LECTURE XIV
DE L ORIGINE ET DE LA. NATURE DU LAy&AGE FIGURÉ.
Nous venons de nous occuper de ce qui a rapport à la construction des phrases ; nous allons actuellement passer à l'examen des autres règles du style. J'ai divisé
(1) Soudain , avec transport, mille jeunes Troyens TuucLeot d'ua saut le'gcr aux hords ausoniens.
Delille.
(2) Et perçant ces forêts où règne un morne elfroi.
Delille.
ET DE BELLES-LETTRES. a8i
les qualités du style en deux principales, la clarté et rornement. J'ai considéré la clarté dans les mots seulement, et ensuite dans les phrases-, j'ai aussi traité de l'ornement que donne au style une construction gracieuse, exacte ou mélodieuse. Une autre source d'ornement de la plus grande importance , c'est le langage figuré, ou ce qu'on appelle les figures; elles vont être l'objet d'une dissertation de quelque étendue.
Nous devons d'abord nous demander ce .que l'on entend par les figures du discours (i).
Dans le langage, le mot Jïgiire est généralement opposé à celui de simplicité. L'idée que l'on veut exprimer eu style figuré n'est pas énoncée seulement; elle est encore énoncée d'une manière toute particulière , et avec certaines circonstances , au moyen desquelles on espère produire une impression plus frappante et plus vive. Que je dise , par exemple , qnim homm^ de bien trouve des consolations au milieu de l'adversité, j'exprime ma pensée de la m;;inière la plus simple possible. Mais si je dis , pour V homme droit la lumière luif. dans le^ ténèbres , c'est la même pensée
(i) Tous ceux qui ont traité de la rliéloriqûe oû'de la coni— position ont beaucoup insisté sur les figures du discours. Je ne finirais pas si j'entrepi-enais de citer ces écrivains. Celui qui a le mieux écrit sur les fondemens du langage figuré , et dans lequel on trouve une plus véritable instruction, est M. Dumarsais, dont l'ouvrage est intitulé, Traité des Tropes pour servir d'introduction à la Rhétorique et à la Logique. On peut encore consulter avec avantage les Elémens de critique , dans lesquels on trouve sur cbaque espèce de figures des observations judicieuses, éclaircies par un grand nombre d'exemples.
rendue en style figuré, mais ce sont de nouvelles circonstances-, la lumière est mise à la place des consolations, eX. le mot ténèbres est destiné à nous rappeler l'idée de l'adi^ersité. Voici encore- une proposition bien simple : // est impossible, quelque recherche que nous puissions faire, de connaître parfaitement la nature divine. Mais en disant : Les recherches te cojiduiront-elles à la connaissance de Dieu? peux -tu dévoiler le Tout -Puissant? c'est la hauteur du ciel, prétends -tu V atteindre? c'est la pivfondeur des abîmes, oseras-tu la pénétrer? j'ai introduit une figure dans le style -, je n'ai pas rendu la proposition seulement, j'ai encore voulu qu'elle produisît un sentiment d'admiration et d'étonnement. ''^ Quoique le style figuré s'écarte de la forme la plus simple du discours , il n'en faut cependant pas conclure qu'il ait quelque chose d'extraordinaire ou de surnaturel 5 bien loin de là, nous l'employons dans maintes occasions comme la manière la plus commune et la plus naturelle d'exprimer nos idées. Il est impossible de composer un discours, en quelque genre que ce soit , sans l'employer 5 et même il n'y a pas une phrase de quelque étendue dans laquelle on ne trouve une expression figurée. Plus tard j'en indiquerai la raison. Le fait seul prouve à chaque instant que les figures font partie du langage que la nature inspire à tous les hommes 5 ce n'est point dans les écoles qu'elles ont été inventées, ce n'est pas à l'étude qu'il faut attribuer leur origine 5 bien au contraire , car les hommes les plus illettrés les emploient comme les plus érudits. Les gens du peuple, lorsque leur imagination est exaltée, ou
que la violence de leurs passions les irrite les uns contre les autres , se servent d'un torrent de figures non moins énergiques que celles du déclaraateur le plus habile.
Cependant quel motif a pu fixer l'attention des critiques et des rhéteurs sur ces formes du discours ? C'est qu'ils ont remarqué que c'étaitàelles, en majeure partie, que le langage empruntait sa force et sa beauté , et qu'elles avaient quelques marques particulières, quelques caractères distinctifs au moyen desquels on pouvait les ranger en différentes classes , sous diverses dénominations 5 et c'est à cela peut-être que ces formes doivent leur nonTde figures. De même que la figure ou la forme d'un corps le distingue d'un autre corps , de même aussi les figures du langage ont chacune une structure particulière qui les distingue les unes des autres , et les distingue encore de la simple expression. La simple expression ne transmet que notre idée , lès figures ajoutent à celte idée une espèce de vêtement , vêtement qui la rend plus sensible et la pare tout à la fois ; aussi cette manière de s'exprimer commença-telle à devenir l'objet d'une étude sérieuse , dès qu'on ' apprécia toute l'étendue de l'influence du langage.
