INTRODUCTION
JL'uN des plus beaux privilèges que nous ayons reçus de la Providence est la faculté de nous communiquer nos idées. Sans cette faculté, notre raison isolée serait en quelque sorte un principe inutile. La parole est pour les hommes un moyen merveilleux de perfectionnement ; et c'est à la transmission et au commerce de nos pensées, par le secours du langage, que nous sommes surtout redevables de leur développement. Si un individu était abandonné à lui-même , le progrès de ses facultés morales serait presque insensible ; car , ce que nous appelons la raison humaine n'est pas tant le résultat des efforts ou de l'habileté d'un seul , que ce que peut produire l'intelligence de plusieurs, sans cesse enrichie des lumières que nous nous communiquons mutuellement par le discours et par l'écriture. Aussi
récriture et le discours sont -ils des objets vraiment dignes de nos méditations.
Qu'il s'agisse de l'influence de l'orateur ou du plaisir de celui qui écoute ; que l'on recherche l'utile ou que l'on ne se propose que l'agréable^ nous serons toujours déterminés par les plus puissans motifs à étadier comment nous pouvons le plus avantageusement échanger nos pensées.
On observe que presque chez tous les peuples , aussitôt que le langage put s'étendre au-delà de cette simple communication, strictement indispensable aux besoins des hommes, son perfectionnement fixa d'abord l'attention. Les peuples les plus barbares, dès qu'ils ont éprouvé le besoin de persuader ou de toucher , mettent dans les expressions qu'ils emploient une grâce et une force quelquefois très -remarquables; ils commencent alors à être sensibles à la beauté du style , et s'efforcent de lui prêter certains ornemens que l'expérience leur a fait apprécier, long -temps avant que Vétude et l'application de ces ornemens devinssent l'objet d'un art régulier.
Chez les nations civilisées , aucun art n'a été cultivé avec plus de soin que celui du langage, celui du style et de la composition. Le degré d'application qu'on y apporte peut même être considéré comme une marque Certaine des progrès de la civilisation 5 car , à mesure que les sociétés marchent vers leur perfectionnement et deviennent plus florissantes , les hommes , au moyen du raisonnement et du langage , acquièrent les uns sur les autres une plus grande influence \ et cette influence les détermine à étudier avec soin les divers moyens
d'exprimer leurs ide^es. Aussi voyons-nous que, chez les peuples policés, cette étude est regardée comme très - importante , et mise au premier rang dans tous les projets d'éducation libérale.
Cependant je n'ignore pas que , lorsqu'il est question de l'art de parler et d'écrire , des préjugés sont prêts à s'élever dans l'esprit de quelques personnes. Par cela seul que c'est un art , on s'imagine qu'il est fastueux et décevant ; qu'il ne consiste que dans l'étude minutieuse et frivole des mots , dans la pompe de l'expression, dans les fines subtilités de la rhétorique, ou dans de vains ornemens substitués au langage de la raison. Nous ne devons pas nous étonner que, sous de telles imputations , l'étude du langage , considéré comme un art, ait pu être dépréciée dans l'opinion de quelques hommes éclairés , et je suis moi-même loiu de nier que la rhétorique et la critique n'aient été souvent employées à corrompre le bon goût et la véri^ table éloquence, plutôt qu'à concourir à leur perfectionnement. Mais il est certain que l'on peut appli- . quer les principes de la raison et du bon sens à cet art aussi bien qu'à tous ceux que les hommes cultivent. Si l'ouvrage que nous publions a quelque mérite, il sera dû aux efforts que nous aurons faits pour substituer aune rhétorique artificielle et pédante, l'application de ces principes 5 pour apprendre à bien connaître ce que de faux ornemens s'efforcent de cacher -, enfin, pour prouver que le bon sens doit être la base de toute composition, et la simplicité, le caractère essentiel de tout ce qui mérite le nom d'ornement.
