‹ Leçons de thérapeutique (volume 2)Chapitre 15 sur 47 · TREIZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

TREIZIÈME LEÇON

Agents de la médication : Modificateurs de V hygiène : aliments, matières azotées, corps gras, huile de foie de morue, glycérine; matières amylacées.

Nous possédons un grand nombre de moyens d'agir Modificateurs

de

directement ou par voie détournée sur la nutrition rhygiène. générale. Et, tout d'abord, ceux qui servent à l'état physiologique pour entretenir la santé, c'est-à-dire les modificateurs de l'hygiène et au premier' rang les ingestâ.

L'étude des aliments et des régimes est une grande Aliments, et vaste question de physiologie et d'hygiène que nous n'avons pas à développer devant vous. Je la négligerai d'autant plus volontiers que dans ces dernières années elle a fait l'objet de publications françaises importantes.

La part accordée aux procédés de l'hygiène, en thérapeutique, est allée récemment en grandissant, et, à mon sens, cet appel à l'hygiène ne peut être que bienfaisant pour les malades. Les livres qui s'occupent de ces questions offrent donc un grand intérêt et vous y pourrez puiser des renseignements pratiques de grande valeur.

Mais mon distingué collègue, M. Dujardin-Beaumetz, me permettra de faire une petite remarque au sujet de

l'expression « hygiène thérapeutique » qu'il a cherché à introduire dans la science.

L'hygiène est une branche particulière de nos connaissances ayant pour objet tout ce qui concerne l'entretien de la santé; la thérapeutique n'intervient qu'en cas de maladie. Il ne peut donc pas y avoir une hygiène thérapeutique. Mais ce qui est vrai et fort utile à retenir, c'est que le thérapeutiste ne doit pas dédaigner les moyens de l'hygiène.

Beaucoup d'entre eux sont très puissants et peuvent servir non seulement à maintenir l'état de santé, maiaussi à favoriser le rétablissement d'une santé détruite. L'hygiène et la thérapeutique ne se différencient donc pas tant par les moyens utilisés que par le sujet dont elles s'occupent, la première considérant l'individu sain, la seconde l'individu malade.

Aussi, allons-nous envisager les modificateurs de l'hygiène exclusivement dans leurs rapports avec la médication reconstituante.

Alimentation. En ce qui concerne l'alimentation qui va nous arrêter tout d'abord, nous aurons particulièrement à décrire le régime alimentaire fortifiant et la suralimentation.

Cependant, il me paraît indispensable de vous rappeler, dans une esquisse rapide, les données relatives aux principes alimentaires les plus utiles à la réparation organique.

Matières Les plus importants sont certainement les matières azot(CS- azotées, les albuminoïdes. Vous connaissez, en effet, le rôle considérable qui leur est dévolu dans la constitution de l'organisme.

On en trouve en forte proportion dans les muscles, principalement sous forme de musculine ou fibrine musculaire ; dans le sang aussi bien dans le plasma

MÉDICATION RECONSTITUANTE. 'Hl

que dans les globules; dans les parenchymes et d'une manière générale dans tous les protoplasmes cellulaires. Ils entrent aussi dans la constitution des os et des cartilages (osséine, chondrine), clans celle du tissu conjonctif (gélatine).

Que deviennent ces principes albuminoïdes divers et abondants dans les maladies et dans les arrêts de développement du corps?

Nous ne le savons que d'une manière très imparfaite. Toutefois nous ne pouvons douter de leur modification quantitative. Celle-ci se traduit par la macilence des niasses musculaires, par la diminution de la masse sanguine et du nombre des globules rouges ; par l'atrophie des cellules des parenchymes.

De là l'importance dans le régime habituel et à plus forte raison dans le régime réparateur de l'emploi des corps albuminoïdes assimilables. Ils sont empruntés en partie aux animaux, pour une autre part au règne végétal.

Les premiers fournissent la chair musculaire, le sang, les œufs, le lait avec lequel on prépare des fromages.

Le règne végétal donne surtout le gluten et la glutine des céréales, la légumine.

Tous ces principes passent clans le sang à l'état de peptones pour former l'albumine dite circulante par suite d'une transformation à laquelle, d'après Cl. Bernard, Plôsz et Gyôrgyai, le foie prendrait une large part. Bientôt ces principes ainsi élaborés viennent contribuer à la formation des albumines de constitution. Mais vous savez que leur rôle dans la nutrition est encore plus étendu.

Les matières albuminoïdes peuvent, en effet, donner naissance à des composés ternaires.

