‹ Leçons de toxicologieChapitre 8 sur 18 · SYMPTOMES DE L’EMPOISONNEMENT · texte numérisé non relu

SYMPTOMES DE L’EMPOISONNEMENT

Messieurs ,

Pour compléter ce que je vous ai dit sur l’élimination, je dois vous entretenir d’un travail intéressant de M. Briquet. Cet auteur conclut de ses expériences que la quinine est éliminée par l’urine en grande quantité et pendant trois à huit jours ; dans dés cas exceptionnels, pendant un mois, La sueur, au contraire, n’en entraîne pas. Quant à la durée du séjour de cet alcaloïde dans les organes, elle ne peut pas être encore fixée. M. Briquet, en considérant l’é lim ination comme terminée, c’est-à-dire, en admettant que les organes ne renferment plus dé quinine à partir du moment où il n’est plus possible d’en constater l’existence dans l’uriné, a commis, vous le savez, une erreur.

Ce serait ici le lieu d’examiner sur quels organes agissent les poisons. Dans quelques ouvrages , vous trouverez un article consacré à cet examen. Déjà je vous ai dit un mot à ce sujet. De peur de n’avoir pas été bien compris , j’y reviens aujourd’hui, et je vous répéterai la même pensée. Les troubles produits nous indiquent que tous les organes peuvent être atteints, et que quelques-uns le seraient plus spécialement par certains poisons : par les expériences chimiques, nous savons que les substances toxiques vont dans tous les organes; mais, démêler au milieu des phénomènes morbides déterminés quels sont ceux qui dominent les autres ; en un mot,

établir quels sont les effets primitifs et les effets consécutifs des poisons, est, à mon avis, chose impossible dans l’état actuel de la science. Or, comme c’est là seulement le point important, je renonce à aborder cette question, sur laquelle je ne pourrai rien vous dire de précis.

Il est permis de considérer comme démontré que les accidents produits par la strychnine doivent être rapportés à son action spéciale sur la moelle épinière, que les effets de l’opium sont la conséquence de l’action que cette substance exerce sur le cerveau ; mais ces notions ne peuvent conduire à aucune généralité. Ce n’est donc pas ici le lieu de nous en occuper. A l’histoire de chaque poison en particulier doit être réservée la description des effets spéciaux qu’il produit. Ainsi, à propos des préparations mercurielles, vous apprendrez leur action spéciale sur les glandes salivaires; en étudiant l’empoisonnement par les cantharides, vous verrez qu’elles produisent des troubles marqués du côté de la vessie.

Maintenant nous allons en finir avec l’étiologie par l’étude des conditions qui modifient l’action des poisons.

Conditions qui modifient l’action des poisons. — Nous avons déjà vu l’influence que peuvent exercer sur cette action les conditions qui modifient l’absorption. Aujourd’hui nous allons passer en revue les circonstances qui entraînent dés modifications dont le mécanisme nous échappe.

Dose. — Rien ne modifie aussi profondément l’action des poisons que la dose à laquelle ils pénètrent dans l’organisme. Les médicaments actifs ne sont que des substances vénéneuses ; cependant ils sont administrés tous les jours sans accident : de sorte que, suivant la dose, une substance peut ou déterminer promptement la mort, ou n’exercer aucune action nuisible. Quoique l’état de maladie puisse dans quelques cas , comme nous le verrons tout à l’heure, aider l’économie à supporter de fortes doses de certains poisons, il est incontestable que le médecin évite surtout les effets terribles des agents qu’il emploie en les administrant par petites quantités. Aussi pour échapper à des tâtonnements, afin de pouvoir du premier coup obtenir le résultat, on sé demande bien souvent pour chaque poison quelle est la dose la plus faible à laquelle il peut

être administré, quelle est la dose qu’il serait imprudent de dépasser.

Eli bien, cette dose malheureusement ne pourra jamais être précisée ; mille circonstances influent sur l’action d’un poison, 'de sorte que ni les expériences ni même les observations ne peuvent fournir des indications absolues.