On peut définir les figures en général , un langage inspiré par l'imagination ou la passion. Les détails dans lesquels j'aurai occasion d'entrer prouveront toute la justesse de cette définition. Les rhéteurs les divisent en "* deux grandes classes, les figures de mots et les figures de pensées. Les premières s'appellent ordinairement tropes-, ce sont des figures par lesquelles un mot est détourné de sa propre signification pour en prendre une autre j de manière que si vous changez le mot , la
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figure n'existe plus. Ainsi , dans Texeraple que je citais tout à l'heure : pour l'homme droit la lumière luit dans les ténèbres, le trope est dans les mots lumière, ténèbres , qui ne sont pas pris ici dans leur sens littéral , et que l'on a substitués à consolation et adversité, à cause d'un rapport de ressemblance ou d'analogie; que nous leur supposons avec ces conditions de la vie humaine. L'autre espèce de figures , appelée figures de pensées , suppose que les mots sont pris dans Jeur véritable sens, et que le tour n'est que dans la pensée. C'est ainsi que , dans les exclamations , les interrogations, les apostrophes et les comparaisons,. si vous changez les mots primitivement ernplpyés., si vous les faites passer d'une langue dans une autre , la figure de pensée subsistera toujours. Cette distinction néahmoins n'est pas d'une grande utilité dans la pratique , et même elle n'est pas toujours claire. Qu importe , eii effet, que nous donnions à certaines manières de s'exprimer le nom de trope ou de figure , pourvu que nous ne perdions pas de vue que le langage figuré prend la couleur de l'imagination, de l'affection ou de la passion de celui qui parle ? Peut-être eût-on mieux fait de les diviser en figures d'imagination et en figures de passions. Mais , sans nous arrêter à toutes ces distinctions arbitraires , il sera plus utile de rechercher quelle est l'origine et la nature des figures. Néanmoins , avant d'entamer ce sujet , je crois devoir placer ici deux observations générales.
La première est relative à l'utilité des règles qui concernent le langage figuré. Je pense qu'il est possible de bien écrire et de bien parler, sans connaître le nom
d'aucune des figures du discours , sans avoir jamais étudié aucune des règles qui en indiquent l'emploi. C'est la nature , comme je l'ai observé plus haut, qui nous dicte l'usage des figures -, et , de même que , dans Molière, M. Jourdain avait parlé en prose pendant quarante ans sans savoir ce que c'était que la prose , de même beaucoup de personnes se servent fort à propos d'expressions métaphoriques sans se douter de ce que c'est que métaphore. Cependant il ne s'ensuit pas que les règles ne soient d'aucune utilité. Toutes les sciences ont pour base les observations que fait naître la pratique-, la pratique a toujours précédé les règles et les systèmes -, mais les règles et les systèmes sont ensuite venus à son secours, et l'ont guidée vers la perfection. On rencontre tous les jours des personnes qui chantent agréablement sans connaître une note de la gamme 5 cependant on a senti la nécessité de former une échelle de toutes les notes et de faire un art de la musique. Assurément, les propriétés ou les beautés du langage sont autant susceptibles de perfectionnement que l'oreille et la voix 5 et connaître les principes de ces beautés , apprécier les motifs qui rendent une figure ou une manière de s'exprimer préférable à une autre , ne peuvent que nous aider et nous diriger dans notre choix.
La seconde observation c|,ue j'ai annoncée est que , si cette partie de l'art du style mérite notre attention , si l'on peut en faire l'objet d'une science ou d'un corps de préceptes, si c'est d'elle que dépend la beauté d'un ouvrage , nous devons cependant nous garder de croire qu elle en dépende uniquement , ou même que ce soit
aux figures qu on doive principalement l'attribuer, La place importante que les tropes et les figures ont occupée dans les traités de rhétorique , le soin admirable que Ton a mis à leur donner autant de noms qu'il y en a de variétés diverses , et à les diviser en différentes classes , ont porté quelques personnes à croire que leurs ouvrages auraient tous les genres de beauté si ces ornemens y étaient répandus avec la plus grande profusion. Elles n'ont réussi qu'à rendre leur style guindé et plein d'affectation. Il n'y a de vrai mérite dans les figures qu'autant qu'elles expriment des sentiniens ou des passions : elles ne sont qu'un vêtement , c'est la pensée qui est le corps ou la substance. Aucune figure ne jettera de l'intérêt sur une composition froide ou frivole ; au lieu que, lorsqu'une pensée est sublime ou touchante , elle peut suffu-e seule , et se passer d'ornemens étrangers. Aussi , chez les meilleurs auteurs, les passages les plus touchans, ceux qui ont fait l'admiration de tous les siècles, sont écrits de la manière la plus simple. Cette pensée de Virgile, par exemple , n'a besoin des secours d'aucune figure pour toucher notre cœur ; il peint le sentiment douloureux d'un Grec qui, loin de sa patrie , succombe au milieu des combats :
Sternitur, infelix , alieno vulnere , cœlumque Âspicit, et dulces morieiis reiuiniscitur Arços (i).
