‹ Leçons de rhétorique et de belles-lettresChapitre 7 sur 38 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

mérite des ouvrages de prose ou de poésie ? Non , assurément. Il y a des principes , établis sur la raison et le discernement, que l'on peut appliquer en matière de goût, comme dans les sciences et la philosophie. Celui qui admire ou censure quelque production du génie, pour peu que son goût soit cultivé, est toujours prêt à indiquer les motifs de son opinion -, il s'en réfère aux principes , et montre les règles sur lesquelles il se fonde. Le goût est en quelque sorte une faculté mixte, composée, en proportions diverses, des lumières de l'intelligence et des mouvemens de la sensibilité.

Quoique la raison vienne à notre secours dans les jugemens que nous portons sur les ouvrages de goût , il ne faut cependant point oublier que ce que nous avons dit précédemment nous conduit à conclure que ces jugemens ont pour base le sentiment et les perceptions internes. Nous pouvons méditer et discuter sur la sagesse du plan d'une tragédie ou d'un poème épique. De justes raisonnemens sur de semblables sujets corrigeront les caprices d'un goût peu exercé, et fourniront des principes d'après lesquels nous pourrons distinguer et apprécier ce qui est digne d'éloge ; mais la raison finit toujours par en référer au sentiment. La base sur laquelle tous deux s'appuient n'est autre chose que l'expérience qui nous apprend à connaître ce qui plaît le plus généralement ; voilà pourquoi nous préférons le style simple et naturel à un style bizarre ou affecté ; une histoire réguhère et bien suivie à des narrations obscures ou décousues j un dénouement touchant et pathétique à celui qui ne peut émouvoir. C'est en sondant notre imagination et notre cœur, et en consultant le sentiment

des autres, que nous pouvons nous former des principes dignes d'avoir quelque autorité en matière de goût.

Quand nous nous en rapportons au concours des sentimens des hommes , comme à ce qui peut seul noys faire connaître le beau dans les arts , il n'est question que des hommes placés dans une situation favorable à l'exercice du goût. On doit bien penser que les notions obscures qu'ont à cet égard les peuples barbares, ainsi que celles qui ont prévalu dans les siècles de ténèbres et d'ignorance , ne peuvent faire autorité. Lorsque la société en est à ce point, le goût n'a pas encore de matériaux sur lesquels il puisse s'exercer -, il n'existe pas , ou ne paraît que sous les plus pauvres apparences. Ce n'est qu'aux sentimens des nations civilisées et florissantes que nous devons nous en rapporter; lorsque les arts sont cultivés, que les mœurs sont épurées, que les productions du génie sontsoumises à une libre critique, et qu'enfin la science et la philosophie concourent à perfectionner le goût.

Parmi même les nations arrivées à un certain degré de civilisation , quelques circonstances ont le pouvoir d'entraver les progrès du goût : la rehgion, la forme du gouvernement peuvent le pervertir; une cour licencieuse peut mettre à la mode des ornemens ridicules ou des écrits dissolus ; la manière dont un homme de génie a employé quelques fautes les a fait comprendre dans l'admiration qu'on lui porte, et Ton cherche à les imiter ; l'envie peut dçrober un temps à leur réputation des ouvrages du plus grand mérite; dans d'autres momens, la faveur populaire ou l'esprit de parti élève bien haut ce qui n'est digne d'aucune estime. Mais ,

quoique de telles circonstances donnent quelque apparence de caprice aux jugemens du goût, cette apparence se détruit aisément. Avec le temps, le génie naturel de l'homme finit toujours par se montrer; il prend l'ascendant sur des modes fantastiques ou corrompues que certaines époques avaient introduites ; elles ont pu avoir un instant la vogue, et séduire des juges superficiels ; mais quand on commence à les soumettre à l'examen, elles disparaissent par degrés, jusqu'à ce qu'il ne reste enfin que le vrai goût fondé sur la saine raison et surla sensibilité naturelle des hommes. Je ne prétends pas' non plus qu'il y ait, en fait de i^oût, une base fixe à laquelle on puisse s'en rapporter, dans tous les cas qui se présentent, pour asseoir un jugement clair et précis. Trouverait-on un principe qui fût applicable à toutes les questions de logique et de philosophie sur lesquelles les hommes sont continuellement partagés ? Dans celle qui nous occupe, il n'était pas strictement nécessaire de s'arrêter à quelque règle absolue. Pour juger ce qui est moralement bon ou mauvais, ce à quoi nous sommes obligés, ou ce dont nous devons nous abstenir, il faudrait que nous pussions trouver en nous-mêmes les causes d'une détermination prompte et sûre; mais une faculté qui nous donnerait toujours le pouvoir d'apprécier avec exactitude ce qui est beau ou élégant , n'était pas du tout nécessaire au bonheur de l'homme. Aussi, à cet égard, nous a-l-11 été permis de ne pas sentir tous de la même façon ; on peut discuter à l'infini sur le degré d'éloge que méiite une production du génie.

De tout ce que nous venons de dire, il nous sutFira de conclure que le goût n'est pas un principe arbitraire soumis aux fantaisies de chacun, et n'admettant aucun signe auquel on puisse reconnaître celui qui est vrai, de celui qui ne l'est pas. La base en est la même dans l'esprit de tous les hommes; c'est sur les sentimens et les perceptions qui appartiennent à notre nature qu'il est fondé-, et, en général, ses opérations se développentet s'étendentaveccellesdenos autresfacultés intellectuelles. Lorsque ces sentimens sont égarés par l'ignorance et les préjugés, la raison peut encore les ramener. C'est en le comparant au goût général qu'on peut reconnaître que le goût d'un individu est juste et naturel. Laissons les hommes déclamer tant qu'il leur plaira contre ses incertitudes et ses caprices ; l'expérience prouve, en dépit d'eux, qu'il y a des beautés qui, présentées d'une certaine manière, ont le pouvoir de commander dans tous les temps l'admiration de tous les hommes. En quelque genre de composition que ce puisse être, ce qui flatte l'imagination et touche le cœur plaît aux peuples de tous les siècles. Il est une corde à laquelle le cœur humain répond toujours , lorsqu'on la fait vibrer avec art.

Voilà donc la cause de ce témoignage universel que les nations les plus civilisées de la terre se sont toujours accordées à rendre à quelques productions du génie, telles que l'Iliade d'Homère et l'Enéide de Virgile. Voilà la cause de cette autorité qu'ont acquise quelques ouvrages de poésie , et qui les a fait regarder comme l'étendard que doivent suivre ceux qui s'exercent à des compositions du même genre. C'est à ces

ouvrages, en effet, que nous sommes redevables de connaître ces beautés qui enlèvent les suffrages de tous les bommes , et auxquelles les poètes doivent s'efforcer d'atteindre. La puissance ou les préjugés peuvent , dans un temps , ou chez une nation, donner une réputation temporaire à un auteur médiocre, ou à quelque mauvais artiste -, mais quand leurs ouvrages sont placés sous les yeux des autres peuples ou de la postérité , leurs fautes n'échappent plus , et c'est alors que le goût dont la nature nous a doués reprend son empire : Opmionum commenta delet dies, naturce judicia confirmât.

LECTURE ÏIL

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