TOME I
3o6 COURS DE RIIETOPtlQUE
les sens et les opérations de l'entendement:, cependant ces termes sont parfaitement clairs, et plus expressifs peut-être que si l'on ne s'était servi que de mots pris dans leur sens le plus littéral.
Quoique toute métaphore soit par elle-même une comparaison , et doive, sous ce point de vue, être considérée comme une figure de pensée , cependant , comme les mots n'y conservent plus la signification qui leur est propre, on range ordinairement les métaphores au nombre des tropes ou des figures de mots. Mais , pourvu qu'on en ait une idée bien juste , qu'importe que nous l'appelions une figure ou un trope ?
J'ai dit que la métaphore n'était que l'expression de la ressemblance qui existe entre deux objets-, je dois néanmoins observer que ce mot est quelquefois pris dans un sens plus vague et plus étendu: car on l'applique à toute expression figurée, quelle que soit la nature du rapport qui lie deux objets entre eux. Lorsque, par exemple, on dit les cheveux blancs pour la vieillesse, comme dans cette phrase , porter avec douleur ses cheveux blancs au tombeau, quelques écrivains appellent cela une métaphore, quoiqu'à proprement parler, cène soit qu'une métonymie, c'est-à-direque c'est l'effet qui est pris pour la cause -, les cheveux blancs sont produits par la vieillesse, mais n'ont avec elle aucune espèce de ressemblance. Aristote, dans sa Poétique, donne cette extension à la métaphore, et l'applique à tous les mots pris dans un sens figuré , comme lorsque le tout est mis pour la partie, ou la partie pour le tout; le genre pour l'espèce, ou l'espèce pour le genre, etc. Mais il serait injuste d'en prendre occasion d'accuser d'inexacti-
tiule un écrivain aussi correct, parce que les divisions infinies et les noms divers des tropes n'élaienl point connus de son temps, et sont une invention des rhéteurs qui lui ont succédé. Mais aujourd'hui que ces divisions sont généralement admises, il serait inexact de donner indistinctement le nom de métaphore à toutes les expressions figurées.
De toutes les figures du discours , celle qui peint le mieux, c'est la métaphore. Elle donne du brillant et de la force à une description 5 et en prêtant une couleur, une substance et d'autres qualités sensibles aux conceptions de l'entendement , elle les développe en quelque sorte à nos yeux. Toutefois ce n'est que sous une main habile qu elle produit cet effet ; car la plus légère inattention nous fait courir le danger d'obscurcir et de confondre ce que nous voulions présenter sous un plus beau jour. C'est pour cela qu'il existe des règles qui déterminent l'emploi des métaphores. Mais avant de les faire connaître, je vais citer un passage où cette figure se montre dans tout son éclat; je l'emprunte des dernières lignes de l'ouvrage intitulé Remarques sur l'Histoire d'Angleterre , par lord Bolingbroke. Il s'agit de la conduite de Charles P'^ envers son parlement : — « En « un mot , il dissout le parlement un mois après l'avoir « assemblé 5 à peine l'eut-il dissous, qu'il se repentit^ « mais trop tard, de cette imprudence, et en effet il « dut s'en repentir; car le vase était rempli, et celte « dernière goutte en fit déborder la liqueur amère. » Ce dernier trait est on ne peut plus heureux. La métaphore, comme nous voyons, se soutient dans chaque mot; le vase est pris pour ïEtat , dont le
3o8 COURS DE RHETORIQUE
mécontentement est à son comble par les oppressions et les injustices qu'il a souÛertes-, la dernière goutte, c'est l'àffront qu'il vient de recevoir par cette brusque dissolution du parlement; enfin la liqueur amère qui déborde est une belle image de l'etret du ressentiment d'un peuple exaspéré.
Je ferai en passant deux remarques sur celte phrase : la première, que rien ne donne à la conclusion d'un sujet plus de vivacité et de noblesse qu'une semblable figure, lorsqu'elle est heureusement amenée 5 et nous envoyons la preuve dans cet exemple. On finit de cette manière avec beaucoup de grâce , et on laisse dans l'esprit du lecteur une plus profonde impression. Ma seconde remarque porte sur les avantages que la métaphore a sur la véritable comparaison. Combien en effet cette pensée eût perdu de sa force, si l'auteur l'avait présentée soiis la forme d'une similitude : Kti ejfet, il dut s'en repentir; car le mécontentement du peuple, <]ue les oppressions et les injustices ai>aie7it porté à son comble, ressemblait à un vase déjà plein. Ce nouvel afj'ront , comme une dernière goutte jetée dans le vase en fait déborder la liqueur amère , Jit exhaler leur rage et leur ressentiment. Cette métaphore a bien plus de force et d'énergie : // dut en effet s'en repentir, car le vase était rempli, et cette dernière goutte en fit déborder la liqueur amère.
