‹ Leçons de toxicologieChapitre 6 sur 18 · ABSORPTION · texte numérisé non relu

ABSORPTION

Maintenant vous connaissez les effets généraux que produisent les poisons, et vous êtes impatients d’apprendre de quoi dépend leur mode d’action. Vous vous demandez pourquoi l’opium détermine le narcotisme ; pourquoi la strychnine donne lieu à des convulsions. Malheureusement je ne pourrai pas vous satisfaire sur ce point : l’essence du mode d'action des poisons a encore échappé à toutes les recherches, et le voile ne sera probablement pas soulevé de longtemps. Lorsqu’une substance toxique produit sur un animal ses effets délétères, c’est en vertu d’une action que les études les plus attentives ne nous ont pas encore fait connaître. Les phénomènes morbides que présente l’animal sont les manifestations de cette action. L’ensemble de ces manifestations , quand il y a une différence notable, nous porte à penser que deux poisons n’agissent pas de la même manière, suivant le même mode , mais voilà tout. Nous en sommes réduits à des conjectures, fondées sur les phénomènes dont nous sommes témoins : l’état actuel de la science ne permet pas de donner des explications. Celles qui ont été proposées jusqu’à présent témoignent bien de l’imprudence de pareilles tentatives. A mon avis, ce serait abuser de votre temps et fatiguer inutilement vos esprits que de vous en faire le tableau. Ces

explications sont toutes mauvaises; ou elles n’expliquent rien, ou elles sont empruntées à des idées systématiques, dont la justesse n’est rien moins que démontrée.

Mais si nous nous bornons modestement aux premières difficultés, aux éléments du problème; si, sans nous inquiéter de la nature de l’action exercée par le poison , nous examinons les conditions matérielles, les rouages, passez-moi le mot, nécessaires à cette action, et le jeu de ces rouages; si nous étudions ce qu’on . peut appeler le mécanisme de l’action des poisons, nous arriverons à des résultats précieux. Pour faire cette étude , divisons les effets produits par les substances vénéneuses en deux groupes. Distinguons V action locale immédiate et Y action à distance ou médiate.

Les effets du premier groupe consistent dans des lésions plus ou moins profondes des tissus avec lesquels le poison a été mis en contact : inflammations à divers degrés , corrosion , destruction complète ; à ces lésions viennent s’ajouter des troubles fonctionnels de l’organe intéressé. Tous les poisons ne donnent pas lieu à ces lésions ni à ces troubles ; tous ne déterminent pas une action locale, et aussi cette action est variable : tel poison qui dans certains cas détermine des effets locaux très-importants peut, dans d’autres circonstances, ne pas exercer la moindre action locale.

On réunit dans le second groupe tous les phénomènes morbides, lésions ou symptômes, dont le siège se trouve dans les organes éloignés du point sur lequel le poison a été appliqué ; excepté la rate et le pancréas, sur lesquels on n’a pas encore constaté une action évidente, il n’est pas un organe qui ne soit lésé par un poison ou par l’autre.

Dans ces effets produits à distance, il faut distinguer, du reste, l’action directe primitive de l’action indirecte consécutive. Lorsque plusieurs fonctions sont troublées en même temps, il faut reconnaître si tous ces troubles sont dus à l’action directe du poison sur plusieurs organes, ou si quelques-uns sont seulement produits par cette action, les autres n’étant que la conséquence d’une première perturbation. La différence n’est pas. facile à faire, et, suivant moi, dans l’état actuel de la science, elle n’est possible que dans un petit nombre de cas. Souvent on a attribué , sans preuves suffisantes, à

Faction directe du poison des symptômes qui ne sont peut-être que le résultat de cette action. La relation entre les fonctions du système nerveux, du cœur et des poumons (et ces fonctions, comme vous le savez, tiennent toutes les autres sous leur dépendance), est tellement intime, que le trouble des unes ne peut pas ne pas retentir sur les autres, et il est souvent bien difficile de reconnaître lesquelles ont été atteintes les premières.