JEiieid. lib. X, v. 781.
(1) Now falling, by anodier's rvountl, his ej'es
Ile casts to bcaven, on Ârgos tliiaks, aDd dies.
Dans celte traduction du poète anglais la plupart des beau-
Un seul trait sembLible , qui paraît sorti des pinceaux de la nature , vaut plus que mille expressions figurées. C'est ainsi que le style si simple de l'Écriture exprime mieux les idées les plus nobles et les plus grandes , que s'il était rempli de métaphores pompeuses : Quoniam ipse dixit, etfnctasunt; ipse niandavit , et creata sunt. (Ps. 32 J.c,.) Dixitque Deus : fiat lux, et facta est lux. (Gen. cap. i , ^. 3. ) Il est certain que ce qui est véritablement pathétique et sublime ne dépend en aucune manière des figures , ou plutôt même les exclut. Ces ornemens ne conviennent bien que dans
tés de l'original ont disparu : on Jrgos thinks and dies , n'approche pas de dulces moriens reminiscùur Argos . DeliUe a ete plus heureux :
Il tomte atteint d'un trait qui ne le cherchait pas , Regarde encor le ciel, et, loin de sa patrie. Songe à sa chère Ârgos, soupire, et rend la vie.
Il faut observer que dans ces vers tendres et pathétiques , qui ont concilié tant d'admirateurs à Virgile , ce poète admirable s'exprime avec la plus grande simplicité :
Te , dulcis conjux, te solo in littore secum ,
Te veniente die , le decedeute canebat.
Tendre épouse, c'est toi qu'appelait son amour, Toi qu'il pleurait la nuit, toi qu'il pleurait le jour.
Delille.
Et cette touchante pierre d'Éyandre au moment où son fils le quitte pour aller combattre Enéc :
At vos, ô superi! et divùm tu maxime reclor Jupiter, Arcadii quœso misercscite régis, El palrias audite preces. Si numina veslra lacolumem Pallauta v.Mn si fala reservant, Si visurus cum vivo, elvcnlurusin unum
lexpression de pensées peu élevées, ou de passions peu violentes, et ils n'embellissent le discours que lorsque des pensées solides et des sentimeus naturels eu forment la base 5 lorsqu'ils sont mis à leur vraie place, et qu'on les trouve dans le sujet même.
J'ai cru devoir faire ces deux observations avant d'en venir à des recherches sur l'origine et la nature des figures j je m'occuperai principalement des figures de mots que renferme celte classe nombreuse à laquelle les rhéteurs ont donné le nom de tropes.
Al'époque des premiers essais du langage , leshommes
Vilam oro ; paliar queravis durare laborem ! Sia aliquem infandum casura , fortuna , minaris, N une , o nuDC liceat crudelem abrumpere ritam ! Dum curœ ambigus , dura spes incerla fuluri ; Duni te, cbare puer! mea sera et sola \oluptas ! Âmplexu teneo ; gravier ne nuncius aures Vulneret.
O dieux! ô justes dieux! écoulez la prière
D'un malheureux vieillard et d'un malheureux père.
Si vous aimez Pallas, si vous devez un jour
Le rendre à mes regrets, le rendre à mon amour,
Si ce n'est pas en vain que ce cœur tous implore.
Si je vis pour le voir, poui- l'embrasser encore.
Ah ! prolongez mes jours; il n'est point de tourment
Qui ne cède à l'espoir de cet embrassement.
Mais, si du coup falal vous menacez sa vie,
O dieux! qu'avant ce temps la mienne soit ravie.
Avant qu'un deuil affreux vienne en troubler la Gn,
Tandis qu'ô mon fils 1 seul bienfait du destin.
Dernière volupté des derniers jours d'Evandre,
Je puis te voir encore, je puis encor l'entendre.
Te serrer sur mon creur, te presser sur mon sein!
Quand l'obscur avenir est encore incertain,
Atlendrai-je eu tremblant qu'un avis funéraire
Vienne du coup fat.^l assassiner ton père!
