‹ Leçons de rhétorique et de belles-lettresChapitre 29 sur 38 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

de la gr*ice à la période. C'est ainsi que M. Bolingbroke a dit : Un homme pourrait succomber victime du pouvoir, mais la vérité, et la raison, et la liberté succomberaient avec lui. César, en décrivant un combat avec lesNerviens, s'exprime de cette manière: « His ec[uitibus facile pulsis ac perturbatis, incredibili u celeritale ad fluraen decurrerunt^ utpenè uno tem- « pore, et ad sylvas, et in flumine , et jam in manibus « nostris, hostes viderentur. » {Bell. gall. lib. vu.) Quoiqu'il s'agisse ici d'une succession rapide d'événemens, comme César cherche cependant à montrer en combien d'endroits l'ennemi se trouvait dispersé au même instant, le redoublement de la conjonction produit un etîet fort heureux, et exprime d'une manière plus frappante que chacun de ces endroits est bien distinct.

Ceux qui se livrent à l'étude de l'éloquence doivent apporter toute leur attention aux circonstances dans lesquelles il faut omettre la conjonction, ou la répéter souvent ; car dans toutes les langues , et cette particularité est assez remarquable, en omettant cette particule conjonctive, on exprime presque toujours une liaison plus étroite entre les objets , tandis qu'en la multipliant on les distingue et on les sépare presque tout-à-fait les uns des antres. Ainsi on la retranche lorsqu'on veut présenter les objets avec rapidité \ on la répète lorsqu'on veut qu'en passant sous les yeux du lecteur, ils s'y arrêtent un instant. Voici quels en sont les motifs les plus probables. Dans le premier cas , les choses se succèdent avec une telle rapidité, que l'esprit semble n'avoir pas le loisir de s'arrêter sur le petit mot qui les

unit, la particule lui échappe, et ce qu'elle devrait séparer ne forme pour lui qu'un seul tout. Lorsqu'au contraire on fait une énumération et qu'on désire que le lecteur s'appesantisse sur chaque objet, l'esprit doit marcher d'un pas plus lent et plus grave ; il faut qu'il sente bien le rapport de chaque objet avec l'objet qui le suit, et la conjonction qui leur sert de lien à tous remplit notre intention en liant les objets sans les confondre pi y en a plusieurs , mais ils ne forment plus un seul tout. Remarquez , par exemple , combien , dans dette énumération de l'apôtre saint Paul, le retour de la conjonction donne de poids à chaque idée , et la distingue bien des autres : Je suis persuadé que ni la mort y ni la vie, ni les principautés, ni les puis^ sances , 7ii le présent, ni l'avenir, ni les hauteurs , ni les profondeurs, ni aucune chose créée ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu. (Rom. vm, 88-39.) Je ne m'arrêterai pas plus long-temps sur l'emploi des^ particules conjonctives.

J'en viens à la troisième des règles qu'il faut observer pour qu'une phrase ait de la force, c'est de placer le mot ou les mots essentiels dans l'endroit où ils peu- Vent produire le plus d'effet. Il est facile de voir quels sont dans une phrase ces mots sur lesquels l'attention doit particulièrement se fixer, et l'on sent aisément pourquoi ils doivent être mis le plus possible en évidence. Mais sera-ce au commencement de la phrase , au milieu où à la fin qu'il faudra les placer? c'est ce qu'aucune règle, je crois, ne peut indiquer d'une manière précise. Cela dépend de la nature de la phrase, mais il faut avant tout tâcher d'être clair ^ car le génie de notre

langue ne laisse pas une grande liberté dans le choix des constructions. Presque toujours les mots essentiels sont placés au commencement de la phrase , comme dans cp passage de M. Addison -. Les plaisirs de l'imagination pris dans toute leur étendue, sont moins grossiers que les plaisirs des sens , et moins délicats que ceux de Ventendement. Il semble en effet tout simple et tout naturel de placer en avant ce qui est l'objet principal de la proposition dont on s'occupe. Cependant une phrase a quelquefois bien de la force , lorsque fesprit, un moment suspendu, n'en trouve le sens qu'à la fm , comme celle-ci de Pope. Ainsi, sous quelque rapport que nous admiriojis Homère , ce qui nous frappe surtout, c'est sa merveilleuse in~ i>e/ition.

