CHOIX DES JUMENTS
Du côté île la barbe est la toute puissance.
MoutRK.
Tu veut «avoir si lu vaincras aux jeut olympiques ? dis-moi le nom de la mère de ton cheval.
Un ancien philosophe.
L'industrie chevaline est dans des conditions telles, que rarement l'éleveur a la facilité de se procurer un . étalon tel qu'il le désire.
C'est le manque d'étalons qui se fait seutir d'abord, et c'est la-dessus principalement que retentissent les plaintes des propriétaires.
11 est urgent d'examiner sérieusement la question.
Un préjugé trop généralement répandu porte tous les hommes à s'occuper du mâle. Peut-être l'usage de donner au fils le nom de son père est-il pour plus qu'on ne croit dans cette appréciation.
Quoi qu'il en soit, un étalon qui peut produire deux cents poulains dans sa vie doit paraître un agent de reproduction bien plus actif que la jument qui n'en donne guère que dix.
Le premier acte de l'administration des haras, créée par Colbert, a été de fournir des étalons. Ce moyen employé seul est illusoire, désastreux, ridicule.
Pour envoyer un reproducteur mâle dans une contrée quelconque, l'homme le plus habile, le plus expérimenté, ne saurait agir qu'au hasard et aveuglément s'il ne connaît la nature du pays, du sol, les besoins et les goûts des habitants, leur manière d'élever, la nature des juments qu'ils possèdent.
D'un autre côté, un propriétaire a rarement de quoi employer un étalon à lui seul, puisqu'il lui faut environ trente poulinières réunissant les conditions nécessaires pour convenir au même cheval.
S'il veut tirer parti de son étalon en le louant à ses voisins, il faut qu'il plaise à ses voisins; et à cela il y a mille obstacles.
De là la création des étalons banaux en France et en» Allemagne, et de l'industrie étalonnière dans les îles Britanniques.
L'éleveur est ballotté entre deux inconvénients : en-
voyer au loin ses juments à l'étalon qu'on lui offre, payer cher, déplacer continuellement une poulinière, un homme, presque toujours un poulain, le tout au risque de ne rien avoir ;
Acheter et entretenir un étalon, lui donner toutes ses juments, celles qui lui conviennent et les autres, et être obligé de changer de temps en temps, pour éviter les consanguinités. 0
Les circonstances particulières décident seules lequel de ces deux inconvénients est le moindre.
Je préfère, lorsque cela est possible, posséder un étalon à moi ; ce n'est pas ici la question.
Le choix d'une poulinière est plus facile, mais tout aussi important pour le moins que celui de l'étalon.
L'élevage comporte plusieurs sortes de poulinières : celles qui travaillent et celles qui ne servent qu'à la reproduction.
Dans le dernier cas, il faut être garanti ou par le grand prix des poulains, comme ceux de pur sang, par exemple, ou par le bon marché des subsistances, qui met la valeur du poulain au-dessous des frais qu'il occasionne.
Les poulinières peuvent gagner leur nourriture par leur travail ; mais cette condition est difficile à obtenir. La maladresse des charretiers empêche toujours d'employer d'autres animaux que des juments impassibles et par conséquent très-communes, ainsi que des poulains ayant très-peu de sang. Autrement les animaux tuent les charretiers ou les oharretiers tuent les animaux.
Quel que soit le mode adopté, il y a deux manières de
se procurer des poulinières : les acheter à tout prix et avec toutes les qualités désirables, ou les payer le plus bas prix possible.
La première méthode est ruineuse, à moins que Ton n'élève du pur-sang.
Pour avoir quelque chance de gagner, commencez à chercher dans le Stud Book le nom de celle qu'on vous présentera. Si ce que vous aurez lu dans le Stttd Book vous plaît (je suppose que vous sachiez lire le Stud Book), alors passez au Racing Caltndar; et comme il y a manière de lire le Stud Book, il y a manière aussi de lire le Racing Calendar.
Quelles sont les courses courues?
En quelle compagnie ?
Pourquoi et comment perdues ?
Comment gagnées ?
Ne pas confondre les handicaps et les selling stakes avec les courses véritables.