Avant d'entrer en matière , on me permettra de pré-
senter ici quelques réflexions sur rimportance et les avantages attachés aux études dont nous allons, nous occuper, et sur le ran^ qu'elles doivent tenir dans l'instruction publique. Je ne chercherai cependant pas à iexagérer cette importance aux dépens d'aucune autre science. L'étude de la rhétorique et des belles -lettres suppose, et exige même dans celui qui les cultive, une connaissance particulière des autres arts libéraux: elles les embrasse tous comme dans un cercle, et les recommande à nos méditations. Le premier soin de celui qui veut se faire estimer comme écrivain , ou fixer, comme orateur, l'attention du public, doit être d'étendre ses connaissances et de rassembler beaucoup d'idées relatives aux différens sujets sur lesquels les circonstances de la vie présentent l'occasion de parler ou d'écrire. Aussi, parmi les anciens, était-ce un principe fondamental et souvent répété : que «l'orateur doit être un homme très - instruit , et versé dans toutes les parties de la science : « omnibus disciplinis et artibus débet esse instructus orator. Or, il est impossible d'imaginer, et il serait en effet très - malheureux que l'on imaginât un art qui n'attribuerait d'autre mérite à une composition que la richesse et le brillant tles expressions, et croirait inutile d'examiner si les pensées n'en sont pas fausses ou frivoles. Ce sont de méprisables efforts pour embellir de telles pensées , et leur donner une solidité spécieuse, qui trop souvent ont avili l'art oratoire, et l'ont placé bien au-dessous de son véritable objet. Les grâces du style ont été employées pour déguiser le dénuement d'idées ou pour y suppléer, et l'on a brigué les applaudissemens éphémères
de l'ignorance, au lieu de rechercher l'approbation durable des gens de goût. Mais de tels succès sont bien frivoles. Les connaissances profondes doivent seules fournir les matériaux dont l'assemblage forme le fond de toute composition estimable. C'est le poli que la rhétorique sert à donner, et nous savons que les substances solides peuvent seules recevoir un beau poli.
Parmi ceux qui liront cet ouvrage, les uns se proposent de se livrer à l'étude de la composition , ou au débit oratoire, à cause de la profession à laquelle ils se destinent ^ d'autres ne veulent que perfectionner leur goût dans l'art d'écrire et de parler , et acquérir des connaissances qui les rendent capables de devenir bons jnges dans cette partie de la littérature appelée belles-lettres .
A l'égard des premiers , il est évident que quelques études préparatoires leur sont indispensables pour ar-' river au but qu'ils se proposent. Celui qui veut communiquer ses pensées au public doit écrire et parler d'une manière à la fois claire et agréable , avec pureté , avec grâce et avec force 5 car autrement il est impossible d'exprimer ses idées avec exactitude ; et lors même que, doué du jugement le plus sûr, vous posséderiez les plus vastes connaissances, vous ne jouiriez pas autant de ces avantages que celui qui, ne les possédant qu'à un degré bien inférieur, aurait du moins l'art de les présenter sous leur point de vue le plus favorable. Ce talent, ce n'est pas à la seule nature que nous le devons. Il semble, il est vrai, qu'elle en ait favorisé particulièrement quelques personnes 5 mais, comme pour tous ceux dont elle nous a doués , elle n'en accorde la per-
fection qu'à nos efforts. Les progrès que, dans toutes les parties de la littérature, on doit à l'étude sont si remarquables ; il y a des exemples si étonnans de personnes qui , par leur application , ont surmonté les obstacles que leur opposait le naturel le plus ingrat, que, parmi les gens instruits, on a long-temps discuté, et même il est encore indécis, auquel de la nature ou de l'art nous devons le plus d'excellens écrivains et d'orateurs distingués.
Quant aux moyens que l'art peut nous fournir pour arriver à notre but , les opinions à cet égard sont trèspartagées , et je ne prétends pas soutenir que les règles de la rhétorique , quelque justes qu elles puissent être , suffisent pour former un orateur.
En supposant dlieureuses dispositions naturelles, on fera plus de progrès avec une bonne volonté constante, et une application particulière à l'étude, qu'avec la meilleure des méthodes connues-, mais, en même temps , quoique Ton ne puisse pas tout attendre des règles et des méthodes , elles indiquent cependant ce qui tient à l'usage. Elles ne peuvent pas , sans doute , inspirer le génie , mais elles l'aident et le dirigent ; elles ne peuvent pas suppléer à la stérilité, mais elles arrêtent une fécondité superflue ; elles désignent les vrais modèles que nous devons suivre -, elles mettent sous nos yeux les beautés de premier ordre que nous devons imiter, et les fautes essentielles dont nous devons nous garantir. C'est de cette manière qu'elles tendent à éclairer le goût , à prévenir les écarts du génie , ou à le ramener dans la bonne voie. Si ce n'est pas d'elles seules que l'on doive attendre la perfection d'un
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ouvrage, au moins servent- elles à nous empêcher de commettre de graves erreurs.