Quelques substances toxiques exercent bien une action nettement limitée sur un organe; par exemple, la noix vomique agit seulement sur la moelle épinière, et tous les symptômes qu’elle détermine se rattachent à cette action. L’opium produit sur le cerveau un effet direct, qui se traduit par une suspension des fonctions de relation ; les autres effets ne viennent que longtemps après celui-là, et en sont la conséquence. Mais presque tous les poisons agissent sur plusieurs organes à la fois, et la variété des effets qu’ils produisent, suivant, du reste, des circonstances difficiles à apprécier, complique singulièrement l’étude que nous en essayons en ce moment. L’action principale de quelques-uns porte, il est vrai, constamment sur certains organes de préférence, mais cette action n’est pas la seule, et doit se rattacher à une cause générale dont il ne nous est pas encore loisible d’apprécier l’influence. Ainsi, les préparations mercurielles exercent sur les glandes salivaires, les cantharides sur les organes urinaires, une action spéciale et constante. Mais ce ne sont là que des phénomènes d’une importance secondaire ; on ne peut vraiment pas admettre qu’ils entraînent les troubles graves et nombreux dont ils sont accompagnés.

Ici je m’arrête : j’ai cru devoir vous présenter cet aperçu, mais j’ai hâte de quitter cette digression épineuse, encombrée d’hypothèses, et jusqu’à présent stérile pour la toxicologie, afin de rentrer dans notre sujet principal.

Il n’est pas difficile de concevoir comment une substance peut déterminer des lésions sur les tissus qu’elle touche ; mais il n’est pas aussi aisé d’expliquer comment une substance introduite dans l’estomac peut déterminer des troubles graves de la circulation et de l’innervation, et des lésions du cœur, des poumons ou des centres nerveux.

On ne comprend pas tout d’abord comment une substance déposée dans une plaie faite à la cuisse d’un animal produit des lésions de la muqueuse stomacale. Est-ce à un simple retentissement du trouble d’un organe sur toute l’économie ou sur quelque organe, à une sympathie transmise par les nerfs, que doit etre attribuée l’action des poisons à distance? Au siècle dernier, cette explication était en grande faveur : c’était presque la seule qui fut donnée. Aujourd’hui elle ne peut pas être acceptée. Sans contredit dans certains cas, c’est par sympathie que des fonctions dévolues à des organes éloignés du point d’application peuvent etre troublées. Lorsque l’action locale est profonde , il y a un retentissement comme à la suite d’une plaie; il y aurait aveuglement a le nier ; mais aussi il y aurait erreur à faire intervenir la sympathie dans les cas où l’action locale est nulle ou magnifiante. En effet, dès 1781 Fontana remarquait et consignait dans son Traite du venin de la vip'ere que les strychnos amers ne produisent pas d’effets toxiques lorsqu’ils sont appliqués sur les centres nerveux, sur le trajet ou sur l’extrémité des nerfs. Depuis , Del.sle Magendie ont observé le même fait sur l’upas tieute , et d autres expérimentateurs, Wedemœver , Emmert, ont répété 1 expenence avec l’acide prussique et d’autres poisons.

Il faut donc renoncer à cette explication pour tous les poisons nui n’exercent pas une action.locale profonde; et, pour ceux don. Lion locale n’es, pas constante, il faudrait admettre que 1 effets ne sont pas toujours dus à une même cause Nous serions donc bien souvent embarrassés si les conquêtes modernes ne nous fournissaient le moyen de nous passer de l’intervenlton mysterteuse de la sympathie.

Aujourd’hui nous pouvons suivre le poison pénétrant dans le torrent de la circulation, traversant tous les org.nes et tous les tissus, il est incontestablement démontré que les poisons sont aUorbes. St nous ne pouvons pas prétendre connaître l’action “J '

sons, au moins nous pouvons nous rendre naturellement compte

des lésions et des troubles qu’ils produisent sur les organes g du point d’application....

Mais je ne veux pas me borner à ce simple énoncé. Il faut que nous nous arrêtions plus longtemps à l’étude de l’absorption.

