‹ Leçons de toxicologieChapitre 11 sur 18 · TRAITEMENT DE L'EMPOISONNEMENT · texte numérisé non relu

TRAITEMENT DE L'EMPOISONNEMENT

Jusqu’à présent, nous avons réuni des éléments dont je vous ai montré de temps en temps les applications, afin de ne pas vous fatiguer par de trop longues abstractions. J’aime à croire que , par amour de la science , vous m’avez écouté avec intérêt; mais aujourd’hui vous commencerez à sentir l’importance des notions que nous avons acquises en voyant le parti que nous en tirerons pour la pratique.

Le traitement découle naturellement des données que nous possédons sur le mécanisme de l’action des poisons. Vous n’avez pas oublié que les effets produits par les poisons peuvent et doivent être rapportés à une action locale déterminée par le contact de la substance toxique et à une action à distance qui se propage après absorption; vous vous rappelez aussi qu’une fois absorbés les poisons s’échappent de l’organisme avec différents produits de sécrétion ; mais, même après que l’élimination est terminée , l’influence du premier ébranlement peut persister, et se traduit par des phénomènes morbides.

Il résulte de cela que le traitement de l’empoisonnement comporte les indications suivantes :

1° Soustraire le patient à l’action du poison ;

2° Combattre l’action locale ;

3° Empêcher l’absorption ;

4° Favoriser l’élimination ;

5° Opposer à la maladie un traitement approprié.

Les moyens pratiques de réaliser les deux dernières indications sont toujours les mêmes, quel que soit le point du corps avec lequel le poison a été en rapport, quelle que soit la voie par laquelle il aura pénétré. Les diurétiques, les sudorifiques, les vomitifs, les purgatifs, constituent les meilleurs agents pour accélérer l'élimination 0 . vous l’auriez prévu de vous-mêmes, puisque vous savez que c’est’ principalement avec les sécrétions urinaire , cutanée et intestinale que les substances toxiques sortent de l’organisme.

Quant au traitement de la maladie déterminée par le poison, il varie avec cette maladie , et vous n’ignorez pas combien de circonstances modifient les effets produits par les poisons. Il faut donc avoir recours aux moyens rationnels ou spéciûques qui mériteront le plus de confiance : c’est au praticien de choisir suivant les cas.

Il e c t impossible de rien dire de général.

Les trois premières indications ne peuvent pas toujours etre réalisées ; c’est ce qui arrive lorsque, par exemple le poison s est

trouvé en rapport avec des parties inaccessibles a 1 action directe

du médecin, telles que les voies respiratoires. Mais, a part ces cas elles méritent une grande attention ; car elles ont P our but ’ en remédiant aux premières atteintes, de prévenir le, effet s graves, souvent irréparables, de l’action des. poisons. Comme elles exigent des moyens d’exécution différents, suivant que la substance toxique a été appliquée sur des parties externes du corps ou portée dans l’estomac, nous examinerons successivement ces deux c . Ce sera un moyen de rendre l’exposition plus claire et 1 application

Pl A^sque le poison a été placé sur la peau ou dans des ouvertures, soit accidentelles (plaies), soit naturelles (bouche, narines anus, vulve, etc.), il faut toujours chercher à combattre l’action locale, à empêcher ou retarder sont surtout les virus et les venins qui pénétrent par ces port d’entrée dans l’organisme ; d’autres poisons peuvent cependant prouver dansées éditions. Les ntoyens dont noos disposons poor obtenir les résultats désirés sont nombreux. Les voici . "» rean pute, en étendant et entraînant e potso , peuvent rendre de grands services. Quand fatre se pent, es. pre

férable d’employer pour les lavages de l’eau chargée de substances capables de détruire ou d’atténuer les propriétés délétères du poison ou des liquides doués de cette faculté.

Les émollients, les calmants, sont très-utiles contre l’inflammation et la douleur dont le point d’application est le siège.

Le cautère actuel ou les caustiques , en dénaturant le poison , en modifiant la lésion locale produite, et en altérant la surface d’application, concourent avec les moyens précédents à remplir les trois indications qui nous occupent.

Terminons par les moyens spéciaux d’empêcher ou de retarder l’absorption.

La succion, connue et pratiquée dès les temps les plus reculés, pour les morsures des animaux venimeux , peut être d’une grande utilité. Les anciens n’ignoraient pas que les virus et les venins n’agissent pas par la membrane muqueuse de la bouche lorsqu’elle n’est pas ulcérée. Cependant, comme dans un grand nombre de cas, surtout si on appliquait ce moyen à des poisons autres que les virus et les venins, l’opérateur ne serait pas à l’abri de fout danger, on a imaginé de remplacer ce moyen barbare par une succion artificielle d’ailleurs plus efficace, au moyen de la ventouse.