Les écrivains grecs et latins avaient sur nous un avantage considérable dans cette partie des qualités dit style. Leur langue, qui permettait les inversions, leur laissait la liberté de choisir pour chaque mot la place qui leur semblait la plus heureuse, en sorte qu'ils pouvaient donner bien plus de force à leur phrase. Milton et quelques autres auteurs anglais ont tâché de les imiter à cet égard , mais leurs constructions forcées sont souvent obscures. L'anglais , tel qu'on le parle et l'écrit aujourd'hui, n'autorise pas de telles licences. M. Gordon , qui dans sa traduction de Tacite , a voulu suivre cette méthode, a donné à son style des tournures si forcées qu'elles paraissent parfois ridicules, comme celle-ci : Da/is ce gouffre seprécipitèrent eux-mêmes trois sénateurs romains. Il a traduit une phrase aussi simple que nulluni eâ tempestate bellum , par de

guerre, alors il n'j en m>ait point. Cependant notre langue permet jusqu'à un certain point les inversions , et quelques-uns de nos meilleurs écrivains les ont employées avec succès. Ainsi M. Pope, en parlant d'Homère , dit : Le sceptre de la raisœi, J^irgile le lui a justement disputé'; mais son intention , rien n'a pu l'égaler encore. Cet arrangement est plus heureux que celui qui eût suivi Tordre naturel des idées.

Quelques écrivains se servent, plus souvent que d'autres, des inversions que notre langue autorise 5 c'est ainsi que chez lord Shaftsbury elles sont plus fréquentes que chez M. Addison ; et c'est en majeure partie pourquoi le style du premier est plus fort, plus noble et plus harmonieux.

Il ne faut qu'ouvrir au hasard l'ouvrage de M. Addison pour trouver des phrases construites d'une manière admirable : « La vue est le plus parfait et le plus « agréable de nos sens : il remplit l'esprit d'idées infi- « niment variées j il franchit l'intervalle qui nous sépare « des objets, et exerce son action pendant un longes- « pace de temps sans être fatigué, sans être jamais ras- « sasié des jouissances qu'il éprouve. Le toucher peut , « il est vrai , nous donner une idée de l'étendue , de la « forme et de quelques autres qualités qui frappent les « yeux, excepté toutefois les couleurs 5 mais il est bien « plus borné dans ses opérations (i). « Dans cette phrase Addison suit l'ordre ordinaire du langage, et s'il a de cette manière moins de pompe et de majesté que lord

(i) Spectateur, n" 4'i-

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Shaftsbury , il est en revanche plus naturel , plus facile et plus simple, qualités qui l'emportent de beaucoup sur toutes les autres.

SoiLque vous fassiez usage d'inversions, ou que vous suiviez l'ordre naturel des idées , à quelque endroit de la phrase que vous en placiez les mots essentiels , il est de la plus haute importance que ces mots soient clairs et bien détachés de ceux qui pourraient en obscurcir le sens. Ainsi, lorsque, dans une phrase, il est nécessaire de faire mention de quelques circonstances relatives au temps , à l'espace , ou à quelque autre chose , il faut faire en sorte que l'objet principal de la proposition reste en évidence, et ne soit pas comme enseveli sous le poids de ses accessoires. Un exemple éclaircira ce précepte. Observez la construction de cette phrase de lord Shaftsbury, dans ses conseils à un auteur. Il parle des poètes modernes comparés aux poètes anciens : Lorsqu'ils semblent ne chercher qu'à plaire , ils instiiùsent , et donnent secrètement des avis utiles; ils peu\>ent avec raison être considérés aujourd'hui , aussi bien qu'ils l'eussent été autrefois , comme des auteurs très -estimables. Cette phrase est régulièrement construite -, elle renferme un grand nombre de circonstances, etbeaucoup d'adverbes étaient nécessaires pour en bien déterminer le sens : lorsque, secrètement j aussi bien que, aujourd'hui , avec raison, autrefois; cependant ils sont disposés avec un tel art, que la phrase n'en est ni atfaiblie, ni embarrassée , et que ce qui est l'objet essentiel delà proposition, savoir : que ces poètes sont, avec raison, considérés comme les meilleurs et les plus dignes

d'estime y la termine d'une manière claire et précise, et se trouve placé à l'endroit le plus convenable. Voyez maintenant quel effet eût produit une construction ditTérente , si l'auteur avait disposé de cette manière les membres de sa phrase : SI pendant qu'ils semblent chercher à plaire seulement , ils instruisent et donnent des avis utiles secrètement^ ils peuvent être considérés comme les auteurs les meilleurs et les plus dignes d'estime, avec raison, et aussi bien aujourd'hui qu'autrefois. Ce sont absolument les mêmes mots, c'est bien le même sens; mais le mélange désordonné de ces adverbes qui expriment les circonstances accessoires, jette de l'obscurité sur les mots essentiels, et la phrase embrouillée perd sa grâce et sa force.