Absorption. — Je viens de vous dire que les strychnos amers, l’upas tieuté, etc., n’agissent pas quand ils sont appliqués sur les nerfs; au contraire, ces substances exercent une action trèsprompte et très-marquée dès qu’elles pénètrent dans le sang. Avec, ces données, bien établies par Fontana , il était déjà permis de supposer que les poisons n’agissent qu’après avoir été absorbés ; mais il était réservé aux physiologistes de ce siècle de bien établir l’exactitude de cette présomption. Delisle et Magendie, Brodie, Panizza, Emmert, Ségalas, et enfin Antonio Rostelli et Gaetano Stranbio, par des expériences variées et en employant divers poisons, ont montré que l’action des poisons ne se propage pas par les nerfs, mais bien par le sang. Je vais mettre sous vos yeux celle de ces expériences qui est la plus probante.

Voici deux lapins bien mutilés : tous les deux ont subi l’amputation d’une patte ; seulement les portions inférieures du membre amputé ne sont pas complètement séparées : chez l’un de ces animaux, elles tiennent au reste du corps par l’artère et la veine crurales ; chez l’autre, par le nerf sciatique. Nous plaçons sur les plaies des portions inférieures quelques gouttes d’acide prussique concentré ; vous voyez que l’un de ces animaux présente déjà les signes de l’empoisonnement par l’acide prussique , tandis que l’autre ne donne aucun signe d’empoisonnement. Le poison agit sur l’animal dont les vaisseaux ont été respectés; il reste inerte chez l’autre.

Vous êtes tout prêts à accepter cette expérience comme preuve irrécusable. Eh bien, on a fait des objections qui ne manquent pas de valeur. D’une part, a-t-on dit, les vaisseaux qui ont été conservés renferment des nerfs; d’autre part, le nerf que vous conservez, faute d’être arrosé par le sang , a perdu son action. On a donc coupé aussi les vaisseaux , et on les a remplacés dans une certaine longueur par des tuyaux de plume ; le poison a encore déterminé ses effets. On a d’ailleurs conservé les vaisseaux en même temps que le nerf afin qu’il reçût l’influence du sang, en ayant

seulement soin de couper la veine, de manière que le sang qui a pu toucher le poison ne rentre pas dans la circulation générale ; dans ces conditions, le poison n’a produit aucun phénomène morbide. Ces deux dernières expériences sont venues corroborer les premières ; elles montrent non-seulement que l’action se propage par le sang, mais aussi qu’elle ne se propage pas par les nerfs.

Voulez-vous encore une expérience d’un autre genre qui démontre l’absorption? Placez une dissolution toxique dans une cavité fermée, dans le péritoine, par exemple, chez un animal vivant, et au bout de quelque temps vous pourrez vous assurer que la dissolution a complètement disparu ou singulièrement diminué. Christison et Coindet ont plusieurs fois observé ce fait. Ils ont, par exemple, injecté 100 grammes environ d’une dissolution d’acide oxalique dans le péritoine d’un chat; ils ont tué l’animal quatorze minutes après , et en faisant l’ouverture avec soin, de manière que le liquide ne pût s’échapper par la plaie , ils ne retrouvèrent que 3 grammes à peine. Evidemment la portion de la dissolution qui manquait avait été absorbée. Orfila, de son côté, a fait des expériences semblables et conduisant à des conclusions analogues. Il plaçait un sachet de linge très-fin renfermant une quantité déterminée d’un poison, acide arsénieux, émétique, acétate de plomb, dans une plaie faite à un animal. Quand l’animal était mort, il relirait le sachet de la plaie, le débarrassait du sang dont il était imprégné, et par des pesées faites avec les précautions nécessaires, il pouvait déterminer la quantité de substance toxique qui avait disparu. Que pouvait être devenue cette portion de substance? Evidemment elle avait été absorbée; car la plaie n’en retenait pas. D’ailleurs , les recherches chimiques faisaient découvrir cette substance dans les différents organes. Mais n’anticipons pas , réservons pour une étude spéciale les preuves les plus fortes de l’absorption, celles que la chimie est venue ajouter aux résultats des vivisections.