Je vous ai déjà parlé de la ventouse proposée par Barry. Les expériences de cet auteur, répétées du reste devant une commission de l’Académie de médecine, ne permettent pas de douter de l’utilité d’un pareil moyen ; mais il serait important de rechercher jusqu’à quel moment on peut compter sur son efficacité, Car il n’est pas impossible que la ventouse ne soit capable de pomper une partie du poison qui a déjà pénétré dans l’intérieur des vaisseaux.

La ligature, en interceptant le cours du sang, et empêchant ainsi le transport du poison dans les différentes parties du corps, peut être rangée parmi les moyens d’empêcher l’absorption; elle présente le grand inconvénient de déterminer des accidents lorsqu’elle est laissée longtemps, sinon dans tous, au moins dans la majorité des cas.

Vamputation, lorsque le poison a été appliqué à l’extrémité d’un membre, a été conseillée et pratiquée. Un danger imminent peut seul autoriser et excuser un moyen si violent.

Les scarifications autour du point d’application permettent la sortie facile du sang, et constituent ainsi un puissant adjuvant de la ventouse et de la ligature. Voilà quels sont les moyens les plus utiles de réaliser les trois premières indications thérapeutiques, lorsque le poison a été appliqué sur une partie du corps accessible à notre intervention. Tous ne peuvent être mis en pratique dans tous les cas, et l’emploi de l’un d’eux n’est pas incompatible avec l’emploi d’un ou plusieurs autres. Il ne m’appartient pas de vous exposer les circonstances qui peuvent empêcher l’application de ces moyens , ni celles qui comportent l’emploi simultané de plusieurs , je dois vous supposer capables de décider vous-mêmes ; les notions d’anatomie et de pathologie que vous possédez suffiront pour vous guider.

B. J’ai réservé pour la finie Cas le plus important, celui qui s’offrira le plus souvent à votre observation; c’est quand le poison a été porté dans l’estomac. Comment soustraire le patient à l’action du poison, combattre l’action locale et empêcher 1 absorption? C’est tout simple : par des vomitifs ou tout, autre moyen capable d’amener au dehors le poison qui est dans I’e-tomac, par des adoucissants, et enfin par les contre-poisons.

Je n’ai pas besoin de vous rappeler quels émétiques vous fournit la matière médicale; mais je veux vous recommander de préférer à l’émétique, à l’ipécacuanha, etc., l’eau tiède pure , ou mieux chargée d’albumine. L’action de ces substances est beaucoup plus douce, et il importe de ménager l’estomac, de ne pas ajouter à l’irritation dont il est le siège. Outre la faculté de déterminer dès vomissements, l’eau tiède pure ou albumineuse présente l’avantage d’affaiblir l’action délétère d’un grand nombre de poisons et d’en neutraliser quelques-uns. Nous reviendrons, du reste, tout à l’heure sur ce point, au sujet de l’eau albumineuse.

Lorsque les vomitifs ne produisent pas leur effet ou lorsque le malade ne peut pas avaler, on a recours à la titillation de la luette, à l’appareil proposé par Renault et Dupuytren ; on peut réduire cet appareil, espèce de pompe gastrique, tout simplement à une sonde œsophagienne en caoutchouc, à laquelle on adapte une seringue de grande capacité. La sonde étant introduite jusque dans

l’estomac, on injecte avec la seringue une grande quantité d’eau tiède, et puis on aspire cette eau ; avec elle sort une certaine proportion du poison. Le mélange ainsi ramené dans la seringue est rejeté et remplacé par une nouvelle quantité d’eau tiède. En renouvelant plusieurs fois cette manœuvre avec promptitude, on peut débarrasser complètement l'estomac. Cet appareil, qui a été employé plusieurs fois avec succès, peut être remplacé par un simple tube de caoutchouc souple , pouvant fonctionner à la manière d’un siphon, chaque fois que le bout externe est abaissé au niveau de l’ombilic.

L’eau tiède chargée ou non d’albumine, le lait, l’eau gommée , sont de très-bons adoucissants. En étendant ou en enveloppant le poison, ils atténuent ses effets sur la muqueuse gastrique.

Contre-poisons . — On désigne sous ce nom toute substance réalisant les conditions suivantes :

1° Elle doit pouvoir être prise à haute dose sans aucun danger ;

2° Elle doit agir sur le poison , soit liquide , soit solide , â une température égale ou inférieure à celle de l’homme et au milieu des sucs gastriques, bilieux et autres que l’estomac peut contenir;

3° Son action doit être prompte ;

4° Elle doit dépouiller le poison de ses propriétés délétères.