Une quatrième règle à observer dans la construction des phrases auxquelles on veut donner de la force, c'est de faire en sorte que les membres soient placés successivement d'après leur degré d'importance. Cet arrangement, qui s'appelle climax , gradation, peut produire les plus beaux effets, et l'on sent aisément les raisons pour lesquelles il doit nous plaire. En quelque genre que ce soit, nous aimons mieux passer d'un bel objet à un plus bel encore , que de suivre un ordre inverse. Lorsqu'un sujet intéressant a fixé notre attention, c'est avec peine que notre esprit le quitte pour s'occuper de ce qui ne lui présente qu'un intérêt médiocre. «Cavendum est, dit Quintilien, dont j'aime à « citer l'autorité, ne decrescat oratio, et fortiori sub- « jungatur aliquid infirmius ; sicut, sacrilego, fur 5 aut « latroni, petulans. Augeri enim debenl sententiae et

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« ijisurgere. » Les discours deCicéroii nous otlVent un grand nombre de ces constructions heureuses. Sa manière d'écrire le conduisait naturellement à en faire une étude attentive ^ et, pour que ses gradations soient parfaites, il augmente à la fois et l'intérêt du sens et la force des sons, et les porte tous deux à leur plus haut période. Tel est, dans son discours pro Milone, ce passage, où il est question du complot qu'avait formé Claudius pour assassiner Pojnpée. a Atqui , si res, si vir, « si tempus ullum digaum fuit , certè hœc in illâ causa « summa omnia fuerunt. Insidiator erat in foro collo- (( catus, atque in vestibulo ipse senatûs -, ei viro autem « mors parabatur, cujus in vilâ nitebatur salus civita- « tis; eo porrô reipublicœ tempore, quo si unus ille « occidisset, non hœc solùm civitas, sedgentes omnes « concidissent. » Ce genre de beauté se trouve aussi dans le passage suivant de lord Bolingbroke : a Cette « décence, cette grâce, ce rapport des manières aux (c mœurs, sont tellement essentiels, et surtout aux « princes, que lorsqu'ils les négligent, leurs vertus « perdent presque tout leur éclat, et leurs défauts en u deviennent plus choquans. Bien plus, lorsqu'ils les 'c négligent, lorsqu'ils ne conservent point assez les (( apparences , leurs vertus les conduisent vers l'erreur, « leurs erreurs deviennent des vices, et les vices leur « font contracter des habitudes indignes des princes, « et indignes des hommes. »

Je dois cependant observer qu'il n'est pas toujours possible de remplir cette gradation oratoire , et que quelquefois même on ne doit point l'entreprendre. De telles périodes ne peuvent entrer que dans certains

genres d'écrits; elles paraissent affectées, et produisent un mauvais effet lorsqu'on les emploie trop souvent dans des sujets qui n'exigent aucune pompe. Mais il est une espèce de gradation à laquelle il ne faut jamais manquer. Ne decrescat oratio^ comme dit Quintilien, et Jie fortiori subjungatur aliquidinfirmius . Une proposition d'une médiocre importance ne doit pas succéder à une assertion énergique; et, lorsqu'une phrase se compose de deux membres, il faut que le plus étendu la termine. Ce principe est fondé sur deux raisons. D'abord, c'est que la période ainsi partagée se prononce plus aisément ; et ensuite que, lorsque le membre le moins long est placé le premier, nous nous le rappelons plus facilement en lisant le second, et nous saisissons mieux le rapport qui existe entre tous les deux. Ainsi, dans cette phrase : Lorsque Jios passions nous abandojuieut , nous nousjlattons de Vidée que c'est nous qui les avons abajidonnées , cette phrase , dis-je, est bien plus gracieuse et plus claire que si l'on disait, en commençant par la partie la plus étendue de la proposition : Lorsque nous nous flattons de Vidée que cestnous qui avons abajidonné nos passions, ce soîit elles qui nous abandonnent. En général , nous aimons que l'intérêt, dans une période , se développe et croisse .avec elle jusqu'au dernier mot, mais sans affectation, et sans que l'auteur donne à son style une pompe déplacée. Aussi , cette phrase de .M. Addison est parfaitement belle ; (( Si nous nous élevons plus haut encore , « que nous considérions les étoiles fixes comme de « vastes océans de flammes autour desquels roulent « d'innombrables séries de planèles, et que nous dé-

