LONGÉVITÉ
On a m pairie dans le temps comme on a sa pairie dans l'espace.
En 173V, M. le duc de Saint-Simon vendit à son cousin, évêqtie de Metz, un cheval normand, qu'il réformait de son attelage, comme étant plus vieux que les autres, ne marquant plus à la denl
En 1774, le mardi de la semaine sainte
et mourut le vendredi suivant.
Lisez Boffon, tome v, page 130.
Paris, Rupet, 1818.
Le 9 février 1830 est mort à Versailles, à l'âge de 42 ans et quelques mois, Cerf Bébé, le doyen sans nul
doute des chevaux que renfermait l'Europe
Lisez le Journal des haras, 15 avril 1830, tome v, page 55.
On pourrait multiplier les citations de ce genre, et amuser la curiosité par des récits plus ou moins apocryphes; je voudrais ici quelque chose de plus utile.
Après avoir parlé avec tant de détail des soins à donner
au cheval, après avoir demandé pour lui lant de frais, tanl de science, tant de préoccupation, ne nous feronsnous pas dire : Les services à tirer d'un cheval ordinaire ne valent pas tant que cela ?
Nous considérons, nous, le cheval comme un animal précieux , et précieux individuellement, c'est en cela que le haras diffère essentiellement de rétable.
Faire de la viande à bon marché, au moyen d'animaux précoces et sans cesse renouvelés, voilà le but de qui élève des bêtes à cornes.
Payer Irès-cher, s'il le faut, un cheval qui dure 20 ans, voilà ce que peut désirer de plus avantageux un homme de cheval.
Un cheval anglais payé 4,500 fr. en 1835 meurt, chez moi, en 1850.
Un cheval trois quarts sang arabe, payé 2, 1 00 fr. à 7 ans, tombe mort d'apoplexie foudroyante 14 ans après. Voilà les deux meilleurs achats que j'ai faits de ma vie.
La véritable longévité du cheval, au point de vue utile, est la durée de son service.
Mais la durée est moins ce qu'il faut considérer que la qualité ou la nature de ce service.
En théorie générale et abstraite, la mesure du service, c'est la vitesse.
La vitesse, c'est la force.
Dans les chevaux de pas eux-mêmes, ce principe retrouve son application.
En effet, les chevaux consacrés au service des plus lourds fardeaux ont une allure plus on moins rapide, et au-dessous
d'un certain train, le cheval de gros trait ne rend plus de bons services.
La vitesse des labours n'est pas indifférente en agriculture.
Le roulage a aussi ses exigences de temps ; il faut donc, même dans les espèces les plus lourdes, un certain compas et une certaine dose d'activité.
A pins forte raison, dans les courses, dans les chasses, dans les attelages, c'est le train qui tne, (it is the pace what kill).
La démonstration de cet axiome est le but de mon livre.
Indépendamment de cette vérité, qui n'est après tout que l'apologie du sang, il est une autre question qui reste à traiter.
C'est de diviser la vie de chaque cheval en diverses parties d'après leur aptitude à telle ou telle destination.
Acheter un jeune cheval pour lui assigner une carrière uniforme pendant toute son existence est, en thèse générale, un non-sens.
La vie n'est pas égale.
Non-seulement la vie est plus ou moins longue proportionnellement au sang, mais encore, la jeunesse, l'âge mûr, la décrépitude, varient entre elles suivant chaque individu.
La course n'a qu'un temps, parce que la course est l'excès de remploi de toutes les facultés, et les excès ne sont permis qu'à la jeunesse.
Demander des courses de six ans, sept ans et au-dessus,
c'est montrer une ignorance absolue de ce sport, comme <le la physiologie.
Prendre pour chasser des chevaux vieux, usés, auxquels il ne reste qu'une énergie suprême et la vigueur convulsive du désespoir, c'est une barbarie ; ce serait de plus une faute contre son intérêt personnel , si quelques personnes éclairées par la routine ne profitaient de Terreur universelle d'un public ignorant. Ces personnes achètent à vil prix des chevaux que Ton croit finis, parce qu'ils ont des tares, et elles les tuent en une ou deux saisons. Ces chevaux dureraient encore des années à un travail raison nable, et par conséquent ils valent plus qu'on ne les vend pour les chasses.
Si les connaissances étaient répandues et à la portée de tous, on n'emploierait que les jeunes chevaux pour les tâches véritablement pénibles; et, à un certain âge variable, les chevaux, en vieillissant, passeraient successivement à des destinations plus lentes, plus régulières et par conséquent plus faciles.
