DE LA QUESTION DE QUANTITÉ
Les considérations que je vais vous exposer sous ce titre sont importantes et délicates ; je vous demande donc toute votre attention. Il faut que vous soyez prémunis contre les erreurs dans lesquelles vous entraîneraient les préceptes de quelques auteurs et l’exemple de beaucoup d’experts.
En lisant les récits des débats relatifs à des affaires d’empoisonnement, vous avez certainement remarqué que les experts sont souvent mis en demeure de déterminer d’après la quantité de poison retrouvée dans les organes si la dose ingérée est suffisante pour déterminer la mort. Rien ne semble plus naturel que cette question. C’est une des erreurs que je veux combattre. En effet, le problème est souvent au-dessus dîs moyens que possède la science, et il est inutile, même dangereux, d’en rechercher la solution quand il s’agit de reconnaître s’il y a eu empoisonnement.
Prouvons d’abord que la solution est souvent impossible. Vous le comprendrez de suite. Comme nous ne connaissons pas la dose de chaque poison suffisante pour déterminer la mort, comme d’ailleurs il y a mille conditions qui modifient l’action des substances toxiques, ce n’est que dans les cas où la quantité retrouvée est bien supérieure à celle qui peut être considérée comme suffisante qu’il est possible de résoudre le problème qui nous occupe. Eh bien, ces cas ne sont pas les plus communs ; très-souvent, n ayant pas à sa disposition les matières de l’estomac ou celles qui ont été vomies emportant avec elles la plus forte proportion du poison , l’expert en est réduit à rechercher le poison absorbé. Or vous n’avez pas oublié qu’en plaçant dans des plaies faites à plusieurs chiens des doses variables d’acide arsénieux , Orfila a observé que les doses absorbées sont toujours les mêmes, ce qui indiquerait que la proportion de poison absorbée est précisément celle qui suffit pour déterminer la mort. Pour résoudre le problème, il faudrait donc doser exactement tout le poison qui se trouve dans le
cadavre , il faudrait (puisque les poisons ne se répandent pas uniformément dans les tissus, et par conséquent le calcul, d’après la quantité retrouvée dans une portion, ne conduirait pas à des résultats exacts) opérer sur tout le cadavre : ce n’est pas facile, et ce n’est pas la pratique ordinaire ; mais d’ailleurs les pertes seraient énormes dans une manipulation pareille, et en supposant même que l’analyse fût très-exacte, on obtiendrait une quantité qui ne permettrait pas d’affirmer, puisqu’elle ne serait pas bien supérieure à celle qui peut être considérée comme suffisante.
J’arriverai sans peine à vous prouver qu’il est inutile et dangereux de rechercher, d’après la quantité trouvée, si la quantité ingérée est suffisante pour déterminer la mort. Est-ce que vous ne concevez pas que dans certains cas d’empoisonnement il n’est plus possible de découvrir trace du poison, parce que les matières vomies ne sont plus à la disposition des experts, et parce que la mort est survenue lorsque l’élimination était complètement terminée? Certainement le cas peut se présenter. Que signifie donc la quantité trouvée dans les organes^ si dans certains cas d’empoisonnement on ne retrouve pas dans les organes la moindre quantité du poison ingéré ?
Du reste, il faut en convenir, aujourd’hui les idées que je viens de développer sont généralement acceptées. Mais on se résigne moins facilement à admettre que la quantité est un mauvais moyen de distinguer les éléments toxiques qui cnt produit la mort de ceux qui existent à l’état normal ou qui proviendraient d’une médication. Cependant il n’est pas difficile de reconnaître que, sauf dans les cas où la quantité retrouvée est très-considérable , l’élément quantité est bien infidèle. En effet, nous ne connaissons guère la cruantité des substances toxiques à l’état normal ; nous ne savons pas ce qui peut être resté aprè&une médication, et souvent, au moment de la mort, l’élimination peut avoir entraîné au dehors la plus forte proportion du poison. Heureusement nous avons des moyens meilleurs de sortir d’embarras ; mais ces moyens varient suivant les cas, et on n’en peut rien dire de général.