TRENTE-CINQUIÈME LEÇON
I. Notions générales : Définition, origine. — Qualité des eaux min é- 1-ales : minéralisation; qualités physiques : thermalité, onctuosité, état électrique ; des boues ou limons.
Messieurs,
Les malades fortunés ont l'habitude de se rendre, en été, dans une station d'eaux minérales. D'année en année la clientèle de ces stations tend à augmenter. Il faut y voir la conséquence des mœurs adoptées par les souffreteux des grandes villes plutôt qu'un besoin réel. Je ne veux pas dire par là que les eaux minérales soient d'une activité douteuse. Je vois, au contraire, dans la plupart d'entre elles, des agents puissants, mais il me semble bien que leur vogue toujours croissante n'est pas uniquement due à leur valeur thérapeutique.
Les individus atteints de maladies chroniques se soignent mal et irrégulièrement dans les villes, ce sont des semi-valides qui travaillent, se fatiguent, peinent comme les bien portants. Ils trouvent dans les stations un repos nécessaire ; débarrassés des occupations pressantes de la ville, ils s'y adonnent complètement à leur traitement. S'ils ont été envoyés dans une station convenablement choisie, parfaitement appropriée h leur
G. Hayem. — V. 33
^1* LEÇONS DE TIIKRVPEUTIQUE.
état de santé, le bénéfice qu'ils en pourront tirer sera souvent considérable. Dans le cas contraire, la cure hermale pourra être de nul effet, parfois même nuisible, car les eaux minérales sont des armes à deux tranchants. Il est donc de la plus haute importance pratique de les bien connaître.
L'usage des eaux minérales, des eaux thermales, est déjà fort ancien ; il était très .répandu chez les Romains, qui ont couvert la Gaule de nombreux et remarquables établissements. Cependant, l'histoire médicale des eaux minérales est relativement moderne et nous pouvons dire très insuffisante sur la plupart des points. D'ailleurs, la chimie ne nous a donné que depuis un petit nombre d'années des renseignements d'une certaine valeur sur la constitution de ces médicaments naturels. Et encore beaucoup de ceux-ci sontils, à l'heure actuelle, des agents quasi mystérieux. Caractères et Les actions que peuvent produire les eaux minérales '^'^^^eaux'^^^ peuvent être rapportées à quatre facteurs : 1° à leur minérales, minéralisation on plutôt à leurs qualités chimiques et physiques ; 2° à leur thermalité ; 3° à la manière dont elles sont utilisées, j'ajoute, en envisageant la cure dans son ensemble ; 4° aux conditions hygiéniques et adjuvantes (climatériques surtout) de la station.
Nous devons commencer notre étude par un examen rapide de ces facteurs.
Durand-Fardel appelle eaux minérales les eaux naturelles employées en thérapeutique en raison de leur composition chimique ou de leur température. Cette définition semble indiquer que quelques-unes d'entre elles n'ont que les propriétés de l'eau ordinaire, portée à une certaine température. Cela est possible, mais loin d'être admis par tous les auteurs. La plupart
d'entre eux veulent qu'une eau minérale, quelque nulle que soit sa constitution, exerce une action autre que celle qui pourrait être produite par de l'eau ordinaire potable.
Permettez-moi de négliger l'histoire, cependant intéressante mais encore obscure, de l'origine et du mode de formation des eaux minérales.
Le point à' émergence en est extrêmement variable : il peut se trouver dans les terrains anciens ou dans les terrains modernes ; dans les terrains de cristallisation ou de sédiments. Ces eaux sont répandues en grand nombre à la surface du globe, dans toutes les zones, dans tous les climats, dans toutes les contrées ; celles qui sont connues permettent de supposer qu'il en reste encore de bien plus nombreuses à découvrir dans les régions où la civilisation n'a pas encore pénétré.
Les eaux douées d'une haute température sont généralement voisines des volcans ; lorsqu'elles viennent prendre jour dans des terrains de transition, c'est toujours à côté des roches granitiques, d'origine primitive.
La minéralisation des eaux est, en général, en rapport Minéraiiavec la nature des milieux souterrains traversés. Cer- nation, taines eaux, qui sont comptées parmi les minérales, s'en distinguent cependant par ce fait qu'elles se forment à ciel ouvert ; elles sont dites de lixiviation.
A Cransac, par exemple, les eaux de pluie passent à travers un détritus houiller et pyriteuxpour former des eaux fortement minéralisées. En Bohême, à PûUna, on a creusé dans le basalte des puits artificiels qui laissent l'eau s'amasser et se charger d'une forte proportion de principes médicamenteux.
