre, mounit cette année; il était extrêmement aimé du roi Guillaume et de la reine Marie , qui nommèrent le docteur Tennison, évêque de Lincoln, pour lui succéder. Après la première partie de cette phrase, qui se serait attendu à la dernière? // était extrêmement aimé est la proposition principale ; nous croyons que nous allons avoir quelque preuve de cette amitié du roi et de la reine pour Til-

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Jotsoii , ou du moins nous nous attendons à quel([Lic chose qui y soit relatif; point du tout , on nous présente soudain une proposition toute nouvelle : qui nommèrent le docteur Tennison pour lui succéder. Le passage suivant est extrait de la Vie de Cicéron , ]iar Middieton. Dans cette situation pénible de sa vie publique et privée, Cicéron fut encore accablé d'une nouvelle douleur, celle que lui causa la mort de sajille Tullie , quil aimait tendrement; elle ne vécut pas long-temps après son divorce avec Dolabella, dont le caractère était entièrement opposé au sien. Le principal sujet de cette phrase est la mort de Tullie, cause de l'aflliction de son père; Tépoque de cette mort, qui arriva peu de temps après le divorce de Tullie avec Dolabella, peut encore être mentionnée dans la phrase; mais ce que Ton ajoute du caractère de Dolabella est étranger à la première proposition, et rompt l'unité de la période entière, en plaçant une nouvelle image sous les yeux du lecteur. En ce sens , celte phrase d'une traduction de Plutarque est encore plus mauvaise : Ils marchaient, dit l'auteur, en parlant des Grecs commandés par Alexandre , à travers U7i pajs inculte , dont les sauvages habitans na~ vaient pour toute richesse qu'une race de moutons chétifs, dont la chair était sans saveur, parce quHls se îiourrissaieîit continuellement avec du poisson de mer. Ici la scène change à chaque instant; la marche des Grecs , la description des habitans du pays à travers lequel ils passent , la description des moulons, la cause pour laquelle la chair de ces moutons est de mauvais goût , forment im assemblage d'objets

tlivers qui n'ont les uns avec les autres qu'un rapport assez éloigné , et que le lecteur ne peut que très-difficilement saisir d'un seul coup d'œil.

Ces phrases, que je viens de citer pour exemples, sont de peu d'étendue , et cependant on voit bien qu'elles sont embarrassées, et, pour ainsi dire, surchargées. Les écrivains qui ont l'habitude de faire de longues phrases sont très - sujets à commettre des fautes de ce genre. L'Histoire de lord Clarendon en fourmille. Les phrases longues, pénibles et embarrassées, sont les plus grandes taches des ouvrages de cet auteur, qui d'ailleurs est un de nos historiens les plus recominandables. Nous trouvons, dans quelques écrivains })ostérieurs à lord Clarendon , et plus corrects que lui, des phrases d'une telle longueur, et qui comprennent tant d'objets divers, qu'on dirait que ce sont des discours entiers plutôt que des phrases.

Toutefois , ce serait en vain qu'en se servant arbitrairement des signes de la ponctuation, on voudrait corriger les défauts d'une phrase, en faire disparaître l'ambiguïté, en prévenir la confusion. Ce ne sont pas les VH-guIes, les deux points ou les points qui sousdivisent les pensées ; ils ne servent qu'à indiquer ces sous-divisionsd'aprèslamanièredontl'auteurs'exprime, et ils sont plus ou moins bien placés, suivant qu'ils correspondent plus ou moins exactement avec la division naturelle du sens de la phrase.

J'en viens à la troisième règle sur l'unité dans les phrases. Elle prescrit de ne point y insérer de parenthèses. Elles ont parfois quelque chose de rapide qui imprime à la pensée une sorte d'énergie, et lui donne