Delii.le.
durent commencer par donner des noms aux objets divers qu'ils voyaient, et à ceux que leur mémoire leur rappelait. Cette nomenclature fut d'abord très-bornée; mais elle s'augmenta à mesure que les idées des hommes se multiplièrent, ou qu'ils connurent un plus grand nombre d'objets. Enfin, aucune langue ne put exprimer tant d'idées et d'objets divers, aucune ne put être assez abondante pour qu'un mot exprimât toujours une chose. On chercha naturellement à abréger un travail qui ne tendait qu'à multiplier les expressions à l'infmi; et, pour ne pas surcharger la mémoire, on convint d'appliquer à une autre idée ou à un autre objet un mot qui déjà représentait une idée ou un objet , pourvu que l'imagination ou la nature eût mis entre eux quelque rapport d'analogie. La préposition ifij dans, par exemple , fut d'abord imaginée pour désigner une circonstance de lieu : L'homme fut ^z/e dans le bois. On s'aperçut avec le temps qu'on n'avait pas de mot qui exprimât l'existence de l'homme en rapport avec certaines situations particulières de fortune ou d'esprit; on trouva qu'il y avait entre ces situations et les situations de lieu une espèce de ressemblance ou d'analogie, et l'on employa de même le mot in pour les exprimer; ainsi l'on a dit qu'un homme était dans l'état de santé, dans l'état de maladie, dans la prospérité , dans l'adversité , dojis la joie , daris la douleur , dans le doute , dans le danger, daiis la sécurité. Nous voyons comme la préposition dans est devenue un trope en passant de sa signification primitive à une signification qui en approche ou qui lui ressemble. Toutes les langues ont une grande quantité de tropes TOME I. 19
de cette espèce, que l'on n'a formes que parce que le mot propre manquait. Dans presque toutes , les opérations de l'esprit ou les alFections de l'âme sont exprimées par des mots empruntés aux noms des objets sensibles, et l'on en conçoit aisément la raison. Ces noms des objets sensibles furent les premiers mots dans toutes les langues 5 on étendit successivement leur signification jusqu'aux conceptions de l'esprit dans lesquelles il y avait toujours quelque obscurité qui empêchait qu'il fût facile de kur assigner un nom bien distincl. Ainsi l'on empruntait le nom d'un objet sensible pour le donner à une pensée , lorsque l'imagination trouvait quelque analogie entre cette pensée et cet objet. Voilà pourquoi nous disons souvent, a piercing judgment, un esprit perçant -, a clearhead, une tête froide ^ asojt or a hard heart, une âme douce ou dure -, a rough or a smooth behaviour, une vie uniforme ou agitée ; on dit encore : un nomme injlamed bj ajiger, enflammé de colère -, warmed bj love, brûlant d'amour -, sivelled xvithpride, enflé d'orgueil \ melted into grief , plongé dans la douleur j et ces mots sont presque les seuls que nous ayons pour exprimer ces idées.
Bien que l'on puisse rapporter l'invention des tropcs à la pauvreté des langues ou au manque de mots propres, cependant ce n'est pas à cette cause seule, ce n'est pas même principalement à elle qu'il faut attribuer l'origine de ces figures de mots. Les tropes vlcunent presque tous del'influence que l'imagination exerce sur le langage , et c'est pour cela qu'ils sont aussi multipliés. Je vais tâcher d'indiquer la marchede leurs progrès.
Un objet dont la présence produit une impression
sur notre esprit est toujours accompagné de certaines circonstances ou de certains rapports qui, en même temps, nous frappent aussi. Jamais il ne s'offre à notre vue isolé, couime disent les Français, c'est-à-dire, absolument indépendant ou séparé de tout autre objet 5 il a toujours quelque rel a tion avec une chose quelconque^ il la précède ou la suit 5 il en est l'effet ou la cause-, il lui ressemble ou lui est opposé ^ quelques qualités particulières le distinguent , quelques circonstances l'accompagnent. C'est ainsi que chaque idée ou chaque objet amène à sa suite d'autres idées qui en sont comme les accessoires -, souvent même ces accessoires frappent plus vivement l'imagination que l'idée principale, soit parce qu'ils sont plus agréables ou plus familiers , soit parce qu'ils rappellent à notre mémoire une grande quantité de faits intéressans^ l'esprit est plus disposé à s'y arrêter; en sorte qu'au lieu de se servir du mot qui appartient proprement à Tobjet principal , mot cependant bien connu , on emploie à sa place le nom d'une idée correspondante ou accessoire. Voilà comme le caprice plutôt que la nécessité a introduit dans les langues une multitude de tropes ou de figures de mots 5 et les hommes doués d'une imagination vive en créent encore tous les jours de nouveaux.
Ainsi , lorsque nous voulons indiquer l'époque à laquelle un état jouissait de sa plus grande gloire, il nous est facile d'employer les mots propres qui expriment notre idée 5 mais, comme cette situation d'un état se lie dans notre imagination avec l'époque à laquelle les arbres et les plantes fleurissent, nous nous arrêtons à cette idée accessoire , et nous disons : le règne cVAu-
gustefut V époque lapins florissante de V Empire Romain.— Le chef dune j action , voilà une expression ordinaire ^ mais , comme la tête est la partie principale du corps humain , et qu'elle est censée en diriger toutes les opérations, c'est en nous arrêtant à cette analogie que nous disons : Catilina était la tête de son parti. Le mot voixwQ signifiait, dans Torigine , que l'émission ou l'articulation d'un son formé par les organes de la bouche-, mais, comme c'est au moyen de ce son que les hommes se communiquent muluellemenl leurs pensées, le mot voix prit bientôt une foule d'acceptions diverses, dérivées toutes de sa signification première; donner notre voix à quelqu'un, veut dire lui donner notre sullrage. Ensuite on alla plus loin ; ce mot signifia l'effet d'une volonté ou d'un jugement intérieur, bien que , littéralement parlant , cet effet ne s'exprimât point parla voix ni par aucun son ; c'estainsi que nous disons : écouter la voix de la conscience , la voix de la nature, la voix de Dieu. Ces manières de s'exprimer ne viennent pas de la stérilité du langage ou du défaut de mot propre \ nous voulons seulement faire allusion au sens primitif du mot voix , afin de lier notre pensée à une circonstance que nous croyons propre à lui donner de la vivacité ou de la force.