Les carnivores fabriquent du sucre malgré leur régime azoté, et chez l'homme même, cette sorte de régime ne supprime pas la fonction glycogénique du foie. Liebig et Persoz ont engraissé des oies avec des aliments albuminoïdes, et les recherches de Bidder et Schmidt, de Tscherinoff, de Voit et Pettenkofer et d'autres encore ne laissent aucun doute sur la possibilité du dédoublement des matières albuminoïdes en deux parts, dont l'une est fixée à l'état de graisse.

Tous les éléments albuminoïdes ne concourent pas au même degré à la restauration organique. Le plus important à cet égard est la viande, c'est-à-dire la chair des animaux. On s'accorde à reconnaître que dans le régime alimentaire intensif, il y a un réel avantage à se servir de la viande crue. Viande crue. Introduite dans la thérapeutique par Weisse (de Saint-Pétersbourg), la viande crue est aujourd'hui universellement employée.

Elle renferme, d'après Playfair, les mêmes principes que la viande rôtie ; elle n'en diffère que par sa plus grande digestibilité.

Le plus ordinairement on choisit du bœuf ou du mouton; la viande est râpée au couteau, puis roulée en boulettes ou délayée dans du bouillon dégraissé à froid et réchauffé. Avec le bœuf, il faut avoir soin d'écarter toutes les parties suspectes, afin d'éviter le taenia. On peut aussi incorporer la viande crue à des œufs brouillés, à de la purée de pommes de terre, à des épinards. Trousseau la faisait mélanger pour les enfants à de la confiture et la prescrivait ainsi, pour ne pas les effrayer, sous le nom de conserves de Dames ou de Damas.

Depuis quelques années on utilise fréquemment p0^cd8ede aussi les poudres de viande, avec lesquelles on n'a pas à redouter le taenia.

Depuis longtemps dans l'Amérique du Sud on fait dessécher la viande de boucherie au soleil et on la pulvérise au moment de s'en servir. Louvois avait déjà cherché à introduire la poudre de viande dans l'alimentation du soldat, et, en 1856, des essais du même genre ont été tentés pendant la guerre de Crimée.

En France, ce sont les travaux récents de M. Debove qui ont le plus contribué à vulgariser l'emploi de cet aliment. Actuellement on prépare les poudres de viande à l'aide de procédés divers, décrits par Hassler et sur lesquels je n'ai pas à m'étendre. Il existe dans le commerce plusieurs marques également recoinmandables, mais il est regrettable que divers fabricants, dans le but de fournir un produit à bas prix, se servent de viandes de mauvaise qualité ou même de déchets n'ayant qu'une faible valeur nutritive.

Une bonne poudre de viande doit être faite avec de la chair musculaire maigre ou bien dégraissée ; elle doit pouvoir être délayée facilement à chaud et à froid, dans de l'eau, dans du bouillon ou dans du lait. Elle contient de 13 à 14 p. 100 d'azote et représente environ quatre fois son poids de viande fraîche. D'après M. Robin (thèse de 1882), la poudre de viande se peptoniserait trois fois plus rapidement que la viande. Mais il résulte des recherches de M. Poincaré que sa valeur nutritive serait inférieure à celle d'une quantité équivalente de viande fraîche. Toutefois, on n'a pas encore étudié avec un soin suffisant la digestibilité et la valeur nutritive des différents produits commerciaux.

On peut faire prendre la poudre de viande soit à

froid dans un grog ou avec du sucre vanillé, soit à chaud dans du chocolat ou du racahout.

corps gras. Après les matières azotées, nous rangerons les corps gras.

Dans les états d'atrophie générale, la disparition de la graisse atteint souvent un haut degré.

11 est donc important de se préoccuper des procédés d'engraissement. Les physiologistes ont reconnu que l'accumulation de la graisse est facilitée par l'augmentation de la proportion de graisse dans le régime, mais à la condition que les corps gras se trouvent en présence des autres matières alimentaires, les corps albuminoïdes et les hydrates de carbone.

Nous venons de voir que les albuminoïdes fournissent de la graisse et nous ferons bientôt la même remarque au sujet des féculents. Or, d'après les expériences de Botkine, de Ranke, de Hoppeet d'autres, les graisses alimentaires ménageraient, au moins en partie, la combustion des autres principes qui formeraient ainsi de la graisse. Pettenkofer et Voit ont montré, au contraire, que la graisse est plus difficilement décomposable en produits simples que les albuminoïdes et les féculents, et que par suite elle est plus facilement qu'eux fixée par l'organisme. Ce serait donc l'inverse : la combustion de la graisse serait modérée par celle des autres principes alimentaires.