J'ai cité avec éloge cette phrase de lord Bolingbroke; mais je crois devoir avertir que si j'emprunte souvent à cet auteur des exemples des différens genres de perfection du style , c'est son style seul , et non ses sen^ timens que je veux vous faire admirer. Je pense que,
sous le rapport de l'art d'écrire, il n'est aucun ouvrage anglais qu'on ne puisse lire avec plus de fruit que les siens ; ils ont le mérite d'être fort éloquens, mais c'est le seul qu'ils aient. Quant au fond , on ne doit les regarder que comme les productions temporaires d'un parti , et sous ce point de vue ils ne valent même pas mieux que ces pamphlets dont l'existence ne doit avoir qu'un jour. Ses ouvrages posthumes, que l'on appelle ses œuvres philosophiques , et dans lesquels il attaque la religion , sont encore plus médiocres ; car le style et les raisonnemens y sont également détestables. Cet auteur nous offre l'exemple malheureux d'un beau génie corrompu par l'esprit de faction ; sa mémoire sera peu honorée chez nos descendans 5 et ses écrits , déjà négligés de nos jours, passeront bientôt , et tomberont entièrement dans l'oubli.
Après cette courte digression, je reviens à mon sujet. Nous allons voir quelles règles il faut observer dans l'emploi des métaphores -, ces règles sont presque toutes applicables aux autres espèces de tropes.
La première , c'est que les métaphores doivent bien convenir à la nature du sujet 5 elles ne doivent être ni trop multipliées, ni trop brillantes, ni trop pompeuses-, elles ne doivent point porter un sujet au-delà de sa véritable hauteur -, elles doivent aussi ne rien ôter à sa dignité. C'est ce qu'il faut observer avec le plus grand soin , et ne jamais perdre de vue , quand on se sert des figures en général. Telle métaphore serait permise , serait même admirable en poésie, qui en prose paraît déplacée et ridicule -, telle autre serait gracieuse dans une harangue , qui produit un fort mauvais effet
3io COURS DE RHETORIQUE
dans un ouvrage d'histoire ou de philosophie. jN'oublions pas que les figures sont destinées à servir de vêtement à nos pensées , et il est à leur égard des convenances analdgues à celles qui proportionnent Thabit au caractère ou au rang de la personne , et qu'on ne peut violer sans choquer le goût. C'est donner de l'affectation à son style, que de les reproduire trop souvent et sans nécessité -, c'est une frivolité qui rabaisse un sujet au lieu de l'ennoblir : car , de même que parmi les hommes , la véritable dignité est fondée sur le caractère , et non sur les apparences extérieures -, de même aussi la dignité d'une composition a sa source dans les sentimens et dans les pensées , et ne doit rien à de vains ornemens. La parure trop recherchée nuit au style comme à l'homme. Les figures et les métaphores ne doivent donc jamais être répandues avec une indiscrète profusion 5 il faut qu'elles restent au niveau des pensées qui conviennent au sujet que l'on traite. Rien ne semblerait plus bizarre qu'un auteur qui , dans un ouvrage didactique , se servirait de figures qui conviennent au genre descriptif. Lorsque l'on raisonne , il faut être clair; lorsque Ton décrit, il faut embelhr ; lorsqu'on distribue sa matière , il faut être précis. Un des plus grands secrets de l'art d'écrire, c'est de savoir être simple à propos. La simplicité fait ressortir les ornemens, lorsqu'ils sont placés d'une manière convenable ; c'est à l'heureuse combinaison des ombres que la lumière et les couleurs doivent tout leur éclat. « Is enim est eloquens , dit Cicéron, qui et hu- « milia subtiliter, et magna graviter, et mediocria tem- « peratè potest dicere : nam qui nihil potest tranquil-
ET DE BELLES-LETTRES. 3ii
« le, nihil leiiiter , nihil definitè , distincte potest di- « cere , is , ciun non praeparatis auribus inflammare « rem cœpit , furere apud sanos , et quasi inter soie brios bacchari temulentus videtur. » Cet avis s'adresse surtout aux jeunes gens qui s'essaient dans l'art d'écrire, et qui sont toujours prêts à admirer un style brillant et fleuri , sans examiner s'il convient au sujet.