Ces considérations sur l'introduction des tropes dans toutes les langues me semblent importantes et justes , et coïncident avec cequeCicéron en dit succinctement dans son m* livre de l'Orateur : u Modus transferendi « verba latè patet ; quem nécessitas primùni genuit , « coacla inopiû et angusliis , post autem delectatio , jua cundilasquc celebravit. j>i"am ut veslis , frigoris de-
« pellciidi causa reporta primo , post adhiberi cœpta « est ad ornatuni , etiain corporis dignitatem ; sic verbi « translatio instituta est inopiae causa, frequentata de- « lectationis. »
Ce que je Tiens de dire confirme l'exactitude de l'observation que j'ai laite dans une des Lectures précédentes, que jamais les langues ne renferment un plus grand nombre d'expressions figurées qu'aux premieis temps de leur formation. Les deux causes auxquelles j'ai attribué l'origine des ligures concourent à produire cet effet à l'époque où- les sociétés sortent de la barbarie. Les langues alors sont fort pauvres ; la série des mots appliqués aux cboses est peu nombreuse, et en même temps l'imagination exerce une gi'ande influence sur les conceptions de l'homme , et sur ses moyens d'expression ; en sorte qu'autant par nécessité que par choix, les tropes se multiplient sans cesse. Tous les objets nouveaux surprennent, épouvantent, ou produisent sur l'esprit une impression très-vive ; les hommes sont bien plus soumis à l'empire des passions qu'à celui de la raison , et leur langage se colore des nuances de leur caractère. L'expérience nous montre que tel était effectivement le génie des langues que parlaient les Indiens et les Américains, c'est-à-dire, hardi, pittoresque et métaphorique, plein d'allusions frappantes à des qualités qui tombent sous le sens , ou aux objets avec lesquels ces peuples , dans leur vie solitaire, se trouvaient le plus souvent en rapport. Lorsqu'un chef indien faisoit à sa tribu une harangue , il y prodiguait des métaphores plus hardies qu'il ne s'en trouve dans aucun des poèmes épiques publiés en Europe.
2y4 COURS DE RHÉTORIQUE
A mesure qu'une langue s'avance vers sa perfection , (les objets 'plus nombreux reçoivent des noms , et les hommes qui la parlent s'efforcent de plus en plus d'être clairs et précis. Mais par les raisons que j'en ai données , les mois que l'on avait fait dériver de leur signification primitive, c'est-à-dire ceux que les rhéteurs appellent tropes, restent toujours fort multipliés ; et il n'est pas une langue, en effet, dans laquelle il ne se trouve une multitude de mots qui n'exprimaient certains objets que parce qu'ils étaient pris dans un sens figuré, mais qui, par un long usage, n'ont plus été regardés comme des figures , et sont devenus de simples expressions littérales -, tels sont les mots que j'ai cités plus haut ; ces dénominations de qualités dans les objets sensibles ont été appliquées à des opérations ou à des qualités de l'esprit, et l'on a dit, un esprit pénétrant, une icleji'oide, un cœur dur, etc. Il en est d'autres qui sont restés dans une espèce d'état mixte , ' qui n'ont pas entièrement perdu leur sens figuré , mais qui cependant n'en ont pas assez retenu pour donner ati style la teinte d'un langage figuré -, telles sont ces phrases : saisir la pensée de quelqu'un; eiitamerun sujet; suivre un raisonnement; élever une dispute , et une foule d'autres dont notre langue est remplie. Les écrivains corrects, en se servant ^de ces sortes de locutions, ont égard au sens figuré ou à l'alhision sur lesquels elles sont fondées, et évitent avec soin de les employer dans des passages où elles paraîtraient dépLlcées. On peut dire d'un homme qu'il est à l'abri sous la protection dun puissant personnage , mais on ne dirait pas qu'il est à l'abri sous le masque de
la dissimulation y parce qu'un masque cache et n'abrite point. Un objet, dans la description que l'on en a faite , est revêtu de ses qualités ; mais il, serait impropre de dire qu'il est revêtu de circonstances , parce que les circonstances environnent ou accompagnent , mais ne peuvent pas revêtir quelque chose. Ce sont des distinctions auxquelles il faut, en écrivant, apporter le plus grand soin.