C'est ainsi que le cheval de course non étalon chasserait pendant plusieurs années ; le cheval de chasse passerait au harnais, le carrossier au labour, et ainsi pour toutes les races et tous les services.
Cela arrive pour nos grosses espèces. Ainsi nous voyons les omnibus et les postes vendre aux cultivateurs leurs réformes, qui parviennent souvent à une extrême vieillesse dans les fermes.
Un usage général pratiqué dans cet esprit amènerait de toute nécessité divers résultats :
D'abord le mépris des mauvais chevaux qui, dès le début, ne pouvant rien ou peu de chose» manqueraient totalement d'acquéreurs ;
La masse des animaux défectueux s'éteindrait.
De plus les individus, devenant par cela même plus précieux et plus chers, seraient achetés avec plus de précaution et de discernement, on payerait davantage leur mérite réel, beaucoup moins leur valeur de caprice.
L'intérêt privé s' éclairant ne trouverait plus son compte à surmener à outrance, à tuer avant le temps des animaux employés en dehors de leur pouvoir.
Aujourd'hui, moins un cheval a de force, plus on lui donne de travail. Ceci est un fait ; n'est-ce pas encore plus une absurdité qu'une barbarie ?
Je vois tous les jours acheter à grand prix des chevaux vigoureux à qui on ne fera rien faire : cela est niais, cela peut être dangereux.
Tout bon cheval bien employé doit travailler utilement au moins jusqu'à sa vingtième année.
Évidemment il devra, pendant cette longue carrière, changer plusieurs fois de valeur, en raison des forces qu'il perd ou qu'il conserve.
La vie moyenne des chevaux est-elle aussi longue, abstraction faite des maladies et des accidents ? Non sans doute.
Tout homme intelligent, que sa position mettra à même d'employer plusieurs chevaux à divers services, pourra se convaincre à loisir de toutes ces vérités.
Les anciennes maisons royales vendaient leurs réfor-
mes à vil prix. Un cheval qui montait à 500 francs faisait parler longtemps de lui dans les écuries. Pourquoi ? Parce qu'il y avait dans ces maisons une foule de services différents et que chaque cheval trouvant sa place de diverses manières n'était renvoyé que lorsqu'il n'était bon à rien.
Il y a longues années, dans une mine dont l'exploitation exigeait une quantité de chevaux considérable, un des administrateurs s'était chargé des écuries, il achetait bon marché, réformait, vendait et, par un choix éclairé, par des mutations judicieuses, arrivait à un entretien gratuit, quelquefois même à des recettes.
A sa mort, on prit le parti des achats réguliers de jeunes chevaux, des réformes régulières, et il fallut un budget particulier pour une dépense nouvelle, à laquelle on n'avait pas encore pensé.
Faire naître beaucoup, consommer beaucoup, cela peut paraître une prospérité à certaines gens. Moi, j'aimerais mieux produire bien et garder longtemps.
Et voilà, je pense, la meilleure manière de s'occuper de la longévité des chevaux.
HIPPELIK10L0G1E.
Du grec ! ô ciel ! du grec !. . . . Ah ! rca nièce, du grec!
Molière.
Il fout bien partir d'une base.
—Mais celte base est fausse '
—Nous n'eu avoos (tas d'autres ; partons de celle-là.
—11 vaudrait mieux ne pas partir du tout et rester tranquille.
Je suis convaincu, heureusement pour mes lecteurs, que tout a été dit sur l'âge du cheval et sur la manière de le reconnaître à l'inspection de la dent.
Celle science a occupé de tout temps. Les Grecs appelaient ytû/xotiç (indicateurs) les dénis qu'ils examinaient; je crois, sans pouvoir l'affirmer, que ce nom ne désignait que les dents de lait, et que, par conséquent, leur savoir se bornait à reconnaître l'âge du poulain.
Pendant longtemps, les diagnostics s'arrêtaient à la huitième année.
Le cheval qui avait rasé ne marquait plus.
Aujourd'hui, ou se flatte de déterminer l'âge du cheval pendant toute sa vie.
On examine, 1° la surface supérieure de la dent, la forme du périmètre de celte surface, Télat des deux cornets; 2° la longueur de la dent à partir de la sortie de l'alvéole, ou mieux de la gencive; 3° enSn, l'inclinaison de la deul par rapport à Taxe des mâchoires.
