NEUVIÈME LEÇON
Sevrage et alimentation de la seconde enfance
Sommaire : Caractère critique du sevrage. — Age où le sevrage est opportun,
— Fixation numérique, fixation physiologique. — Intervention des conditions accessoires de saison, de climat. — Sevrage dans ses rapportsavec la dentition. — Reprise de l'allaitement en cas d'accidents de sevrage. — Méthodes du sevrage brusque et du sevrage lent. — Technique du sevrage. — Rapports du sevrage avec les maladies intestinales et le rachitisme. — Enfants auxquels le sevrage prompt peut être utile.
— Nécessité du lait pour les enfants sevrés. — Régime alimentaire de la seconde enfance. — Abus des viandes et du dessert, déchéance do la soupe. — Les pâtisseries. — Le pain sec. — Le vin, le café et le thé? chez les enfants. — Le besoin de réparation suivant l'âge. — Rapports, du sommeil et des repas. — La règle dans le régime des enfants.
Le sevrage est une épreuve critique pour les enfants; mais il le devient surtout parce qu'il est trop souvent mal préparé et mal conduit.
Je tiens d'abord à restituer à ce mot son sens véritable : le sevrage est la privation du sein, ce n'est pas, ou du moins ce ne devrait pas être, la privation de lait. C'est là en effet l'aliment par excellence pour l'enfant, il doit lui être continué encore pendant plusieurs années, et Hufeland n'a fait que réagir trop vivement contre la pratique meurtrière de la suppression à peu près complète du lait dans le régime desenfants sevrés en soutenant que, jusqu'à dix ans, le lait doit être un aliment journalier pour eux. D'aliment exclusif pendant les premiers mois, le lait devient aliment principal
à partir de ce moment jusqu'au sevrage, et aliment accessoire, mais nécessaire, depuis le sevrage jusqu'à l'omnivorilé complète.
Il importe, en premier lieu, de déterminer l'âge auquel les enfants doivent être sevrés. Les habitudes nationales ou locales interviennent dans la fixation de la fin de l'allaitement. Il est des pays où l'on nourrit les enfants jusqu'à un an ou quinze mois seulement; d'autres jusqu'à deux ans et demi ou trois ans, suivant ce que le livre des Machabées nous apprend des anciennes mœurs israélites. C'est cette limite que Galien avait indiquée ; elle nous paraît aujourd'hui singulièrement retardée. Celle de neuf mois à un an, adoptée en Angleterre, est certainement trop rapprochée et je ne saurais en rien adhérer à l'opinion de Pye Henry Chavasse qui déclare formellement que, passé ce terme, « le lait fera plus de mal que de bien ». L'allaitement aidé, dans une mesure variable, d'aliments additionnels, me paraît, tout marchant à souhait et cette circonstance donnant une liberté complète, devoir se prolonger jusqu'à quinze mois. Au reste, je m'empresse de vous dire que toute fixation numérique est mauvaise parce qu'elle est rigide et ne peut s'appliquer fructueusement à la diversité des cas qu'elle embrasse. Il est des enfants qu'il faut sevrer à huit mois, à un an, d'autres enfin qu'il faut allaiter jusqu'à dix-huit mois et au delà. C'est nous qui avons fait les divisions du temps et la nature n'a nullement pris l'engagement de s'y plier.
Le sevrage prématuré a des inconvénients que tout le monde connaît; le sevrage retardé en a de moins évidents. On l'a accusé de prédisposer les enfants au lymphatisme et même à la scrofule; mais je ne saurais dire si c'est là une simple vue de l'esprit ou un fait d'observation; on l'a accusé aussi d'engourdir l'intelligence et de disposer à l'obtusion de l'esprit; c'est encore plus hypothétique. Au reste, dans l'état actuel de nos habitudes, les sevrages retardés sont d'une rareté trop grande pour qu'il faille s'occuper beau-
19(5 leçons d'hygiène infantile.
coup de ces incriminations, d'ailleurs très vagues, et vraisemblablement mal fondées.
