DÉFINITION, CLASSIFICATIONS
Messieurs ,
Dans la leçon précédente, je vous ai laissé pressentir que les expériences nous fourniraient le contingent le plus considérable de connaissances en toxicologie : je me suis d’ailleurs appliqué à vous montrer que nous pouvons avoir pleine confiance dans les notions qu’elles nous fournissent. Quant aux observations, elles sont beaucoup moins utiles qu’on ne serait tenté de le croire au premier abord ; sans compter que les occasions d’observer l’empoisonnement chez l’homme sont heureusement trop rares pour 1 étude, il y a encore bien d’autres raisons pour diminuer l’importance de cette source d’enseignement : les évacuations, le traitement, mille circonstances troublent la marche naturelle de la maladie produite par le poison, ou dérobent à l’observateur des documents précieux. Ces restrictions ne doivent pas vous empêcher de recueillir et d étudier avec soin toutes les observations qui se présenteraient. Rarement vous aurez à regretter votre peine ; presque toujours votre instruction gagnera quelque chose à ce travail.
Ces courtes réflexions terminent les préliminaires. Maintenant nous pouvons aborder le fond de notre sujet, et pour nous conformer à notre programme, nous commencerons par l’étude des causes de l'empoisonnement.
Un puritain passionné, esclave du dictionnaire de l’Académie, n’accepterait pas le mot empoisonnement dans le sens que nous lui assignons ici. Je n’ai pas cru, pour un motif, futile dans cette circonstance, devoir renoncer à un mot si commode et consacré dans la science; je me suis donc rangé à l’exemple des auteurs qui ont écrit sur le sujet. Pour moi, comme pour eux, le mot empoisonnement désigne non-seulement Y action d'empoisonner , mais encore la maladie produite par un poison. C’est dans ce dernier sens que nous l’employons en ce moment. Par la suite, du reste, vous verrez que rarement la double signification du mot empoisonnement peut entraîner la confusion.
Il n’est pas nécessaire d’être bien familier avec la science pour savoir ou pour deviner que la cause de tout empoisonnement est un poison. La difficulté commence lorsqu’on cherche à bien préciser les caractères d’un poison. Vous trouverez autant de définitions que d’auteurs de toxicologie. Eh bien, après les avoir bien examinées, je dois vous déclarer qu’aucune ne m’a pleinement satisfait, et au risque de paraître bien présomptueux , je vais vous en proposer une qui, tout en étant composée de lambeaux empruntés à quelques-unes des définitions déjà émises, diffère de toutes celles que je connais.
Il me semble inutile de passer en revue avec vous toutes les définitions et de les repousser toutes successivement avant de vous énoncer celle que je préfère. Allons droit au but. D’ailleurs, les commentaires que je me propose d’ajouter à ma définition suffiront pour vous faire comprendre pourquoi j’ai cru devoir en tenter une nouvelle. Permettez-moi aussi d’ajouter que je ne crois pas avoir atteint la perfection.
Suivant moi, le nom de poison peut et doit être donné « toute substance qui, prise à l’intérieur ou appliquée sur le corps de l'homme ou des animaux, détruit la santé ou anéantit la vie, et cela agissant en vertu de sa nature.
De cette longue définition, dans laquelle l’élégance a été sacrifiée à l’exactitude , les derniers mots seuls , il me semble , demandent une explication. Ces mots ont été introduits afin de rejeter de suite les substances dont l’action est due à une condition physique, ou mécanique, ou autre, qui n’en modifie pas la nature, l’essence. Au nombre de ces substances doivent être rangés l’eau bouillante ou très-froide , le verre pilé , le charbon ardent, etc. Quoique l’eau bouillante et l’eau très-froide puissent déterminer des accidents très-graves et même la mort, on ne doit pas considérer ces substances comme des poisons. Les effets qu’elles produisent ne peuvent être attribués qu’à leur température, et la température est une condition physique passagère ; elle n’est pas inhérente a la nature du corps. L’eau est aussi bien de l’eau à 10 degres qu a 100 degrés. Pourquoi le verre pilé produit-il des accidents? Parce que les angles et les bords des petits morceaux déchirent et enflamment les parois de l’intestin ; c’est si vrai, qu’une petite boule de verre traverserait le tube digestif sans déterminer aucun trouble. C’est une action mécanique indépendante de la nature du verre qui fait du verre pilé une substance nuisible. Toute autre substance dure présentant des pointes aiguës et des bords tranchants serait aussi nuisible que le verre pilé. Maintenant vous avez bien saisi ma pensée ; je n’insisterai donc pas pour vous montrer qu un fer rouge, un charbon incandescent, ne doivent pas être considérés comme des poisons. .