Si vous êtes conteul de ces deux livres, regardez et examinez la jument elle-même; mais ceci est d'une importance secondaire, parce que toute jument de bonne origine qui a bien couru est bonne ; si elle ne parait pas telle à vos yeux, ce sont vos yeux qui ont tort, parce que sans cela les courses et le sang ne signifieraient rien du tout, et il n'en est pas ainsi , n'en déplaise aux radicaux de la science hippique. Ceux-là crient que le sang est un mythe, l'anglomanie une sottise, la race anglaise une race factice qui tient un peu de la biche et beaucoup de l'âne, etc.* etc.
Je ne pousserai pas plus loin les citations. Je ne veux que mettre en garde les gens sans expérience aucune contre le danger de les croire.
Je dis donc que toute jument bien née et ayant bien couru doit être bonne poulinière. Si outre cela elle est bien faite pour être mère, cela n'en vaudra que mieux.
Qu'est-ce qu'une jument faite en mere ?
La jument est d'ordinaire basse du devant et sans garrot, et a peu de profondeur de poitrine. L'arrière-main est richement développé.
Lorsqu'on trouve un individu faisant exception à cette règle, il faut s'en défier et se rendre compte du pourquoi. Une jument avec un garrot bien tranchant, un passage de sangles exceptionnel, et une physionomie de cheval pourra être excellente pour toute espèce de service. Si cela est, n'espérez pas beaucoup des poulains qu'elle vous donnera, si même elle vous en donne.
Les femmes dont le genou est droit et bien fait, au rebours de la Vénus antique , les femmes qui peuvent porter la culotte courte aussi avantageusement qu'un homme modèle ont peu ou point d'enfants ou n'en ont pas qui leur fassent honneur.
Il faut que chaque individu soit de son sexe.
Une jument trop bonne et dont les succès en course seraient exceptionnels ne serait pas celle que je choisirais de préférence.
J'ai possédé une jument faite comme un cheval, trèsbonne, et qui , cependant, n'a produit que des poulains bien venants et bien conformés. Mais, si elle n'avait pas
la conformation d'une femelle, elle en avait la constitution au plus haut degré ; quinteuse, chatouilleuse, inégale de caractère et de moyeus , il fallait une patience exceptionnelle pour en tirer parti. Voilà pourquoi elle était poulinière, car la nature ne perd jamais ses droits.
Ceux qui peuvent se rappeler Naiad aurout en elle ce que je regarde comme le meilleur type de poulinières.
Plutôt petite que grande, très-développée par derrière, avec une poitrine large, mais peu profonde, un chanfrein creux et une encolure courte, elle annonçait peu de dispositions pour la course, mais ses antécédents répondaient de ses moyens : gagnant un prix à 2 ans, arrivée quelquefois deuxième à 3 et à 4, ce qui est très-bien pour une jument destinée à produire en France.
Elle n'a donné presque que des vainqueurs.
Je vois attacher beaucoup d'importance au grand développement des femelles.
Quand on a trouvé beaucoup de place pour le poulain, on croit avoir tout fait. Mais la place du poulain est élastique, et d'ailleurs ne se mesure pas à l'extérieur.
La levrette, qui n'a pas de ventre, fait ses chiens aussi bien et en aussi grand nombre qu'une chienne de bassecour.
Ce que je veux dans la poulinière, ce n'est pas l'abdomen , c'est une bonne constitution.
Un ventre relevé par mauvaise nature me la fait refuser. Un ventre moins avalé que le passage de sangle, ne m'effraye pas, il n'en restera pas trace au premier poulain.
Du reste, le fœtus le mieux porté est celui qui est le plus en avant.
J'aime les juments longues et les chevaux aussi; j'ai déjà risqué, à l'article de l'extérieur, cette opinion, qui n'est paradoxale qu'en France.
Lorsqu'on choisit des poulinières de pur sang, on ne travaille que dans une seule et même famille; on ne cherche ni à grandir ni à rapetisser ; et d'ailleurs chaque individu, fût-il d'une taille exceptionnelle, dans un sens ou dans l'autre, n'aura pas à un haut degré la puissance de reproduire cet accident personnel.
11 y a donc peu à se préoccuper de la taille des juments de pur sang ; elles sont naturellement et ordinairement plus petites que les mâles, il ne faut donc pas les juger à la même mesure. Toute jument doit avoir un pouce ou deux de moins que son propre frère.
Cela posé, compensez les tailles du père et de la mère, sans vous en préoccuper beaucoup.
L'âge des juments de pur sang n'est pas non plus un obstacle pour la production, et cela par plusieurs raisons.
Premièrement, leur sang leur donne une vie longue et exempte de caducité.