El en combinant les indications qui se concordent ou se contrarient, on conclut plus ou moins arbitrairement que le sujet a tel ou tel âge.
La base de cette méthode est l'examen attentif de la dent qui pousse et s'use à la fois ; en sorte que chaque année répond à une section transversale à telle ou telle place de cette dent.
Méthode lucide, rationnelle et ingénieuse.
J'ai la prétention de l'avoir assez étudiée pour la connaître, et je me vois à regret obligé de dire qu'après une expérience de trente ans, je ne puis plus croire , ni à la sûreté de cette méthode, ni aux jugements qu'elle fait porter.
11 ne suffît pas pour moi, en effet, de discuter et d'établir des présomptions sur un sujet dont l'origine est iuconnue ou douteuse , et c'est presque toujours le cas.
Les étalons des haras royaux étant presque tous achetés fort jeunes, et avec un certificat de naissance en règle, offraient la collection la plus sûre que l'on pût rencontrer; je l'ai expérimentée, et j'y ai vu trop d'anomalies pour pouvoir assigner avec certitude un âge quelconque à la plupart des chevaux qu'on me présente.
Depuis plus de vingt ans, j'ai chez moi une vingtaine de sujets de l'âge desquels je ne puis douter.
Nul n'est venu essayer ses connaissances sur ces individus sans tomber dans des erreurs frappantes.
J'en suis arrivé, à force de science, au doute presque absolu.
Deux pouliches présentent tontes deux la mâchoire que voici :
Pinces et mitoyennes de remplacement.
Coins de lait.
Les hommes les plus experts disent quatre ans , mais ils reconnaissent que l'une des deux est plus jeune. — Mais plus jeune de combien? Voilà la question. — Voici la vérité, elles sont sœurs de père et de mère, et ne sont pas jumelles, il y a donc un an, au moins 1 1 mois et 0 jours de différence.
Elles sont du même sang, nées dans la même box, élevées de même, où trouver la cause de cette dissimilitnde?
Un poulain de 4 ans 1/2, par Cadland, a toutes ses incisives de remplacement et pas l'apparence «Pun crochet.
L'année suivante, son frère de mère, par Paradox, au même âge, 4 ans 1/2, a des coins de remplacement non près de tomber et le crochet très-développé.
Je présente à un régiment de cavalerie une jument à qui tout le monde, vétérinaires compris, donnent huit ans, elle avait quatre ans et cinq mois.
11 ne se passe presque pas d'année où, sans sortir de chez moi, je ne trouve une exception à la règle.
Une exception confirme la règle, dit-on.
Mais tant d'exceptions!
Je me vois obligé de citer des faits que j'ai vus, de risquer quelques observations dont ou fera ce qu'on voudra.
Premièrement, je ne crois pas aux poulains avancés par l'arrachement prématuré des dents de lait.
Un jour, j'achetai à la foire de Chauny une pouliche de Irai!, sans dénis de cheval à la mâchoire supérieure el avec quatre dents de lait à l'inférieure.
La place des pinces était vide, la gencive propre, nette, sans apparence de plaie ni de cicatrice.
Lorsque les pinces d'en haut tombèrent, les pinces d'en bas firent leur trou à la gencive et parurent. Evidemment, on avait voulu avancer la jument; Pavait-on avancée? Non, on avait ôlé les dents et voilà tout.
Si, pour arracher la dent de lait, vous n'attendez pas que la dent de remplacement ait usé la première et préparé sa chute, la gencive se referme, et quelquefois, pour la percer, le travail naturel a une difficulté de plus.
Voilà pour les chevaux que Ton peut avoir intérêt à vieillir.
Dans le cas contraire', on contremarque ; le bishoping des Anglais.
Le dictionnaire de sport (sporting Dictionnary), par W. Taplin, nous apprend que le nom donné à celle pratique frauduleuse vient d'un marchand de chevaux Bishop, célèbre à ce qu'il parait par ses hauts faits en ce genre.
Je ne m'occuperai de cela que pour mettre eu garde les jeunes acheteurs contre une ruse qui ne résiste pas à un examen attentif.
Rien de plus grossier que la manière de contremarquer en France. Les chevaux que Ton a travaillés en Angleterre le sont avec beaucoup plus d'intelligence et d'habilclé. Mais, dans aucun cas, celui qui connaît bien la dent fraîche ne s'y laisse prendre.
