LECTURE IL
LE got;t.
Le but de cet ouvrage m'oblige à commencer par quelques recherches sur le goût, puisque c'est à lui qu'on en appelle dans toutes les discussions qui ont pour objet le mérite des productions littéraires.
Il est peu de sujets sur lesc[uels les hommes parlent d'une manière plus vague que sur le goût 5 il en est peu sur lesquels il soit plus difficile de s'exprimer avec précision ^ et , dans le cours de cet ouvrage , aucun ne nous paraîtra plus aride et plus abstrait. Voici l'ordre dans lequel je présenterai ce que j'ai à dire sur cette matière. D'abord, j'examinerai quelle est la nature du goût, considéré comme une des facultés de l'esprit humain; de quels progrès celte faculté est susceptible; d'où dérivent les sources de son perfectionnement, et les caractères auxquels on reconnaît qu'elle y est parvenue. Je ferai voir ensuite ses fluctuations diverses , et je rechercherai s'il est quelque principe certain auquel se puissent rapporter les différens goûts des hommes, afin de distinguer celui que nous devons suivre et celui que nous devons éviter.
On peut définir le goût : la faculté de recevoir une agréable impression des beautés de la nature
et de l'art. La première question qui se présente est. de savoir si le goût doit être considéré comme un sens interne, ou comme un effort de la raison. Le mot raison est une expression générique^ mais si nous entendons par là ce pouvoir de l'esprit, qui, dans les matières spéculatives, découvre la vérité , et dans la pratique, juge du rapport des moyens au but qu'on se propose , je crois que la question sera facile à résoudre 5 car il est évident que le goût ne peut rentrer dans aucune de ces deux opérations de la raison. Le plaisir que nous recevons de la vue d'un bel aspect ou de la lecture d'un bon poème , n'est pas le résultat d'une découverte de l'intelligence , ou la suite d'un raisonnement. Plusieurs objets nous frappent intérieurement et font sur nous une pro* fonde impression , sans que nous soyons capables d'en assigner la cause. Ils produisent le même effet sur le philosophe et le paysan , sur le jeune enfant et l'homme fait. Ainsi, la faculté par laquelle nous sommes sensibles à certaines beautés semble plutôt provenir d'un senn particulier, que de notre intelligence, et c'est du rapport de ce sens avec un des sens externes qu'elle a emprunté son nom; c'est en effet celui par lequel nous recevons et distinguons les saveurs, qui, dans presque toutes les langues, a fourni le mot de goût pris dans l'acception métaphorique sous laquelle nous le considérons ici . Cependant , comme dans tout ce qui concerne les opérations de l'esprit, on doit soigneusement éviter l'usage de mots dont le sens n'est pas bien fixé , il ne faut pas conclure de ce que je viens de dire que la raison ne soit pour rien dans les déterminations du goût. Quoique sans doute le goût soit tout entier fondé sur
un sentiment naturel et comme instinctif de la beauté, néanmoins la raison , ainsi que je le démontrerai bientôt, lui sert de guide dans la plupart de ses opérations et concourt à augmenter ses progrès (i).
Le goût, dans le sens sous lequel je le considère , est une faculté que tous les hommes possèdent plus ou moins. De tout ce qui est inhérent à la nature humaine, lien n'est plus universellement répandu que le sentiment de la beauté, de quelque genre qu'elle soit 5 sentiment qui nous fait donner avec plaisir notre approbation à tout ce qui porte le caractère d'ordre , de belles proportions, de grandeur, d'harmonie, de nouveauté, de vivacité. Chez les enfans, les rudimens du goiit se manifestent de très-bonne heure en mille circonstances-, ils recherchent les choses bien faites, ils admirent les tableau:^ et les statues , et se passionnent pour tout ce qui est merveilleux ou nouveau. Les chansons et les contes ravissent les paysans les plus grossiers-, les beaux aspects que présentent le ciel et la terre les frappent vivement. Dans les déserts même de l'Amérique, où la nature ne doit absolument rien à l'art, les sauvages ajoutent des parures à leurs vêtemens , ils ont leurs chansons de guerre, leurs harangues et leurs orateurs. Nous en devons conclure que les principes du goût sont parfaitement inhérens à l'espri*^ humain.