Le contre-poison agit sur le poison lui-même , et il ne faut pas appeler de ce nom les substances employées contre la maladie. Le café n’est pas plus le contre-poison de l’opium parce qu’il dissipe le narcotisme, que h saignée, les sangsues, ne sont les contre-poisons des irritants parce qu’ils calment l’inflammation.

Les médicaments employés contre la maladie ont reçu le nom d 'antidotes; mais quelques auteurs ayant confondu les antidotes avec les contre-poisons, je crois qu’il faut, pour éviter toute erreur, renoncer à cette dénomination.

L’importance des conditions exigées du contre-poison saute aux yeux. Concevez-vous que le foie de soufre, un corps aussi toxique, ait été préconisé comme contre-poison? Il est évident que le contre-poison doit être parfaitement inerte, afin qu’il soit permis d’en administrer un excès. La seconde et la troisième condition se comprennent facilement, je ne ferai qu’appeler un moment votre at-

tendon sur la quatrième. Ne croyez pas que les contre-poisons dépouillent les poisons des propriétés délétères en formant toujours des composés insolubles, et partant incapables d’être absorbés. Il en est souvent ainsi, c’est vrai; mais la magnésie , qui est un excellent contre-poison de l’acide sulfurique en se combinant avec lui, donne naissance à du sulfate de magnésie, qui est parfaitement soluble. Vous savez que le sulfate de magnésie est simplement un purgadf. Encore un mot sur cette dernière condition. Il est incontestable que, pour être parfait, un contre-poison doit dépouiller complètement le poison de toutes ses propriétés délétères; mais , à défaut de cette perfection, une substance capable de diminuer sensiblement ces propriétés constitue un contre-poison utile, et il ne faudrait pas la dédaigner.

Comment établir si une substance est le contre-poison d un corps toxique? La chose n’est pas aussi simple qu’elle peut le paraître au premier abord. Souvent on se contente de rechercher si les reactions chimiques fournissent des produits inertes, ou bien, pour prévenir toute objection, on administre à des animaux empoisonnes la substance en question, et s’ils survivent, on tient pour démontre que la substance essayée constitue un excellent contre-poison. La première de ces preuves ne satisfera aucun esprit rigoureux; la seconde, plus spécieuse , n’est pas toujours très-convaincante. En effet, quand les animaux vomissent, l’expérience perd toute signification.

Or, comme les chiens (et ce sont les animaux.qui servent en général pour ces expériences) vomissent très-facilement, il faut pratiquer la ligature de l’œsophage. Ainsi faite, l’expérience se termine toujours par la mort des animaux. Or, la durée de la résistance que les animaux opposent à un poison étant très-variable , une conclusion rigoureuse n’est possible que dans un petit nombre de circonstances, lorsque , par exemple , le poison étant toujours très-actif, la mort est retardée considérablement ; ou bien lorsque le poison n’aura pas produit les lésions qui sont le résultat constant ou a peu

près constant de son action.

Il va sans dire, du n ste, que les essais doivent

grand nombre de fois. Moyennant cette précaution,

être répétés un la comparaison

des résultats fournira toujours sinon une solution absolue, au moins des éléments importants. Vous n’avez pas oublié , j’espère, que la ligature de l’oesophage, faite avec soin, n’entraîne jamais la mort des chiens avant lé troisième jour, et que le plus souvent les animaux ainsi opérés survivent quatre ou cinq jours ; on ne peut donc pas attribuer à cette Opération la mort des animaux, lorsqu’elle survient dans les vingt-quatre ou quarante-huit premières heures.

En opérant ainsi, vous pourrez sans peine vous convaincre que parmi les nombreuses substances vantées comme contre-poisons de tel ou tel poison, quelques-unes n’ont aucune efficacité, le charbon, par exemple, et la plupart n’ont réussi qu’en favorisant le vomissement ou en atténuant l’action locale et retardant un peu l’absorption. Dans ces conditions, les vomissements spontanés entraînent encore à temps les éléments toxiques ; on reconnaît cette action à ce que les animaux qui ne peuvent pas vomir meurent tout aussi vite , que le prétendu contre-poison soit ou ne soit pas employé. L’eau tiède, l’eau gommée ou sucrée, le lait, le bouillon, les corps gras, sont ajoutés à tort à la liste des contre-poisons qui doivent être employés dans une foule d’empoisonnements. L’eau albumineuse, qui neutralise un certain nombre de poisons, agit bien souvent seulement comme vomitif et comme adoucissant. Des succès incontestables démontrent qu’elle est bien utile dans l’empoisonnement par 1 acide arsénieux; elle ne dépouille cependant pas le moins du monde ce corps de ses propriétés délétères.