On ne copie jamais parfaitement la nature. Et comme la dent se compose, non d'une substance homogène, mais de lames superposées et qui diffèrent de contexture, de couleur et de dureté, la forme donnée jure avec la matière.
Le cheval bégut est pour moi un mythe. Je ne donnerai pas l'étymologie de ce mot barbare. On s'en sert pour désigner , les chevaux qui marquent au delà du temps normal, c'est-à-dire, dont la dent reste creuse à neuf, dix, ou douze ans, même au delà.
C'est en cela que je maintiens qu'il n'existe pas de chevaux béguts. En effet, si la table dentaire annonce six ans, par exemple, la longueur et l'inclinaison de la dent contredisent le premier témoignage, et on ne doit pas s'y tromper.
Voici ce que je pense des chevaux béguts : ce sont des individus dont la dent s'use moins que chez la généralité de leur espèce, donc leur dent est plus dure, donc le système général de la constitution est plus solide, donc l'animal est plus durable, donc le cheval bégut a réellement pour le service l'âge qu'il paraît avoir.
Car l'âge d'un âge est moins le nombre des années qu'il a vécu, que celui des années pendant lesquelles il pourra vivre et servir.
Quelques chevaux ont en haut ou en bas sept ou huit
dents au lieu de six ; on appelle cela des surdenls, c'est
une erreur. Le surdent n'est qu'une dent de lait qui n'est
pas tombée. Pourquoi ? Parce que la dent de cheval a
poussé de biais sous la dent caduque, et au lieu de l'user m. 39
et de la détruire, a passé à côté eu laissant la raciue en tout ou eu partie.
Ce phénomène peut avoir lieu chez l'homme ; j'en ai vu un exemple chez un médecin de mes amis qui a eu 33 dents jusqu'à l'âge de 57 ans.
Pour éviter les surdents , ce qui n'est pas propre, j'ai soin d'arracher les dents de lait aussitôt que cela peut se faire sans peine ni douleur.
Il arrive un moment où l'on voit la dent de lait se séparer de la gencive vers le bas; on peut alors opérer sans inconvénient. La légère évacuation sauguîne qui en résulte fait du bien au cheval. La dent nouvelle pousse mieux, et il n'y a pas insertion de substances alimentaires qui se corrompent et sentent mauvais ;
Ce qu'on appelle en style d'écurie faire grenier. Si on était curieux de trouver ici un peu d'anatomic comparée, nous dirions que le crochet est V indice du sexe chez le cheval, comme la crinière chez le lion, la corne chez la plupart des ruminants, la barbe chez l'homme.
Il faut remarquer seulement que la castration détruit la crinière du lion (1), diminue la barbe de l'homme, modifie la corne du taureau , arrête le bois du cerf à l'état où il était au moment de l'opération, et ne change rieu au crochet du cheval. Chez le renne seul la croissance et la chute de celte végétation osseuse suivent leur cours ; mais
(1) J'en ai vu un exemple dans le jardin zonldgiquc de Londres, sous l'écriteau Kmasculated lion, un animal sans crinière, allonge, engraissé, et présentant une analogie frappante avec le chat coupé, comparé au matou.
dans cette espèce, la femelle a des bois. On en a dit autant de l'élan. Je n'en sais rien : premièrement parce que l'élan n'est pas assez régulièrement réduit en domesticité pour que les expériences aient été suivies; secondement, parce que le front de sa femelle est toujours dégarni.
Les anciens appelaient brehaignes (stériles) les juments qui avaient des crochets, et les excluaient des haras. Ce n'était peut-être pas si bête que cela en a l'air, car si j'ai vu chez moi des juments qui avaient des crochets produire et bien produire, elles n'avaient pas des crochets de cheval.
J'ai dit ailleurs que les femelles hommasses étaient défectueuses. Je dois le maintenir ici, et ne jamais nier les lois que la nature semble vouloir révéler.
Il y aurait beaucoup à dire ici sur l'âge auquel on peut, auquel on doit acheter les chevaux de service.
Il y a, selon moi, une foule de bonnes raisons pour ne pas redouter les jeunes chevaux; le bien général, l'intérêt de l'éleveur, et par conséquent du consommateur, seraient évidemment de hâter le développement des chevaux; cela prolongerait leur durée.
Mais ces considérations nous entraîneraient trop loin , et la masse des hommes de cheval a tellement de préjugés , que certaines vérités seraient aujourd'hui des paradoxes inutiles.