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(i couvrions encore de nouveaux firmaraens et de nou- « veaux points lumineux qui se perdent dans les pro- « fondeurs de l'espace, nous nous égarons dans ce a dédale de soleils et de mondes, et nous restons con- « fondus devant la magnificence et l'iramensilé de la « nature.» (Spect., n° 4ïo*)

Une cinquième règle , déduite évidemment de celle qui précède, nous prescrit de ne jamais terminer par un adverbe, par une préposition , ou par quelque autre mot peu important, une phrase à laquelle nous voulons donner de la force; car, de cette manière, on affaiblit ou l'on rabaisse la diction. Il est cependant des phrases dont le sens principal ne peut être exprimé que par l'un de ces mots ; alors on ne doit plus les considérer comme des mots accessoires, et il faut leur donner la principale place comme à des mots essentiels. Cette phrase, par exemple, de lord Bollngbroke, est bien loin d'être défectueuse : Dans leur prospérité , mes amis n'entendront jamais parler de moi; dans leur adversité, toujours. Ici jamais et toujours sont les mots essentiels 5 aussi sont-ils placés de manière à frapper davantage le lecteur. Mais je ne veux parler que de ces mots peu utiles qui servent d'accessoires à des mots plus importans ; ils doivent être mis à l'endroit le moins apparent de la phrase, de manière à ce qu'ils ne paraissent occuper que le second rang relativement aux autres.

Outre ces particules et ces pronoms , un membre de phrase qui n'exprime qu'une circonstance accessoire, termine toujours de mauvaise grâce la période dont il fait partie j l'on en peut juger par ce passage de lord

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Bolingbroke, extrait d'une lettre sur l'ëtat des partis à i'avénement du roi Georges I" : En concluant , je dois répéter que les divisions ont causé tous les maux que nous déplorons, que V union seule peut les réparer, et qu'un grand pas 'vers V union était cette coalition si heureusement commencée , si adroitement conduite, et plus tard négligée d'une manière si étrange, pour ne rien dire de plus. Ce dernier membre, pour ne rien dire de plus, termine la période d'une manière d'autant plus maladroite, que ce qui précède formait une sorte de gradation que l'on s'attendait à suivre jusqu'à la fin.

L'on éprouve quelquefois une peine extrême à placer ces accessoires de manière à ce qu'ils ne nuisent ni à la grâce ni à la clarté de la phrase. Ce sont des parties essentielles d'un édifice, des pierres brutes qu'un artiste habile s'efforce de placer dans l'endroit où leur aspect sera le moins désagréable. « Jungantur, dit (c Quintilien, que congruunt maxime; sicut in struc- . « turâ saxorum rudium etiam ipsa enormitas invenit « cui applicari , et in quo possit resistere. «

La fin de la phrase est , dans tous les cas , la place qui leur convient le moins. Lorsque le sens le permet , il faut, si l'on peut parler ainsi, les lâcher promptement, parce que les mots les plus essentiels prennent avec plus de facilité le rang qui leur est propre. C'est encore une règle à observer de ne jamais mettre de suite plusieurs accessoires-, il vaut mieux les jeter en différens endroits delà phrase, auprès des mots essentiels auxquels ils se rapportent , en ayant soin toutefois, comme je l'ai déjà dit, de faire en sorte que ces mots

essentiels n'en soient pas encombrés. Dans Swift, par exemple, nous trouvons : Ce que j'ai eu l'honneur de dire à votre seigneurie , il j a quelque temps , en conversatioji, n'était point une pensée nouvelle (lettre au comte d'Oxford). Ces deux circonstances, il y a quelque temps , et en conversation ,(\\\\ se suivent immédiatement dans cette phrase, produiraient un meilleur effet si elles étaient séparées l'une de l'autre. Dans ce passage des remarques sur l'Histoire d'Angleterre, par lord Bolingbroke : Une monarchie limitée comme la nôtre est placée, si je ne me trompe, comme on l'a dit souvent, dans ce juste milieu dont on ne saurait s'écarter sans se précipiter d'un côté dans la tyrannie, et de l'autre dans l'anarchie; la construction eût été plus heureusement disposée ainsi : Une monarchie limitée comme la nôtre est, si je ne me trompe, placée , comme on Va dit souvent, dans ce juste milieu, etc.