La seconde règle est relative au choix des objets dont nous devons emprunter les métaphores et les autres figures. Un vaste champ s'ouvre ici devant nous. La nature , pour me servir d'une expression figurée , nous déploie toutes ses richesses 5 et , dans la multitude de ses productions , elle nous laisse choisir celles qui peuvent le mieux embellir nos idées intellectuelles ou morales. Ce ne sont pas seulement les objets gais ou brilla ns qui nous fournissent des figures 5 nous pouvons en puiser , suivant la nature du sujet que nous traitons , dans les objets les plus imposans , les plus terribles , les plus sombres , et même les plus hideux. Cependant nous devons éviter de faire allusion à ceux qui rappellent à l'esprit des idées basses , vulgaires ou inconvenantes. Lors même qu'on se sert d'une métaphore pour exprimer toute la bassesse d'un objet , il faut encore prendre garde d'être dégoûtant dans ses allusions. Cicéron blâme un orateur de son temps , qui avait appelé son ennemi stercus curiœ; quamvis sit simile , dit-il , tamen est deforniis cogitatio similitudinis. C'est surtout dans un sujet élevé , qu'il est impardonnable d'introduire une métaphore vile ou triviale. On trouve , dans le Traité de Dean Swift, une collection complète et originale d'exemples de ce genre
3i2 COURS DE RHETORIQUE
(le méprise, dans laquelle sont tombés des auteurs qui-, au lieu de donner de Télévation à leur sujet , se sont en quelque sorte efforcés de le dégrader par un choix malheureux de figures déplacées. Des écrivains , même bien supérieurs à ceux que cite Dean Swift, n'ont point évité cet écueil. L'archevêque Tillotson, par exemple , s'est servi d'une métaphore ridicule , lorsque, dans sa description du jour du jugement dernier, il représente le monde comme craquant aux oreilles des pécheurs. Shakespeare, dont l'imagination était plus riche et plus hardie que délicate , fait souvent de semblables fautes. Les vers , que nous allons traduire, de sa tragédie de Henri v, en renferment une bien choquante: il est question d'un fumier^ le poète tire une métaphore de la vapeur qui s'en dégage , et cela dans un sujet qui pouvait inspirer une idée beaucoup plus noble.
« Ceux qui laissent en France leurs hanorables osse- « mens sont morts en hommes ; et, quoique jetés sur « vos fumiers, la renommée proclamera leur courage 5 « là même le soleil ira les saluer de ses rayons, et por- « tera jusqu'au ciel leur noble vapeur, d
En cherchant à ne puiser ses métaphores que dans les objets qui ont quelque noblesse , il faut fai re en sorte que la ressemblance , qui est le fondement de cette figure, soit claire, frappante, sans être tirée de trop loin, ou trop difficile à saisir; autrement les métaphores sont pénibles et forcées, elles déplaisent au lecteur et le fatiguent , et obscurcissent ou embarrassent la pensée au lieu de l'éclaircir. Cowley nous en fournit un grand nombre d'exemples 5 lui et la plupart des écrivains de
ET DE BELLES-LETTRES. 3i3
son temps semblent avoir regardé comme un trait de génie de trouver entre certains objets une ressemblance que personne n avait encore soupçonnée 5 et ils ont tellement outré leurs métaphores, qu'il faut beaucoup de sagacité pour les suivre et les comprendre. Ces sortes de figures sont autant d'énigmes , et c'est justement le contraire de ce qu'a prescrit Cicéron. « Yerecunda dece bet esse translation ut deducta esse in alienum locum, « non irruisse, atque ut voluntariè, non vi venisse vi- « deatur. »
Il faut éviter, dans les métaphores, les ressemblances usées ou triviales. Être nouveau , c'est une grande beauté. Mais lorsque ces figures sont fondées sur des ressemblances trop éloignées, et qui sortent du cercle habituel de nos pensées , outre qu'elles sont nécessairement obscures, elles ont encore le désavantage de sembler le fruit d'un travail pénible, de paraître recherchées, pour me servir d'une expression française. La métaphore, comme les autres espèces d'ornemens, perd toute sa grâce lorsqu'elle semble ne pas couler de source.