Vous comprenez d’ailleurs facilement que les aliments, qui par la masse peuvent déterminer des effets comparables à ceux des poisons, ne doivent pas être confondus avec ceux-ci, puisque leur action est indépendante de leur nature.
Beaucoup d’auteurs se sont préoccupés d établir une distinction
entre les médicaments et les poisons. Vousvoyezque «avons
rien fait pour les imiter. C’est qu’en effet la distinction ne doit pa être tentée, pnisque ce sont les mêmes substances : est exactement le même qne l'opium médicament. Il faut bien résigner à ne pas élablir de distinction, pmsqu il n y .eu a pas. La substance reste, toujours la même ; la différence des effets dépend du mode d'administration, de l'état de l'organisme, en un mot, de
circonstances qui ne sont pas liées le moins du monde à aucun des attributs essentiels de la substance.
Vous êtes peut-être étonnés de ne pas voir figurer dans notre définition la condition de la dose. Presque tous les auteurs indiquent qu’une substance, pour constituer un poison, doit agir à petites doses, et vous comprendrez, quand vous lirez Orfila, que je n’ai retranché ces mots qu’après mûr examen : je dois même dire que ce sont les considérations développées à ce sujet par Orfila luimême qui m’ont décidé. En effet, à quoi bon introduire un élément aussi vague ? Qu’est-ce qu’une petite dose ? Personne n’oserait le dire ; on est vraiment surpris de l’élasticité de la locution lorsqu’on sait que jusqu’à présent on considère comme une petite dose 40 ou 50 grammes. Pour moi, la dose ne doit entrer en ligne de compte que quand elle est, si je puis m’exprimer ainsi, cause efficiente, c’est-à-dire alors que la masse peut expliquer les accidents produits.
Quelques auteurs ont cru devoir établir une distinction entre les poisons et les virus : au point de vue purement scientifique, cette tendance n’est pas fondée. Au contraire, tout ce que nous connaissons sur les virus et sur les poisons établit une analogie telle qu’il est rationnel de ne pas les séparer; au point de vue de la loi la distinction doit être faite, mais quand nous nous occuperons des applications médico-légales, nous verrons qu’il faut apporter à notre définition des modifications que commande la pratique de la justice. Pour le moment, nous faisons de la spéculation, de la science, notre définition doit être aussi large que possible.
Classifications. —Le nombre des poisons est si considérable que l’on a dû songer à les classer. Je ne vous ferai pas l’injure de vous démontrer les avantages de la classification. Réunir dans un même groupe les poisons qui présentent des analogies, c’est le meilleur moyen d’aider l’intelligence et la mémoire, et aussi d’éviter des répétitions inutiles et fastidieuses. Ces avantages sont tellement grands, à mon avis, que je n’hésite pas à consacrer d’assez longs développements à ce chapitre. Je me propose de vous indiquer les bases des principales classifications qui ont été indiquées, quoique toutes soient mauvaises. Celles que nous possédons ne peuvent guère
être considérées que comme, passez-moi le mot, des expédients d’étude ; la science et la pratique ne peuvent en retirer qu’un médiocre profit : ce sont des instruments je vous en laisserai le choix, mais je tâcherai de vous faire comprendre les avantages de celui que je préfère, sans vous cacher du reste ses imperfections.
C’est précisément parce qu’elles ne sont fondées sur aucune notion importante que je repousse ces classifications, dont les bases sont Forigine ou l’état des poisons.
y a-t-il un avantage réel à distinguer les poisons en minéraux, végétaux, animaux? Quelle utilité peut-on retirer en groupant les poisons privant qu’ils se trouvent à l’état solide, liquide, gazeux?
La meilleure classification, la plus utile pour l’étude et pour la pratique, serait, sans contredit, celle dont le mode d'action serait le point de départ. On l’a tentée, et on a divisé les poisons en chimiques, anti-vitaux.
Malheureusement le mode d’action nous est parfaitement inconnu , et cette tentative ne repose que sur une hypothèse et une doctrine dont la justesse n’est rien moins que démontrée.