Je ne donnerai plus qu'une règle sur la force dans les phrases. Lorsque dans le cours d'une période on compare deux choses l'une à l'autre, soit que l'on exprime leur point de contact ou leur point d opposition , il faut conserver quelque ressemblance entre la construction des membres que l'on met en parallèle. Car lorsque deux choses se correspondent mutuellement, il est naturel que nous nous attendions à ce que les mots qui les représentent se correspondent aussi ; autrement nous nous trouvons comme trompés dans notre attente, etla comparaison ou le contraste perd desajnslesse à nos yeux. Ainsilorsque Bolingbroke dit : Les rieurs seront pour ceux qui ont le plus d'esprit; la paitie sérieuse

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du ge?ire humain sera pour ceux qui ontJa raison de leur côté (Préface de la Dissertation sur les partis), ropposition eiiLété bien plus complète s'il avait mis : Les rieurs seront pour ceux qui ont le plus d'esprit ^ et les gens sérieux pour ceux qui ont la raison de leur côté. Le passage suivant, extrait de la préface de l'Homère de M. Pope, est une belle application de la règle que je viens de donner : « Homère avait plus de « génie, Virgile avait plus d'art-, dans l'un , ce que « nous admirons le plus c'est riiorame^ dans l'autre , « c'est l'ouvrage. Homère nous entcaîne avec une imtt pétuosité irrésistible ; Virgile nous conduit avec une « majesté séduisante. Homère répand avec une géné- « reuse profusion 5 Virgile donne avec une soigneuse « splendeur. Homère est semblable au Nil, qui couvre « les terres lointaines de la richesse de ses ondes-, Vir- « gile est comme une rivière qui promène entre ses « bords une eau toujours égale. Lorsque nous les c(*i- « sidérons dans le développement de leurs moyens , (c Homère ressemble à son Jupiter en fureur, faisant « trembler l'Olympe, lançant la foudre, et embrasant u le ciel j Virgile ressemble aussi à Jupiter, mais à Ju- « piter bienveillant , prenant conseil des dieux, réglant « le destin des empires, et coordonnant l'univers. » De semblables phrases sont d'une grande beauté lorsque, placées à propos, elles ne reviennent pas trop souvent; mais il faut bien se garder de les reproduire avec affectation; on ne doit les employer que lorsque l'occasion s'en présente, et que l'opposition ou le rapport qui existent entre les objets les dicte naturellement. Toutes nos phrases construites de cette manière

seraient d'une uniformité fastidieuse, et produiraient un retour régulier des mêmes sons , dont l'effet inévitable serait de fatiguer l'oreille, et de donner au style un air maniéré. Parmi les anciens, ce défaut est particulièrement sensiijle dans Isocrates ; aussi les meilleurs critiques, Denysd'Halicarnasse surtout j Je lui ont reproché sévèrement.

Cette observation termine ce que j'avais à dire sur les phrases considérées sous les trois rapports de la clarté, de l'unité et de la force. J ai beaucoup insisté sur ce sujet pour deux raisons , d'abord parce que de tous les poinls de critique c'est celui que l'on peut le mieux soumettre à des règles précises, et ensuite parce qu'il me semble que son usage fréquent et sa grande importance méritaient celte discussion un peu étendue.

Quelques-uns des préceptes que j'ai recommandés k l'attention de mes auditeurs, paraîtront peut-être minutieux 5 cependant leur influence sur le style est bien plus grande qu'on ne l'imagine. Une pensée rendue par une phrase claire et habilement construite , produit une impression bien plus profonde que si la phrase qui l'exprimait était obscure et embrouillée. C'est ce qu'une comparaison fait sentir à tout le monde, et s'il en est ainsi d'une seule phrase , il en doit être de même, à bien plus forte raison, d'un discours ou d'un ouvrage qui serait composé tout entier de phrases semblables.