Ce que je viens de dire a pour but de nous aider à dévoiler la nature du langage en général, et nous indiquer pourquoi les tropes ou les figures contribuent à la grâce et à la beauté du style.
Les figures, premièrement, enrichissent une langue et la rendent plus abondante \ c'est par elles que les mots et les phrases se multiplient sans cesse pour exprimer des idées de toute espèce , pour faire sentir les différences les plus légères, pour marquer les nuances les plus délicates de nos pensées. Les mots propres n'atteindraient jamais à cette perfection s'ils ne pouvaient être pris dans un sens figuré.
En second lieu , les figures donnent au style de la dignité, tandis qu'au contraire l'usage trop constant de ces mots communs , auxquels l'oreille nous a depuis long-temps familiarisés , le dégrade. Lorsque nous traitons un sujet élevé, et que nous voulons mettre notre style à son niveau , nous resterions toujours bien audessous si les figures ne venaient pas à notre secours. Employées à propos , elles produisent sur la langue l'elFet d'un costume riche et noble qui annonce le rang de celui qui le porte, lui attire le respect et lui donne un air de grandeur. Une semblable ressource est sou-
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vent nécessaire à la prose ; mais la poésie ne peut s'en passer 5 voilà pourquoi les figures composent le fond de la langue des poètes. Dire que le soleil se lève, c'est se servir d'une expression commune 5 Thomson nous présente la même idée sous des traits magnifiques :
But yonder cornes the powerful king of day Rejoicing in the east.
« De ce côté s'avance le puissant roi du jour , l'orient « brille de joie, m Dire que les hommes sont également sujets à la mort, c'est ne présenter qu'une idée vulgaire; mais comme sous le pinceau d'Horace cette idée s'agrandit et frappe l'imagination !
Pallida mors œquo puisât pede pauperum tabernas Regumque tunes (i).
Ou bien :
Omnes eodem cogimnr; omnium Versatur urna , serius , ocius Sors exitura , et nos in seternum Exilium impositura cymbœ.
Troisièmement, les figures nous otfrent le plaisir d'apercevoir distinctement deux objets d'un même coup d'œil -, l'idée principale, plus ses accessoires. Nous voyons une chose dans une autre, comme le dit Aristote, et c'est ce qui ne manque jamais de plaire à l'esprit-, car les comparaisons et les ressemblances ont un bien grand charme pour l'imagination , et les tropes ne
(l) Le pauvre ea sa cabane, où le cliaume le couvie,
Est sujet à ses lois , Et la garde qui veille aux barrières du Louvre jS'eu de'fend pas les rois.
Maluerbe.
sont piecisénient fondes que sur des relations ou des analogiesde cette espèce. Loi-sque, parexemple, aulieu de la jeunesse , le dis, le matin de la vie , Timagination s'occupe sur-le-champ des circonstances analogues qui existent entre les deux objets qui lui sont présentés à la fois; au même instant j'ai sous les yeux une des époques de la vie humaine et une des époques du jour, qui ont tant de rapports ensemble que l'imagination passe en se jouant de l'une à l'autre, et contemple en même temps deux objets semblables , qui se présentent à la fois sans embarras , sans confusion. < Quatrièmement, les figures ont encore un autre avantage d'une grande importance, celui de nous donner de l'objet principal une idée plus claire et plus vive que ne pourraient le faire les mots les plus simples qui n'exprimeraient aucun des accessoires de cette idée. Ce mérite, le plus grand qu'elles aient véritablement, a fait dire qu'elles embellissaient ou jetaient du jour sur le sujet auquel on les applique; et ellectivement elles donnent à l'objet une forme pittoresque, elles rendent sensible en quelque sorte une pensée abstraite, elles l'environnent de circonstances propres à fixer l'esprit et à exciter l'admiration. Quelqu'un a dit : « Les personnes qui savent le mieux gagner les cœurs, «i avec lesquelles on aime à passer quelques doux insu tans , à qui l'on confie ses chagrins ou ses craintes, « sont rarement celles qui possèdent des qualités bril- « lantes ou des vertus sublimes; les yeux aiment à se « fixer sur la tendre verdure des prés , un trop vif éclat « les fatigue. » Cette allusion heureuse à l'une des couleurs qui flatte le plus notre vue, rend la pensée de
l'auteur claire et frappante. Une figure bien choisie ajoute, en quelque sorte, à la conviction; l'impression que l'esprit reçoit d'une vérité est plus vive , est plus profonde que n'eût pu la rendre une autre manière de s'exprimer. Nous en avons un exemple dans ce passage du docteur Young ; « Lorsque nous nous plongeons « trop avant dans le plaisir, nous faisons soulever une « lie qui le rend impur ou funeste; » ainsi que dans cette phrase : « Un cœur embrasé de violentes passions « exhale vers la tête des vapeurs enivrantes. » Une image qui présente de tels rapports entre une idée physique et une idée morale, donne de la force à la proposition que l'auteur avance , et rend la persuasion plus intime.