Ole LEÇONS DE THÉRAPEUTIQUE.
La notion du gisement des sources ne donne pas toujours la clef de la minéralisation. Des terrains de même nature peuvent fournir des eaux sensiblement différentes. Le terrain a comme rôle de céder les bases ; mais les acides dissolvants ont souvent une origine très éloignée.
Quelques eaux, dont l'importance pratique est parfois grande, sont moins minéralisées que l'eau potable ; elles ont un poids spécifique à peine supérieur à celui de l'eau distillée.
D'autres résultent de décompositions ; ce sont celles que Fontan appelait eaux accidentelles. Les eaux sulfatées calciques ou sodiques, par exemple, qui se réduisent en traversant les couches du sol où sont amassées des matières organiques, deviennent des eaux sulfureuses.
Un des caractères importants des eaux minérales est représenté par la remarquable fixité de leur composition chimique. Il est vrai qu'on a pas de renseignements précis sur les altérations qu'elles ont pu éprouver pendant une longue suite d'années. On a toutefois analysé certaines sources assez souvent, et à des époques assez variables, pour pouvoir dire que les eaux minérales ne paraissent présenter que des fluctuations de composition insignifiantes au point de vue pratique.
Il importe de vous faire remarquer que la vraie composition de ces eaux nous est à peu près inconnue. Il y a deux manières d'en faire l'analyse. Lorsqu'on en retire les corps simples ou les composés simples, tels que les acides ou les bases, l'analyse est dite réelle. On réalise une analyse hypothétique lorsqu'on reconstitue les combinaisons, telles qu'elles sont supposées exister dans l'eau minérale. Sans aucun doute, c'est ce résul-
tat hypothétique qui offre pour nous le plus d'intérêt. L'analyse hypothétique peut ne pas être exacte; seule, elle donne une idée de l'eau au point de vue thérapeutique et nous serons obligé de la prendre pour base principal de nos classements.
D'après VAfinuaire des eaux de France, qui remonte à 1853, les eaux minérales renferment un petit nombre d'acides et de bases se saturant, en général, réciproquement. Quand la saturation n'est pas complète, ce sont les acides qui restent en excès.
Nous signalerons les acides carbonique, sulfhydrique, sulfurique, chlorhydrique, bromhydrique, iodhydrique, azotique, phosphorique, arsénique. Les trois premiers sont de beaucoup les plus communs et les plus importants. Comme bases, on trouve la soude, la potasse, la chaux, la magnésie, la lithine, les protoxydes defer etde manganèse. La soude existe dans la plupart des eaux minérales, le plus souvent comme base prédominante; au contraire, la potasse s'y rencontre rarement.
Les principaux gaz sont : l'acide carbonique, l'azote, l'hydrogène, l'acide sulfhydrique, les carbures d'hydrogène, l'ammoniaque, l'acide chlorhydrique. L'oxygène et une partie de l'azote sont probablement empruntés à l'atmosphère. Les autres ont une origine sur laquelle on a émis des opinions diverses.
Après l'état d'activité , les volcan s passent à la phase solfatarienne, pendant laquelle ils émettent des gaz analogues à ceux des eaux minérales . Certains gaz proviennent donc probablement de l'action de la chaleur centrale. D'autres sont le résultat de décompositions chimiques plus ou moins complexes. On ne peut soutenir sur ce point une opinion exclusive.
^il8 LEÇONS DE THÉRAPEUTIQUE.
Plusieurs gaz, en raison de leur constance, de leur abondance, et de l'action qu'ils exercent sur l'organisme, prennent une part évidente à l'action des eaux. De ce nombre sont : l'acide sulfhydrique, l'acide carbonique et probablement aussi l'azote qui a fixé récemment l'attention des hydrologues. La plupart des eaux gazeuses renferment à la fois de l'acide carbonique libre et combiné ; quelques-unes d'entre elles ne sont que des dissolutions d'acide carbonique.
A ces principes, qui sont de beaucoup les plus répandus dans les eaux minérales, il convient d'ajouter ceux qui sont exceptionnels ou de moindre importance. Nous citerons l'arsenic, les acides salicylique, borique, tluorhydrique, l'alumine, la baryte, la strontiane, le cuivre, le nickel, le cobalt, le titane, le rubidium, le ceesium. Assez souvent aussi, on trouve dans les eaux minérales des matières organiques qui parfois jouent le rôle d'acides.