Larègîefondamentale delà construction des phrases, celle dans laquelle toutes les autres se trouvent renfermées , est sans doute d'exprimer de la manière la plus claire, et dans l'ordre le plus naturel , les idées que nous voulons communiquer à nos semblables.Tout

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arrangement est parfaitement bon , lorsqu'il rend le sens avec exactitude, et le présente le plus avantageusement. C'est à ce but que tendent les règles que nous avons posées, il n'en faudrait, il est vrai , qu'un bien petit nombre, si les hommes pensaient clairement , et maniaient avec facilité la langue dans laquelle ils écrivent ; leurs phrases auraient tout naturellement ces qualités que nous avons tant recommandées , savoir : la clarté , l'unité et la force. Car il est certain que toutes les fois que nous nous exprimons mal, ce n'est pas seulement parce que nous ne savons pas tirer le meilleur parti de notre langue , c'est plus souvent encore parce que uotre sujet est mal conçu. Des phrases embarrassées, obscures ou faibles, sont, en général, ou, pour mieux dire, toujours le résultat d'idées embarrassées, obscures ou faibles. La pensée et le langage agissent et réagissent mutuellement l'un sur l'autre. Ici, comme en bien d'autres circonstances , la logique et la rhétorique ont entre elles les rapports les plus intimes, et l'on apprend à mettre de l'ordre etdel'exactitude dans ses pensées, en s'étudiant à mettre del'ordre et de l'exactitude dans ses phrases. Cette observation justifie à elle seule le soin et l'attention que j'ai mis à traiter ce sujet.

LECTURE XIH.

DE l'harmonie DAKS LA CGNSTRrCTlGlV DES PHRASES.

Jusqu'ici nous avons considéré les phrases sous le rapport de la clarté, de l'unité et de la force. Nous

allons actuellement les examiner sous celui du son, de l'harmonie , c'est-à-dire sous le rapport de ce qu'elles peuvent avoir de flatteur pour l'oreille : c'est la dernière des quatre qualités de la phrase dont je me suis proposé de vous entretenir.

Le mérite du son est bien inférieur à celui du sens, cependant il n'est pas indigne de notre attention : car tant que les sons nous serviront à transmettre nos pensées, nos pensées et les sons seront liés par les rapports les plus étroits. Les idées les plus douces ne s'expriment point en effet parles sons les plus rudes. L'imagination s'en olFenserait. Nihil, dit Quintilien, potest intrare in affectum quod in aure, veliit qiiodam vestibulo, statim offendit. La musique exerce naturellement une grande influence sur tous les hommes-, elle sait les émouvoir, et il n'est en quelque sorte aucune disposition de lame à laquelle on ne puisse trouver quelques sons analogues , et propres à la rappeler ou à la faire naître. Le langage, au point dé perfection où il est arrivé de nos jours, a presque la même puissance que la musique , et cette Lelle faculté rehausse encore le prix que nous devons attacher à sa merveilleuse invention. Ce n'est pas assez qu'il transmette aux autres nos idées , il faut encore que , par les sons , il ajoute une force nouvelle aux idées qu'il exprime , et le charme de la mélodie se joint pour nous au plaisir de communiquer nos pensées. :

Il faut examiner deux choses dans l'harmonie des périodes : d'abord l'agrément du son en lui-même , ou la modulation en général , sans égard à l'expression 5 ensuite le son disposé de manière à devenir l'exprès-

{ slon du sens. C'est sous ce second rapport qu'il produit des beautés d'un ordre bien supérieur.

Considérons d'abord riiarmonie dans les sons en irenéral , comme une des qualités nécessaires de toute phrase bien faite. Nous continuerons à ne nous occuper, comme nous l'avons fait jusqu'ici, que des phrases en prose, et il est évident que rharmonie de ces sortes de phrases dépend lout-à-fait du choix des mots et de leur arrangement.

Je commencerai par le choix des mots, sur lequel il y a peu de choses à dire , à moins de descendre dans de frivoles et fastidieux détails sur la propriété de chacune des lettres ou des sons simples dont se compose une langue. Il est certain que les mots les plus agréables à Toreille sont formés des sons doux et faciles que produit un mélange convenable de consonnes et de voyelles ; les plus rudes consonnes ne s'y entre-choquent point, et les voyelles, en se succédant, ne produisent pas d'hiatus. On peut établir en principe général qu'un son est d'autant plus désagréable à l'oreille, qu'il est plus dillicile à prononcer. C'est aux voyelles à donner delà douceur aux mots -, les consonnes leur impriment de la force. La musique du langage exige que les unes et les autres se mêlent dans de justes proportions; et cette musique sera trop dure ou trop molle , suivant que dans le mélange il entrera un trop grand nombre de consonnes ou de voyelles. En général , les mots d'une certaine étendue flattent plus agréablement l'oreille que les monosyllabes. Ils plaisent davantage , parce qu'ils présentent une composition ou une succession de sons divers, et les langues les plus harmonieuses en possè-

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