Les expériences physiologiques ne permettent guère de douter que l’absorption n’ait lieu. Cependant Magendie lui-même, qui avait fourni les arguments les plus forts, demandait encore des preuves meilleures. Voici quelques lignes prises dans un de ses Mémoires : « Ce qui a toujours laissé de l’obscurité dans les expé-

riences sur l’absorption, c’est la difficulté de démontrer d’une manière rigoureuse le passage et la présence des substances absorbées soit dans les vaisseaux lymphatiques , soit dans les vaisseaux sanguins. » Aujourd’hui nous n’avons plus à regretter cette lacune , elle a été comblée successivement par différents expérimentateurs. D’abord Tiedemann et Gmelin, après avoir fait avaler à des chiens de l’acétate de plomb, ont reconnu ce sel dans le sang de la veine splénique et des veines mésaraïques de ces animaux. Les mêmes auteurs ont vu que le sang tiré de la veine-porte et de la veine splénique des chevaux auxquels on avait fait prendre du cyanure de mercure ou du chlorure de baryum renfermait également ces substances. Plus tard Wœhler a trouvé dans l’urine des chevaux et des chiens de l’iode , du foie de soufre , de l’azotate de potasse, du sulfocyanure de potassium, de l’acide oxalique, de l’acide tartrique et de l’acide citrique, qu’il leur avait administrés. Enfin, Orfda, à partir de 1839, a montré que les acides arsénieux et arsénique, les arsénites, les arséniates solubles, le tartre stibié , les sels de cuivre peuvent être retrouvés dans tous les tissus, alors qu’ils ont été introduits dans l’estomac ou appliqués à l’extérieur. Par la suite il a fourni la même démonstation pour l’iode, les acides sulfurique, azotique, chlorhydrique , la potasse , la baryte, l’ammoniaque, le foie de soufre, l’azolate de potasse, le sel ammoniac, l’eau de Javelle, les sels de plomb , de mercure, d’or, d’argent, la nicotine et la conicine. Vers 1839 ou 1840 , Krarner décelait dans le sang, dans l’urine, dans la sueur et dans la salive de l’homme et des animaux, l’iodure de potassium et les sels à base alcaline après l’injection de ces substances dans l’estomac ; puis le sulfure de mercure, le kermès, l’émétique, le chlorure d’argent, le phosphate de plomb, le fer métallique , le carbonate , le sulfate de fer et les combinaisons de cuivre. Il retrouvait aussi dans le sang et dans l’urine l’iode respiré à l’état de vapeur.

M. Ghatin a trouvé de l’arsenic en grande quantité dans la sérosité d’un vésicatoire, chez une femme qui avait avalé de l’acide arsénieux dans le dessein de s’empoisonner, et depuis 1842, la présence de ces substances dans les différents tissus a été constatée par tous les expérimentateurs qui se sont occupés de la question.

Je ne peux pas croire que vous doutiez encore de l’absorption, et cependant je ne vous tiens pas quittes. AQn de prévenir même une hésitation de votre part, je m’appliquerai à réfuter les objections qui ont le plus de chances, si vous n’étiez prévenus, d’ébranler un jour ou l’autre vos convictions.

Objections , — A. Il est impossible, vous dira-t-on, de ne pas admettre que les poisons retrouvés dans le sang, dans tous les organes et dans différents produits de sécrétion, sont absorbés ; mais pourquoi considérer comme démontrée l’absorption des poisons que l’analyse chimique n’a pas encore pu saisir ainsi disséminés? La réponse n’est pas difficile : Sans contredit, on ne peut pas affirmer, mais tout porte à croire que l’absorption a également lieu. En effet, le nombre des poisons dont l’absorption a été démontrée suffit pour autoriser une conclusion générale fondée sur l’analogie : conclusion du reste singulièrement corroborée par les observations recueillies surtout au sujet des poisons qui ont échappé jusqu’à présent aux recherches chimiques.

Ainsi les expériences physiologiques dont je vous ai déjà entretenus, et qui sont si concluantes en faveur de l’absorption, ces expériences, dis-je, ont été faites précisément avec des substances que l’analyse chimique ne peut pas déceler dans les organes.