Nous pouvons rattacher à trois ordres les causes de ces différences dans l'époque du sevrage : les unes dépendent de la môre ou de la nourrice; les autres, de l'enfant; les dernières, des conditions de milieu et des circonstances dans lesquelles doit s'opérer le sevrage.
Si la santé delà mère est bonne; si elle supporte vaillamment les fatigues de l'allaitement ; si elle dort et digère bien ; si •elle netousse ni ne maigrit, on peut éloigner le sevrage. Mais si elle est délicate ; si elle s'acquiLte péniblement de ses fonctions •de nourrice; si l'allaitement, peu fructueux pour l'enfant, devient périlleux pour sa mère, c'est une raison pour se décider de bonne heure au sevrage. Encore, dans ce cas, je n'admets pas, à moins qu'on ne puisse faire autrement, que si l'enfant a moins de sept ou huit mois, on se dispense •d'appeler une nourrice au secours de la mère. L'enfant n'étant pas généralement très prospère dans ces cas difficiles, on court gros jeu si l'on fait coïncider un sevrage anticipé avec le travail de la dentition. A dix mois, on peut tenter l'aventure, mais avec une certaine défiance et en y veillant de près. L'état de la lactation chez la mère est encore une raison déterminante : si elle a peu d'énergie, si le lait est peu abondant, on peut y suppléer pour l'enfant par ce que nous avons appelé Y allaitement mixte féminin, c'est-à-dire en le présentant une ou deux fois par jour au sein d'une nourrice vigoureuse, la mère continuant à le nourrir; ou bien en recourant à la ressource de l'allaitement mixte artificiel, le biberon suppléant à l'insuffisance du lait de la mère. La réapparition des menstrues, nous l'avons vu, n'est pas une entrave absolue à la continuation de l'allaitement; mais la grossesse constatée impose le sevrage ou bien, si l'enfant est trop jeune, la substitution au sein de sa mère de celui d'une nourrice, ou enfin, ce qui est moins sûr, l'expédient du biberon. Dans les cas où l'allaitement est ainsi tra-
versé, l'appétence que l'enfant manifeste pour une alimentation mixte et le bon parti qu'il en tire, sont des présomptions d'innocuité pour un sevrage un peu hâtif. Il en est de même de la saison et du climat. Personne n'ignore que le sevrage est bien plus périlleux dans le Midi que dans le Nord, parce que, de juin à octobre, on est toujours sous la menace de l'entérite et de la plus grave des affections intestinales, du choléra infantile, qui tue chaque année un si grandnombre d'enfants. L'existence de fortes chaleurs, la prédominance des maladies du ventre dans la constitutionmédicale régnante sont des raisons de différer, quand cela est possible, à moins que, des hauteurs existant à proximité, on ne puisse opérer le sevrage à une altitude où la température est relativement fraîche.
Mais ce qui fixe rationnellement l'époque du sevrage c'est l'état de la dentition de l'enfant. Trousseau a apporté dans cette question, comme dans toutes celles qu'il a abordées, une sagacité et un sens cliniques remarquables. Il a été sans doute devancé dans cette voie par un professeur de cette École, Baumes, qui, dans son Traité de la première dentition, a insisté pour donner comme base à la fixation de l'époque du sevrage, l'élatde la dentition. « L'allaitement, écrivait-il en 1806, doit être porté le plus loin possible. Qu'on rejette, si l'on veut, le sentiment de ceux qui pensent qu'un enfant ne saurait être sevré sans danger, avant que sa bouche ne soit munie de seize dents convenablement percées, parce qu'il y a des enfants plus tardifs dans la pousse des dents que d'autres, des enfants dont le tempérament est mou, lent, très fortement lymphatique et muqueux, pour lesquels un allaitement prolongé n'est point salutaire; mais dans tous les autres cas, c'est une pratique très sage de continuer la nourriture des enfants jusqu'à ce que la dentiLion soit avancée et qu'on ait l'expérience que ce travail n'est point difficile. Que de maux, que de regrets ne prévient-on point souvent en se conduisant ainsi ! » L'idée était formulée,
Trousseau l'a reprise, développée et lui a donné une forme plus clinique.