Le célèbre Tartan fut, dit-on, mis au monde par une mère de 36 ans; le fait est apocryphe, mais ce quvest sûr, c'est que j'ai vu des juments de pur sang donner leur meilleur poulain à 24 ans.
Or, mieux vaut pour la course le poulain d'une excellente mère trop vieille, que le poulain d'une bête médiocre âgée de 6 ans.
Je ne poserai donc pas de limite supérieure pour l'âge d'une poulinière de pur sang ; elle vaudra d'autant moins qu'elle sera plus vieille, mais elle vaudra toujours quelque chose.
Quant à la jeunesse, il y a au Stud Book l'exemple suivant : Expérimenta pouliche alezane estropiée, par Bay- Middiedon et Miss Craven, est saillie à 11 mois et appelée, à cause de cela, Experiment; le poulain est mort avec toutes les apparences de la santé.
Cela me paraît une barbarie et une mauvaise opération.
Du reste , comme je n'admets pas de poulinières sans performance pour la course, celles que j'aurai à examiner auront toujours au moins 3 ans faits, et une jument peut être couverte à cet âge sans inconvénient aucun, ni pour elle, ni pour le produit.
La règle posée ci-dessus, que l'âge du père, ajouté à celui de la mère, ne doit pas passer 30 ans, peut être, à la rigueur, négligée pour le pur sang, mais je n'engage pas à s'abandonner dans cette voie.
Il est bien plus simple, bien plus facile, de régler les alliances dans un haras de pur sang que dans tout autre.
Les pères et mères étant nécessairement de premier choix, il n'y a çà et là que des défauts peu importants. Les qualités sont de nature identique et se rencontrent à un haut degré dans tous les individus.
11 n'y a donc à observer que des nuances très-délicates, qui sont, d'un côté, difficiles à apprécier, et d'un autre côté, quelquefois peu importantes à négliger, parce que
le hasard et les autres circonstances empêchent de bien distinguer les résultats.
Dans les croisements plus ou moins disparates, le contraire a lieu.
Ainsi, premièrement, dans une poulinière quelconque, la taille et le volume sont d'une importance extrême et la première chose à considérer.
11 est entendu, d'abord, qu'une jument ne doit pas aller produire dans un pays où les poulains qu'elle est apte à donner ne pourraient se développer convenablement, je dis plus, n'envoyez pas une poulinière là où il serait impossible de la faire naître et de l'élever telle qu'elle est.
Les mnlassières nées dans les marais de Rochcfort, où le mulet ne saurait vivre, vont remplir leur destination à Poitiers, dernière limite sous le rapport du gras assignée au poulain mixte qu'on veut obtenir.
Voilà l'esprit delà chose. Ainsi, point de cauchoises sur les hauteurs du Cantal, point de percheronnes en Navarre et en Limousin.
Ceci est, du reste, plutôt une question de localité que de choix d'individu ; mais j'ai cru bon de le rappeler.
La jument doit avoir la taille et le volume, puisque c'est elle qui doit donner cela au poulain.
La jument est un coffre, ont dit quelques-uns, j'aime mieux dire la jument est une terre dont vous ne tirerez que ce que vous y aurez semé , mais avec toutes les variations que les variations du sol font subir aux plantes.
La nature, l'espèce de la jument, peuvent être assimilées à la qualité du sol où vous semez.
Le régime et la nourriture de la mère seront comme le fumier et les façons que vous donnez à la terre.
11 est de bonne agriculture de chercher un terrain gras et riche. Ayez donc de grandes juments.
Si bonne que soit une poneyte ou une bête trop basse, ne l'employez pas. Il y a toujours assez de ponys daus le monde, et on en fait si souvent par hasard, malgré soi, et faisant tout le contraire de ce qu'il faut pour ça , que c'est une grande faute de ne pas preudre toutes ses précautions.
Une jument très-basse fait quelquefois grand, mais le poulain perd invariablement en large ce qu'il gagne en hauteur.
Donner un grand cheval à une petite jument pour obtenir un poulain de taille raisonnable, c'est agir complètement an rebours des lois naturelles.
G'est semer dans un sol pauvre et aride du grain de Beauce ou du foin de Palaiseau. Ce germe a en lui le besoin de s'étendre dans un espace nourrissant. 11 faudra donc qu'il végète ou qu'il s'étiole.