Quoique je me sois appliqué , dans l’exposition précédente des réssources que nous possédons pour combattre l’empoisonnement, à vous faire pressentir quelle conduite vous deviez tenir, si vous étiez appelés à conjurer les suites funestes de l’action d’un poison, je crains de ne vous en avoir pas donné une idée bien nette ; je vais donc, en me plaçant à ce point de vue, terminer par quelques mots qui puissent fixer vos esprits.

Si l’absorption est terminée , ou si vous ne pouvez agir directement sur le point du corps avec lequel le poison a été en contact, vous traitez la maladie et vous administrez quelques boissons diu-

rétiques ou sudorifiques : vous emploierez même, s’il n’y a pas

inconvénient, les purgatifs.

Si l’absorption n’est pas terminée , si vous pouvez agir directetement sur le poison, il importe surtout de ne pas perdre un moment pour expulser le poison et en empêcher l’absorption. C’est donc, en attendant mieux , aux moyens qui seront le plus à votre portée que vous aurez recours , alors même que leur efficacité ne serait pas la plus grande. Les lavages à l’eau simple , la cautérisation au fer rouge, lorsque le poison est à l’extérieur ; l’ingestion d’eau tiède, de lait, etc., lorsque le poison est dans l’estomac, présentent sur les autres moyens l’avantage de pouvoir être facilement mis en usage et de n’être presque jamais nuisibles.

Avant tout, il faut gagner du temps. Aussi les contre-poisons, même les plus parfaits, sont-ils souvent peu utiles, parce qu’ils ne peuvent être employés à temps. Avant que le médecin arrive près du malade, que le poison soit reconnu (et souvent il est impossible de le reconnaître), que le contre-poison soit préparé et administré , la substance toxique peut produire des désordres irréparables. Voilà pourquoi l’eau albumineuse ' tiède est la ressource la plus précieuse que nous possédions ; partout il y a des œufs, et il suffit de battre cinq ou six blancs d’œufs dans ün demilitre d’eau pour les premiers moments. Elle est donc toujours sous la main. Dans certains cas, elle constitue un excellent contrepoison ; toujours elle est un vomitif parfait, un adoucissant, et même un diurétique, à cause de la grande quantité d’eau ingérée. Que d’avantages réunis ! Ne l’oubliez donc pas; au moins au début ayez-y recours.

Je ne peux résister au désir de vous raconter un fait qui peut graver dans vos esprits l’utilité de l’eau albumineuse. Vous avez entendu parler de l’horrible empoisonnement commis le St décembre 1849. A l’occasion du jour de l’an, la fille Emma Vher, qui demeurait rue de la Victoire, reçut quelques gâteaux d’un nommé Aymé. Elle s’empressa de partager le présent avec la famille de son portier. Mais bientôt tous ceux qui avaient mangé ces gâteaux furent en proie aux symptômes d’un empoisonnement violènt. Il y avait de bonnes raisons pour cela ; ces gâteaux avaient été saupou-

drés avec de l’arsenic. Par hasard le praticien appelé pour donner des soins à ces malheureux avait assisté à la leçon de chimie faite le jour même à l’Ecole de médecine : là il avait entendu recommander l’usage de l’eau albumineuse. Il se hâta donc d’appliquer ce qu’il venait d’apprendre.

Tous les malades furent soumis à l’eau albumineuse; ils vomirent abondamment, et bientôt ils se trouvèrent soulagés. lime semble encore les entendre dire que quand ils avalaient l’eau albumineuse, ils éprouvaient la même sensation que si du velours passait dans leur estomac. Encore une fois donc, employez l’eau albumineuse ; vous pourrez toujours administrer ensuite les contre-poisons.

Si par des circonstances heureuses, vous pouviez vous procurer de suite un fort contre-poison, faites-en usage; mais ne manquez pas pour cela de provoquer des vomissements : car souvent les composés résultant de la réaction du contre poison sur le poison agissent à la longue; de sorte qu’il est bon d’en débarrasser l’estomac.

Enfin, si malgré tous les efforts que vous ferez pour chasser et neutraliser la substance toxique, les phénomènes morbides persistaient ou s’aggravaient, il faudrait, par des moyens appropriés, tâcher dè les calmer : c’est une maladie à traiter , abstraction faite du poison ; mais, en outre, il faut favoriser l’élimination, il faut chasser de l’organisme l’ennemi redoutable, dont la présence est toujours un danger.

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