C'est un pauvre adoucissement que le palliatif /Jjoz/r ainsi dire, dont se servent plusieurs écrivains pour faire passer une métaphore forcée. C'est une observation bien maladroite, et l'on eût bien mieux fait de laisser de côté la métaphore qui en a besoin. Celles que l'on emprunte aux sciences, et surtout aux sciences qui sont l'objet d'une profession particulière, sont presque toujours aussi mauvaises , parce qu'elles ne peuvent être entendues par tout le monde.
Une quatrième règle prescrit de prendre garde àe
3i4 COURS^ DE RHÉTORIQUE
jamais mêler ensemble le style simple et le style figuré. Il faut éviter qu'une partie de la même phrase doive être prise dans un sens littéral, et l'autre partie dans un sens métaphorique, car il en résulte une confusion désagréable. Des exemples, et l'on n'en trouve quun trop grand nombre, même chez les meilleurs auteurs, rendront plus évidentes et la règle et la raison qui l'a dictée. Dans la traduction de l'Odyssée par M. Pope , Pénélope, en gémissant sur le départ précipité de son fils, s'exprime ainsi :
Long to my joys my dearest lord is lost , His country's bucklcr, and the grecian boast : New fiom my fond embrace , by tempest torn Our other column of the state is born : Nor took a kind adieu , nor sought consent.
« Mon cher époux, le bouclier de son pays, la gloire « de la Grèce, est ravi depuis long -temps à mon « amour. Aujourd'hui, la seconde colonne de nos États « échappe à mes embrassemens pour affronter les tem- « pêtes. Je n'ai point consenti à ce funeste départ ; je <c ne lui ai point fait de tendres adieux (i). »
(i) Il n'y a point d'alUision à une colonne dans foriginal , et la métaphore y est parfaitement exacte :
H TT-ptv ^v 7ro(7tv sÔXov à77wXeo-a ^vitoliovrx
Ux'jToir.q OLOtrr.^t -/r/taffaîvov h Aavootfft
EÔXov, Toy -/),îo; ziio-j v.'Ji' EX).a(îa zat aina-i Ao-p;.
A-/).ja h fxîyapwv , ovo' opfA/,9c-jro: â-/o-Jffa.
« J'ai perdu ce magnanime époux, lio» daos les combab ,
Dans Tun de ces vers, le fils de Pénélope est une colonne, et, dans le vers suivant, il redevient un homme qui devait faire des adieux et obtenir le consentement de sa mère. C'est écrire avec peu de suite. On le poète devait représenter Télémaque comme un homme, ou bien, s'il en voulait faire une colonne, il ne devait pas faire agir cette colonne comme un homme. Ces sortes de mélanges rendent une image trop confuse , et nous empêchent de saisir également et le sens littéral et le sens figuré. Le précepte d'Horace, relativement aux caractères des personnes qu'on introduit sur la scène, doit être rigoureusement observé par les écrivains qui se servent de figures dans leur style :
Servetur ad imuni Qualis ab iiicepio processerit , et sibi constet.
Dans un autre endroit, M. Pope, en s'adressant au roi s'exprime ainsi :
To tliee the world its présent homage pays , The harvest early, but mature the praise.
« L'univers aujourd'hui vous rend hommage -, la mois- « son est précoce, mais la louange est mûre. »
Il y a ici une faute du même genre , quoique plus légère. Il est évident que si la rime n'avait pas obhgé
« distingué par ses vertus entre tous les héros; ce magna- « nime époux n'est plus ! Le bruit de sa gloire retentit dans « Argos et dans la Grèce entière. Et maintenant, mon fils, « l'idole de mon cœur, m'est ravi par les tempêtes; il a disparu « avant d'être connu parla renommée, sans que la nouvelle « de sa perte ait frappé mon oreille. » (Trad. de Bitaubé.)
3i6 COURS DE RHETORIQUE
le poêle à se servir d'une expression impropre, il eût mis ••
Tlie hancst early, Lut mature the crop.
« La moisson est précoce , mais les blés sont mûrs. » De cette manière , le poète eût terminé la figure comme il Tavait commencée ; au lieu qu'en la quittant avant qu'elle soit finie, et en employant le mot littéral praise, louange, lorsqu'on s'attend à rencontrer une expression analogue à celle de moisson y il tronque sa figure, et les deux membres de la phrase semblent n'avoir aucun rapport entre eux.