Vous savez que c'est généralement vers sept ou huit mois que sortent les premières incisives médianes inférieures; puis viennent les incisives médianes supérieures, les incisives latérales supérieures et les incisives latérales inférieures. L'enfant a alors huit dents et le travail de l'évolution dentaire suhit, à ce moment, un certain répit. On a atteint dix mois à un an ; mais, je vous l'ai déj;\ dit, si toul se passe normalement, l'enfant est encore trop jeune pour qu'on profite de ce repos pour le sevrer. Vient ensuite le groupe des quatre premières petites molaires. Ce groupe sorti, et l'enfant ayant douze dents, il y a entre la douzième dent et la treizième, qui commencera le groupe des canines, un intervalle de deux ou trois mois occupé par un repos complet. Trousseau différait encore le sevrage et attendait que les quatre canines fussent sorties et que l'enfant eût seize dents. C'est alors qu'il conseillait de sevrer. Malheureusement les canines ne sortent guère avant vingt mois, et c'est trop attendre dans la grande majorité des cas. J'estime que ce n'est pas l'intervalle qui sépare la poussée de la quatrième canine de la première grosse molaire qu'il faut choisir; mais, autant que possible, celui qui sépare la douzième dent de la treizième. Cette formule me paraît plus en rapport avec les conditions générales de l'allaitement, et en même temps avec les époques ordinaires d'échéance des groupes dentaires. Mais le principe est là, sauf les détails de l'application, et il doit être respecté. Ce grand clinicien ne voulait, en aucun cas, que l'on sevrât un enfant ayant un nombre impair de dénis, ce qui revient à dire, les dents sortant par groupes, qu'il ne faut pas faire coïncider la crise du sevrage avec une période active d'évolution dentaire.
Et l'on comprend l'intérêt de ce précepte : un sevrage mal réussi entraîne en effet, du côté du tube digestif et du côté des centres nerveux, des troubles qui ont une physionomie
très analogue à ceux qui signalent une dentition laborieuse. N'est-il pas dès lors rationnel de ne pas soumettre l'enfant à cette double épreuve simultanée?
Mais ne vous attendez pas, messieurs, à rencontrer beaucoup de ces cas où l'éruption des dents se fait dans l'ordre et à l'époque qui leur sont assignés par les livres. Tout est exception en cette matière : vous verrez des incisives incomplètes pousser en même temps que des petites molaires ; quelquefois, mais plus rarement, une canine poindre avant que ces dernières dents soient sorties. Que ferez-vous en présence de ce désordre physiologique, de celte ataxie dentai?'e? Ce que vous pourrez. Ne pouvant choisir pour sevrer l'enfant, le meilleur moment, vous choisirez le moins mauvais, c'est-à-dire celui où il sera relativement prospère, où il paraîtra le moins souffrir; mais surtout vous éloignerez, autant que vous le permettront les circonstances, un sevrage qui sera vraisemblablement laborieux. Le lait de la mère est, pour l'enfant qui fait des dents, le consolateur, le paraclet par excellence, et il faut se montrer singulièrement ménager de cette ressource.
Dans le cas où le sevrage a été fait, pour une raison ou pour une autre, un peu prématurément et où l'apparition d'accidents inquiétants fait regretter le parti que l'on a pris, la mère peut, si l'enfant a été détaché du sein depuis peu de temps, rétablir quelquefois la lactation, en apparence supprimée, en l'y présentant de nouveau. Les faits qui prouvent la possibilité de reprendre l'allaitement après une interruption même très prolongée, surabondent. Gubler a réussi après plusieurs mois de sevrage. Trousseau a cité trois observalions de ce genre : elles se rapportent à des femmes qui ont pu redonner le sein avec succès à leur enfant sevré depuis un mois, deux mois, quatre mois. A. Meyer a observé un cas où une mère, qui avait été obligée de sevrer son enfant pour cause d'abcès et de gerçures, le remit au sein au bout de quatre mois et vit la lactation recommencer d'une façon ré-
gulière. Dans un autre cas, le sevrage datait de six mois, et le résultai fut le môme. Dans tous ces cas, la menstruation s'était rétablie, mais était peu abondante. Un médecin américain, Baillau, a même posé en principe, en s'appuyant des faits nombreux de reprise de l'allaitement après trois ou quatre mois, que, dans les cas où la santé de la mère la force à sevrer avant le temps, si elle redevient bien portante on doit toujours essayer de rétablir la lactation. Une observation de Perrin est doublement intéressante parce qu'elle est une preuve que cette tentative peut réussir et parce qu'elle montre l'avantage qu'on en peut tirer. Un enfant s'était sevré de luimême à cinq mois, à raison d'une stomatie aphlheuse qui rendait la succion pénible. A buit mois, il fut pris d'un cboléra infantile qui le mit à deux doigts de la mort; sa mère lui redonna le sein et le lait revint d'une façon normale. Ces faits sont encourageants et doivent engager à essayer la reprise de l'allaitement quand l'indication en est nettement posée.