Il faut donc toujours procéder avec une extrême prudence : lorsqu’on sait que la substance est nuisible, commencer par des doses faibles, et les élever petit à petit tant qu’il n’y a aucun mauvais effet; et, lorsqu’on ne connaît pas l’action d'une substance sur l’économie animale, l’essayer d’abord sur des animaux, puis débuter par des quantités excessivement faibles. Vous avez sans doute entendu faire la remarque que par bonheur Gay-Lussac n’eut pas l’idée de goûter le corps qu’il venait d’obtenir lorsqu’il prépara pour la première fois de l’acide cyanhydrique pur. Vous n’ignorez pas qu’il suffit de quelques gouttes de cet acide pour produire les accidents les plus graves. C’est un avertissement qu’il ne faut pas perdre de vue.

Mais, me direz-vous, si nous ne connaissons pas quelles sont les plus petites doses des poisons suffisantes pour déterminer des effets délétères, surtout chez l’homme, quel sens attacher à ces mots : Cette substance est toxique à telle dose ? Cela signifie que l’on a observé que dans la plupart des cas cette dose a donné lieu à des accidents; mais ne croyez pas que des doses moindres seront toujours sans inconvénients, et que des doses plus élevées seront toujours funestes. U faut avoir de bonnes raisons pour dépasser la dose indiquée.

Du reste, les doses toxiques des différentes substances varient dans des limites très-étendues : ainsi, tandis qu’une goutte d’acide prussique ou de nicotine, tandis que quelques centigrammes d acide arsénieux suffisent pour déterminer la mort, une dose d’azotate de potasse, inférieure à 30 ou 40 grammes, ne produit pas un empoisonnement mortel. Voilà pourquoi, ainsi que nous vous l’avons déjà dit, nous avons cru ne pas devoir faire entrer dans la définition du poison la considération de la dose.

Sans exercer une influence, aussi radicale, la différence des doses peut modifier l’action d’une manière prononcée; l’acide arsénieux

à doses peu élevées détermine surtout des symptômes inflammatoires, tandis que le même corps à doses élevées donne lieu à des accidents qui ressemblent à ceux du choléra asiatique, ou simplement des syncopes. L’ellébore blanc aussi à petites doses détermine l’inflammation du tube digestif, et à doses plus fortes il donne lieu à des défaillances, des convulsions et du coma.

A titre de renseignement physiologique puisqu’il ne comporte pas d’application , je veux vous communiquer un fait intéressant observé par Orfda. Voici le détail de l’expérience ;

Il plaçait sous la peau des cuisses de plusieurs chiens des sachets de toile fine contenant des proportions d’acide arsénieux en poudre impalpable, qui variaient depuis 50 centigrammes jusqu’à 1 gramme. Après la mort de ces chiens, il remarquait qu’il n’y avait jamais que 75 à 100 milligrammes d -absorbés. Cette faible dose suffisait pour occasionner la mort. Quand il voulait déterminer la quantité absorbée, il pesait les sachets avant l’expérience, desséchés à la température de 100 degrés ; il les lavait après la mort des animaux, les desséchait également à 100 degrés, et pesait de nouveau ; la différence du poids indiquait la quantité absorbée. Ce n’est pas à coup sûr une expérience très-rigoureuse, car il y a des causes d’erreur pour les pesées ; mais elle montre toujours que la quantité indispensable pour produire la mort est infiniment petite, et que quand cette quantité est absorbée, l’organisme est pour ainsi dire saturé, et l’absorption s’arrête.

Etats morbides. — Un gramme d’émétique est une dose suffisante pour déterminer la mort, et cependant souvent des malades atteints de pneumonie en avalent jusqu’à 3 ou k grammes et plus sans accidents , alors même qu’il n’y a pas de vomissements. Dans certaines dysenteries, on a vu des malades prendre tous les jours jusqu’à un gramme et demi d’opium, et le conserver sans éprouver autre chose qu’une légère action narcotique. Le tétanos, l’hystérie, l’hydrophobie , atténuent l’action de l’opium. Dans un cas de tétanos, Dupuytren aurait administré sans accident 60 gr. d’opium.