Les ouvrages d'Ossian sont remplis de métaphores hardies et correctes. Entre un grand nombre , je distingue celle-ci, sur un héros : « Pendant la paix, tu es « le zéphir du printemps ; dans la guerre, tu es l'ou- « ragan des montagnes 5 » et cette autre , sur une femme : — « L'éclat de la beauté brillait autour d'elle, « mais son cœur était le séjour de l'orgueil. » Cependant il y a dans chacune de ces métaphores une légère incorrection du genre de celle que je viens 'de relever tout à l'heure. — Trothal s'avançait avec ses ton eus de soldats ; mais ils rencontrèrent un roc , car Fingai restait immobile; ils se brisaient et roulaient autour de lui; mais ils n'échappaient pas à la mort ; la lance du roi les poursuivait dans leur fuite. La métaphore est au commencement très-belle. Les torrens , le roc immobile, les vagues qui se bnsent et roulent autour, sont des expressions qui conviennent parfailemenl bien au langage figuré ; mais lorsqu'à la,
fin ces torrejis îl échappent pas à la mort (i), parce que la lance du roi les poursuivait dans leur fuite , le sens littéral se mêle mal à propos au sens métaphorique \ on nous montre à la fois des torrens qid roulent, et des hommes poursuivis et blessés par une lance. On sent combien il est maladroit d'entremêler ainsi le style fii,'uré et le style simple.
Mais ce qui produit encore un plus mauvais effet, c'est de réunir deux métaphores différentes sur un même objet, ce qu'on appelle une métaphore mixte, l'abus le plus choquant que l'on puisse faire de cette figure. Telle est celte expression de Shakespeare : prendre les armes contre une mer de douleurs. Uii mélange aussi bizarre ne peut qu'embrouiller les idées. Quiiitilien a soin de nous mettre en garde contre ce défaut : « Id imprimis custodiendum, dit-il , ut quo « génère cœperis translationis , hoc fiiiias. Multi autem « quùm initium à tempestate sumpserunt , incendie « aut ruina finiunt; quae est inconsequentia lerum fœ- « dlssima.M Remarquez, par exemple, combien d'objets incohérens Shakespeare a groupés ensemble dans ce passage d'une de ses pièces intitulée la Tempête; il parle de personnes revenues à elles-mêmes après que l'enchantement auquel elles étaient soumises a été dissipé :
Tout à coup le charme se dissipe; et, de même que le matin s'avance sur la nuit , et enfuit disparaître l'obscurité, de même les esprits qui leur sont
(i) Il y a dans le texte, ne roulent pas en sûreté.
3i8 COURS DE RHÉTORIQUE
rendus chcissent ces vapeurs v^norantes qui enveloppaient leur raison éclairée désormais.
U y a ici tant d'objets à la fois, que l'esprit n'en aperçoit aucun distinctement : le matin qui s' avance sur ï obscurité, et qui en même temps la fait disparaître; les esprits des hommes qui chassent des vapeurs, des vapeurs ipiorantes, et des vapeurs qui enveloppent la raison. On trouve un assemblat^e didées aussi confuses dans sa tragédie de Roméo^et Juliette.
Roméo , place pendant la nuit sous la fenêtre de Juliette, vient d'entendre soupirer son amante , et s'écrie : « Ah: fais encore entendre tes accens, ô bel ange! Tu « me semblés, au-dessus de ma tête, aussi radieuse " quun messager ailé du ciel le parait aux yeux éblouis « des mortels , qui , prosternés et les regards attachés « sur lui, le voient à cheval {bestrides) smlfts nuages « majestueux voguer au sein de Tair (i). «
Dans c€tle phrase, traduite littéralement, Tange est représenté comme a cheval sur les nuages , puis faisant voile sur l'air , et même dans le sein de l'air, ce qui forme un tableau si confus, qu'il est impossible que 1 imagination se fasse une idée distincte des objets qui y sont entassés.
^ ' t'or ihca art
A* glorioiu lo tbis sighl , being o'er mj hcaj As u a winged messenger from bearen, Cnio the wbile uptnmed wondeiing eye»
OrmoruU. ihal faU fcack lo gage o^ bim, When be Lcslrides laxy pacing cloads, Acd «ails opoD ibe bosom of the »ir.
ET DE BELLES-LETTRES. Sig
Des écrivains plus corrects que ne l'est ordinairement Shakespeare n'ont pas évité de tomber dans la même faute, en accumulant deux ou trois métaphores diverses sur le même sujet -, il est inconcevable , par exemple, que ces deux vers aient échappé à M. Addison, dans une lettre d'Italie : Cest avec peine que je tiens en bride une muse impatiente de s'élancer en pleine mer(i).