Le problème a deux inconnues : le rétablissement de la lactation; l'acceptation du sein par l'enfant babitué déjà à un autre régime. La pratique seule peut les dégager. L'expérience a, du reste, démontré cette double possibilité, comme je viens de vous le dire tout à l'heure.
L'instinct de téter est vivace cbez l'enfant, ainsi que le montre, la ténacité de l'habitude de sucer leur doigt chez les enfants prématurément sevrés qui cherchent là un vain simulacre de ce qu'on leur a refusé, et ces observations montrent la possibilité de le réveiller; il est d'ailleurs entretenu par la succion du biberon. 11 convient, dans ces cas, de faire couler du lait dans la bouche de l'enfant, et quand il est suffisamment alléché par cet appât, de le mettre au sein. Si c'est une nourrice étrangère qui reprend cet allaitement, l'expérience doit être faite la nuit ou dans l'obscurité pour que le nourrisson ne s'aperçoive pas de cette substitution de personnes.
11 y a là, vous le voyez, dans les maladies graves qui viennent si souvent compliquer le sevrage et la dentition, une ressource des plus précieuses et qu'il faut invoquer au besoin.
Cette digression terminée, revenons à la technique du sevrage et aux précautions qu'il réclame.
Deux méthodes se trouvent ici en présence : celle du sevrage brusque conseillé par Donné ; et celle du sevrage ménagé et lent, préféré par Gardien. Je n'ai pas besoin de formuler longuement les raisons qui me font adopter cette dernière. Elle repose en effet sur cette loi du ménagement des habitudes qui créent, suivant la juste expression de Galien, une nature surajoutée (adventilia natura) et qui méritent un si grand respect. « Nature, dit Rabelais, ne endure mutations soubdaines sans grande violence. » Gelse avait dit avant lui : « Ergo si guis quid mutare velit, paulalim debebit asuescere. » « A cette cause, dit aussi Ambroise Paré, si nous voulons changer la manière de vivre accoutumée, peu à peu faut. » Hippocrate enfin a dit à ce propos : « On supporte bien les aliments et les boissons auxquels on est accoutumé, même quand la qualité n'en est pas bonne naturellement, et l'on supporte mal les aliments et les boissons auxquels on n'est pas habitué, même quand la qualité n'en est pas mauvaise.» Mais c'est assez de textes pour défendre une thèse que le bon sens lui seul sufût pleinement à juger. Le sevrage doit donc être amené de loin et conduit lentement ; et ici les intérêts de la nourrice dont le lait diminue progressivement et ceux de l'enfant sont concordants. L'augmentation progressive des aliments additionnels et la diminution du nombre de tétées sont les moyens de ménager la transition d'un régime à l'autre. Si l'enfant a la mauvaise habitude de prendre le sein la nuit, il faut commencer par ne le lui donner que le jour et arriver ensuite à le sevrer totalement. L'idée que la sensualité de l'enfant est irritée quand on ne le fait téter qu'à rares intervalles et qu'on prolonge ainsi, à son
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détriment, la période de cris et d'agitation qui accompagne le sevrage, n'est pas fondée, la pratique le démontre.