L'étude de la littérature est digne de toute notre attention , surtout parce qu'elle se rattache aux progrès de nos facultés intellectuelles^ car, en nous y appliquant avec soin , nous cultivons en même temps notre intelligence. La véritable rhétorique et la saine logique se tiennent de très-près. C'est en nous exerçant à classer nos idées et à les exprimer avec justesse, que nous apprenons à la fois à bien raisonner et à bien parler -, c'est en traduisant nos pensées au moyen des signes du langage qu'elles deviennent pour nous plus distinctes. Ceux même qui ont le moins l'habitude de la composition savent que , lorsqu'ils traitent mal un sujet, lorsque leurs phrases sont louches, que leurs expressions manquent d'énergie , c'est à l'obscurité de leurs idées qu'il faut presque toujours attribuer ces défauts de leur style : tant sont étroits les. rapports des pensées avec les mots qui nous les repré- . sentent.
L'étude du style , importante en elle-même dans tous les temps, a encore acquis, par nos goûts et nos habitudes, une nouvelle importance dans le siècle où nous vivons , dans ce siècle où chaque genre de perfection se poursuit avec tant d'ardeur. Tous les arts libéraux ont reçu leur tribut d'admiration 5 mais aucun n'égale celui que l'on a payé à l'harmonie du langage , aux grâces et à l'élégance de tous les genres de composition. Les oreilles du public sont devenues très-délicates-, elles ne supportent pas facilement ce qui est inconvenant ou négligé ^ et l'auteur qui craint
de s'exposer au daager d'être couvert de mépris, ou de rester inconnu, doit également ambitionner le mérite de l'expression et celui des pensées.
Je ne nierai pas que le prix que l'on attache à une élégance recherchée et aux frivoles ornemens du style n'ait été porté trop haut dans l'estime du public. Je suis mêmeporté à croire que nous tombons facilement dans cet extrême, et que nous sommes plus soigneux de polir notre style que de le nourrir de pensées. C'est encore un nouveau motif d'étudier les règles de la composition-, car, s'il est nécessaire de ne pas manquer d'élégance et de grâce dans un temps où l'on attache à ces agrémens une si grande importance, il n'est pas moins indispensable d'acquérir l'art de distinguer ce qui est vrai aient beau de ce qui n'est que brillant. Ainsi , nous apprendrons à fuir ce goût faux et frivole qui domine bientôt les gens inexpérimentés et les ignorans. Ceux qui n'ont jamais étudié les principes de l'éloquence, qui n'ont point été formés à apprécier les beautés vraies et nobles des bons écrivains , sont toujours prêts à être séduits par l'élégance seule delà diction; et lorsqu'ils ont besoin d'écrire ou de parler en public, ils ne suivent de principes que ceux qui les conduisent à plaire au vulgaire et à devenir à la mode, quelque faux et corrompus que puissent être ces principes.
Cependant, comme beaucoup de personnes ne cherchent à être ni écrivains ni orateurs , examinons quels avantages elles peuvent retirer de l'étude qui fait l'objet de ce traité. Pour elles , la rhétorique n'est pas tant un art pratique qu'une science spéculative. Les mêmes
règles qui guident les autres dans la composition , aideront celles-ci à en sentir et à en juger le mérite. Les principes qui rendent le génie capable d'exécuter, nous apprennent à exercer une juste critique sur les productions du génie.