(i) Voyez : Gerard's Essay on iaj/c. -^- Réflexions cle d'Alerabert sur l'usage et lahus de la philosophie en matière de goût. — Réflexions critiques sur la poésie et la peinture, tom. II, chap. 22 à 3i. — Eléments of criticism , chap. aS. — Hume s on the standard of taste. — Introduction to th» Essay on the sublime and beautiful.
îl est de l'essence de l'homme de discerner la beauté, comme de posséder les attributs de la raison et du langage (0-
iMais quoique personne ne soit absolument dépourvu do cette faculté, cependant les hommes la possèdent à des degrés bien difFérens. Chez quelques-uns il n'en paraît que de faibles lueurs ; les beautés qui les aflfec-
(i)Les anciens écrivains nous fournissent sur le goût , considéré comme faculté deTesprit, bien moins d'observations que les rhéteurs et les critiques modernes. Le passage remarquable deCicéron, que nous allons citer, prouve que ses idées sur ce sujet se rapportent complètement avec ce que nous en avons dit ci-dessus. 11 parle de la beauté et de rharmonie du style : « lllud autem nequis admiretur quonam modo hœc vulgus imn peritorum in audiendo, notet; cùm in omni génère, tum in « hoc ipso, magna quœdam est vis, incredibilisque uaturse. « Omnes enim tacito quodam sensu, sine ullâ arte, aut ra— « tione , quae sint in artibus de rationibus recta et prava diju- « dicant ; idque cùm faciunt in picturis, et in signis, et in aliis '■< operibus, ad quorum intelligentiam ànaiurâ minus habeut « instrumenti , tum mullo ostendunt magis in verborum , « numcrorum, vocumque judicio, quod ea sunt in commu- « nibus infixu sensibus; neque earum rerum quemquam «« funditùs natura voluit esse expertem. » Cicero , de Orat., lib. m, cap. 5o. Edit. de Gruter. Quintilien semble confondre ce qu'il a^'^eWe j ugement avec ce que nous entendons par goût, et il paraît que les anciens n'avaient pas d'expression dont le sens répondît à celui que nous donnons à ce dernier mot : i< Locus de judicio , meâ quidem opinione adeô parti tibus hujus operis omnibus connectus ac mixtus est , ut ne " à sententiis quidem aut verbis saltem singulis possit sepa- « rari , nec magis arte traditur quàm gustus aut odor. — « Ut contraria vitemus et communia, ne quid in eloquendo « corruptum obscurumque sit , referatur oportet ad sensus '< qui non docentur. » Quintilian. Institut. , lib. vi , cap. 3,
tent sont de l'espèce la plus grossière , et encore n'en ressentent -ils qu'une impression légère et confuse : tandis que chez d'autres, le goût s'élève jusqu'au discernement le plus subtil , et à la vive jouissance des beautés les plus délicates. On observe en général que dans la manière de sentir les plaisirs du goût, il existe parmi les hommes une ditFérence bien plus grande que celle que l'on remarque habituellement dans leurs sens , dans leur raison , dans leur discernement. En cela , comme en toute autre chose, notre constitution morale laisse entrevoir qu'elle est le fruit d'une sagesse admirable. La nature a mis assez peu de différence entre les hommes dans la distribution des facultés nécessaires à leur existence -, mais dans la répartition de celles qui ne doivent qu'embellir le cours de notre vie^ elle a accordé ses faveurs avec bien moins de libéralité :elle a répandu d'une main avare la semence des talens , et a voulu que la culture la plus attentive les conduisît seule à la maturité.
Cetteinégalitédegoûtparmi leshommes est due, sans doute en partie , à la structure différente de leur individu j à des organes plus délicats, à des facultés morales plus déliées dont quelques-uns sont doués et qui ont été refusés à d'autres. Mais si c'est à la nature que nous sommes en partie redevables de ces avantages, il faut encore plus les attribuer à une éducation cultivée. Le développement de celte vérité me conduit à remarquer ici que la faculté du goût est susceptible de plus de perfection qu'aucune de celles qui nous ont été accordées^ observation qui doit nous encourager à poursuivre avec ardeur les recherches studieuses dont nous
nous occupons. Nous pouvons aisément nous en convaincre en réfléchissant un instant sur l'immense supériorité que, pour le perfectionnement du goût, l'éducation donne aux peuples civilisés sur les nations barbares , et à la distance qui , dans le même empire, sépare du vulgaire ignorant et grossier, les hommes qui ont cultivé les arts libéraux. Cette distance est telle qu'il n'est rien peut-être en quoi ces deux classes d'hommes diffèrent plus l'une de l'autre , que dans la faculté de ressentir les plaisirs du goût ; et l'on ne peut certainement assigner d'autre cause à cette différence que l'éducation. Je vais maintenant indiquer par quels moyens le goût fait des progrès et prend tout le développement dont il est susceptible.