Mais il vient un moment où il faut rompre avec l'allaitement, et divers artifices peuvent être employés avec fruit pour diminuer aux yeux du nourrisson, ou plutôt à son palais, la valeur de ce qu'il va perdre. Le lavage du mamelon avec une macération de quassia amara ou une solution de quinine atteint très bien le but et inspire à l'enfant un dégoût utile qui contribue à le détacher du sein. Pas n'est besoin de dire que la vue de sa nourrice doit lui être épargnée, car elle ne manquerait pas de lui inspirer des réminiscences sensuelles qui sont inutiles. Il y avait jadis des sevreuses qui faisaient métier d'éloigner les enfants de leur mère et de les plier aux exigences de leur nouveau régime. Les sévices de ces garderies ont été mis en un relief tragique, et l'opération, toujours critique et délicate du sevrage, exige sinon l'intervention, au moins la surveillance maternelles.
On a dit que le sevrage était quelquefois favorable aux enfants et modifiait utilement leur constitution quand elle était entachée de lymphatisme (où trouvera-t-on des enfants qui ne soient pas lymphatiques?). Cette opinion est très accréditée dans le monde des mères et des nourrices. En réalité, le sevrage ne profite qu'aux enfants qui sont mal allaités et ce profit est bien relatif; il constitue, pour le plus grand nombre, une épreuve critique ; et ce qui le prouve, c'est qu'il y a une pathologie du sevrage.
Les maladies qui la constituent sont celles que provoque une alimentation irrégulière. Ce sont des entérites ou entérocolites, le carreau, le rachitisme.
Ch. West, analysant les conditions d'âge dans lesquelles se sont produits 2,129 cas de flux de ventre chez des enfants, a constaté qu'entre 1 an et 18 mois, ces maladies constituent 26,8 % de toutes les maladies infantiles, et c'est dans cette période qu'elles jouent, comme fréquence, le rôle principal.
Sans doute les diarrhées de la dentition sont mêlées dans cette statistique à celles du sevrage; mais il n'en faut pas moins considérer celui-ci comme un facteur étiologique très important des flux de ventre chez les jeunes enfants.
J.-L. Petit considéraitle rachitisme comme dû à un sevrage prématuré, et un allaitement de longue durée lui semblait en être le préservatif le plus certain. Cette doctrine étiologique a été reprise et défendue de nos jours par J. Guérin et soutenue également par Trousseau : « En y regardant de près, dit ce clinicien, on reste convaincu que le rachitisme n'est jamais plus commun que chez les enfants sevrés avant que la dentition soit assez avancée, et que l'on nourrit de soupes au pain, de légumes, de viandes même, au lieu de les maintenir au régime laclé qui répond le mieux à leurs aptitudes digestives. » L'âge auquel se montre le plus souvent le rachitisme est en effet une présomption de l'influence du sevrage.
Sur 346 cas, L. Tripier a constaté qu'il s'était développé 176 fois dans le cours de la deuxième année. C'est plus de la moitié des cas. La première année lui en a présenté 98 cas et la troisième année, 35 cas seulement. Je sais bien que ce médecin, distinguant l'âge de l'enfant, au moment où on constate qu'il est rachitique, de celui qu'il avait au moment du début de la maladie, croit, malgré ces chiffres, que le rachitisme se développe plus souvent de 0 à 1 an ; mais il y a tant d'allaitements imparfaits qu'il est permis de croire que si le régime du sein, quand il n'est pas irréprochable, dispose les enfants au rachitisme, à plus forte raison doiton adresser ce reproche à l'interruption même de l'allaitement.
On ne saurait douter que le sevrage dispose à l'éclampsie inrantile quand on songe que les accès convulsifs ont très souvent chez les enfants leur point de départ dans des troubles digestifs. Sans doute la dentition les provoque plus souvent, mais c'est une raison de plus pour éviter de faire
concorder le sevrage avec une période active d'évolution dentaire.