D’ailleurs, des considérations d’une grande valeur, applicables à un bon nombre de ces poisons que les chimistes ne peuvent pas encore saisir, peuvent lever tous les scrupules.

Croyez-vous, par exemple, qu’on ne soit pas autorisé à admettre l’absorption d’un poison qui exerce une action locale très-légère et une action à distance très-grave et très-prompte, surtout lorsque cette dernière action est accusée par des lésions importantes ? Croyez-vous qu’on doive douter lorsque l’action locale, quoique profonde, est dans une disproportion évidente avec la gravité des symptômes généraux et avec la rapidité de la mort? N’est -011 pas aussi fortement autorisé à admettre l’absorption lorsque l’action du poison est la même, quel que soit le point sur lequel il a été appliqué ?

Avec ces données, nous pouvons attendre patiemment les résu tats de la chimie : si tous les poisons n’ont pas été encore retrouvés

dans les divers tissus de l’organisme, c’est que la masse de matière organique avec laquelle ils se trouvent ou mélangés ou combinés rend les recherches très-difficiles; mais cette difficulté s’aplanit chaque jour. Ainsi, avant 1852, on n’aurait pas pu affirmer que la nicotine et la conicine sont absorbées. D’ailleurs les poisons ne restent pas indéfiniment dans les organes; il faut les y chercher en temps opportun. M. Lassaigne a publié des expériences qui éclairent ce point de la question. En opérant soit sur des chiens, soit sur des chevaux, il ne pouvait retrouver dans le sang provenant d’une saignée faite à une veine crurale ou à une veine jugulaire l’acétate de morphine injecté dans la veine correspondante du côté opposé, lorsque la saignée était pratiquée cinq quarts d’heure après l’injection ; tandis qu’il lui était facile de constater 1 existence de la substance injectée lorsque la saignée était faite dix minutes après l’injection. On peut donc attribuer ou à l’imperfection des méthodes analytiques ou à l’inopportunité des recherches que tous les poisons n’aient pas été retrouvés, et on peut sans crainte prédire que l’avenir comblera ces lacunes.

B. On a encore tiré une objection contre l’absorption de la rapidité d’action de certaines substances. Placez, dit-on , de l’acide cyanhydrique concentré sur la conjonctive d’un animal, et la mort est instantanée, l’animal tombe comme foudroyé , et il est difficile d’admettre que la substance ait pu en si peu de temps pénétrer dans le système sanguin et être portée jusqu’aux organes importants. C’est tout simplement que la mort n’est pas aussi rapide qu’on le dit.

Nous allons faire l’expérience sous vos yeux avec l’acide cyanhydrique anhydre, aussi bien préparé que possible , et nous agirons sur un animal bien faible, un lapin. Eh bien, comme dans bien d’autres expériences dont j’ai été témoin, la mort n’est survenue que quarante secondes environ après l’application. Or Bering, d’un côté, et Blake, de l’autre, ont prouvé que douze à quinze secondes suffisent pour qu’une substance soit absorbée par les capillaires et se répande dans tout le corps.

C. On a encore dit que les acides agissent moins rapidement quand iis sont dilués.... Il y a une limite en tout. Quand un acide

est trop étendu, la chose peut être vraie ; mais , quand la dilution ne leur enlève pas la faculté d’agir , l’action est au contraire plus rapide. Christison et Coindet ont parfaitement observé que l’acide oxalique agit moins promptement quand il est concentré que quand il est étendu dans une certaine mesure.

D’autres objections ont été formulées ; à coup sûr vous en trouverez vous-mêmes la réfutation. Je n’y insisterai donc pas. Mais, afin de dégager de tant de détails les points principaux, le but de l’étude que nous venons de faire, je vous demande la permission de résumer en quelques mots tout ce qui précède.