Des expériences plus récentes, et entre autres celles de Lebedeff (1882), semblent d'ailleurs établir la fixation directe de la graisse.

Quoi qu'il en soit de l'explication théorique, le fait d'observation reste inattaquable : l'augmentation de la graisse alimentaire, en présence des albuminoïdes et des féculents, fait accroître le poids du corps.

MÉDICATION RECONSTITUANTE. l~b

Il semble également prouvé que la fixation de la graisse est d'autant plus facile que le corps est plus amaigri. D'où l'indication nette d'introduire des corps gras dans le régime fortifiant.

La graisse alimentaire est fournie par divers aliments : le lait et particulièrement sa partie grasse, le beurre, la graisse de la chair musculaire (le gras de viande), les jaunes d'œufs, le sang, le cerveau, la chair de poisson et notamment des poissons gras. Ces quatre derniers aliments sont riches en graisse phosphorée, en lécithine, qui joue un rôle important dans la réparation des tissus nerveux et du sang.

On peut recourir, en outre, à un grand nombre de céréales, riches en graisse, et aux huiles végétales extraites de diverses graines.

Mais il n'est pas toujours facile de faire tolérer les aliments gras dont la digestibilité est fort modérée. On peut alors recourir à un aliment gras, très assimilable, l'huile de foie de morue.

Ce médicament-aliment est connu depuis longtemps Huile de Me

t o- i' de morue.

en Angleterre, en Hollande, en Westphalie. Signalée par Percival en 1790, plus tard par Darbey, l'huile de foie de morue a été démontrée utile à l'aide d'observations par Schenck (1822), par Elberling (1826) et depuis par un nombre considérable de médecins.

Elle est extraite de divers individus de la tribu des gadoïdes (appartenant à l'ordre des malacoptérygiens subbrachiens) et surtout dugadus morrhua (Cabillaud), que l'on pêche en grand à Terre-Neuve et sur les côtes d'Islande, surtout en août et en septembre, au moment où les foies sont le plus riches en huile.

On en obtient trois variétés, la blonde, la brune et la noire, répondant aux trois phases successives de

son extraction. Les foies sont entassés dans de grandes cuves d'où s'écoule d'abord une huile presque incolore; puis, lorsque commence la putréfaction, on recueille l'huile brune ; la noire provient des foies altérés traités par l'ébullition et l'expression.

L'huile de foie de morue a pour caractères principaux d'être légèrement acide, de résister sans se congeler à un froid de — 15°, de présenter une réaction analogue à celle des acides biliaires sans contenir, d'après Buchheim, de bile en nature; d'avoir une densité variable de 0,928 à 0,932, tandis que celle des huiles végétales est, en moyenne, de 0,915.

Chimiquement, on y reconnaît la présence de l'oléine, de la margarine, du chlore, du brome, de l'iode, du soufre et du phosphore.

Ces derniers corps s'y trouvent à l'état de combinaisons mal définies; l'iode, auquel on a attaché une certaine importance, n'y entre que dans la minime proportion de 10 à 20 milligrammes par kilogramme.

L'action physiologique de l'huile de foie de morue ne manque pas d'intérêt. Berthé a reconnu qu'elle est la plus absorbable des huiles animales, ce qui semble tenir, au moins en partie, à ce qu'elle s'émulsionne plus aisément qu'aucune autre, ainsi qu'à sa propriété de passer rapidement à travers les membranes.

Elle se distingue également des autres huiles par son plus grand pouvoir de capillarité et par la facilité avec laquelle elle s'oxyde.

Ses effets sur la nutrition n'ont pas été étudiés en détail. Du côté des urines, on a noté une augmentation dans l'excrétion des sels, tels que chlorures, phosphates, sulfates, bromures et iodures. Mais sur

ce point, il*y aurait lieu de faire quelques recherches nouvelles.

D'après Bouchardat, elle augmenterait les forces en se brûlant partiellement dans l'organisme.

Chez le malade on a constaté une augmentation notable du poids. Dans les recherches entreprises par M. J. Rendu chez des phtisiques, l'accroissement du poids des malades s'est montré supérieur à celui de l'huile ingérée.

