NEUVIÈME LEÇON
des applications médico-légales.
Je me propose de vous faire connaître aujourd’hui les difficultés
que présentent les problèmes de médecine légale relatifs à la toxicologie, et je vous montrerai quel parti vous pouvez tirer des notions que je vous ai exposées jusqu’à présent pour la solution de
ces problèmes. „ , ,
Un mot sur la législation avant d’entamer le fond de notre sujet. Mon intention n’est pas d’empiéter sur le terrain de la jurisprudence en quittant celui de la médecine. Je ne me lancerai pas dans des commentaires qui ne sont pas de la compétence du médecin, et qui ne peuvent jamais faciliter la tâche de l’expert; je veux, profitant du texte de la loi, vous montrer quelles substances doivent être considérées comme des poisons ; je veux seulement préciser la définition du poison au point de vue de la loi.
La législation relative à l’empoisonnement est ainsi conçue :
« Est qualifié empoisonnement tout attentat à la vie d’une personne par l’effet de substances qui peuvent donner la mort plus ou moins promptement, de quelque manière que ces substances aient été employées ou administrées et quellesquen aient étéles suites. *
(Code pénal, art. 301.) . . ,
. Celui qui aura occasionné à autrui une maladie ou incapacité de travail personnel en lui administrant volontairement, de quel-
que manière que ce soit, des substances qui, sans être de nature à donner la mort, sont nuisibles à la santé, sera puni d'un emprisonnement d'un mois à cinq ans, etc. » (Code pénal, art. 317.)
De l’ensemble de ces articles il ressort que, pour qu’une substance doive être considérée comme un poison, il faut et il suffit qu’elle soit de nature à donner la mort.
Si vous vous reportez à la définition que je vous ai donnée du poison, vous verrez qu’elle est parfaitement d’accord avec la législation. Seulement la loi ne range pas au nombre des poisons les substances qui, sans déterminer la mort, sont nuisibles à la santé, et elle ne s’occupe que des effets produits sur l’homme. Ces distinctions, indispensables dans la pratique pour l'administration delà justice, ne sont pas admissibles au point de vue purement scientifique. Réservez-les cependant : un expert doit ne pas les ignorer.
Les problèmes médico-légaux relatifs à l’empoisonnement peuvent tous être ramenés pu se rattachent aux termes généraux suivants : « déterminer si une présomption d’empoisonnement est fondée : c est-à-dire si des accidents donnés doivent être attribués à l’action d’un poison. » Le médecin a le droit de négliger, comme échappant à sa compétence, toute question qui ne se rattache pas à ce problème général. L’intention de l’accusé, par exemple, ne doit pas le préoccuper. C’est d’ailleurs exclusivement aux notions scientifiques empruntées aux différentes branches de la médecine qu’il doit avoir recours pour sortir d’embarras. Lorsqu’il a fourni les éléments que ses études, et ses connaissances spéciales lui permettent de découvrir et d’apprécier , il a rempli sa mission. Ce n’est pas à lui qu’il appartient d’établir l’innocence ou la culpabilité de l’accusé. C’est pourquoi je crois inutile d’insister plus longtemps sur 1 interprétation de la législation. Abordons de suite notre sujet.
Pour la solution du problème médico-légal de l’empoisonnement, l’expert peut se prévaloir des symptômes, des lésions de tissu, de l’existence du poison dans les organes , des résultats des expériences sur les animaux vivants.
Examinons l’importance de ces données comme preuves de l’empoisonnement.
D’après tout ce que je vous ai dit, soit à propos de la sympto-
matologie, soit à propos du diagnostic, il est impossible de méconnaître que jamais on ne peut affirmer, d’après la nature et la marche des phénomènes morbides, que ces phénomènes soient produits par un poison. Comment fonder une conviction sur un élément aussi instable? Vous ayez déjà vu combien il est difficile de reconnaître s’il y a eu empoisonnement* à plus forte raison estil difficile de préciser quel est le poison. Lorsque nous nous sommes occupés du diagnostic au point de vue du traitement, je vous ai engagés à agir, toutes les fois que le doute est sérieusement autorisé, comme s’il y avait empoisonnement ; c’est qu’il est important de ne pas perdre en hésitations un temps précieux; le salut du malade exige impérieusement une intervention prompte et active. Au contraire, devant les tribunaux, la réserve la plus grande est de rigueur. Toutefois vous ne devez pas oublier, quand vous serez consultés comme experts, les signes symptomatiques généraux que je vous ai indiqués précédemment ; ils ont toujours une valeur.
