‹ Leçons de rhétorique et de belles-lettresChapitre 35 sur 38 · TOME I · texte numérisé non relu

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temps récrivain, s'il entre dans les moindres détails , c'est une espèce d'allégorie qu'il nous présente , et noa pas une métaphore. Le lecteur fatigué le suit avec peine à travers l'obscur dédale de sa composition. C'est ce qu'on appelle une métaphore traînante. Cowley a donné fréquemment dans cet excès , auquel il fa.it attribuer en majeure partie cet embarras et cette dui?(é que je lui ai déjà reprochés, et qui gâtent trop souvent son style figuré. Lord Shaftsljury mérite quelquefois aussi le même reproche ^ extrêmement amateur de tous les genres d'ornement du style , il ne sait pas quitter une figure qui lui plaît. C'est ainsi que dans ses conseils à un auteur, après avoir présenté la méditation ou l'entretien avec soi-même sous l'image d'un remède évacuant fort bon pour un auteur , il prolonge cette métaphore de manière à en remplir toutes ses pages en la reproduisant sous toutes ses formes^ elledécharge les crudités , et pousse au dehors ï écume ou La nintière surabondante ; elle guérit les indigestions, elle fait évaporer la bile , chasse les flatulences , dissout les tumeurs, etc. ^ et ainsi de suite jusqu'à en rendre l'idée complètement dégoûtante. Le docteur Young tombe de temps en temps dans la même faute, et cependant le style figuré de cet écrivain est excellent et mérite d'être étudié- aucun auteur ne fut doué d'une imagination plus forte et plus féconde. Ses métaphores, au mérite de la nouveauté , joignent souvent celui d'être naturelles et magnifiques 5 mais sa délicatesse et sa correction ne furent pas toujours au niveau de sa force et de sa richesse, et quelquefois il ne sut pas mettre de bornes à sa composition. Voilà

pourquoi le style de ses Nuits est en général obscur et pénible -, ses métaphores , souvent trop hardies ou poussées trop loin , éblouissent le lecteur au lieu de l'éclairer, et l'obligent à tenir sans cesse son esprit tendu pour ne pas perdre le fil de la narration. Voyez , par exemple , comme cette métaphore est beaucoup trop prolongée : « Tes pensées sont vagabondes -, à « travers \e^ sables, les rochers et les tempêtes, elles « courent vers le plaisir , le plaisir acheté trop cher « lorsqu'on l'a rencontré , et qu'il eût mieux valu mah- « quer pour toujours. Les sens et l'imagination ne « rapportent d'un rivage infecté qu'une cargaison « pestilentielle-, mais alors la soif, l'insatiable soif est « devenue plus brûlante à mesure qu'on l'a satisfaite, a et l'imagination vogue encore lors 'même que les « sens épuisés se refusent à la suivre. »

En parlant de la vieillesse , il dit : « Elle devrait « marcher pensive le long du rivage silencieux et so- « lennel de ce vaste océan , sur lequel elle doit bien- « tôt s'embarquer -, charger son navire de bonnes œu- « vres , et attendre le vent qui ne tardera pas à nous « pousser vers des mondes inconnus. »

Les deux premières lignes sont admirables , marcher pensive sur le silencieux rivage^, etc. Mais lorsque le poète continue la métaphore en chargeant un navire de bonnes œuvres , et en faisant attendre le verht , il devient languissant et perd beaucoup de sa dignité. Je ne connais aucun auteur anglais plus heureux que M. Addison dans le choix de ses métaphores ; son imagination , sans avoir la force et la richesse de celle du docteur Young , était plus pure et plus délicate, la

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clarté et le naturel sont le caractère de toutes ses figures. Elles ne sont ni traînantes , ni pénibles • on voit que sans être étudiées ni recherchées, elles naissent du sujet même et Tembellissent toujours.

J'ai voulu donner un traité presque complet de la métaphore et des règles qui s'y rapportent. Cest aue partie si iraporlanle de l'art du style , qu'il était nécessaire d'entrer dans tous ces développemens. Je n'ajouterai plus que quelques mots sur l'allégorie.