Enfin , si nous voulons faire naître des sentimens de bienveillance ou de haine, les figures nous offrent toujours le moyen d'augmenter l'émotion que nous cherchons à produire, en présentant à l'imagination des idées douces ou pénibles, grandes ou abjectes suivant la nature de l'impression que nous devons communiquer. Lorsque nous voulons agrandir ou embellir un objet, nous pouvons emprunter des images aux scènes les plus majestueuses ou les plus brillantes de la nature-, leur lustre, qui réfléchit sur cet objet, vivifie l'esprit du lecteur, et le dispose à partager avec nous le sentiment agréable que nous éprouvons. Cet effet des figures est heureusement saisi dans ces vers du docteur Akenside, où l'on en trouve une qui est véritablement sublime :
Then the inexpressive strain Diffuses ils cncjiantemcnt , fancy dreams
Of sacred fountains and Elysian groves , And vales of bliss. The intellectual power Bends from liis awful tlirone a wond'ring ear, Ând smiles.
Plaisirs de l'Imagination , liv. i, v. i24<
« C'est alors que rimagination enfante une multitude « d'idées enchanteresses 5 elle rêve aux fontaines sa- « crées, aux rians bocages des champs Elysiens, à ces « vallées, délicieux séjour du bonheur. L'entende- (c ment, cette puissance merveilleuse , prête du haut « de son trône une oreille étonnée, et sourit. »
Ce que j'ai dit de l'usage et de l'effet des figures, nous porte naturellement à réfléchir sur la prodigieuse influence du langage , et l'on ne peut y arrêter un instant sa pensée sans être saisi d'admiration. Quel noble véhicule de toutes les conceptions de l'esprit humain! Comme il se colore des nuances les plus légères et les plus délicates! C'est un instrument doux et flexible , C{ui , dans une main adroite , se plie à toutes les formes. Non content de transmettre nos idées, il les peint aux yeux, il donne de la couleur et du relief aux pensées les plus abstraites. Ses figures sont des miroirs qui multiplient les objets et nous les présentent sous toutes leurs faces. Elles nous récréent en faisant passer devant nous une suite de tableaux ravissans, dans lesquels une heureuse combinaison d'ombres et de lumières produit l'effet le plus admirable. D'abord interprète grossier et imparfait des premiers besoins de l'homme, le langage est aujourd'hui l'instrument du luxe le plus délicat et le plus recherché.
Aucun auteur anglais n'a rendu plus sensibles ces
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eirets du langage fiouré que M. Addison, dont l'ima-" guiation, d'une richesse étonnante , est encore remarquable par sa correction et sa pureté. Lorsqu'il traite, par exemple, de l'impression que produisent sur notre esprit la lumière et les couleurs, considérées selon le système de M. Locke, comme des qualités secondaires, qui n'ont aucune existence réelle hors de la matière, et ne sont que des idées formées en nous-mêmes , lorsque, dis-je, il développe celte théorie philosophique, quels traits nobles et briUans s'échappent de son pinceau! « Les objets n'auraient à nos yeux qu'une triste appa- « rence, si nous n'apercevions en eux autre chose que « leur figure et leurs mouvemens. Mais de tous côtés « se déploient pour nous de magnifiques spectacles. « Le ciel et la terre brillent d'une gloire imaginaire, « et cette gloire environne encore toute la création. Si « les couleurs n'existaient plus, si la lumière etl'om- « bre ne se détachaient plus sur les corps, la nature « n'ofïrirait que des contours imparfaits ou insensibles ! « Enfin nos âmes se perdent au milieu des illusions u les plus séduisantes , et nous errons comme ces héros « enchantés qui ne voient autour d'eux que des châ- « teaux , des bois et des prairies magnifiques , qui n'en- « tendent que le doux ramage des oiseaux , ou le mur- « mure des fontaines : mais le charme s'évanouit, le « tableau magique disparaît, et l'inconsolable cheva- « lier se retrouve au milieu d'une triste solitude. Il ne « serait pas impossible que les propriétés delà matière « fissentsurrâmeuneimpressionsemblable au moment « où elle se sépare du corps. » {Spectat. n° 4i3.) Apiès être entré dans des détails assez étendus sur
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la nature, l'origine et les effets des tropes, je devrais actuellement passer en revue leurs diirérentes espèces , et les classes diverses dans lesquelles on les range. Mais si je suivais à cet égard la marche ordinaire des rhéteurs classiques , je craindrais de devenir fatigant et de ne vous occuper que d'un travail inutile. Ces écrivains ont mis une giande importance à des recherches frivoles, en s'appliquant à établir entre les figures des divisions innombrables fondées sur une distinction minutieuse entre toutes les manières dont un mot peut passer du sens littéral au sens figuré -, et ils en sont restés là , comme s'il suffisait de connaître le nom et la classification destropes pour les faire servir à donner au style de la grâce ou de la force. Tout ce que je me propose, c'est de jeter, avant la fin de celte lecture, un coup d'œil général sur les sources du sens figuré dans les mots ^ les Lectures suivantes seront consacrées à l'examen particulier de quelques-unes des principales figures du discours , et surtout de celles dont on fait plus fréquemment usage. Je saisirai, aussi souvent que mes lumières me le permettront, l'occasion de montrer comment on peut faire un sage emploi du style figuré , et de signaler les abus et les erreurs dans lesquels il est trop facile de se laisser entraîner.