Nous allons répéter devant vous une expérience qui montre que l’état de souffrance ou de maladie paralyse à un certain degré l’action des poisons. Sous cette cloche, nous avons placé tout à l’heure

un oiseau : l’atmosphère est déjà viciée , et l’animal est dans un état de malaise que nous reconnaissons facilement. Nous introduisons sous la cloche un autre oiseau de même espèce et à peu près de même force : vous voyez qu’il est déjà mort. Le premier vit encore et vivra longtemps dans cette atmosphère qui a été immédiatement mortelle pour, le second. On ne peut attribuer ce résultat qu’à l’état de souffrance dans lequel se trouve l’animal, qui depuis quelque temps respirait un air vicié ; chez cet animal, les actes vitaux sont ralentis, amoindris pour ainsi dire ; il vit, passezmoi l’expression, à la manière des animaux à sang froid.

En général, les états morbides amortissent l’énergie des poisons ; dans quelques cas particuliers cependant ils l’augmentent : ainsi les opiacés exercent une action redoutable dans les cas d’apoplexie.

Habitude. - Je ne suis guère porté à croire aux mangeurs d’arsenic ; et je suis bien tenté , malgré l’autorité de Poaquevllle , de douter qu’il y ait jamais eu un pacha qui aurait vécu jusqu à l’âge de cent ans, mangeant tous les jours 24 grammes de sublimé corrosif. Suivant moi, les preuves manquent à l’appui de faits aussi extraordinaires. En revanche, on ne peut révoquer en doute que dans quelques pays il n’existe des hommes qui pendant plusieurs jours de suite prennent 800 ou même 500 grammes de laudanum sans accident.

A coup sûr, parmi vous, un petit nombre seulement ignore qu’on peut s’habituer au tabac. Vous savez aussi que les buveurs de liqueurs spiritueuses finissent par résister mieux après quelque temps d’exercice; mais l’immunité n’est pas complète. Toutes ces habitudes, surtout quand il y a abus, finissent par peser sur l’organisme et le prédisposent à certaines maladies.

Age, sexe. — On peut dire d’une manière générale que les enfants résistent moins bien que les adultes, et que les femmes sont plus accessibles que les hommes à l’action des substances toxiques.

Sommeil. — Le sommeil retarderait l’action des poisons; il est du moins permis de le supposer.

Idiosyncrasie. - Enfin, quand il est impossible d’invoquer une

autre raison, on a eu recours à l’idiosyncrasie pour expliquer la variété des effets produits par les poisons.

Pourquoi certains individus peuvent-ils ingérer des doses énormes de mercure , d’alcool, d’opium ( Christison cite une personne qui prit 30 grammes de bon laudanum sans accident), tandis que les moindres doses de ces substances produisent sur d’autres individus une salivation excessive, des ulcérations et même la gangrène de la bouche, ou bien des symptômes marqués d’ébriété ou un narcotisme complet et redoutable ? Aucune des conditions précédemment indiquées ne pouvant rendre compte de cette différence , il faut bien admettre que l’idiosyncrasie joue un rôle.

Espèce. — Ce serait nous éloigner de notre but que d’étudier avec soin quelle influence peut exercer sur l’action d’un poison l’espèce animale. Ce qui nous importe le plus, c’est de savoir que l’action que les substances toxiques exercent sur le chien est semblable à celle qu’elles produisent sur l’homme. De la comparaison d’un nombre considérable d’expériences avec les observations, il ressort que les effets les plus importants sont les mêmes ; sans contredit, il y a quelques différences, mais elles ne suffisent pas pour qu’on doive renoncer à faire des expériences sur les chiens dans le but de connaître l’action des poisons. Ces expériences ont fourni et fourniront toujours des enseignements précieux que, pour le moment du moins, nous ne saurions puiser à d’autres sources.

Des expériences intéressantes de M. Chatin viennent à l’appui des considérations que nous venons de vous exposer en nous appuyant sur des observations.

Après vous avoir exposé tout ce qui, à mon avis, doit être rattaché à l’étiologie de l’empoisonnement, je vais vous faire connaître quels sont, d’une manière générale, les principaux effets produits par les poisons.

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