Nous prononçons ce mot de critique, et, sans doute, vont s'élever des préjugés de la même nature que ceux dont nous avons parlé au sujet de la rhétorique. Si l'on a cru quelquefois que la rhétorique n'était qu'une étude pédante de mots , de phrases et de tropes , la critique a été aussi considérée seulement comme l'art de découvrir des fautes , comme une froide application de certaines expressions techniques, au moyen desquelles quelques personnes dpnnent une tournure savante à leur pointilleuse censure. Mais cette critique est celle des pédagogues; la véritable est un art digne de notre application , fruit du bon sens et du goût le plus délicat. Son but est d'apprécier avec exactitude le mérite réel des auteurs j elle nous aide à sentir vivement leurs beautés , et nous préserve de cette admiration aveugle et ridicule qui nous expose à confondre dans notre estime leurs perfections et leurs défauts. En un mot , elle nous apprend à applaudir et à blâmer avec discernement, et à ne pas adopter sans examen les décisions d'une multitude insensée. Lorsque les conceptions du génie et les productions littéraires sont si fréquemment Tobjet de nos entretiens 5 lorsque chacun s'érige en juge, et que nous ne pouvons plus nous trouver dans un cercle sans prendre part à des discussions sur ces matières , il est évident que l'étude des belles-lettres ne tire pas moins son importance du
grand nombre de sujets qu'elle fournit à la conversation , que du rang distingué qu'elle nous permet d'occuper dans la société. Mais je serais fâché que nous ne pussions pas fonder son mérite sur une base plus solide , sur son utilité particulière et indépendante de la simple apparence. C'est de l'exercice du goût et d'une saine critique que notre intelligence retire le plus d'avantages. Appliquer les principes du bon sens à l'art d'écrire et de parler 5 examiner ce qui est beau et d'où naît la beauté ; s'habituer à établir une juste distinction entre ce qui est solide et ce qui n'est que spécieux , entre les ornemens affectés et les ornemens naturels, voilà ce qui doit sûrement nous conduire à faire les progrès les plus rapides dans cette philosophie, la plus digne de notre estime, je veux dire la philosophie de la nature humaine. De semblables recherches sont intimement liées avec l'étude de nousmêmes 5 elles nous portent nécessairement à réfléchir sur les opérations de notre entendement pt sur les mouvemens de notre cœur , et nous apprennent à mieux apprécier les nuances délicates des sentimens qui doivent nous affecter dans le cours de notre vie.
Les dissertations qui ont pour objet la logique et la morale élèvent notre imagination et la dirigent vers un but sérieux. Par elles notre esprit s'enrichit de connaissances, et notre goût nous porte à la recherche de ce qui est bon. Elles indiquent à l'homme quel est , en sa qualité d'être intelligent, le degré de perfection auquel il doit atteindre, et lui montre ses devoirs soumis aux règles de la morale. Les belles-lettres et la critique considèrent surtout l'homme comme doué de ces deu\
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facultés , d'imaginer et de juger, qui embellissent notre intelligence, nous procurent des jouissances qu'approuve la raison, et se déploient dans la vaste carrière qu'elles se sont ouverte. Elles s'emparent de tout ce qui a rapport à la beauté, à l'harmonie, à la grandeur et àl'élégance; de tout ce qui peut flatter notre esprit, caresser notre imagination ou nous émouvoir. Elles présentent la nature humaine sous un aspect différent de celui sous lequel les autres sciences l'offrent à nos regards , et nous font apercevoir des nuances diverses que l'on n'eut jamais observées sans elles, et qui, quoique infiniment délicates, exercent une puissante influence sur les circonstances de la vie.
Ces études ont encore un avantage qui leur est particulier, celui d'exercer notre raison sans la fatiguer.
Elles nous conduisent à des recherches subtiles sans être pénibles , et profondes sans être arides ni obscures. Elles sèment de fleurs les sentiers de la science f^^ et, si d'un côté elles tiennent l'esprit tendu et lui font déployer presque toute son activité, de l'autre elles le délassent des laborieux efforts auxquels il est obligé de se soumettre pour acquérir ce qu'il est indispensable de savoir, ou poursuivre quelques vérités abstraites.
La culture du goût est encore importante à cause de l'influence heureuse qu'elle exerce sur notre vie. L'homme le plus occupé, l'homme placé dans la sphère la plus active, ne peut pas toujours élre livré aux affaires. Ceux qui exercent une profession sérieuse ne peuvent pas toujours être absorbés par leurs graves pensées. Dans quelque position heureuse que l'on se trouve, quelles que soient les faveurs que la fortune
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nous prodii,aie, le plaisir ne peut pas occuper tous nos instans. L'oisif traîne languissamment son existence^ mais l'existence de l'homme affairé languit aussi, quand aucun autre genre d'occupation ne vient suspendre celle à laquelle il s'est particulièrement consacré. Comment donc seront remplis ces espaces vides, ces heures d'oisiveté qui se rencontrent plus ou moins dans la vie ? Pouvons-nous en disposer d'une manière plus agréable, et en même temps plus digne de nous, qu'en les consacrant au perfectionnement du goût et à l'étude des belles-lettres ? Celui qui est assez heureux pour en sentir tout le prix a toujours à sa disposition, dans ses momens de loisir, une récréation innocente et douce , qui le garantit des pernicieuses atteintes des passions. Il ne doit pas craindre de devenir à charge à lui-même, et d'être obligé, pour abréger le temps dont la lenteur l'accable, de se réfugier dans des sociétés perverses , ou de se livrer à de honteux plaisirs.