Je ne parle pas du cas où l'éleveur, poussant jusqu'à l'excès la stupidité, va faire saillir une petite jument par un mâle tellement épais que le fœtus tue la mère en naissant. Cet accident est fréquent, à ce que l'on dit, chez les chiennes.
Je veux donc de grandes juments, des juments énormes, d'autant plus immenses que vous aurez à leur donner l'étalon le plus petit et le plus mince. On ne saurait pousser trop loin l'horreur des juments exiguës.
Maintenant, il faut s'entendre sur ce que c'est réellement qu'une grande jumeut. La taille d'une poulinière n'est pas la hauteur de son garrot , c'est la largeur de ses hanches, la largeur de son poitrail , si son poitrail n'est pas trop large et trop lourd ; c'est encore la distance du garrot au bas de la poitrine. Mais il ne faut pas s'abuser là-dessus, et trouver complaisamment assez grande une jument taille de cob, parce qu'elle sera suffisamment large pour sa hauteur.
La jument de huit pouces n'est acceptable que si elle est monstrueusement large, que si elle l'est trop, que si c'est une jument de cinq pieds à qui le hasard a oublié de donner des jambes.
J'appuie sur ce point, parce que tous les éleveurs commettent des erreurs désastreuses dans ce sens. Il est si rare de rencontrer de grandes juments bien faites, il est si facile de trouver à bon marché ces modèles de ragotes dont on raffole, que la moyenne des chevaux de France perd peut-être un pouce à la négligence du principe que je développe ici.
Bujeault a dit : une bonne mulassière de six pouces vous donnera une mule de neuf, cela est vrai, mais vrai à la condition que cette mulassière soit la caricature que je viens de décrire.
D'un autre côté, d'énormes juments de cinq pieds deux, trois et quatre pouces ne seront pas plus grandes poulinières pour moi que si elles avaient dix pouces, et, de plus, elles seront sujettes à n'avoir ni la même constitution ni la même ressource.
Il faudra donc se défier de ces modèles flatteurs qui paraissent d'une taille avantageuse à tout le monde et où un homme d'expérience ne retrouve ni la substance ni la quantité qu'il veut.
Il est fâcheux qu'ici les mots manquent pour exprimer clairement une idée que révèle seule une grande habitude, et seulement aux esprits disposés à ce geure d'expérience.
Je tâcherai donc de résumer ce que je viens d'expliquer en disant que la poulinière doit avoir un grand développement, tant en hauteur qu'en largeur, mais dans des proportions telles que son poids soit le plus considérable possible, eu égard à son apparence.
Certaines juments portent au père, comme on Ta dit plus haut. Je n'estimerai cette qualité, contrairement à beaucoup de personnes, qu'autant que j'aurais à ma disposition un étalon très -supérieur à la jument.
D'autres poulinières ont une espèce de rigidité de constitution qui maintient chez tous leurs produits tel ou tel caractère invariable, en dépit de l'influence du père.
J'ai notamment remarqué celte disposition dans l'hérédité des robes.
J'ai eu trois juments bai zain qui ont donné une descendance de onze poulains, dix étaient bais, un était alezan zain, et parmi les dix il if y avait que des traces de balzane ou de petite pelote, et encore une en petit nombre : sept étaient zains , quoique parmi les pères il y eût un noir à quatre balzanes, un alezan a\ec beaucoup de blanc ; un autre bai et deux autres non zains, et, chose singulière, le poulain alezan était d'un père bai brun.
igmzea Dy
Il y a par conséquent des poulinières dont l'essence est de combattre les dispositions données par le père; mais c'est ce qu'on ne peut voir qu'en expérimentant l'individu. Quant à le juger de prime abord et sur les apparences, toute la sagacité imaginable ne peut amener qu'à des conjectures vagues et illusoires.
Pour l'âge des juments qui ne sont pas de pur sang, ce sont des règles toutes différentes qu'il faut suivre.
J'ai dit que toute poulinière de pur sang, si vieille qu'elle fût, avait son prix , et, en effet, comme la production du pur-sang est essentiellement aléatoire, et que d'une jument décrépite, mais qui a été excellente, on peut tirer par hasard un grand vainqueur, cette chance, en entrant dans les calculs, dérange les combinaisons ordinaires.
Dans tout autre cas, il s'agit de supputer le nombre et la qualité des poulains que peut donner une jument à dater du moment où on l'emploie.