Arrêtons- nous d'abord sur ce grand principe qui s'applique également au physique et au moral de l'homme : que l'exercice est la principale source du développement de nos facultés. Ceci est vrai même k l'égard de nos sens externes , quoiqu'ils soient bien moins susceptibles de culture. Nous voyons en effet quelle subtilité ils acquièrent chez les personnes qui, par le genre de leurs occupations , les exercent souvent. Le toucher, par exemple, devient infiniment plus exquis chez celles qui l'emploient habituellement à examiner le poli des corps ^ celles qui s'occupent d'observations microscopiques , ou qui gravent sur les pierres précieuses , acquièrent une surprenante facilité à discerner les plus petits objets 5 savourer souvent le goût et le parfum des liqueurs augmente admirablement la faculté de les distinguer et de découvrir leur composition. En assimilant donc le goût interne à un simple
sens , je ne doute pas qa'mi fréquent exercice et une attention soutenue ne puissent lui donner nn trèsgrand développement. îN^ous en avons une preuve évidente dans les personnes qui aiment la musique , et dont on dit ordinairement qu'elles ont de Foreille. L'expérience de tous les jours nous montre qu'aucune faculté n'est plus susceptible de s'accroitre que celle-ci. D'abord , ce ne sont que les compositions les plus simples qui nous plaisent -, l'habitude d'entendre, de la musique et d'en exécuter étend notre jouissance, nous apprend à apprécier les nuances les plus délicates de la mélodie, et par degrés nous met à même de sentir ce qu'il y a de plus savant et de plus compliqué dans l'harmonie. De même l'œil ne saisit pas tout d'un coup les beautés de la peinture ; il s'y forme peu à peu en voyant souvent des tableaux , et en étudiant les compositions des meilleurs maîtres.
C'est ainsi qu'à l'égard des beautés de l'art de parler et d'écrire, l'étude attentive des vrais modèles et la comparaison des passages les plus brillans avec ceux où se laissent apercevoir les fautes les plus graves , perfectionnent notre goût. Celui qui ne connaît pas encore les productions du génie n éprouve , lorsqu'il commence à les étudier, qu'une impression confuse 5 il ne peut indiquer les beautés ou les défauts de l'ouvrage qu'il lit ^ il ne sait sur quelle base asseoir son jugement , et tout ce que l'on peut attendre de lui , c'est qu'il dise qu'en général telle chose lui plaît ou lui déplaît. Mais prêtez-lui plus d'expérience : son goût se développera par degrés et deviendra plus juste ^ il commencera à saisir , non -seulement le caractère de l'ensemble, mais
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encore les beautés et les défauts de chaque partie , et sera bientôt capable d'assigner les motifs particuliers sur lesquels repose son admiration ou sa critique. Le brouillard qui s'était épaissi sous ses yeux est dissipé , et il peut maintenant émettre sa manière de voir avec assurance. Tant l'exercice est un grand moyen de perfection pour le goût , considéré comme un simple effet de la sensibilité.
Quoiqu'à la rigueur la sensibilité soit le principe du goût , cependant il ne faut pas seulement le regarder comme le résultat d'une sensibilité instinctive. La raison et le discernement ont, ainsi que je l'ai déjà fait entendre , une influence si grande sur les opérations et sur les décisions du goût, qu'un goût exquis peut être assimilé à une faculté qui serait composée d'une sensibilité naturelle pour le beau , et d'une intelligence bien cultivée. Pour prouver ce que j'avance , qu'il me soit permis de faire observer que la majeure partie des productions du génie ne sont que des imitations de la nature , ou des peintures exactes des caractères , des actions ou des mœurs des hommes \ le plaisir que nous causent ces imitations et ces tableaux n'est fondé que sur le goût ^ mais c'est à l'intelligence qu'il appartient de juger si ces représentations sont fidèles , en comparant les copies aux originaux.