Les lésions de tissu ne sont pas non plus assez constantes pour autoriser jamais une affirmation absolue ; mais dans quelques cas on peut fonder sur elles une présomption très-grave : il est, par exemple, des lésions tellement profondes du tube digestif qu’elles ne se rencontrent jamais que dans les cas d’empoisonnement. Comme il n’est cependant pas impossible que des observations ultérieures les fassent découvrir après quelques maladies spontanées, on ne doit pas affirmer.
Quoique dans certains cas elle montre avec une probabilité aussi rapprochée que possible de la certitude que les accidents morbides sont ou ne sont pas le résultat de l’action d’un poison, la réunion des symptômes et des lésions de tissu, alors même qu il y a concordance parfaite, ne suffit pas non plus pour légitimer une affirmation. Cette manière de voir n’est plus rejetée par aucun auteur; ceux mêmes qui naguère encore en étaient les plus éloignés ont compris que l’expert ne peut se contenter des preuves qui suffisent au pathologiste. Lorsque la vie d’un homme , l’honneur d’une famille, la dignité de notre profession sont en jeu , il faut pour affirmer que le doute soit matériellement impossible.
L’existence d’un poison dans les organes, dans les matières vo-
mies, dans les produits de sécrétion, constatée d’une manière irrécusable, constitue l’élément le plus important pour la solution du problème qui nous occupe : ce n’est cependant pas non plus une preuve absolue. De ce que l’existence d’un poison a été constatée ou n’a pas pu être décelée, on ne peut pas conclure que les accidents sont ou ne sont pas le résultat de son action. En effet, la substance toxique peut avoir été expulsée entièrement, ou bien elle a pu échapper aux recherches, soit parce que les recherches n’ont pas été bien faites, soit parce que , dans l’état actuel delà science, les moyens d’investigation sont insuffisants. De sorte que, dans des cas d’empoisonnement, l’existence du poison dans les organes peut fort bien ne pas être constatée. D’ailleurs , d’un autre côté, lorsqu’un poison a été trouvé , il peut provenir des réactifs ou des vases employés pour les opérations , des contre-poisons, du terrain du cimetière dans lequel le cadavre a été inhumé ; il peut exister normalement dans les organes, ou il peut avoir pénétré dans l’organisme à titre de médicament, avec les aliments , etc/ ; enfin, il n’est pas impossible qu’il ait été introduit après la mort.
L’essai et la purification des réactifs et des vases, quelquefois des manipulations appropriées, peuvent mettre à l’abri de quelquesunes de ces erreurs. A l’histoire particulière de chaque poison, vous retrouverez les détails que ces questions comportent ; mais dès maintenant vous devez Savoir que , dans tous ces cas embarrassants , il n’est pas de moyen meilleur pour reconnaître si une maladie ou la mort ont été causées par un poison que de rechercher jusqu’à quel point la nature et la marche des symptômes, ainsi que les lésions de tissu, indiquent l’action de ce poison. Ne doit-on pas rejeter cette action lorsque, l’analyse chimique bien faite n’ayant pas décelé de substance toxique , une lésion bien évidente, un étranglement intestinal, par exemple , ou un épanchement sanguin dans le cerveau , rend naturellement compte des accidents observés? N’est-on pas, au contraire, autorisé à admettre cette action dans des cas analogues au suivant? Supposez qu’un individu soumis depuis longtemps à une médication mercurielle soit tout à coup, immédiatement après l’ingestion d’un aliment ou d’une boisson, pris de tous les accidents que produisent les prépa-
rations mercurielles, et qu’il succombe. L’autopsie fait découvrir les lésions de tissu qu’on observe après l’action de fortes doses de préparations mercurielles ; on retrouve d’ailleurs du mercure dans les organes. Certainement il est très-probable que la mort a été causée par l’ingestion d’une forte dose d’une préparation mercurielle mélangée avec l’aliment ou la boisson. l a pratique a déjà présenté des exemples qui rentrent dans les suppositions que je viens de vous soumettre, et des hommes qui font autorité dans la science ont conclu comme je viens de vous l’indiquer.