L'arsenic a été découvert par Tripier, en 1 889, dans l'eau thermale de Hammam-Meskoutine (Algérie). Depuis on a trouvé de l'acide arsénique combiné avec des bases dans les eaux de la Bourboule, de Vichy, du Mont-Dore, etc. D'après Le Fort, l'arsenic des eaux proviendrait des minerais ferrugineux qui en contiennent à l'état de sulfure.
Les qualités physiques des eaux doivent évidemment exercer un rôle d'une certaine importance, car on sait, depuis longtemps, que beaucoup d'eaux faiblement minéralisées sont remarquablement actives.
A cet égard nous devons nous occuper tout d'abord de la température propre des eaux. Cette température est très variable, de sorte que les eaux peuvent être distinguées en froides, tempérées, chaudes ou ther-
maies. Mais qu'entend-on par eau thermale? Sur un point en apparence aussi simple, l'accord est loin d'être fait.
UAimuaire veut qu'une source soit thermale quand sa température est sensiblement supérieure à la température moyenne annuelle de son point d'émergence.
Filhol a proposé d'appeler thermales toutes les eaux ayant une température constante. Enfin Durand- Fardel considère la température des eaux en médecin et apprécie la qualité thermique d'une eau d'après l'emploi qu'on en peut faire pour l'usage balnéaire. Pour lui, au-dessous de 20" les eaux sont froides, tièdes de 20° à 30°, chaudes de 31 à 35°, très chaudes de 36 à 45 degrés.
Ces expressions ne sont pas très exactes ; il faudrait dire froides (au-dessous de 20°), fraîches (de 20 à 30°), tempérées (de 31 à 35°), chaudes et très chaudes (de 36 k 45°). Mais tout cela est arbitraire. Les médecins des stations où l'eau est employée surtout en boisson se placeront, avec tout autant de raison dans leurs appréciations, au point de vue de l'usage interne des eaux.
Ce qu'il importe surtout de faire remarquer, c'est la constance de la température de la plupart des eaux. Carrère, en 1754, a déterminé la température des sources des Pyrénées ; quatre-vingt-dix ans plus tard Legrand a retrouvé les mêmes chiffres. Ce fait est général. Cela tient vraisemblablement à ce que les conditions qui règlent le degré thermique des eaux i sont d'une grande fixité.
Une eau est d'autant plus chaude qu'elle provient d'une plus grande profondeur. Nais sur son parcours I elle peut rencontrer des causes diverses de refroidis-
sèment. Lorsqu'elle traverse uniquement des parties solides avec une vitesse qui est souvent remarquablement uniforme, elle se trouve dans les conditions les plus favorables au maintien de sa température. Mais quand elle rencontre sur son parcours des terrains poreux, des nappes d'eau ou des filets d'eau froide, on comprend qu'elle puisse avoir une température plus ou moins variable. En général la constance de la minéralisation et de la température marchent de pair.
Certaines eaux sont trop chaudes et ne peuvent être utilisées qu'après avoir été partiellement refroidies.
On y parvient, soit en les coupant avec de l'eau froide, soit, quand surtout elles sont faiblement minéralisées, en les faisant passer à travers des appareils de réfrigération.
Vonctuosilé est une qualité physique difficile à définir, mais se comprenant facilement. Elle est commune à un certain nombre d'eaux qui renferment des matières organiques et paraît devoir être rapportée, au moins en grande partie, à cette particularité. .C'est en étudiant les eaux minérales sulfureuses au microscope qu'on découvrit la présence, dans certaines eaux, d'organismes particuliers. On avait déjà signalé dans ces eaux diverses algues, lorsque Fontan, en 1837, attira l'attention sur une algue filamenteuse, composée de filaments blancs très ténus, à laquelle il donna le nom de sulfuraire. D'après Lambron, qui a poursuivi l'étude des mêmes eaux, la sulfuraire de Fontan est une Confervacée qui habite uniquement les sources sulfureuses dont la température varie do 30 à 45°. En se décomposant cette conferve donne la barégine (de Longchamps) ou glairine (d'Anglada),
substance amorphe, riche en azole, et prenant naissance au contact de l'air lorsque la température n'excède pas 45° et ne descend pas au-dessous de 30°. Beaucoup d'eaux minérales renferment des conferves mieux caractérisées et plus stables. Dans certaines conditions, notamment lorsque les eaux séjournent dans des bassins d'alimentation, les matières organisées prennent un développement considérable.
Dans la sulfuraire et labarégine, Filhol a trouvé une certaine proportion d'iode. Le même corps paraît également exister dans les conferves de Néris, où il se développe, en outre, de nombreuses bulles de gaz.