Nous avons dit que le privilège du pur-sang ou de ce qui s'en rapproche est une longue vie sans décrépitude : ces chevaux meurent et ne vieillissent pas.
Par conséquent, les femelles communes qui vivent moins et qui terminent leur existence naturelle par une vieillesse prolongée seront sujettes à ne plus produire ou à mal produire, plusieurs années avant l'époque déjà rapprochée de leur mort.
Sauf les exceptions, une jument de gros trait qui doit mourir de vieillesse à vingt ans sera une mauvaise mère à quinze, si même elle n'est pas stérile.
Toute jument peut produire tous les ans, mais il est rare qu'il en soit ainsi. En règle générale, on doit dire que sans cause appréciable chaque femelle a dans sa destinée un nombre fixe de rejetons à produire.
Je n'entrerai pas ici dans des détails anatoraiques ni dans des dissertations d'aucun autre genre, mais il est d'observation que les juments livrées aussi tôt que possible et continuellement à la reproduction cessent de produire tout à coup et plus tôt que celles que Ton a employées pour d'antres usages, jusqu'à une époque plus avancée.
Appliquons en pratique cette manière de voir à des juments distinguées, près du sang et excellentes. On pourra utiliser leurs grands moyens, et apprécier leurs qualités pendant plusieurs années, et ensuite, vers dix ou douze ans au plus, à l'époque où les forces déclinent, sans que l'organisation perde sensiblement sa dose de vie, ces juments deviendront poulinières, avec la chance de produire à peu près autant et d'autant mieux que leur mérite sera bien constaté.
Telles sont, en eiïet, celles que doit choisir l'éleveur qui ne fait pas travailler ses poulinières.
L'usure, les accidents, les tares non héréditaires, mettront à sa portée, quant au prix, des bêtes excellentes et dont il y a réellement quelque chose à espérer.
Quant aux juments de gros trait, elles doivent pouliner le plus tôt possible, le plus souvent possible, toujours en travaillant , et rester dans rétablissement agricole où elles sont nées, pour y être utilisées vides ou pleines jusqu'au dernier moment.
Trahit sua qoemque voluplas.
Virgile.
11 arrive fréquemment qu'on veut tirer race d'une jument dont on fait grand cas, ou pour laquelle on a seulement une affection de caprice , pour lui donner les invalides.
Le meilleur parti à prendre dans ce cas est de la faire produire à son image, c'est-à-dire de tâcher d'en tirer un cheval exactement semblable à elle, puisqu'elle vous a plu telle qu'elle est.
Pour cela il n'y a qu'un moyen, chercher un étalon qui lui ressemble en tout ; en supposant, bien entendu, que vous vous trouviez dans une localité où l'élevage d'un poulain de cette espèce soit possible.
Une trotteuse hollandaise, saillie par le plus typique de tous les hart-draves, ne mettrait pas son pareil au monde dans une métairie du Limousin.
Malheureusement ce n'est jamais ce que je conseille ici qui se pratique. L'homme qui veut élever uniquement parce qu'il possède une ancienne jument qui lui plaît, n'est pas dans un pays d'éleveur, il n'a pas un grand choix d'étalons. C'est toujours l'éternel pur-sang ou le malencontreux carrossier normand qui lui tombe sous la main. Mille fois mieux vaudrait ne pas élever du
tout que de tirer d'une bonne bête de tilbury ordinaire, anglaise ou allemande, soit un cocktail manqué, soit une espèce de métis sans gros comme sans vigueur ; et c'est toujours ce qui a lieu, c'est cela qui produit en France de si mauvais chevaux, c'est cela qui dégoûte beaucoup de personnes auxquelles sans cela on devrait l'existence d'animaux remarquables.
Dans les pays d'élève, c'est autre chose; l'industrie est portée là, on produit pour produire; parce que le voisin produit, c'est l'usage : on ne doit pas se singulariser.
Alors qu'est-ce qu'on fait saillir? ou plutôt, qu'estce qu'on ne fait pas saillir?
Lorsque je commençai à avoir un étalon, j'étais effrayé, consterné, affligé de voir les juments qu'on amenait tous les jours; elles ne valaient pas 30 francs. Je ne pouvais cependant les reuvoyer, c'eût été blesser les propriétaires et nuire à mes intérêts.
