‹ Leçons de rhétorique et de belles-lettresChapitre 28 sur 38 · HORAT · texte numérisé non relu

HORAT

Mais je veux que le style , en sa marche pressée , Sans fatiguer l'oreille , y porte la pensée.

Daru.

C'est une maxime toujours vraie qu'un mot gâte la phrase au sens de laquelle il n'ajoute rien -, dès qu'il est ■superflu, il est nuisible -, obstat, dit Quintilien, qnidquid non adjiwat. Tout ce que l'esprit peut suppléer aisément, il ne faut pas l'exprimer. Ainsi : Content -d'asfoir mérité le triomphe, il en refusa les honneurs; est mieux dit que étant content de mériter, etc. Lorsqu'on relit ce que l'on vient de composer, je regarde comme un des exercices les plus propres à conduire à la correction , celui de chercher à rendre sa manière de s'exprimer plus concise, et de retrancher ces excroissances qui échappent presque toujours au premier jet. Il faut relire d'un œil sévère ; car ce que l'on ôte à sa phrase y ajoute de la vigueur et de l'énergie, pourvu cependant qu'on n'aille pas tomber dans un autre extrême , et , à force de concision , donner à son style de la sécheresse et de la dureté. A cet égard, comme en toute autre chose, il est un juste milieu. Il faut ménager la beauté et l'harmonie des sons, quoique la beauté et l'harmonie ne soient pas tout ce qu'on doive se proposer. Les feuilles qui accompagnent les fruits leur servent d'ornemens.

Si les mois superflus doivent être retranchés d'une phrase, il faut également en écarter les membres inutiles. De même que chaque mot doit présenter une idée nouvelle, de même aussi chaque membre doit offrir une pensée que Ton n'a pas encore exprimée. Cette règle est mal observée dans ces phrases que nous rencontrons quelquefois, où le dernier membre n'estqueVécho du premier, n'est que sa répétition sous une forme un peu différente. M. Addison, par exemple, en parlant de la beauté , dit : Sa première vue saisit l'âme d'un mouvevient de joie , et répand le plaisir daiis tontes ses facultés. Et ailleurs : // nous est impossible de voir les ouvrages de la Divinité avec froideur et indifférence, ou de jeter les jeux sur tant de beautés sans éprouver un sentiment secret de satisfaction ou de plaisir. Dans chacun de ces exemples , le second membre de la phrase n'ajoute rien à ce qu'avait exprimé le premier ; et quoique le style libre et coulant d'un écrivain comme M. Addison, quoique l'harmonie toujours gracieuse de ses périodes puisse pallier de telles négligences, il n'en est pas moins vrai qu'affranchi de celte prolixité , le style n'en serait que plus fort et plus beau. L'attention se relâche, et l'esprit tombe dans l'inaction lorsque les mots multipliés ne multiplient pas les idées.

Après que l'on a soigneusement écarté tous les mots superflus, il faut encore, pour donner de la force à une phrase , apporter une grande attention à l'emploi de ces particules copulatives ou relatives , et à toutes celles qui servent à indiquer les relations des mots entre eux, ou la transition d'un membre à un autre. Ces petits mots mais, et, qui^ que, dont, ou, sont souvent le:? plus

importans de tous; ce sont les nœuds qui joignent les phrases, ou les pivots sur lesquels elles roulent; et c'est d'eux nécessairement qu'en dépendent la force et la grâce. On peut, il est vrai, les employer de tant de manières diverses, qu'il n'est pas possible d'établir, à cet égard , des règles particulières. La lecture attentive des meilleurs écrivains , et de fréquentes épreuves sur les différens effets que produisent ces particules , suivant la place qu'on leur assigne, peuvent seules nous diriger dans leur usage. Je vais rapporter seulement quelques observations que j'ai eu occasion de faire sur ce sujet, que néanmoins je ne prétends point épuiser.