Dans l’état actuel de nos connaissances, le plus sage est de grouper les poisons d’après les principaux phénomènes morbides qu ils déterminent, d’après les principales lésions qu’ils occasionnent ; en un mot, d’après le caractère général de la maladie qu’ils produisent. Partant de ces données, on a proposé de réunir les poisons en
deux groupes : hyposthénisants et hypersthénisants.
Quel dommage qu’une classification aussi simple, aussi nette et aussi utile pour la thérapeutique soit en désaccord si flagrant avec les faits qu’elle ne puisse pas être acceptée! L’arsenic serait un hyposthénisant; mais malheureusement les expériences les plus concluantes ont prouvé, ainsi que les observations, du reste, que dans la plupart des cas il agit, au contraire, à la manière des hypersthénisants. Je pourrais multiplier les exemples, mais je le crois inutile.
Faute de mieux, nous nous déciderons à distinguer quatre classes de poisons : irritants, narcotiques, narcotico-âcres et septiques.
Les poisons irritants sont ceux qui pour l’ordinaire enflamment les parties qu’ils touchent, et qui en outre, étant absorbés, exer-
cent une action délétère sur les centres nerveux, sur les organes de la circulation,, de la respiration, etc. Celte action devra dans beaucoup de cas être attribuée à la fois h la portion absorbée et à l’altération locale. Dans certains cas elle'pourra dépendre aussi d’une action sympathique sur les organes essentiels à la vie, occasionnée par l’inflammation des tissus mis en contact avec les toxiques. Les acides, les composés d’arsenic, d’antimoine, de mercure, de plomb, de cuivre, les renoncules, l’euphorbe, les cantharides figurent dans cette classe.
Les poisons narcotiques déterminent la stupeur, l’assoupissement, la paralysie ou des mouvements convulsifs, et rarement ils enflamment les tissus avec lesquels ils ont été mis en contact. L’opium et quelques-uns de ses principes immédiats, l’acide cyanhydrique sont rangés dans la classe des narcotiques.
Les narcotico-âcres déterminent des symptômes analogues à ceux que produisent les narcotiques. Les organes qui ont été pendant quelque temps en contact avec certains poisons de cette troisième classe sont le siège d’une inflammation plus ou moins intense. La belladone, la nicotine, la digitale, la strychnine, le curare, les champignons, les spiritueux, l’oxyde de carbone font partie de ce groupe.
Dans la quatrième classe, on a réuni sous le nom de poisons septiques ceux qui déterminent surtout une faiblesse générale et des syncopes. Les humeurs, d’ailleurs, sont plus fluides qu’à l’état normal après l’action des substances qui appartiennent à cette classe. L’acide sulfhydrique, le gaz qui se dégage des fosses d’aisances, le venin de la vipère sont des poisons septiques.
Les imperfections de cette classification sautent aux yeux. Quel vague dans les caractères de chaque classe; que de fois on serait embarrassé pour déterminer à quelle classe appartiendrait un poison en supposant que son action fût constante ! Et, pour comble de difficulté, beaucoup de substances agissent différemment, suivant les conditions dans lesquelles elles pénètrent dans l’économie, suivant les points du corps sur lesquels elles sont appliquées. L’acide oxalique, quand il est concentré, détermine des symptômes et des lésions qui appartiennent aux poisons irritants. Quand il est étendu,
il produit des lésions peu importantes, et, par les symptômes qu’il occasionne, il se rapproche des poisons narcotico-âcres beaucoup plus que des irritants. Mais l’opium, qui devrait être le type des narcotiques, l’opium est loin de déterminer toujours le narcotisme. Vous connaissez tous la fameuse exclamation : Opium , me Hercle, non sedat! et vous en savez la justesse.
Malgré ces graves imperfections, c’est encore cette classification que nous adoptons, parce qu’elle éveille dans l’esprit des idées importantes pour l’étude et pour la pratique ; elle réunit dans les mêmes groupes les substances qui, d’après nos connaissances actuelles, présentent les plus grandes analogies ; elle permet de reconnaître souvent à quelle classe appartient le poison dont on a à déterminer la nature d’après les symptômes, et met à même d’appliquer sans crainte un traitement qui ne peut pas nuire et qui peut être très-profitable. Ce sont ces avantages qui lui ont valu d’être acceptée par les auteurs les plus estimés de toxicologie.