L’essence du mode d’action des poisons est encore un mystère. Nous ne connaissons jusqu’à présent que quelques particularités du mécanisme suivant lequel les substances toxiques déterminent leurs effets ; nous pouvons, par exemple , nous rendre compte de la propagation de leur action à partir du point d’application jusqu’à des organes éloignés. Sans contester que les nerfs transmettent dans certains cas cette action, et que les organes ressentent alors un effet sympathique, nous devons admettre comme un fait établi que les poisons sont transportés en nature par le sang dans tous les points du corps, et produisent par leur contact les troubles les plus variés de quelques-unes ou de l’ensemble des fonctions de l’organisme.

Modifications de l’absorption. — Sous ce titre, je me propose de vous indiquer quelles sont les circonstances qui peuvent empêcher, retarder ou activer l’absorption.

A. Système vasculaire , état du sang. — Magendie a observé l’influence de ces conditions sur l’absorption. En injectant de 1 eau dans les veines, il a retardé singubèrement 1 absorption de quelques poisons, tandis qu’il a vu que les poisons sont absorbés bien plus rapidement à la suite d’une saignée. Des observations nombreuses ont confirmé depuis ces résultats. L’abstinence prolongée agit comme les déplétions directes du système sanguin ; l’état de digestion comme la pléthore artificielle. L’arrêt du cours du sang n’empêche pas l’absorption , mais il met obstacle au transportée

a matière : c’est tout naturel.

B. Étal de la substance toxique. — Les poisons peuvent être solides, liquides ou gazeux. L’état gazeux et l’état liquide favorisent singulièrement l’absorption ; et, soit dit en passant, il faut considérer comme substances liquides non-seulement celles qui, comme l’eau , sont réellement liquides dans les conditions ordinaires, mais encore celles qui sont en dissolution : dans le cas actuel, vous considérerez une dissolution de sublimé corrosif, par exemple, comme du sublimé liquide. Il y a cependant des substances liquides qui, comme je vous le montrerai plus loin , ne sont pas toujours absorbées, et nous ne pouvons nous rendre compte de ces symptômes. Le venin de la vipère, le curare à l’état liquide, qui après inoculation causent promptement des accidents si graves, peuvent sans danger être introduits à forte dose dans l’estomac d’un animal vivant.

Les poisons solides, pourvu qu’ils soient solubles, pénètrent aussi dans l’économie animale par absorption , mais plus lentement que quand ils sont présentés à l’état de dissolution ; et il faut que les liquides de l’économie les humectent et les dissolvent. Quant aux poisons insolubles, ils ne sont pas absorbés. Vous savez d’ailleurs que l’on ne doit ranger dans la catégorie des poisons insolubles que les substances toxiques qui ne sont solubles ni dans l’eau ni dans les liquides de l’économie. N’allez pas croire que les substances insolubles peuvent être absorbées, parce que vous trouveriez du plomb absorbé après l’ingestion du sulfate de plomb, ou parce que vous apprendriez que ce composé a déterminé la mort des animaux qui en avaient avalé une certaine quantité. Vous savez que les liquides de l’estomac renferment un acide et du chlorure de sodium. Eh bien, il n’en faut pas plus pour dissoudre du plomb enlevé au sulfate.

Voilà du sulfate de plomb bien lavé; les eaux de lavage n’entraînent plus trace de plomb, puisque l’acide sulfhydrique ne détermine pas dans ce liquide la moindre coloration. Nous en avons mis une portion hier en digestion avec une dissolution étendue de sel marin acidulé de quelques gouttes d’acide chlorhydrique, nous jetons le mélange sur un filtre, et vous voyez que la liqueur qui passe se colore en noir foncé par l’acide sulfhydrique ; preuve qu’elle ren-

ferme une bonne proportion de plomb. Comme vous le voyez, la présence du plomb dans les organes après l’ingestion du sulfate de plomb, l’action délétère du sulfate de plomb ne peuvent pas étonner ; elles rentrent dans la règle générale. Orfila d’ailleurs a démontré que le borate, le tartrate, l’oxalate et le phosphate de plomb sont dans le même cas que le sulfate ; il en est de même aussi de l’arsénite et de l’arséniate de cuivre, et du calomel. Inutile, je suppose, de vous dire que l’absorption et l’action de ces substances sont très-lentes.

