‹ Leçons de rhétorique et de belles-lettresChapitre 31 sur 38 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

Je dois faire observer que nos traducteurs de la Bible ont , dans beaucoup de passages , adapté très-heureusement la cadence de leur phrase au sujet. Une matière grave, solennelle et majestueuse, exige l'emploi de mots composés principalement de syllabes longues, et exige surtout que ces mots terminent les périodes. Cest par cette espèce de mélodie que les premiers versets sont particulièrement remarquables -. « In principio creavit « Deus cœlum et terram. Terra autem erat inanis et « vacua , et tenebrse erant super faciem abyssi : et spi- « ritus Dei ferebatur super aquas. » On trouve , et surtout dans les psaumes , une foule d'autres passages qu'on pourrait citer pour des modèles de construction noble et harmonieuse. Tel est le ton que doit prendre toute composition qui s'élève beaucoup au-dessus de la prose ordinaire , comme les inscriptions pour les monumens , et les panégyriques.

Outre que le son, par sa marche ou son mouvement, peut s'adapter au genre de style employé par l'écrivain, on peut encore lui faire prendre une espèce de ressemblance avecl'objet qu'il exprime. On n'y réussit qu'assez faiblement dans les compositions en prose , et c'est là qu'on s'attend le moins à rencontrer ce genre de succès; mais c'est en poésie qu'on le recherche, c'est en poésie que le son est surtout un objet important. Les inversions et les licences que ce genre de composition autorise nous font une loi d'y donner tous nos soins. La versification, d'ailleurs , favorise à cet égard, ainsi que ce cantiis obscurior, auquel nous nous laissons naturellement aller en lisant les poètes. Ceci demande un peu plus de développement.

Les sons , dans les mots , peuvent être employés principalement pour représenter trois classes d'objets : d'abord les sons pris abstractivement , ensuite les mouvemens , enfui les émotions ou les affections de l'ame.

1° Je dis qu'un choix convenable de mots peut produire un son ou une série de sons qui aient quelque analogie avec ceux qu'on veut exprimer, comme le bruit des ondes , le mugissement des vents, le murmure des ruisseaux. C'est l'exemple le plus simple de ce genre de beauté, et en effet le moyen d'imitation nous est ici fourni par la nature. Des sons représentent d'autres sons , et il est facile de former une liaison entre des idées que nous devons au même organe. Un poète n'a pas beaucoup de peine à ne se servir que de mots composés de voyelles douces , faciles et coulantes , pour exprimer les sons les plus doux et les plus agréables; ou à réunir des syllabes dures et difficiles à prononcer , lorsqu'il veut peindre les sons les plus durs. Alors le génie de la langue vient presque toujours à son secours ; car dans presque tous les idiomes , les noms que portent les sons ont avec les sons même une analogie frappante. C'est ainsi que chez nous ont dit : le mugissemeiit des vents, le bourdoimement ou le bruissement des insectes , le sifflement des serpens , le craquement d'une pièce de bois; on pourrait citer une foule d'autres exemples de mots qui semblent avoir été calqués sur le son qu'ils représentent. Je vais rapporter deux exemples d'une beauté remarquable : tous deux sont extraits du Paradis perdu de Milton ; dans l'un il décrit le bruit des portes de l'enfer , et dans

l'autre le bruit des portes du ciel. Le contraste entre

les deux descriptions montre tout l'art du poète.

On a suddcn, open fly,

Witb impetuous recoil , and jarring sound ,

Th' infernal doors ; an their liinges grate

Uarsh thunder....

Liv. II , V. 879-

Remarquez maintenant la douceur de ces autres vers ;

Ileavcn open'd wide Her ever during gales, harmonious sound On golden hinges moving (1).

On a souvent admiré ce beau passage de la Jérusalem délivrée , à cause du rapport de l'harmonie au sujet :

Chiama gli aLitator dell' ombre ctcrne Il rauco suon délia tartarea tromha :

Treman le spaziose atre caverne , E l'aer cieco a quel romor rimbomba.

Ne si stridendo mai dalle supeme Regioni dcl cielo il folgor piomba, Ne si scossa giammai tréma la terra Quando i vapori in sen gravida serra.

Cant. IV , stanz. 3.

(i) Notre poète, dans son imitation, a au moins égalé rbarmouie de Milton , si même il ne l'a pas surpassée :

Soudain, des deux côtés , sous celte main puissante , Recule avec effroi la porte obéissante ; Loin d'elle comme un trait, ses battans ont volé. Et sur leurs vastes gonds, en grondant, ont roulé.

Yoici l'autre passage, il est un peu plus faible :

Des cieux, sur leurs gonds d'or, s'ouvrent les vastes portes. Et rendent en s'ouvrant des sons harmonieux ; Les célestes concerts sont moins mélodieux.

{Note du Trad.)

"i" La seconde classe d'objets que l'on cherche souvent à imiter par les sons comprend les mouvemens, en tant qu'ils sont rapides ou lents , violens ou doux , égaux ou inégaux , faciles ou pénibles. Quoiqu'il n'y ait aucun rapport naturel entre le son et le mouvement , notre imagination cependant leur en prête un trèsintime , ainsi que le prouve la liaison qui existe entre la musique et la danse. Les poètes peuvent donc nous donner une idée très -juste des mouvemens qu'ils veulent décrire, en employant des sons qui, dans notre imagination, correspondent avec ces mouvemens. Les syllabes longues expriment les mouvemens lents j nous en avons un exemple dans ce vers de Virgile :

oui inter sese magnà vi brachia tollunt.