L'on peut considérer l'allégorie comme une métaphore plus long-temps soutenue. C'est la représentation d'une chose par une autre qui lui ressemble et qu'on lui substitue. Ainsi, Emma, dans Prior, pour exprimer à Henri la constance de son amour , emploie cette allégorie : « N'ai-je donc voulu m'embarquer avec « toi que sur une mer tranquille , au milieu de Tété , « et lorsque le doux zéphir agitait ses ailes légères , ou « que la fortune favorable enflait nos voiles ? Aban- « donuerai-je le vaisseau , resterai-je sur le rivage lors- « que les vents mugissent et que l'orage gronde? »

Les allégories sont fréquentes dans lÉcriture sainte, et le 79^ psaume nous en offre un bel exemple. Le peuple d'Israël y est représenté sous l'emblème dune vigne , et la figure est belle et correcte jusqu'à la fin. « Yineam de Egypto transtulisti : ejecisti gentes et « plantasti eam. Duxitineris fuisti in conspectu ejus : « plantasti radiées ejus , et implevit terram. Operuit «. montes umbrâejus : et arbusta ejus cedros Dei. Ex- « tendit palmites suos usque ad mare : et usque ad flu- « men propagines ejus. Ut quid destruxisti maccriam « ejus j et vindemiant eam omnes , qui prœtergrediun-

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« tiir vurm. Exterminavit eam aper de sylvâ : et silice gulàris férus depastus est eam. Deiis virtutum con- « vertere : respice de cœlo , et vide , et visita vineani a istara. Et perfice eam quara plantavit dextera tua : « et super fiîium îiominis , quem confirmasti tibi. » D.ms ce passage, il n'est aucune circonstance (excepté eelle-ci , au commencement de la phrase , ejecisti génies) qui ne puisse fort bien s'appliquer à la vigne , et qui en même, temps ne se rapporte exactement à la situation des Juifs , représentée par cette figure. C'est la première et la principale règle à observer dans une allégorie , que le sens figuré et le sens littéral ne soient pas confondus de manière à se nuire réciproquement. Si , par exemple , le psalmiste , au lieu de peindre la vigne comme ravagée par le sanglier de la foret , ou broutée par les bêtes sauvages, avait dit qu'elle était abîmée par les adorateurs des faux dieux , ou assaillie par les ennemis (ce qui est en etfet le véritable sens ) , l'allégorie eût cessé d'exister , et l'on n'eût plus trouvé que cette espèce de confusion , dont j'ai donné des exemples en parlant des métaphores dans lesquelles le styJe figuré se mêle et se confond avec le style simple. On peut appliquer à l'allégorie les règles que nous avons données au sujet de la métaphore , parce qu'il existe entre l'une et l'autre une grande analogie. La seule différence importante , outre celle de la longueur nécessaire de l'allégorie et de la brièveté indispensable de la métaphore , c'est que la métaphore s'explique par les mots mêmes qui la composent , pris dans leur sens propre et naturel , comme lorsque je dis : Achille était un lion : un habile ministre est la colo?infi de

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VÈiat ; le sens des mots Zio/z et colonne s'interprète de lui-même par le rapport de ces mots à ceux d'Achille et de ministre; au lieu que l'allégorie a , ou peut avoir, un rapprochement moins direct avec le sens littéral 5 elle ne s'interprète pas aussi bien d'elle-même, et ce n'est quelquefois qu'en y réfléchissant qu'on en saisit le sens. Les allégories étaientpour l'antiquité unmoyen d'instruction dont on faisait un fréquent usage-, car ce que nous appelons àQS fables ou des paraboles , ne sont que de véritables allégories dans lesquelles le caractère des hommes est retracé par les paroles ou par les actions que l'on attribue à des bétes ou à des objets inanimés, et la moralité de ces fables ou de ces paraboles est l'explication de Tallégorie. \S énigme est encore une espèce d'allégorie, puisque c'est une chose représentée ou figurée par une autre, mais enveloppée à dessein de quelques accessoires propres à la rendre plus difficile à deviner-, et une énigme n'est indéchiffrable que parce que l'allégorie y est trop obscure. On y doit facilement apercevoir le sens à travers la figure qui le voile. On a toujours regardé comme uite entreprise fort délicate , de mêler à propos l'ombre et la lumière, et d'adapter avec exactitude au sens littéral toutes les circonstances qui conviennent au sens figuré , de manière à ce que le premier ne reste pas trop à découvert , mais ne soit pas non plus invisible, tant il est enveloppé. L'allégorie est de toutes les figures celle dans laquelle il est le plus diflicile de réunir les suÛYages, et de fixer l'attention de tous les lecteurs. L'on en rencontre d'infiniment ingénieuses dans quelques-unes des visions du Spectateur.

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