En lisant , par exemple , un poème comme celui de l'Enéide , la satisfaction que nous éprouvons vient presque tout entière de ce que le plan de l'ouvrage est habilement conduit , de ce que les parties ont entre elles des rapports vraisemblables , de ce que les caractères sont pris dans la nature, de ce que les sentimens
sont analogues aux caractères, et le style aux sentimens, La source du plaisir que nous cause un si beau poème se trouve dans le goût pris comme sens interne 5 mais c'est à la raison que nous devons d'apprécier le mérite de son ensemble-, et plus la raison nous met à même d'apercevoir de beautés dans cet ensemble, plus l'ouvrage nous plaît. C'est de notre sentiment naturel pour la beauté que provient notre jouissance 5 mais la raison nous indique pourquoi nous l'éprouvons et sur quoi elle est fondée. L'intelligence doit toujours avoir la plus grande part dans ces ouvrages de goût où l'on a eu pour but l'imitation de la nature , où se trouvent quelques rapports des parties avec le tout, et des moyens avec le but que l'on s'est proposé -, ouvrages tels qu'en ont produits un grand nombre de nos écrivains et de nos orateurs.
Les objets sur lesquels le goût s'exerce, et ceux surtout qui sont le fruit de l'art d'écrire et le résultat des conceptions du génie, forment un vaste cliamp ouvert aux efforts de la raison. L'application de la raison et du jugement porte à son tour le goût à son plus haut degré de perfection. De faux ornemens , des caractères qui ne se rencontrent point dans la nature , des sentimens forcés, un style bizarre, peuvent séduire un temps , et seulement parce que nous n'apercevons pas combien ils sont opposés à la nature et au bon sens. Venons à connaître une fois comment fart pouvait imiter avec plus d'exactitude, comment un écrivain pouvait conduire son sujet avec plus d'habileté ; l'illusion sera sur-le-champ dissipée, et ce qui nous avait séduit cessera bientôt de nous plaire.
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Le goût, considéré comme faculté de l'esprit , doit donc ses progrès d'abord à l'exercice, ensuite à l'application immédiate du bon sens et de la raison aux objets sur lesquels il s'exerce. Porté à son plus haut point de perfection, il est incontestablement le résultat de la nature et de l'art ^ il suppose que ce sentiment naturel de la beauté est augmenté par l'attention que nous portons sans cesse aux objets les plus beaux, et en même temps guidé par les lumières de notre intelligence.
Qu'il me soit permis d'ajouter que s'il faut un esprit sain pour posséder un goût sûr , les qualités du cœur ne sont pas moins nécessaires. Non-seulement les beautés morales sont en elles-mêmes supérieures à toutes les autres , mais encore elles ont une influence plus ou moins directe sur la plupart des objets sur lesquels le goût s'exerce. Nous ne pouvons rien écrire d'une manière à la fois exacte et touchante, nous ne pouvons non plus sentir ce qu'il y a de touchant et de juste dans les ouvrages qui ont pour sujets les affections , les caractères ou les actions des hommes (et ce sont les plus beaux sujets qui puissent être offerts au génie) , si nous-mêmes nous ne -sommes pas doués d'affections vertueuses. Celui dont le cœur est sec ou dépravé, celui qui est incapable d'admirer ce qui est vraiment noble et digne d'éloge, celui qui est indifférent aux sentimens les plus doux et les plus tendres , doit être complètement insensible aux grandes beautés de l'éloquence et de la poésie.
Les caractères du goûl le plus parfait peuvent être réduits à deux : la délicatesse et la pureté.