Les corps vraiment insolubles, aussi bien dans les fluides des voies digestives que dans l’eau , comme le charbon , par exemple, ne sont pas absorbés. Quand le charbon a été porté dans le sang ou dans le foie, c’est parce que les grains présentent des angles et des bords qui leur frayent mécaniquement un passage à travers les tissus. Le noir de fumée, qui 11 e présente pas d’angles tranchants, n’a pas été retrouvé hors du tube digestif.

C. Tissu avec lequel le poison est mis en contact. — Tous les tissus n’absorbent pas avec la même rapidité. Le temps qui s’écoule entre le moment de l’application d’un poison et l’apparition des premiers phénomènes d’empoisonnement est un indice de cette différence. En comparant ainsi différents toxiques, on est arrivé à établir une liste par ordre de rapidité d’absorption des différents tissus ou des différents points de l’économie animale qui peuvent servir de porte d’entrée aux poisons. Cette liste n’est pas rigoureuse; elle donne seulement une idée approximative. Au premier rang figurent, sans qu’il soit possible d’établir un ordre bien déterminé, la muqueuse des voies pulmonaires, le tissu cellulaire, le derme et les membranes séreuses; ensuite vient le rectum , puis l’estomac, et enfin la peau.

Ne vous étonnez pas de voir placer la peau dans les tissus absorbants ; il est bien démontré aujourd’hui que la peau, alors même que l’épiderme est intact, peut absorber non-seulement les substances gazeuses, mais encore les substances liquides ou dissoutes avec lesquelles elle est mise en contact. L’absorption est lente, parce qu’elle doit être précédée de l’imbibition et du ramollissement de l’épiderme, mais elle se fait. Les choses se passent comme si la

substance toxique était séparée du tissu absorbant par un linge très-fin. Placez un poison soluble dans un petit sachet de batiste fine, et introduisez le sachet dans une plaie ; l’animal sera empois sonné, le poison sera absorbé; mais le linge aura été imbibé et ramolli par les liquides de la plaie avant que l’absorption ait commencé. M« Colin a constaté la présence de l’iodure de potassium dans l’urine d’un cheval dont la région dorso-lombaire avait été arrosée pendant cinq ou six heures avec une dissolution de ce sel. Vous n’ignorez pas d’ailleurs que les frictions avec la pommade stibiée excitent des vomissements ; que les frictions avec l’onguent mercuriel sont suivies de salivation. Lebkuchner, d’ailleurs, a déterminé la mort d’un lapin en lui frictionnant le ventre avec de l’acétate de plomb, et il a retrouvé du plomb dans le sang. A la vérité, on peut croire que les frictions peuvent érailler l’épiderme, mais il n’est pas démontré qu’il en soit ainsi. En tout cas l’expérience de M. Colin échappe à cette objection.

Il n’est pas bien étonnant que l’absorption ne se fasse pas avec la même rapidité dans tous les points du corps, dans tous les points d’un même tissu. On n’est pas trop choqué même de voir que le tissu cellulaire du dos d’un chien paraît absorber plus rapidement l’acide arsénieux que ne le fait le tissu cellulaire de la cuisse du même animal. Mais il est très-difficile de concevoir pourquoi certaines substances qui sont dans de bonnes conditions pour être absorbées, le venin de la vipère, le curare, ne causent aucun trouble lorsqu’elles sont portées dans l’estomac; tandis que les accidents les plus graves surviennent très-peu de temps après leur application sur une plaie ou sur la muqueuse des voies aériennes. Aussi crovait-on que ces poisons perdent leurs propriétés délétères par l’action du suc gastrique. M. Bernard a trouvé qu’il n’en est rien; qu’ils ne sont pas, suivant l’expression déjà employée, digérés, mais qu’ils ne sont pas absorbés. L’épithélium qui couvre la muqueuse de l’estomac ne se laisse pas traverser par ces substances. Dans ces derniers temps, on a vu que beaucoup de-virus sont dans le même cas.

