‹ Leçons de toxicologieChapitre 10 sur 18 · SEPTIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

SEPTIÈME LEÇON

ALTÉRATIONS DE TISSUS PRODUITES PAR LES POISONS. DIAGNOSTIC, PRONOSTIC DE L’EMPOISONNEMENT.

Messieurs ,

Altérations de tissus. — Lorsque la mort a été causée par l’action d’un poison, l’autopsie fait découvrir quelques-unes des altérations suivantes : le tube digestif est le siège d’une inflammation plus ou moins vive ; la coloration de la membrane muqueuse, des ecchymoses , des eschares, des ulcérations, des perforations témoignent de l’intensité de cette inflammation. Ces lésions sont du reste très-variables. Quelquefois la membrane muqueuse est à peine injectée ; dans d’autres cas, elle est d’un rouge vif ou bien noire; tantôt ces colorations sont uniformément répandues dans toute l’étendue du tube digestif; tantôt elles sont disséminées inégalement , use bonne partie de l’intestin conservant d’ailleurs un aspect normal. On observe aussi une teinte blanchâtre, grisâtre, et le plus souvent jaunâtre. Les ecchymoses, les ulcérations et les perforations peuvent varier beaucoup aussi par le nombre, l’étendue et le siège. Les bords des perforations sont jaunes, verts ou rouges. Il n’est pas rare de trouver le canal digestif épaissi, ramolli ou rétréci : quelquefois les tissus sont comme réduits en bouillie, la membrane muqueuse se détachant facilement de la tunique musculaire.

Sans contredit, c’est le tube digestif qui après les empoisonnements est le plus souvent le siège d’altérations de tissu. Mais d’autres organes sont souvent intéressés. Les poumons offrent une couleur violette ou d’un rouge foncé; leur tissu est serré, dense, gorgé de sang et moins crépitant.

Les diverses cavités du cœur sont distendues par du sang rouge ou noir, fluide ou coagulé. Mais avant d’attribuer ces altérations à l’action du poison, il faut examiner si elles ne peuvent pas dépendre d’autres circonstances, de l’époque, par exemple, à laquelle est faite l’ouverture du corps. La membrane qui revêt la face interne des cavités du cœur est quelquefois le siège de lésions importantes : inflammation, ecchymoses, ulcérations.

La membrane muqueuse de la vessie présente aussi, dans certains cas, des traces manifestes d’inflammation.

Dans quelques circonstances les vaisseaux veineux, qui rampent à la surface du cerveau et des méninges, sont gorgés de sang noir. Le cerveau, le foie, les muscles peuvent offrir une teinte verdâtre. Enfin il est des cas où la peau se recouvre de taches noires comme gangréneuses.

Voilà une récapitulation des lésions qui peuvent etre produites par les poisons; mais jamais elles n’existent toutes sur le même individu à la suite d’un empoisonnement; d’ailleurs la meme substance toxique produit des désordres très-variables suivant 1 état dans lequel elle a été ingérée, suivant le temps qu’elle est restée en contact avec les tissus, suivant enfin mille circonstances que nous ne pouvons apprécier. Il peut même arriver qu’une substance qui

ordinairement produit des lésions importantes, ne laisse aucune

trace dans certains cas.

Enfin, avant de quitter ce sujet, je tiens à vous prémunir contre une erreur trop répandue. Tout le monde croit que les lestons de l'estomac et du tube intestinal doivent être exclusivement rapportées à l'action exercée par le contact de la substance qui a trave. se

les voies digestives. S'il en était ainsi, ces lésions n ex,steraien

pas lorsque le poison a été appliqué sur une plaie Eh bien voici

l'estomac d'un chien empoisonné par l'acde

voyez de belles ecchymoses; le poison n'a cependant pas ete por

directement dans l’estomac, il avait été placé dans une incision pratiquée à la face interne de la cuisse, et toutes les précautions ont été prises pour que l’animal ne put pas lécher la plaie et avaler de l’arsenic. Des faits analogues ont été observés souvent ; ils renferment un enseignement que je ne voulais pas vous laisser ignorer, à savoir que les lésions du tube digestif ne sont pas exclusivement produites par le contact du poison ingéré.

Diagnostic.—R éservant pour plus tard les applications médico-

légales, nous devons ici nous occuper seulement, au point de vue de la thérapeutique, de reconnaître l'empoisonnement du vivant de l’individu malade. La chose n’est pas bien difficile lorsqu’on sait qu il y a eu ingestion ou application d’un poison sur une partie du corps, en un mot, lorsqu’on sait que l’individu a été soumis à l’action d’une substance toxique. Des renseignements fournis par le malade ou par son entourage , une fiole contenant le reste du poison, etc., mille circonstances peuvent mettre le médecin au courant. Le diagnostic est facile lorsque, dans les matières des vomissements ou dans les excrétions (l’urine, par exemple), on constate l’existence d’un principe vénéneux. Il peut se faire aussi que l’odeur de l’haleine du malade (vin , camphre , acide prussique, etc.), ou des traces particulières (taches jaunes pour l’acide azotique , liséré noir sur les dents pour les préparations saturnines, etc.), mettent sur la voie. Dans ces circonstances, alors même qu’une maladie existe en même temps , il est rarement difficile de reconnaître l’empoisonnement, et, en tout cas, dans le doute, il faut toujours agir comme s’il existait ; il y aura toujours avantage a ne pas abandonner le malade à l’action du poison.