Tous les tropes , ainsi que je l'ai déjà fait observer , ont pour base la relation qui existe entre un objet et un autre objet, et en vertu de laquelle le nom de l'un a été substitué au nom de l'autre. L'effet ordinaire de cette substitution est de donner plus de vivacité à l'idée que l'on exprime. Ces relations plus ou moins intimes peuvent toutes produire des tropes. Une des premières
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et des plus frappantes, est celle qui existe entre la cause et l'effet ; aussi Tune est-elle souvent prise pour l'autre dans le langage figuré. Ainsi dans ces vers de M. Addison sur l'Italie :
Blossoms, anJ fruits, and flowers, together rise , And the wliole \ear in gay confusion lies.
« Les boutons , les fruits et les fleurs se présentent « ensemble , et Vannée tout entière apparaît dans un « charmant désordre. »
Vannée tout entière, veut dire les fruits ou les productions de chaque saison de l'année. Quelquefois, au contraire, c'est l'effet que l'on prend pour la cause. On dit des cheveuœ blancs pour exprimer la vieillesse qui les produit j Vombre pour l'arbre qui la répand. Les rapports entre le contenant et le contenu sont encore si étroits, que souvent l'un se met pour l'afttre :
nie impiger hausit Spumantem pateram , et pleno se proluit auro.
Il n'échappe à personne que la coupe et l'or sont mis pour la liqueur qu'ils contiennent. C'est ainsi que le nom d'un pays remplace celui deshabitans, que le ciel est ordinairement employé pour exprimer Dieu , parce qu'on croit que Dieu l'habite 5 implorer l'assistance du ciel , c'est la même chose qu'implorer l'assistance de la Divinité. Le rapport entre un signe convenu et la chose signifiée est encore une source abondante de tropes :
Cédant arma togae, concédât laurea linguœ.
La robe est la marque distinctive des charges civiles ,
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et le laurier le symbole de la gloire militaire. Cette marque et ce symbole sont pris ici pour les choses même qu'ils représentent. On dit souvent prendre le sceptre pour prendre V autorité roj aie. L'on a donné le nom de métoujinie à ces espèces de tropes qui sont fondés sur les rapports des causes aux etlets , du contenant au contenu, du signe à la chose.
Quand le trope est fondé sur le rapport d'un antécédent au conséquent , ou de ce qui suit à ce qui précède immédiatement , il s'appelle une métalepse. C'est ainsi que les latins disent y^^Y, ou 'vixit, pour exprimer qu'une personne est morte :
Fuit Ilium Et ingens gloria Dardanlduin ,
signifie que la gloire des Troyens n'existe plus.
Quand le tout est pris pour la partie , ou la partie pour le tout-, le genre pour l'espèce , ou l'espèce pour le genre -, le singulier pour le pluriel , ou le pluriel pour le singulier ; et en général lorsque le plus ou le moins est pris pour l'objet même , la figure s'appelle une sjnecdoche. Il est, par exemple, fort ordinaire de dire, ujie flotte de tant de voiles au lieu de tant de vaisseaux, d'employer le mot tête pour le mot homme, le moipôle pour le mot terre, le mot vagues pour le mot mer. C'est encore ainsi que Ton prend l'attribut pour le sujet ou le sujet pour l'attribut. ÎNIais il est inutile de pousser plus loin cette énuméralion bien peu importante. J'en ai dit assez pour donner une idée de la diversité des liaisons par lesquelles l'esprit passe aisément d'un objet à un autre , ou saisit un ob-
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jet dans le nom d'un autre. C'est toujours quelque idée accessoire qui rappelle à rimai,n nation l'idée principale , et la rappelle ordinairement avec plus de vivacité et d'éner^ne qu elle n'en aurait eu en se présentant toute seule.
Je n'ai point encore parlé de l'espèce de relation la plus féconde en tropes , celle que la ressemblance établit entre les objets. Ce n'est que sur ce caractère qu'est fondée la fit^uve que nous appelons métaphore, par laquelle , au lieu de se servir du véritable nom d'un objet, l'on emploie le nom d'un autre objet qui lui ressemble. C'est en quelque sorte son image, mais une image qui produit une impression plus vive, plus forte ou plus douce. Cette figure se rencontre plus fréquemment que toutes les autres ensemble ^ la prose et la poésie la prodiguent également , parce que c'est la plus élégante et la plus gracieuse. Ce sera pour nous un motif de nous en occuper particulièrement , et son examen fera l'objet de ma prochaine Lecture.