une espèce d'éclat momentané ; mais le plus souvent elles produisent un fort mauvais effet , et semblent des cercles pratiqués dans d'autres cercles , des phrases enchâssées dans des phrases. Ce sont de pauvres moyens de produire une pensée à laquelle Fauteur n'a pas eu l'art de trouver une place convenable. Il n'est pas nécessaire d'en citer ici beaucoup d'exemples, car on n'en rencontre que trop chez les écrivains incorrects 5 j'en rapporterai un seul , que je prendrai dans les ouvrages de lord Bolingbroke-, la rapidité de son génie et sa manière d'écrire l'entraînent souvent vers de semblables défauts. Voici ce qu'il dit dans son introduction au Portrait d'un roi patriote : « Il me semble que pour « maintenir le système du monde , même bien au-des- « sous de la perfection idéale (car il nous est possible « de concevoir ce qu'il nous est impossible d'atteindre), « mais cependant à ce point suflisant qui peut consti- « tuer en général une situation heureuse , aisée , ou tout « au moins tolérable; il me semble , dis-je , que l'au- « teur de la nature a jugé à propos de mêler de temps « en temps parmi les hommes assemblés en société un « petit nombre , mais un bien petit nombre seulement, « de mortels sur lesquels il s'est plu à répandre son « souffle divin dans une proportion bien supérieure à « celle dont il permet que les fils des hommes soient « doués.» C'est une bien mauvaise phrase, celle dans laquelle l'auteur a fait entrer , comme de force , et à l'aide d'une parenthèse et de phrases incidentes , tant de choses diverses , qu'il a été forcé de reprendre toute la construction, et de rappeler le premier membre par le mot dis-je, qui, partout où il se rencontre, peut

être pris comme l'indice certain d'une phrase diffuse et mal conduite. Ce mot est excusable dans un discours improvisé , où il n'est pas toujours possible d'apporter la plus rigoureuse exactitude ; mais il n'est pas supportable chez un écrivain correct.

Je n'ajouterai plus qu'une règle sur l'unité dans la phrase, c'est qu'il faut toujours que le sens finisse exactement avec elle. Toute chose, qui est une, doit avoir un commencement, un milieu et une fin. Je n'ai pas besoin d'observer que, grammaticalement parlant, une phrase qui n'est pas finie n'est point une phrase ; mais on en rencontre assez souvent qui , s'il est possible de le dire, sont plus que finies. Lorsque nous en sommes arrivés à ce que nous croyons devoir être la conclusion , au mot qui, d'après ce qui précède, indiquait naturellement un repos à l'esprit , tout à coup se présente une circonstance bien imprévue, que l'auteur eût dû retrancher, ou du moins placer dans tout autre endroit. C'est une queue que la phrase traîne péniblement après elle, et l'on peut lui appliquer celte comparaison de M. Pope dans sa description du vers alexandrin :

Like a wounded snake , drags its slow length along (i).

Ces additions à une phrase qui devrait être finie, la défigurent tout-à-fait j elles lui donnent un air gauche et disgracieux , et surtout elles en rompent l'unité. Dean Swift , par exemple , dans sa lettre à un jeune ecclésiastique, s'exprime ainsi en parlant des ouvrages de Cicé-

(i) Tel un serpent blesse traîne avec effort sa queue lente à le suivre.

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ron : Les jeunes théologiens sont plus familiers avec ses écrits qu'avec ceux de Démosthènes ^ qui, cependant ^ l'emportait sur lui de beaucoup, au moins comme orateur. Cette phrase devrait naturellement finir à ces mots , V emportait sur lui de beaucoup. Ils terminent la proposition 5 nous n'avions rien à attendre de plus , et cette circonstance accessoire , au moins comme orateur, arrive en quelque sorte d'un pas chancelant. La phrase eût été bien plus complète, si l'auteur l'avait tournée de cette manière : Les jeunes théologiens sont plus familiers avec ses écrits quavec ceux de Démosthènes , qui, du moins comme orateur, l'empoiiait sur lui de beaucoup. Dans la phrase suivante de sir William Temple, la circonstance ajoutée est tout-à-fait étrangère au sens ; c'est en parlant de la Théorie de la terre de Burnet et de la Pluralité des mondes de Fontenelle : Le premier, dit-il, n'a pu finir son savant Traité sans faire le panégyrique de la science moderne, en la comparant à la science ancienne; m.ais Vautre censure si grossièrement la poésie ancienne pour donner la préférence à la poésie moderne, que je n'ai pu lire ni l'éloge ni la critique sans indignation , sentiment que rien ne me fait plus vivement éprouver que la suffisance. Le mot indignation terminait la phrase *, sentiment que lien ne méfait plus vivement éprouver que la suffisance est une proposition toute nouvelle, ajoutée à la phrase lorsqu'elle était complètement finie.

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