La délicatesse du goût consiste principalement dans la perfection de cette sensibilité naturelle sur laquelle le goût est fondé ; elle repose sur ces organes si délicats qui nous font apercevoir des beautés que ne saisit pas l'œil du vulgaire. On peut être doué d'une sensibilité très -vive et n'avoir en même temps qu'un goût peu délicat -, on peut recevoir une impression profonde des bttjrjjjtés que l'on distingue , mais ne distinguer que celles qui sont en quelque sorte matérielles et frappantes , tandis que des ornemens simples et gracieux nous échappent. C'est ainsi qu'en général le goût existe chez les nations barbares. Une personne d'un goût délicat , non - seulement sent vivement , mais encore discerne les moindres nuances -, elle voit des différences où les autres n'aperçoivent rien; elle distingue les beautés les moins apparentes et les taches les plus légères. La délicatesse du goût interne se reconnaît aux mêmes signes que la délicatesse du sens extérieur qui porte le même nom.Ce n'est pas à l'impression des saveurs fortes que se juge un palais exquis , mais à la distinction qu'il sait établir entre les saveurs différentes d'un mélange d'alimens divers. De même la délicatesse du goût , comme sens interne, se reconnaît à l'impression prompte et vive que nous causent les beaux objets, telles difficiles à saisir que puissent être leurs beautés.
La pureté du goût a surtout sa sonrce dans la perfection que cette faculté doit à ses rapports avec notre intelligence.
Un homme d'un goût pur est celui à qui un bel extérieur n'en impose pas-, il a toujours présent à l'esprit les principes certains sur lesquels il appuie ses juge-
mens. Il pèse avec exactitude le mérite des beautés diverses qu'il trouve dans un ouvrage de génie , il met entre elles de justes distinctions, il se rend compte des causes du plaisir qu'il éprouve, et ce plaisir lui-même est toujours proportionné au mérite de l'ouvrage.
Il est vrai que ces deux qualités du goût, la délicatesse et la pureté , doivent toujours se rencontrer elisemble 5 le goût ne peut pas être parfaitement dél' at sans être pur , et sans pureté on y chercherait en vain la délicatesse. Cependant , lorsqu'une de ces qualités l'emporte sur l'autre , il est facile de s'en apercevoir. On reconnaît la délicatesse au jugement que l'on porte sur le véritable mérite d'un ouvrage. La pureté consiste à écarter toutes les fausses prétentions au mérite. L'une réside surtout dans la manière de sentir, l'autre s'appuie davantage sur la raison et le jugement. C'est à la nature que nous devons la première-, la culture et l'art produisent la seconde. Parmi les critiques anciens , Longin possédait plus de délicatesse , Aristote plus de pureté; parmi les modernes, M. Addison nous offre de grands exemples d'un goût délicat; Dean Swift, s'il avait écrit sur la critique, eût été peut-être un modèle de pureté.
Après avoir considéré le goût dans son plus haut degré de perfection , je vais examiner les variations et les écarts dont il est susceptible, et rechercher si , au milieu de tous ces changemens, il n'est pas quelques moyens de distinguer le vrai goût du goût dépravé. C'est ici la partie la plus difficile de la tache que nous nous sommes imposée ; car on est obligé de reconnaître qu'aucune des facultés de l'esprit humain n'est plus
incertaine et plus bizarre dans ses opérations. Les écarts sont si grands et si nombreux , que quelques personnes en sont venues à croire, qu'en fait de goût, tout était arbitraire 5 qu'on ne pouvait s'appuyer sur aucun fondement, partir d'aucun principe, et que tout dépendait du caprice de l'imagination. Elles en ont conclu que ce serait en vain que l'on soumettrait à des recherches régulières les objets sur lesquels il s'exerce. En effet, par exemple, on crut long- temps que l'architecture grecque était la plus parfaite ^ dans les siècles suivans, l'architecture gothique l'emporta 5 le style grec reprit ensuite toute sa faveur, et s'empara seul de l'admiration générale. En éloquence et en poésie, les Asiatiques ne donnaient leurs suffrages qu'aux productions surchargées d'ornemens , qu'à tout ce qui était pompeux et brillant jusqu'à l'extravagance ; tandis que les Grecs méprisaient ce faste et n'admiraient que ce qui était simple et gracieux.
En Angleterre, comment des écrits qui ont été prônés il y a deux ou trois siècles , sont - ils maintenant méprisés ou complètement oubliés? sans même vouloir remonter si haut, combien, en Grande-Bretagne, le goût actuel pour la poésie diffère -t -il de celui qui dominait sous le règne seulement de Charles II , règne que les auteurs du temps comparaient au siècle d'Auguste ! Alors rien n'était plus en vogue que l'esprit affecté ou brillant; on dédaignait la majestueuse simplicité de Milton, et le Paradis perdu restait ignoré ; mais on admirait les conceptions bizarres de Cowley comme la quintessence du génie -, on prenait pour une tendre expression poétique les saillies burlesques de Waller,
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el l'on élevait bien haut les compositions dramatiques de Suckling et d'Etheridge.
