SYMPTÔMES GÉNÉRAUX DE L’EMPOISONNEMENT
Ces symptômes varient tellement, qu’il est impossible de donner une description générale, d’en faire, comme je le voudrais, un tableau qui resterait présent à l’esprit. J’en suis donc réduit à vous tracer une récapitulation des désordres qui peuvent résulter de l’action des poisons. Comme vous le verrez, il est peu de troubles fonctionnels que les poisons ne puissent produire. Bien entendu , toutes les substances toxiques n’occasionnent pas tous ces désordres, et aucune ne les engendre tous à la fois.
L’empoisonnement peut être déterminé brusquement par l’action d’une dose suffisante de poison, ou bien il peut être la conséquence de l’ingestion répétée pendant longtemps de petites doses. On a appelé le premier empoisonnement aigu et le second empoisonnement lent. La première dénomination est impropre, ou du moins éveille dans l’esprit des idées fausses. Vous verrez que dans les deux cas les effets peuvent se prolonger longtemps. Comme d’ailleurs les accidents peuvent être dus à un petit nombre de doses, aussi bien qu’à une seule dose, je crois qu’il faudrait dire empoisonnement prompt . Rappelez-vous celte substitution de termes. L’existence de poisons produisant un empoisonnement lent, c està-dire déterminant la mort à une époque éloignée du moment de l’ingestion et prévue pour ainsi dire d’avance, ne doit pas être admise.
Examinons donc successivement les deux espèces d’empoisonnements et les symptômes généraux qui les constituent.
Empoisonnement prompt. Symptômes primitifs. — Lorsqu’une substance toxique agit sur l’homme, la physionomie est peu altérée dans les premiers moments ; bientôt le teint devient pâle et plombé ou très-rouge ; les yeux sont rouges et saillants hors des orbites ; les pupilles sont dilatées ou contractées. On observe d’ailleurs dans ces cas quelques-uns des troubles suivants dans les divers appareils : odeur nauséabonde , infecte; saveur acide, alcaline, âcre, styptique ou amère; chaleur âcre au gosier, sécheresse dans la bouche; quelquefois il s’y forme de l’écume ; la langue et les gencives présentent des colorations variables , livides , d’un jaune citrin, blan-
ches, rouges ou noires ; sentiment de constriction à la gorge, chaleur à l’estomac; douleur plus ou moins aiguë , augmentant par la pression, et ayant son siège dans toute l’étendue, du canal digestif, ou plus particulièrement dans la gorge, dans la région épigastrique et dans quelques autres points de l’abdomen ; cette douleur, souvent très-mobile, se fait sentir successivement dans toutes les parties du canal intestinal et même dans la poitrine. Soif ardente ; les boissons augmentent quelquefois la douleur et ne tardent pas à être vomies ; fétidité de l’haleine, éructations fréquentes, nausées, vomissements douloureux , muqueux , bilieux ou sanguinolents, d’une couleur blanche, jaune, verte, bleue , rouge ou brunâtre, bouillonnant quelquefois sur le carreau, et dans ce cas rougissant la teinture de tournesol ; quelquefois , au contraire , ils verdissent le sirop de violettes, et dans ces cas ils ne bouillonnent pas sur le carreau. Constipation; déjections alvines plus ou moins abondantes, avec ou sans ténesme, présentant d’ailleurs des propriétés variables comme les matières des vomissements. Dysurie, strangurie, ischu rie ; priapisme opiniâtre et douloureux. Respiration difficile, angoisses, toux, hémoptysie, hoquet. Pouls fréquent, petit, serré, irrégulier, imperceptible. Frissons de temps à autre ; sensation de froid, surtout aux membres inférieurs; peau froide, sueurs froides et gluantes ; d’autres fois , au contraire , il y a chaleur intense, éruption douloureuse à la peau. Agitation, cris aigus, impossibilité de conserver la même position ; délire furieux ou gai ; mouvements convulsifs des muscles de la face, des mâchoires; rires sardoniques, trismus, contorsions horribles, roideur extrême des membres, accompagnée d’une contraction générale des muscles du thorax, qui détermine l’immobilité de ses parois; quelquefois stupeur, engourdissement, pesanteur de tête , envies de dormir légères d’abord, puis insurmontables ; vertiges, paralysie ou grande faiblesse des membres abdominaux ; prostration extrême ; collapsus, coma.
En général, à moins qu’un traitement efficace ne soit appliqué, les symptômes augmentent d’intensité depuis le moment de l’apparition jusqu à la mort. Quelquefois, comme dans toutes les maladies du reste, il y a des rémissions, et enfin dans quelques cas il y
a de véritables intermittences, c’est-à-dire que les accidents cessent complètement.
Symptômes consécutifs. — Souvent les malades qui ont résisté aux désordres primitifs sont sujets soit immédiatement, soit plus tard, à des accidents graves. Il n’est pas rare même que ces accidents entraînent la mort. Les acides, par exemple, produisent des lésions si importantes, que les phénomènes morbides se prolongent souvent fort longtemps. Tartra a rapporté une observation d’empoisonnement par l’acide azotique, fort intéressante à ce point de vue. Les préparations arsenicales donnent naissance à des paralysies graves. A l’histoire particulière de quelques autres poisons , vous retrouverez des exemples anal igues, mais il n’y a rien de général à dire sur la question. Je me borne donc à ces indications.
Empoisonnement lent. — Les troubles qui sont la conséquence de l’inges'ion répétée de petites doses de substances toxiques sont très-variables et peuvent intéresser tous les organes, tous les appareils. Ce qu’il y a de plus remarquable à poser, c’est la différence entre les phénomènes que produit un poison, suivant qu il a pénétré dans l’organisme en une seule fois à dose délétère , ou suivant qu’il y est entré par petites doses et à la longue. Comparez l empoisonnement prompt par les préparations saturnines ou mercurielles avec les intoxications observées sur les ouvriers qui manipulent ces substances, et vous verrez qu’il y a une grande différence : ainsi la pression diminue la douleur dans la colique des peintres, elle l’augmente, au contraire, lorsqu’il y a eu ingestion d’une forte dose de composé plombique. Je ne saurais pousser plus loin ce parallèle sans dépasser les limites qui me sont imposées : il est d’ailleurs facile de vérifier sur d’autres symptômes la différence que je vous signale.
L’empoisonnement lent n’a pas été étudié. Cette étude est cependant importante. Nous y reviendrons à propos du diagnostic, et vous verrez quelles difficultés elle soulève , sans qu il soit possible aujourd’hui de donner une solution satisfaisante.