Certaines eauxthermales, employées en raison de leur États
, , , électriques.
température, semblent douées de propriétés thérapeutiques absolument indépendantes de leur constitution propre . Les sceptiques prétendent que toute eau potable portée à la même température et employée de la même manière, dans les mêmes conditions, donnerait lieu aux mêmes effets et permettrait d'obtenir les mêmes résultats thérapeutiques. Cela n'est pas probable. Mieux inspirés ont été les médecins qui ont cherché à expliquer cette action mystérieuse de certaines eaux à l'aide de qualités physiques particulières.
La théorie des effets liés à l'état électrique a pris naissance avec les recherches de Scoutteten. Cet observateur a trouvé que chaque source étant reliée à la terre par un conducteur, on peut mettre en évidence l'existence d'un courant allant de la terre à l'eau, contrairement à ce qui se passe lorsqu'on relie la terre à une eau courante froide de rivière. On voit que s'il en est ainsi l'eau minérale serait à un potentiel négatif.
Ces études ont été poursuivies par un certain
nombre do médecins. Gigol-SuardetArmieux ont opéré avec des eaux sulfureuses. Ils ont trouvé à la surface de ces eaux une tension positive, dans la profondeur, une tension négative. Cette disposition serait intervertie pendant le bain. Mais les eaux sulfureuses sont trop altérables pour se prêter à une étude physique dans laquelle on doit se mettre à l'abri des causes d'erreur dues à des décompositions. chimiques. Aussi ces auteurs arrivent-ils sagement à cette conclusion que les mouvements électriques qui se produisent dans les eaux qu'ils ont étudiées, sont dus à l'incessante modification du principe sulfuré. Lambron, qui a étudié à Luchon les courants qui se forment dans le bain et sous la douche , s'est également placé dans des conditions complexes qui ne pouvaient conduire qu'à des résultats variables et non démonstratifs. J'en dirai autant des recherches faites par Daudirac. Paul Bénard, à Luxeuil, a réalisé de meilleures conditions. Il a vérifié les faits annoncés par Scoutteten; mais il n'admet pas l'existence d'un rapport entre la réaction électrique et les propriétés thérapeutiques des eaux.
A l'étranger, A. Waltenhofen (de Gastein) a fait des recherches intéressantes en déterminant avec précision le coefficient de conductibilité de l'eau minérale, comparativement à celui de diverses eaux potables. Il a trouvé que les différentes sources de Gastein et notamment celles de la rive droite ont une conductibilité sensiblement plus élevée que celle des eaux potables.
Nous ne pouvons pas encore tirer de ces quelques données et de quelques autres analogues, que je puis avoir omises,une conclusion quelconque touchantlapart
que peuvent réclamer les phénomènes électriques dans
les actions physiologiques et thérapeutiques des eaux minérales. Contentons-nous de bien poser la question.
Certaines eaux de constitution chimique nulle ou indifférente paraissent être dans un état électrique particulier et par conséquent pouvoir exercer par cette qualité physique une action offrant peut-être de l'analogie avec celle qu'exerce un bain électrique, D'autre part, certaines eaux de constitution chimique altérable peuvent se trouver dans un état électrique susceptible de varier pendant le cours de leur emploi sous forme de bain ou de douche, et on peut encore voir dans cette particularité l'origine d'effets différents de ceux que peut produire une eau potable quelconque. Toutes ces questions méritent, à n'en pas douter, un examen plus approfondi.
La plupart des eaux minérales s'altèrent rapidement au contact de l'air. Elles laissent une partie des gaz se dégager et il en résulte un dépôt de sels plus ou moins abondant. Quand ces sels sont calcaires, les sources sont dites incrustantes, parce qu'elles ne tardent pas à recouvrir d'une couche calcaire épaisse tous les objets qu'on y plonge. Citons parmi ces sources Tivoli, Saint-Allyre, Saint-Nectaire.
Dans certains cas, ces dépôts sont formés de silice et de fer hydraté. Il est rare qu'on utilise les précipitations dues à cette décomposition à l'air.
Les boues ou limons offrent, au contraire, un intérêt thérapeutique indéniable. On en distingue deux variétés : le limon minéral, le limon végétal.
Le limon minéral se forme de deux manières. Tantôt un terrain marécageux ou tourbeux est traversé par un courant d'eau minérale ou thermale; tantôt, comme à Dax, un dépôt limoneux, Quviatile, se trouve
minéralisé par des griffons d'eau minérale chaude.
Le limon végétal n'est autre que les dépôts provenant des conferves que nous avons mentionnées ou de leurs produits de décomposition, imprégnés d'eau minérale. On en trouve à Néris, Bourbon-Lancy, Bourbonnc, Bagnères-de-Luchon, etc.