La muse est d'abord représentée sous l'image d'un cheval qui peut être bridé-, mais quand on parle de lancer en pleine mer, l'on en fait un vaisseau , et l'imagination ne peut la voir au même instant sous la forme d'un cheval et sous la forme d'un Jiavire; ne peut la voir bridée pour l'empêcher de s'élancera la mer. Le même auteur a dit dans l'un des numéros du Spectateur : lin est aucun des points de vue sous lesquels on peut considérer la nature humaine, qui ne soit suffisant pour éteindre les semences de l'orgueil. L'incohérence des objets réunis dans cette phrase est sensible, un point de vue qui éteint ^ et qui éteint des semences.
On trouve la même incorrection dans ce passage d'Horace :
Urit enim fulgore suo qui prœgravat artcs Infrà se positas.
Urit qui prœgra^^at , il éblouit celui qui accable de tout son poids. Voilà évidemment un assemblage
(i) I bridle in my struggling muse witli pain,
TUal longs lo launcli inlo bolder slrain.
32b COURS DE RHÉTORIQUE
maladroit d'idées métaphoriques. Il est éj^alement difficile de justifier cet autre passage :
Ah ! quanta laboras in Charjbdi , Digne puer, nieliore flammà.
Ici c'est l'un des gouffres de la mer, Chaiybde ^ que l'on appelle une flamme indigne d'un jeune homme -, et cela pour faire allusion à l'amour que ce jeune homme avait conçu pour un objet peu digne de lui. Il est vrai que l'usage a fait du mQiJïainme une expression littérale en parlant de la passion de l'amour^ mais, comme ce mot, sous cette acception, n'est effectivement qu'une expression figurée, on ne pouvait pas l'employer comme synonyme du mot eau^ et le faire entrer dans la même métaphore. On trouve ces deux vers dansTépître d'Héloïse à Abélard , par M. Pope :
And iLen is full , possessing and possest , No craving voiJ lest aking in ihe Lreast.
« Tout est rempli lorsqu'on aime et qu'on est aimé. « Le vide insatiable ne déchire plus le cœur.»
On peut bien dire que le vide est insatiable , mais on ne peut pas dire qu'il soit déchirant.
L'on a imaginé un moyen assez bon pour s'assurer si une métaphore est mixte ou régulière ; c'est d'essayer d'en former un tableau , et d'examiner comment toutes les parties s'accorderaient entre elles, et quel effet produirait l'ensemble si un peintre le retraçait sur la toile. De cette manière on sentira jusqu'à quel point la réunion de certaines circonstances est incohérente , et présente une image monstrueuse , comme dans les exemples que j'ai cités ^ l'on appréciera également si l'objet
ET DE BELLES-LETTRES. 3ii
que Ton oiVre aux yeux du lecteur est placé sous le point de vue le plus convenable et le plus naturel.
Si Ton ne doit pas réunir sur le même objet deux métaphores empruntées à des choses d'une nature différente . il faut , à plus forte raison , éviter d'en entasser plusieurs sur un seul objet , lors même que chacune ser-iit parfaitement exacte et claire-, car il en résulte i.ne confusion à peu près semblable à celle que produisent les métaphores mixtes. Nous en pouvons juger par ce passage d'Horace :
Motum ex Mctello consule civicum , Bellique causas , et vitia , et niodos ,
Ludumque fortunœ , grayesqiie
Principum amicitias , et arma Nondum expiatis uncta cruoribus , Periculosœ plénum opus aléa;,
Tractas , et incedis per ignés
Suppositos cineri doloso.
Quelque poétique que soit ce passage , il y règne •cependant une grande obscurité, qui ne vient que de ce que le poète a employé trois métaphores pour exprimer les difficultés que PoUion dut rencontrer en écrivant l'histoire des guerres civiles. La première : Tractas niina uncta cnioribus nondum expiatis ; ensuite : Ojius plénum periculosœ aleœ , et enfui : Incedis per ignés suppositos cineri doloso; l'esprit a de la peine à saisir tous ces aspects divers sous lesquels on lui présente le même objet.
La septième et dernière règle que j'appliquerai à l'usage des métaphores , c'est de prendre garde qu'elles ne soient poussées trop loin. Car si la ressemblance sur laquelle cette frgure est fondée , arrête trop long-