Le problème se complique singulièrement lorsque les éléments précédents font défaut, lorsque le médecin ne peut établir le diagnostic que d’après les symptômes. Dans ce cas, l’empoisonnement lent ne peut guère être reconnu; mais, dans l’espèce, un traitement dirige exclusivement contre les symptômes peut être très-utile.

J est donc seulement de l’empoisonnement prompt que je vous entretiendrai. Vous n’avez pas oublié, je suppose, le sens que nous attachons à ces dénominations. C’est à diagnostiquer l’empoisonne-

ment prompt d’après les symptômes seulement et sans le secours d’aucune autre notion que nous allons nous appliquer

Les troubles fonctionnels produits par les poisons présentent, vous le savez, une variété très-grande* et ne portent pas avec eux un cachet spécial suffisant pour les distinguer des maladies spontanées.^ (Nous nommerons ainsi, pour éviter une périphrase, les maladies qui ne sont pas la conséquence de l’action des poisons.) Cependant il y a dans l’invasion et la marche de l’empoisonnement des traits particuliers qui peuvent autoriser des présomptions sérieuses. Examinons ces caractères.

A. Invasion brusque. — Il est bien rare que les maladies spontanées débutent brusquement sans aucun phénomène précurseur ; au contraire, les désordres les plus graves des empoisonnements surviennent tout à coup sans que rien puisse les faire pressentir.

Il n’est pas contestable que dans certains cas quelques maladies, le choléra, par exemple, ne sont pas annoncées par un trouble préalable, et que, d’un autre côté, quelques empoisonnements ne débutent par des phénomènes morbides de peu d’importance; mais ce sont là des exceptions tellement rares que la règle générale n’en est pas atteinte.

En présence de symptômes graves survenus brusquement au milieu de la santé la plus parfaite, ou même au milieu d’une maladie, si les symptômes ne se rattachent pas naturellement à la maladie, le médecin doit songer à un empoisonnement. Pour avoir, méconnu ce principe, des praticiens éminents ont commis des erreurs graves qui auraient compromis des réputations moins solides. Ne l’oubliez donc pas ; vous pourrez sauver ainsi bien des malades, et rendre de grands services à la société. Que d empoisonnements auraient été découverts si tous les médecins étaient pénétrés de ces idées ! Que de malheurs auraient été évités, si l’espoir trop fondé de l’impunité n’avait encouragé bien des criminels !

B. Les symptômes apparaissent peu de temps après un repas ou après l’ingestion d’une boisson, d'un remede , etc. Quoi que moins importante que la précédente, cette circonstance mérite

encore une grande considération. Dans un procès célèbre, elle a été, bien à tort, négligée par les experts : Lacoste, peu de temps après avoir bu un verre de vin , est pris de douleurs atroces dans l'estomac ; il lui semblait, disait-il, qu’il était brûlé par un fer rouge ; et lorsque de l’arsenic a été trouvé dans les organes, on ne tient pas compte de pareilles indications !

Inutile de vous dire que le caractère dont nous vous entretenons n’est pas absolu : d’abord parce que les poisons peuvent pénétrer par d’autres voies que l’estomac, puis parce qu’une maladie spontanée peut débuter aussi bien après un repas qu’à un autre moment.

Si plusieurs personnes ayant mangé les mêmes mets ou bu les mêmes boissons étaient atteintes d’accidents semblables, l’empoisonnement serait bien probable.

C. Progrès rapides. — En ge'néral, dans les empoisonnements, les symptômes s’aggravent avec une grande rapidité , et très-souvent la mort survient peu de temps après l’ingestion du poison. Cependant les choses ne se passent pas toujours ainsi ; les désordres causés par les poisons peuvent se prolonger pendant des semaines, des mois même; ils peuvent offrir des rémissions et même des intermittences très-nettes.

Quoiqu’il soit à peu près impossible de diagnostiquer avec certitude d’après les symptômes seuls un empoisonnement au lit du malade, je vais vous montrer qu’un médecin attentif et pénétré des considérations qui précèdent, peut, dans un grand nombre de cas , instituer le traitement convenable. En effet, lorsque après un examen sérieux, et en tenant compte des signes particuliers de l’empoisonnement, il y aura lieu de douter , le médecin doit se comporter comme s’il avait affaire à un empoisonnement. Il doit déterminer des évacuations de l’estomac et de l’intestin, s’il est appelé à un moment opportun, exciter après la sécrétion urinaire, ou combattre les symptômes. En somme , vous le voyez , il n’y a pas d’autre modification à apporter au traitement de la maladie que l’administration d’un vomitif, d’un purgatif, et d’une quantité abondante de boissons. Si quelqu’une des maladies spontanées plus

ou moins analogues à l’empoisonnement peut être aggravée par une semblable médication conduite avec prudence, c’est dans des cas bien rares. En agissant comme je viens de vous le recommander, on ne peut donc que gagner.