La question consiste à savoir ce que nous devons conclure d'exemples semblables : existe-t-il un principe certain auquel nous puissions nous en rapporter/pour distinguer le bon et le mauvais goût ? ou bie» n'y a-t-il effectivement aucune distinction à faire entre eux, et devons-nous répéter avec le proverbe qu'il ne faut pas disputer des goûts, et que tout ce qui plaît est bon , par la seule raison que cela plaît ? Tel est véritablement l'état de celte question à la fois délicate et subtile : nous allons passer à sa discussion.
Je commencerai par observer que s'il n'existe aucun principe en matière de goût , il s'ensuit nécessairement que tous les goûts sont également bons -, proposition qui peut bien passer lorsqu'il ne s'agit que de sujets peu importans, ou qu'on ne parle que des légères nuances que l'on rencontre dans le goût des hommes 5 mais dont l'absurdité devient évidente si l'on entreprend de l'appliquer au goût en général. Qui voudrait en effet soutenir sérieusement que le goût d'un Hottentot ou d'un Lapon soit aussi délicat et aussi pur que celui de Longin et d'Addison ? Un gazetier vulgaire , ne fût -il dénué ni de vérité ni de jugement, peut-il être mis en parallèle avec Tacite, le meilleur des historiens? Lorsque émettre de pareilles opinions nous ferait passer pour extravagans , nous devons inévitablement conclure qu'il est quelque règle qui détermine la préférence que l'on donne an goût d'un homme sur le goût d'un autre homme -, ou, en d'autres termes, qu'en fait de goût comme en toute autre chose, il en existe un
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bon et un mauvais, un goût sûr et un qoût dépravé.
Pour éviter toute confusion à cet égard, il faut encore observer que cette diversité que l'on remarque dans le goût des hommes n'est pas toujours une preuve de sa corruption , et n'est pas non plus ce qui nous engage à chercher une base fixe qui nous serve à reconnaître le meilleur dans celui qui ne s'est pas écarté de cette base.
Nos goûts peuvent être bien différens quant à leur obje^, sans qu'aucun d'eux pour cela soit blâmable. Ceux-ci préfèrent la poésie, ceux-là n'aiment que l'histoire ; la comédie plaît aux uns, la tragédie seule charme les autres ; le style simple et le style brillant ne sont pas estimés par les mêmes personnes ; les compositions gaies et ingénieuses amusent les jeunes gens; plus tard, le genre sérieux convient davantage. Quelques nations aiment la peinture hardie des mœurs , et l'expression énergique des passions 5 d'autres exigent la pureté et l'élégance dans les descriptions comme dans les sentimens. Quoiqu'elles diffèrent toutes, cependant toutes visent à un genre de beauté qui est en rapport avec la tournure particulière de leur esprit 5 et aucune , par conséquent, n'a le droit de condamner les autres. Il n'en est pas en matière de goût comme dans les questions de pur raisonnement, où il n'y a qu'un parti à prendre hors duquel tout est faux. La vérité, qui est le but de la raison, est une ; la beauté, que le goût recherche, est de bien des genres divers. Sans cesser d'être juste et bon , le goût peut donc s'exercer sur une grande variété d'objets.