Des syllabes brèves, en se succédant, présentent à l'esprit l'idée de mouvemens rapides , comme dans ce vers du même poète :

Qnadrupedante putrem sonitu quatit ungula campum.

Homère et Virgile sont de grands maîtres en ce genre de beauté, et leurs ouvrages en offrent à chaque instant des exemples dont la plupart sont si bien connus et ont été cités si souvent, qu'il est inutile de les reproduire ici. Je rapporterai seulement un passage anglais où l'harmonie imitative me semble fort heureuse. C'est la description d'un calme soudain en pleine mer, dans le poème intitulé the Fleece, la Toison :

Witli easy course The veçsels glide ; unlcss their speed Le stopp'd By dead calms , that often lie on thèse sinooth scas W hcn eVry zéphyr sleeps ; ihcn llic shrouds drop j

The downy fealher on the cordage hung Moves net ; the flat seat shiiies like yellow gold Fus'd in tlie fiie , or like the marble floor Of some old temple wide....

3° J'ai dit que les sons pouvaient encore imiter une troisième classe d'objets : les émotions, ou les affections de l'âme. Le son, au premier coup d'œil, semble n'avoir avec elles aucune espèce d'analogie, mais le contraire est assez prouvé par ce pouvoir de la musique d'éteindre ou de réveiller certaines passions, et de faire naître telles idées plutôt que telles autres, suivant le ton ou le mouvement qu'elle sait prendre. Il est vrai que , logiquement parlant, on ne peut pas dire qu'il y ait à cet égard une ressemblance entre le son et le sens , attendu qu'il n'existe naturellement aucune ressemblance entre des syllabes longues ou brèves , et nos pensées ou nos affections. Mais si des syllabes se trouvent arrangées de manière à ce que leur son uniquement nous rappelle certaines idées , et non pas certaines autres , et dispose notre âme à recevoir telle impression que le poète a voulu lui communiquer, on peut dire que cet arrangement ressemble au sens, ou lui correspond. Je sais que dans maints endroits où l'on rencontre ce genre de beauté, produit parle rapport de l'harmonie aux idées , le travail de l'imagination y a la plus grande part, et que suivant qu'un lecteur est affecté par un passage , il trouve entre les sons et le sens une ressemblance qui échappe à d'autres lecteurs 5 il se crée une espèce de mélodie conforme à sa disposition morale, et lui- même est fauteur de la musique qui frappe ses oreilles. Néanmoins il est incontestable que cette imi-

talion ne soit souvent bien réelle , et que la poésie ne puisse trouver un grand nombre d'expressions imitatives. Dans notre langue , on en peut citer comme un bel exemple l'ode de Dryden sur la fête de sainte Cécile. Un poète qui décrit le plaisir, la joie , ou des objets agréables , puisera, sans étude et sans réflexion , dans le sentiment même de son sujet , des expressions douces et faciles :

Namque ipsa decoram Cœsariem nalo genitrix , lumenque juventœ Purpureum , et lœtos oculis alllarat honores (i).

j^neid. lib. i .

Ou

Devenere loco lœtos et amœna vireta , Fortunatorum nemorum , sedesque beatas ; Largior hic campos iEther, et luniine vestit Purpureo, solemque suum, sua sidcra notant (2).

jEiieid. lib. VI

(i) Venus mcoie à son fils prodigua la beauté.

Versa sur tous ses traits ce charm-c heurcus. qui louche.

Elle-même , en secret, cVun soufSe de sa bouche

Fait luire sur sou front, rayonner dans ses yeux ,

Ce doux éclat qui fait la jeunesse des dieux;

En boucles fait tomber sa belle chevelure,

El pour lui de ses dons épuise sa ceinture.

Delille.

(2) Des vergers odorans l'ombre voluptueuse , Les prés délicieux et les bocages frais. Tout dit : voici les lieux de l'éternelle paix ! Ces beaux lieux ont leur ciel, leur soleil, leurs étoiles; Là , de plus belles nuits éclaircissent leurs voiles ; Là , pour favoriser ces douces régions , Vous diriez que le ciel a choisi ses rayons.

Delille,

28o COURS DE RHETORIQUE

Les sensations vives et rapides exigent une cadence plus animée :

Juvenum manus emicat ardens , Littus in hesperium (i).

yEneid. lib. viii.

Les sujets mélancoliques et sombres s'expriment par des mots lents et des mesures lentes :

Et caiigantem nigrà formidine lucum (2).

Pour peu que l'on soit versé dans l'étude des poètes anciens et modernes , on trouvera une multitude d'exemples à ajouter à ceux que j'ai cités.

Ici se termine ce que j'avais à dire sur la construction des phrases , que j'ai examinée successivement sous les rapports que j'avais indiqués , savoir : la clarté , l'unité , la force et l'harmonie.

« •« 'V«'V«%'»/«Vfc-V«.VV%.«\%'«^«*

Page 1