Faut-il maintenant passer en revue les différentes maladies dont les manifestations symptomatiques se rapprochent le plus de celles de l’empoisonnement, et établir le diagnostic différentiel? En voici la nomenclature : Indigestion , gastrite, gastro-entérite aiguë, perforations spontanées des voies digestives, péritonite, iléus, hématèmèse, méningite, mèningo-encèphalite, apoplexie, syncope, tétanos,

choléra, fièvres intermittentes pernicieuses.

Ce seraient toujours les signes mentionnés plus haut, l’invasion brusque, l’apparition des symptômes apirès l’ingestion d’une substance quelconque, les progrès rapides, que nous invoquerions comme caractères distinctifs. Vous avez assez étudié la pathologie pour savoir que dans la plupart des maladies, les symptômes graves que je viens de nommer ne surviennent pas brusquement ; ils sont précédés de troubles légers qui manquent dans les empoisonnements. Ce n’est donc que dans des cas exceptionnels que vous seriez embarrassés, et maintenant je vous ai dit comment vous devriez agir. Vous pouvez vous conformer à ces préceptes sans crainte de faire du mal, et avec de grandes chances de faire du bien.

Ce n’est pas tout que de reconnaître avec plus ou moins de probabilité qu’il y a empoisonnement : il n’est pas inutile de savoir quel est le poison dont on veut combattre l’action. Pour être complet, le diagnostic doit établir :

1° S’il y a empoisonnement ;

2° Quel est le poison. , .

La difficulté de résoudre le premier problème vous fait croire peut-être que la solution du second est tout à fait impossible, eterminer exactement quelle est la substance tox.que d apres les symptômes, est sans contredit au-dessus de nos forces ; mais en vous rappelant les traits principaux de l’action des poisons que je vous ai indiqués à propos de la classification , vous veirez' quelquefois facile de soupçonner auquel des quatre groupesPP tient cette substance, ou même quelle est la substance, lorsque

effets sont bien tranchés. Vous serez à même, après ce diagnostic, d’appliquer un traitement plus spécial ; mais pour les premiers moments, dans le plus grand nombre des cas, cette donnée n’est pas bien utile, car les premières indications thérapeutiqnes sont toujours les mêmes pour tous les poisons : toujours il faut en débarrasser l’organisme.

Voilà tout ce que je crois pouvoir vous dire d’utile pour la pratique à propos du diagnostic de l’empoisonnement, je vous demande la permission de résumer ce qui précède en quelques mots.

Le médecin appelé près d’un malade peut savoir que ce malade a été exposé à l’action d’un poison : le diagnostic alors est bien facile.

L’existence d’un principe toxique dans les matières des vomissements, dans les excrétions, entraîne avec elle le diagnostic; des traces particulières (taches diverses, odeur spéciale) peuvent mettre sur sa voie.

C’est seulement avec ces données que l’empoisonnement lent peut être reconnu ; lorsqu’elles manquent, rarement cette forme d’empoisonnement peut même être soupçonnée ; mais l’empoisonnement prompt présente des signes assez constants pour qu’il soit permis presque toujours d’appliquer un traitement convenable.

L’invasion brusque d’accidents graves, l’apparition des phénomènes morbides après l’ingestion d’une substance , surtout lorsque plusieurs personnes sont atteintes, la marche rapide de la maladie, sans constituer des caractères absolus, sont des signes importants de l’empoisonnement, et doivent en suggérer la pensée.

Lorsque, après un examen attentif, le médecin peut croire que probablement les accidents qu’il observe sont causés par un poison, il doit provoquer des évacuations ; en procédant avec la prudence nécessaire, il n’aggravera pas l’état de son malade; tandis qu’il pourrait souvent compromettre un succès presque certain , s’il ne remplissait pas de suite les premières indications thérapeutiques propres à combattre l’action des substances toxiques.

Pronostic. On conçoit combien le pronostic de l’empoisonnement est difficile, quand on songe qu’il doit varier selon les nombreuses circonstances qui modifient l’action du poison : nature,

quantité, état, solubilité du poison, porte d’entrée (estomac, voies respiratoires, etc.), constitution, état de santé ou de maladie de l’individu empoisonné, etc., enfin suivant l’époque plus ou moins avancée de la maladie et les résultats qu’à ce moment on peut attendre du traitement le mieux entendu. La gravité des symptômes et leur marche doivent être prises en grande considération, et fournissent un élément très-important pour le pronostic.

A l’histoire particulière de chaque poison vous verrez quelle est son activité; je vous ai déjà entretenus de l’influence que peuvent exercer les circonstances précédentes sur l’action des substances toxiques : je n’ai donc pas autre chose à vous dire ici sur le pronostic en général, si ce n’est que ce pronostic est toujours trèsgrave, et que même alors que les désordres ne paraissent pas trèsprofonds, il faut toujours redouter une issue funeste. Permettez-moi aussi de vous rappeler que les phénomènes aigus sont souvent suivis d’accidents chroniques capables quelquefois de compromettre à leur tour la vie des malades. Soyez donc toujours réservés, si vous voulez être à l’abri d’une erreur.

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