D. Vacuité de Vestomac ; mélange des substances toxiques. — Comme c’est par l’estomac que les poisons pénètrent le plus sou-

vent dans l’économie animale , j’ai voulu appeler votre attention sur l’influence que peuvent exercer sur l’absorption la vacuité de l’estomac et sa plénitude , ou, ce qui revient au même, le mélange du poison avec des substances inertes. On sait que, d’une manière générale, l’effet est retardé lorsque l’estomac renferme déjà d’autres substances ou lorsque la substance toxique y arrive mélangée. Les annales de la science renferment des exemples nombreux de cette particularité: 50 grammes d’arsenic (acide arsénieux), 3Q grammes de sublimé corrosif ont été avalés à la suite de repas copieux , et n’ont produit que des vomissements et des coliques. J’ai eu l’occasion d’observer un fait analogue. Dix convives terminaient un dîner par une crème ; bientôt un des dix est contraint de quitter la table, accusant un malaise insupportable : à ce premier succède un second, puis un troisième, et enfin personne n’échappe.

On soupçonne un empoisonnement, et on ne tarde pas à découvrir que la crème avait été (chose incroyable !) colorée avec du vert de Sheele (arsénite de cuivre). Heureusement on en fut quitte pour la peur: chacun vomit de son mieux, et deux jours après tout le monde était parfaitement guéri. Morgagni, du reste, cite une observation qui présenté avec celle-ci une grande analogie..

Cette règle générale n’est pas ébranlée par quelques faits qui paraissent la contredire. Ainsi la dilution d’une substance ou d’une dissolution peut être considérée comme un mélange, et vous savez déjà qu’une dissolution, étendue dans une certaine mesure, d’acide oxalique, agit plus promptement que la dissolution concentrée du même acide. Il en est probablement de même pour tous les poisons corrosifs, dont l’absorption est retardée par l’action locale qui désorganise les tissus. . La dilution même, du reste , lorsqu’elle depasse une certaine limite, retarde et atténue singulièrement les effets des poisons.

Comment expliquer l’influence si favorable du mélange des poisons avec des substances inertes ou de la plénitude de l’estomac . Evidemment c’est parce que le poison se trouve comme enveloppe, il n’est pas en contact avec la muqueuse gastrique ; l’absorption est retardée, et si les vomissements surviennent, l’expulsion du poison est beaucoup plus facile parce qu’il est entraîné avec la masse des

autres substances. On peut se rendre ainsi compte des avantages qu’on a retirés de l’emploi de beaucoup de substances inertes, administrées à titre de contre-poison. Donnez du lait, du sucre, du bouillon, du charbon, vous obtiendrez peut-être de très-bons résultats ; dans la pratique, faites mieux, n’hésitez pas ; mais ne rangez pas ces substances parmi les contre-poisons d’un corps toxique, si vous n’avez pas d’autres raisons : plus tard , je vous dirai quelles conditions doit remplir une substance pour mériter le nom de contre-poison.

E. Pression. — La pression ou la compression exerce sur l’absorption des poisons une influence dont on peut tirer grand parti pour le traitement de certains empoisonnements. M. Barry a montré que des ventouses appliquées sur une plaie où l’on vient d’introduire un poison pouvaient empêcher, arrêter ou diminuer les symptômes de l’empoisonnement; ce résultat ne peut être attribué qu’à l’obstacle opposé à l’absorption. D’ailleurs M. Murray, de Dublin, a observé qu’en augmentant au moyen d’un appareil approprié la pression atmosphérique, on peut activer l’absorption des substances médicamenteuses appliquées sur le derme dénudé ou à la surface des plaies. Nous reviendrons sur les expériences de Barry à propos du traitement.

Je n’ai plus rien à vous dire au sujet des conditions qui peuvent exercer une influence sur l’absorption des poisons : bien d’autres circonstances modifient l’action des substances toxiques, mais il ne serait pas rigoureux d’attribuer ces modifications à une modification de l’absorption. Afin de ne rien préjuger , je réserve pour la fin de ce chapitre, consacré à l 'étiologie , l’étude des circonstances qui modifient l’action des poisons, sans que nous puissions nous rendre bien compte du mécanisme de leur influence.

Page 1