En somme, vous le voyez, la symptomatologie, l’anatomie pathologique, les recherches chimiques prises séparément, tout en donnant des renseignements précieux, ne fournissent que des éléments insuffisants pour la solution des problèmes médico-légaux relatifs à l’empoisonnement ; mais par la réunion et l’interprétation des données qu’il puise à ces sources, l’expert est presque toujours en mesure de prêter à la justice un concours éclairé.
Si nous voulions nous soumettre aveuglément à l’ordre de notre
programme , nous devrions étudier maintenant la marche analytique à suivre pour déceler dans les organes une substance toxique, lorsque aucune indication ne détermine à en rechercher une de préférence. Mais ce serait du temps complètement perdu : vous ne pouvez pas comprendre les innombrables détails que comporte cette analyse avant de savoir comment on procède dans la recherche d’un poison déterminé. Remettons donc à plus tard.
Pour le moment, comme généralité, je me bornerai à vous signaler le fait capital en fait de recherches chimiques, progrès immense dont la toxicologie est redevable à, Orfila. Autrefois on se bornait à rechercher le poison dans les selles, dans les matières vomies ou dans celles qui restaient dans le canal digestif après la mort. Lorsque ces recherches avaient été infructueuses, l’expert était désarmé. En indiquant des moyens de retrouver le poison dans tous les organes, dans tous les tissus, Orfila a changé la face de la toxicologie ; il a même, je ne crains pas de le dire , créé une science nouvelle.
Voyons enfin la valeur des expériences faites sur les animaux vivants comme preuve d’empoisonnement.
Anciennement, lorsque les procédés propres à découvrir les poisons dans les organes étaient inconnus ou très-imparfaits, on suppléait aux recherches chimiques par ces expériences. On faisait avaler à des animaux les matières de l’estomac ou des portions d’organes, et suivant que ces animaux présentaient ou ne présentaient pas des signes d’empoisonnement, on concluait que les accidents devaient ou ne devaient pas être attribués à l’action d’un poison.
Des auteurs modernes ont encore approuvé cette manière de faire : cependant elle est d’une évidente imperfection. En effet, les animaux peuvent bien mourir sans qu’il y ait eu empoisonnement; vous savez bien que dans quelques maladies les sécrétions peuvent être altérées au point de devenir toxiques pour certains animaux. D’ailleurs, les matières peuvent avoir été introduites par l’expérimentateur dans les voies respiratoires, et déterminer la suffocation. D’un autre côté, bien des circonstances peuvent faire que les matières administrées aux animaux ne produisent aucun accident alors même qu’il y aurait eu ingestion d’un poison : les vomissements, par exemple , des animaux soumis à l’essai, la destruction du poison parlés matières avec lesquelles il s’est trouvé en contact, l’expulsion du poison hors de l’estomac, dont on retire les matières pour l’expérience.
Il n’est donc pas contestable que les expériences sur les animaux vivants ne fournissent pas une preuve solide de l’empoisonnement ; mais elles ne doivent pas pour cela être absolument rejetées. Lorsque les recherches chimiques ont été infructueuses, et qu’il reste une portion de matière sur laquelle n'auront pas porté ces recherches , on pourra introduire dans l’estomac d’un chien cette portion restante et examiner son mode d’action. Pour que l’expérience soit rigoureuse, il faudra opérer comme il suit : On emploiera un Chien à jeun ; il faudra introduire avec soin la matière par une ouverture faite à l’œsophage, et lier ce conduit. Vous n’avez pas oublié , je suppose , comment il faut interpréter les résultats des expériences lorsque l’œsophage a été lié ; je n’y reviendrai pas. En procédant ainsi, vous obtiendrez des indices quelquefois importants ; ce sera surtout utile lorsque le poison employé est de ceux que nous ne savons pas encore découvrir par l’analyse. Mais
rappelez-vous bien que vous ne devez jamais établir une affirmation d’après les résultats de ces essais.