Je me consolai plus tard au haras du Pin, et dans d'autres stations renommées, eu voyant saillir des juments tout aussi détestables. Il y en avait aussi de bonnes, de très-bonnes et en quantité; mais ce qu'on pouvait tirer des mauvaises n'en était pas meilleur.
Cest une calamité que ce système de production quand même ; et surtout si l'on songe qu'il meurt tous les ans, exténuées par des travaux ridicules, des juments beaucoup meilleures et en quantité suffisante pour remplacer les mauvaises avantageusement et à bas prix.
A côté de ces deux inconvénients, juments saillies au
hasard, juments saillies quaud même, il y a une autre méthode aussi mauvaise.
Un homme prend la résolution d'élever, mai* bien, de fonder un haros en grand , et de n'épargner rien pour te procurer de bons éléments. On appelle ainsi la méthode d'acheter à haut prix une douzaine de percheronnes jeunes et grasses, toutes parées des séductions du maquignonnage.
On ne réfléchit pas que les unes sont vendues parce qu'elles ont avorté, les autres parce qu'elles n'ont jamais pu produire, quelques-unes pour n'importe quelle autre cause. Toutes brillent d'embonpoint et d'oisiveté.
Un an après, pleines, quand elles le sont, le ventre est tombé, le poil est terni par la fatigue, les intempéries ou la gestation elle-même, car la gestation est un travail, l'ensemble a disparu, les formes réelles ne sont plus dissimulées, et on se demande comment il se fait qu'on ait acheté des bêles comme ca 5 elles reviennent à l,200fr. !
11 fallait calculer auparavant que, si elles devaient donner chacune six poulains, et c'est beaucoup, c'était déjà 200 fr. à mettre sur la tète de chacun pour sa mère, sans compter ni père, ni soins, ni nourriture , et c'est beaucoup.
N'achetez donc jamais vos poulinières un grand prix; en cherchant, on trouve toujours une bonne jument à si bon marché qu'on peut risquer tout avec elle, surtout lorsqu'on est établi de manière à tirer parti de sa poulinière comme bêle de travail ; car, dans ce cas, elle fait son ouvrage comme si elle n'était pas pleine, cl si le pro-
duit est mauvais, on peut s'en défaire au sevrage pour un prix tel quel, et qu'importe ? il n'a rien coûté.
Une poulinière de gros trait achetée dans ce but est toujours bonne, pourvu qu'elle ne soit ni trop vieille (15 ans), ni poussive, ni atteinte de tares osseuses, ni entachée de sang normand ; ce qui se reconnaît à une tête busquée ou étroite, à des hanches effacées, à une certaine désinvolture de carrossier.
Si elle est très-lourde et que vous ayez à lui donner un étalon de pur sang bien montable, d'un joli modèle de carrossier, et s 'attelant bien, ou un cheval arabe, non un algérien, ou un type espagnol, vous pourrez espérer des chevaux de charrette, de carrosse ou de grosse cavalerie.
Si la poulinière, indépendamment de son poids, a l'épaule longue, peu importe qu'elle soit droite, l'encolure énorme pour l'espèce, une certaine légèreté de marche, et une croupe qui ne soit pas trop informe, on peut espérer des animaux à formes anglaises, des allures de trotteurs, ou de ces modèles qui flattent.
Mais si l'étalon disponible est un grand et fort cheval de eourse manqué, haut de jambes, lourd de devant, mal fait de reins et de hanches, maladroit dans ses mouvements, quinteux et difficultueux, corueur ou qui devrait l'être (j'en connais beaucoup dont la description est celle-là en tout ou en partie), alors n'élevez pas, c'est le plus sûr.
La jument de demi-sang est à employer lorsqu'elle a été d'un bon service et d'un bon caractère. Ceci surtout est important. Si elle mord, si elle rue, si elle est difficile à atteler, à ferrer, à panser, il y a tout lieu de croire que
le poulain sera comme elle, par hérédité, par imitation, par mauvais conseils. Car la mère élève son enfant dans une espèce comme dans toute autre , suivant la mesure des facultés intellectuelles, et uous ne savons pas là-dessus tout ce qu'on voudrait savoir.
Dans les pays d'éleveurs, il y a bien des juments qui sont poulinières parce qu'on n'a pas pu en faire des bêles de veute : réussir avec elles, c'est en tirer des pouliches qui aient l'air d'être douces, et qu'on peut vendre comme telles ; ne pas réussir, c'est avoir une pouliche comme la mère et qui, par conséquent, la remplace à la reproduction.