Mais , pour traiter à fond cette matière , je dois faire
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remarquer encore qu'on ne peut admettre de diversité dans les goûts, qu'autant que cette diversité s'exerce sur des objets de nature différente. Quand c'est sur le même objet que les hommes sont partagés de goût, que celui-ci condamne comme détestable ce que celui-là regarde comme admirable, ce n'est plus alors diversité, mais opposition entre les goûts 5 et, par conséquent, l'un est bon et l'autre vicieux, à moins qu'on ne veuille admettre ce ridicule paradoxe : tous les goûts sont également vrais et purs. Quelqu'un préfère Virgile à Homère : supposons, d'un autre côté, que je place Homère avant Virgile 5 je ne suis pas fondé à dire pour cela que nos goûts soient contradictoires : la douceur et l'élégance de Virgile plaisent davantage à cette personne, comme à moi la simplicité et fénergie d'Homère. Chacun de nous est bien loin de prétendre que Virgile et Homère ne soient pas remplis des plus grandes beautés -, nous ne différons l'un et l'autre qu'à cause de la diversité de nos goûts , diversité naturelle et permise, ainsi que je l'ai démontré. Mais si un homme vient ensuite à avancer qu'Homère est dénué de beauté, qu'il le tient pour un écrivain lourd et sans verve, et qu'il aimerait autant lire quelques vieilles légendes de chevalerie errante que l'Iliade ;, alors je m'écrierai que mon adversaire est tout-à-fait dépourvu de goût, ou que son goût est au dernier degré de corruption 5 et, pour montrer qu'il est dans l'erreur, j'en appellerais à tout ce qui peut, selon moi , servir de règle à cet égard. Mais , dans de semblables oppositions de goûts , quelles sont les règles, quels sont les principes auxquels nous pouvons recourir ? Voilà ce qui nous reste encore
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à examiner. Un principe , proprement dit, est ce que nous pouvons prendre pour base dans nos jugemens sur les choses de même nature; c'est en quelque sorte l'étalon d'un poids ou d'une mesure sur lequel doivent être régularisés les mesures et les poids de semblable nature. C'est dans ce sens que l'on dit que la cour est le modèle des belles manières , et l'Ecriture sainte l'étendard des vérités théologiques.
Lorsque nous disons que la nature est le type du goût, nous émettons un principe vrai et juste, tant qu'on en pentliùre l'application. Car il esthors dedoute que, toutes les fois qu'on a voulu imiter un objet dont le modèle se rencontre dans la nature , comme lorsqu'il s'agit du caractère ou des actions des hommes , la ressemblance est le signe le plus distinct et le plus incontestable de la beauté de l'imitation. La raison alors a tout-à-fait le droit d'exercer son autorité ; elle approuve ou condamne en comparant la copie à l'original. Mais il y a une foule de circonstances où cette règle ne peut pas être appliquée , et se conformera la nature est une expression souvent employée sans que l'on y attache un sens clair et précis. Il nous faut donc chercher quelque autre base sur laquelle nous puissions asseoir d'une manière plus sûre les principes du goût.
Le goût, comme je l'ai expliqué ci -dessus, est entièrement fondé sur un sentiment interne de la beauté, sentiment qui est naturel aux hommes, et qui, dans son application, est susceptible d'être éclairé et guidé par la raison. S'il existait une personne qui possédât dans la dernière perfection toutes les facultés accordées à la nature humaine , dont les sens internes fussent toujours
subtils et justes, et dont la raison ne fut sujette à aucun écart , les jugemens que cette personne porterait sur la beauté devraient incontestablement servir de règles aux autres hommes. Lorsque leur goût différerait du sien, ils ne pourraient l'imputer qu'à quelque imperfection de leurs facultés. Mais comme cette perfection ne se rencontre point, et qu'il n'est personne à qui l'espèce humaine puisse rendre cet hommage, quelle sera l'autorité compétente pour donner des règles à nos goûts opposés et divers ? Il n'en existe point , et nous ne devons nous en rapporter qu'aux décisions de la majorité. Il faut trouver beau ce qui enlève l'admiration générale. Le seul goût que l'on doive regarder comme juste et vrai , est celui qui coïncide avec le sentiment de tous les hommes. C'est là l'étendard sous lequel nous devons nous ranger. L'opinion générale doit nous guider dans ce qui concerne les ouvrages du génie. Si quelqu'un voulait soutenir que le sucre est amer et que le tabac est doux , aucun raisonnement ne pourrait prouver le contraire. On regarderait, sans doute, comme dépravé le goût d'un tel homme, uniquement parce qu'il diffère évidemment du goût de ses semblables. C'est ainsi qu'à l'égard des objets de sentiment , ou de ceux sur lesquels s'exerce le sens interne , la manière de voir la plus générale obtient la même autorité, et a le droit de servir de rèi^le aux individus.
Mais, va-t-on s'écrier, ne devons-nous donc reconnaître ce qui est beau qu'à l'approbation du plus grand nombre ? Nous faut-il recueillir les voix de tout le monde avant de pouvoir juger par nous-mêmes du