Il faut toujours éviter de séparer une préposition du nom qu'elle gouverne , comme dans cette phrase : Quoique lavertu n'en tire aucun secours ^ cependant elle peut souvent être accompagnée des avantages de la fortune. L'on éprouve une sorte de peine à cette espèce de détour, à cette séparation violente de deux choses qui, par leur nature, devraient être étroitement réunies ; la pensée s'arrête et reste un moment suspendue sur la préposition seule, qui, en même temps, ne signifie rien lorsqu'elle est séparée du substantif (i).

Quelques écrivains multiplient inutilement les particules démonstratives et relatives en employant des tournures de phrases semblables à celle-ci : // riy a

(i) Ces règles sont principalement applicables à la langue anglaise , dont la syntaxe permet quelquefois de placer à la fin d'une phrase un article ou une préposition qui se rapporte à un substantif ou à un verbe placés dans le cours de cette phrase. {Note du Trad.)

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rien qui nous dégoûte plus vite que la vaine pompe dulangage. Cette manière des'exprimerestfortbonue lorsqu'on présente un sujet, ou que Ton avance une proposition sur laquelle on demande l'attention particulière du lecteur; mais dans le discours ordinaire il vaut mieux dire tout simplement , rien ne nous dégoûte plus vite que, etc.

Je dois faire quelques observations particulières sur la particule copulative et , dont l'usage revient si fréquemment dans tous les genres de composition. Premièrement, il est certain qu'on affaiblit le style en la répétant sans nécessité. Elle produit le même effet que cette expression vulgaire e^^f/ii-^, lorsqu'elle revient trop souvent dans le cours de la conversation. Nous citerons pour exemple une phrase de sir William Temple; c'est en parlant des progrès de la langue française, qu'il dit : U Académie , fondée par le cardinal de Richelieu pour amuser les esprits de son siècle et de son pays, détourner leur attention de dessus sa politique et son ministère , mit en vogue ce genre d'étude , ET V esprit français fut dans le dernier siècle entièrement dirigé vers les progrès du stjle ET de la langue, et avec tant de succès à la vérité, qu'il serait difficile d'y atteindre , et ce succès a également embrassé la prose et la poésie. L'on trouve le mot et\: épété dans cette phrase jusqu'à sept fois. Sir William Temple, dont le style est d'ailleurs si agréable, rend trop souvent ses phrases traînantes, parce qu'il y multiplie négligemment les particules copulatives. On ne conçoit pas comment un écrivain aussi correct que Dean Swift a pu appliquer cette

particule d'une manière aussi impropre qu'ill'a fait dans la phrase suivante , extraite de son Essai sur le sort des ecclésiastiques : // n'est aucun talent plus utile pour faire son chemin dans le mo?ide, ou plus propre à conduire à la fortune que cette qualité qui estpossédée par les hommes les plus médiocres, ET est en langage vulgaire appelée discrétion , espèce de prudence , etc. En mettant et est, au lieu de qui est, non-seulement il à enlbarrassé sa phrase , mais encore il l'a rendue défectueuse.

Il faut observer en second lieu, que si l'effet naturel de la conjonction et est de réunir les objets, si elle semble devoir les lier très-étroitement , néanmoins il arrive qu'en la supprimant, les relations deviennent bien plus intimes, et les objets se succèdent avec une plus grande rapidité. Longin en fait la remarque, et de nombreux exemples la justifient : veni, vidi, vici, exprime bien plus vivement la promptitude ou la rapidité de la conquête, que si chacun de ces mots était séparé par une particule. Il en est de même de cette description d'une déroute. «Nostri, emissispilis, gladiis « rem gerunt-, repente post tergum equitatus cernitur; « cohortes aïiœ appropinquant. Hostes terga vertunt^ « fugientibus équités occurrunt-, fit magna cœdes. » {Cœsaris Comm. belL gall. lib. vu.)

Aussi , quand d'un autre côté nous voulons éviter une transitiontrop brusque d'un objet à l'autre, lorsque nous avons à faire quelque énumération dans laquelle nous désirons que les objets se détachent parfaitement, afin que l'esprit s'arrête un peu sur chacun, il est utile alors de multiplier les conjonctions, et elles donnent

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