Si d'un cheval arabe à peu près bon à rien, comme Godolphin, on a fait en deux générations un cheval de course comme Eclipse, quel doit être le caractère d'un poulain dont les aïeules sont vicieuses depuis cinq ou six générations ? et quand vous achetez ce poulain, qui vous garantit qu'il n'en est pas ainsi, puisque l'éleveur est porté par son intérêt à agir dans ce sens ?
Voilà le plus grand argument possible pour engager un particulier à élever lui-même au lieu d'acheter un cheval fait. Au moins, si le cheval qu'il a produit lui -même coûte cher, il sera sûr des matériaux qu'il a employés.
Si vous voulez créer un cheval pour votre usage, rejetez une poulinière vicieuse et tâchez de prendre de bons renseignements sur l'étalon , mais ne vous laissez pas duper, surtout s'il s'agit d'uu cheval de pur sang , car le moindre indice de susceptibilité dans une mère commune, un simulacre de ruade, un guinchement, un couchement
d'oreilles, tout cela devieut vice bien caractérisé, lorsque c'est multiplié par le sang que donne le père, surtout si le père a quelque chose contre lui dans le même sens.
J'ai possédé une jument anglaise commune, rueuse à outrance ; saillie par un étalon arabe d'un excellent caractère, elle a donné un mâle très-doux et cinq pouliches à peu près attelables. Avec un étalon anglais très-doux aussi, mais un peu moins obséquieux, elle a produit un poulain d'une éducation maussade et une pouliche intraitable au harnais.
Ce n'est pas sur cet exemple que je conclus, je cite cet exemple entre mille peut-être que j'ai pu vérifier dans ma vie.
Nulle jument ne doit être employée comme poulinière que lorsqu'on la connaît parfaitement.
Toute poulinière jeune, c'est-à-dire de trois à six ans, qui est est deux ans sans produire, quoi qu'on fasse, doit être considérée comme stérile.
Toute vieille jument consacrée à la reproduction doit être attendue, quoi qu'elle fasse.
Une vieille bête de pur sang est saillie à treize ans. — C'est trop tard ! — ?ious verrons. — A quatorze elle avorte. — Vous vovez bien î — Ressaillie, elle donne à quinze ans un poulain qui vit vingt-quatre heures. — Je vous l'avais dit, elle ne produira jamais ! — A seize ans elle ne retient point. — Qu'est-ce que j'avais dit? —A dix-sept, une pouliche qui reste poneyle. — J'étais bien sûr qu'elle ne donnerait rien de bon 1 — A dix-huit, une bonne pouliche; à dix-neuf, un bon poulain; à vingt, un bon poulain ; à
vingt-un, un poulain médiocre ; à vingt-deux, un très-bon poulain ; à vingt-quatre, encore un autre, à vingt-cinq, elle avorte. De ces six auimaux, deux sont tués par accident, un a été perdu de vue, trois ont vécu beaucoup plus de vingt ans.
Les juments de beaucoup de sang et qui sont vieilles et accoutumées au travail ne doivent pas êlre consacrées sans réflexion à la reproduction; mais une fois le parti pris, il faut persévérer sous peine de tout perdre : on se décourage à la veille du succès.
Les juments de gros trait, si étranges qu'elles soient, pourvu qu'elles soient massives, feront bien avec l'étalon de gros trait. Cherchez dans celui-ci une certaine régularité de forme et ne cherchez pas autre chose.
Ce qui manque en France, c'est une fabrique de gros. Si on en faisait beaucoup, il y aurait bientôt du choix; c'est ce gros choisi qui a fait les belles races anglaises, autant et plus peut-être que le pur-sang.
Le goût des types effacés et à moitié volumineux est ce qui nous perd. Ce carrossier qui porte la tête et la queue, et qui se monte mal, qui est léger sans être énergique, qui a un peu de poids sans être réellement fort de tirage, qui est leste et qui n'a pas de train , cet animal-là plaît à tout le monde ici. Nous l'admettons lorsqu'il nous vient comme Cleveland du Yorkshire, nous croyons le retrouver dans certains élèves de Normandie, et, dans tous les cas, c'est un mauvais cheval.
Nous ne ferons de progrès que lorsque notre œil se
plaira également aux formes aériennes de la Ccelle arabe et aux masses carrées et lourdes des Suffol/c-Pimch ou des trotteurs de Norwich.