La Providence semble avoir expressément indiqué lebut utile auquel doivent tendre les plaisirs que le goût nous procure, en leur faisant tenir un juste milieu entre les plaisirs des sens et ceux de l'esprit. JVous ne sommes point faits pour ramper toujours au milieu des objets qui ne parlent qu'à nos sens extérieurs \ nous ne pouvons pas non plus nous tenir sans cesse à la hauteur des objets qui ne s'adressent qu'à notre intelligence-, mais les récréations du goût rafraîchissent notre esprit après les pénibles efforts qu'il a faits dans d'abstraites spéculations 5 elles nous détachent peu à peu des plaisirs sensuels, et nous préparent aux jouissances ([ue procure la vertu.
L'expérience confirme si bien ce que nous venons d'avancer que , dans l'éducation des jeunes gens , ce qui a paru le plus important aux hommes sensés, est de leur donner de bonne heure une idée des plaisirs du goût. On passe aisément des études qui nous y forment aux premiers devoirs de la vie. L'on peut concevoir les plus heureuses espérances de ceux qui annoncent de bonne heure des dispositions pour ces occupations libérales. Toutes les vertus germeront dans leur cœur. Ceux, au contraire, qui sont entièrement insensibles au pouvoir de l'éloquence, de la poésie, et, en général, des beaux-arts, offrent le triste symptôme d'une jeunesse ingrate, et doivent faire appréhender quelque inclination vicieuse , quelque penchant à se ravaler aux dernières conditions de la vie. Il n'est presque aucune disposition heureuse que le goût ne puisse développer plus ou moins. La culture du goût augmente en nous ces douces passions qui ont le bien de l'humanité pour objet ; et, en leur offrant souvent l'occasion de s'exercer , elle tend encore à calmer la violence des passions :
. . . Ingenuas didicisse fideliter artes
EmoUit mores , nec sinit esse feros.
Les sentimens nobles et les grands exemples que nous rappellent souvent la poésie, l'éloquence et l'histoire , viennent naturellement nourrir dans notre âme l'amour de nos semblables, le désir de la gloire, le mépris des richesses , et l'admiration de tout ce qui est véritablement généreux et illustre.
Je n'irai cependant pas jusqu'à dire que tout ce qui
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concourt au perfectionnement du goût nous forme en même temps à la vertu, et que l'un et l'autre doivent se rencontrer au même degré dans la même personne. Il ne suffit pas de corriger les écarts de notre jugement pour nous détourner des penchans vicieux auxquels les hommes sont trop fréquemment enclins. De belles idées se présentent quelquefois à la surface de l'âme , tandis que de honteuses passions sont profondément enracinées dans le cœur. Mais on ne peut pas refuser non plus à l'exercice du goût une tendance à nous rendre meilleurs. Enlisant les admirables productions du génie, soit que la prose ou la poésie nous les transmette , on sent son esprit céder aux impressions les plus heureuses ; et, quoique ces impressions ne soient pas toujours durables, on peut cependant les ranger au nombre des moyens qui nous conduisent à la vertu. Ce qu'il y a de certain , et ce que j'aurai dans la suite l'occasion de développer davantage, c'est que, sans être naturellement doué d'inclinations vertueuses, on ne doit pas espérer d'atteindre jusqu'au sublime de l'éloquence. Celui qui prétend émouvoir ou intéresser les hommes doit éprouver ce qu'éprouve un homme de bien. Ce sont des sentimens ardens d'honneur, de vertu, de grandeur et d'humanité, qui peuvent seuls allumer le flambeau du génie, et nous inspirer ces hautes pensées qui entraînent l'admiration des siècles; et si ce n'est effectivement qu'à cette noble ardeur que l'on doit les plus beaux efforts de l'éloquence, il faut bien que nous la possédions aussi pour en sentir la force et le charme.
Je ne m'étendrai pas davantage sur ces considéra-
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lions générales. Les lectures suivantes seront divisées en cinq parties. La première contiendra une dissertation préliminaire sur l'état actuel du goût , et sur les sources du plaisir qu'il procure ^ nous traiterons du langage dans la seconde , et du style dans la troisième -, nous examinerons , dans la quatrième , en quoi consiste l'éloquence proprement dite , ou quelles sont les différentes parties de l'art de parler j enfin, nous terminerons par un examen critique des meilleurs ouvrages de prose ou de poésie.
PREailÈRE PARTIE.