Le médicament est prescrit chez les enfants à la dose de 10 à 30 grammes, chez les adultes de 30 à 100 grammes. Trousseau et Pidoux ont donné jusqu'à un demi-litre d'huile de foie de morue par jour et M. Jaccoud veut qu'on en fasse prendre jusqu'à 300 grammes, ce qui constitue une très haute dose. On ne connaît pas d'ailleurs la quantité qu'un homme peut en absorber en un jour; il est probable qu'elle est variable suivant les individus. L'intolérance se manifeste par de la diarrhée. Berthé a vu que ce symptôme n'apparaît avec l'huile rance qu'au bout de six semaines d'un usage quotidien; il se montre avec l'huile fraîche au bout d'un mois et avec les autres huiles animales au bout de 3 à 4 semaines. Les huiles végétales, au contraire, produisent de l'indigestion au bout de quelques jours seulement. Mais il faut faire remarquer que les expériences de Berthé n'ont pas été faites avec les hautes doses dont nous venons de parler.

La Société thérapeutique de New-York, qui s'est occupée de cette question en 1879, a reconnu que l'addition d'éther à l'huile de foie de morue, dans la proportion de 0gr,55 par 15 grammes, permet, dans la grande majorité des cas, de faire supporter l'huile aux malades qui montrent tout d'abord de Fintolé-

G. Hayem. — Thér. II. 12

rance. Parfois, lorsque l'huile est mal acceptée, malgré l'addition d'éther, on atteint le but en taisant prendre l'éther un quart d'heure ou une demi-heure après l'huile.

I (ans tous les cas l'usage du médicament sera interrompu pendant quelques jours au bout de trois à quatre semaines.

A côté de ses avantages, l'huile de foie de morue offre l'inconvénient sérieux de présenter un goût et une odeur auxquels bien des malades ne peuvent s'habituer. Aussi a-t-on cherché à lui substituer d'autres corps gras dont quelques-uns servent actuellement à faire des falsifications.

Je citerai, parmi les succédanés de l'huile de foie de morue, l'huile de raie et de squale, l'huile de pied de bœuf recommandée en 1830 par Thomson, le beurre, préconisé par Trousseau, les huiles auxquelles on incorpore de l'iode et du phosphore(iodées et phosphorées) , les huiles végétales, qui purgent à ladose de 50 grammes, le beurre de cacao, qui servait à la préparation de la crème pectorale de Trousseau, la crème de lait, mélange de beurre, de caséine et de sérum dont la digestibilité est beaucoup moins grande que celle de l'huile de foie de morue.

Dans ces dernières années, quelques médecins ont tenté de substituer à cette dernière la glycérine. Vous savez que ce corps est un alcool triatomique provenant du dédoublement des corps gras, et ayant pour formule C3H803. Son rôle dans la nutrition n'est pas encore bien connu et sa valeur comme médicament est douteuse. A haute dose il n'est pas sans danger; mais on peut en introduire, sans crainte, dans l'alimentation de 40 à 50 grammes par jour.

II ne nous reste plus à parler, pour clore la liste. Hydrates

. de carbone.

des principes alimentaires, que des hydrates de carbone, les féculents et les sucres. Ce sont par excellence les aliments respiratoires, et cependant leur rôle dans le régime fortifiant a de l'importance. Ils servent surtout à réparer les pertes en glycogène subies par le foie et à faciliter la fixation de la graisse. Liebig et depuis un grand nombre d'autres expérimentateurs ont, en effet, poussé les oies à l'engraissement avec du maïs, et Soxhlet, en engraissant des porcs avec du riz, a fait provenir de la fécule les 8 dixièmes de la graisse. D'ailleurs Hubert, de Genève, dès 1817, a montré que les abeilles nourries exclusivement avec du sucre pur n'en produisent pas moins de la cire, et ce fait a été vérifié par Bretonneau.

Il est bon de rappeler aussi que, pour Bischoff et Voit, les féculents empêchent la désassimilation de la graisse déjà accumulée et qu'ils épargnent, d'après les expériences de Pettenkofer et Voit, l'oxydation des matières albuminoïdes.

Les hydrates de carbone abondent dans un grand nombre d'aliments : les céréales, les légumineuses, les pommes de terre, etc. Les sucres en sont des types purs.

Beaucoup de ces aliments, tels que les graminées, les légumineuses, renferment en même temps une forte proportion d'azote. On en trouve particulièrement dans les haricots et les pois, qui sont d'une grande ressource dans le régime des pauvres et des habitants peu carnivores des campagnes.

Les médecins écossais ont recommandé la farine d'avoine, qui contient une très forte proportion d'azote et un principe excitant qui a été étudié par M. Sanson.

Page 1