Il y a deux préparations au sevrage : l'une éloignée qui consiste dans l'emploi graduel des aliments additionnels, à l'époque que nous avons indiquée ; l'autre prochaine qui a pour but, en éloignant les tétées et en augmentant les aliments, d'habituer le tube digestif de l'enfant et de tâter sa susceptibilité. En ce qui concerne le premier point, c'est un fait reconnu de tout temps que les enfants ont d'autant plus de facilité à se détacher du sein qu'ils y ont été préparés depuis plus longtemps par un régime mixte. « Ceux qui mangent durant qu'ils tètent, a dit Hippocrate, sont sevrés avec moins de peine. » Un aliment de transition qui est excellent est un mélange de lait de vache et de bouillon de bœuf, dégraissé à froid en le passant à travers un linge mouillé; les enfants l'acceptent très bien et en tirent un bon parti. Pendant toute la période du sevrage, il faut entourer l'enfant de précautions, surveiller avec soin ses selles et se tenir prêt à revenir sur ses pas, si la diarrhée et l'amaigrissement prenaient une certaine intensité ou si une indisposition et, à plus forte raison, une maladie intercurrente éloignaient l'opportunité du sevrage. L'un des grands avantages du sevrage graduel (on ne l'a pas fait assez ressortir) est précisément la possibilité de revenir sur ses pas si l'on s'aperçoit qu'on a fait fausse route et de conserver la ressource de remettre l'enfant au sein quand la marche des choses suggère la nécessité de prendre ce parti.
Le sevrage a, comme l'allaitement, son milieu le plus favorable dans le séjour à la campagne où l'air est meilleur, le lait plus pur, ou la mère, plus libre d'elle-même, peut mieux se consacrer tout entière aux soins que nécessite celte opération délicate.
Voilà le sevrage, rationnel, méthodique, idéal, celui que la déesse Edulis, sous le patronage de laquelle les dames romaines plaçaient cette entreprise, regarde d'un œil com-
plaisant. Qu'est le sevrage réel, les trois quarts du temps? Une série trop habituelle de casse-cous empiriques, de pratiques routinières, d'essais capricieux et hâtifs qui font de cette épreuve pour les enfants débiles un danger réel. On ne devrait jamais, dans les familles, omettre de recourir à la direction d'un médecin attentif, qui serait fondé à voir trois ou quatre fois par semaine les enfants pendant cette période ; mais on n'y songe pas, on se fie au hasard, à une expérience fictive et les enfants qui meurent d'un sevrage mal fait ne se comptent pas.
On s'imagine que le sevrage est terminé quand l'enfant s'est détaché du sein; mais son appétence pour le lait maternel est tombée longtemps avant que l'assuétude au régime nouveau ne soit conquise. Le sevrage ne dure donc pas cinq, six ou huit jours, comme on le croit; la proclivité morbide dont il est la source se prolonge beaucoup plus longtemps et les précautions ne doivent pas désarmer en présence d'une tolérance qui peut fléchir tout d'un coup. L'enfant est réellement sevré quand il est complètement fait à son régime nouveau et il faut au moins deux ou trois mois pour avoir atteint à ce résultat.
Nous avons maintenant à nous occuper du régime alimentaire de la seconde enfance qui s'étend de la fin de la première dentition au commencement de la seconde. Entre le sevrage et la fin de la seconde année, l'enfant, quoique sevré, doit être maintenu à un régime sinon exclusivement lacté, du moins basé principalement sur l'usage du lait et des aliments féculents au lait, et un seul de ces aliments préparés au bouillon gras, soupe ou bouillie de fécule, doit lui être donné par jour. On abuse très généralement des aliments gras pendant le sevrage et beaucoup d'indispositions des enfants en sont la conséquence. Une omnivorité précoce conduit un grand nombre d'enfants à l'entérite et au carreau. Il faut donc que nous modérions le zèle inconsidéré des familles qui ont toujours hâte de faire d'un
enfant un « petit homme » et qui croient le fortifier en le mettant au régime gras à outrance.
11 faut surtout se défier de l'usage précoce des viandes, et principalement de celles qui ont une fibre résistante. L'enfant est vorace et, alors même que ses mâchoires sont suffisamment armées, il ne mâche pas ou ne mâche pas suffisamment, et de là une fatigue imposée à l'estomac et la production fréquente d'une diarrhée lientérique dont l'origine s'accuse par la présence dans les selles de morceaux de viande indigérée. Le pain, cet aliment précieux qui forme la base de l'alimentation et pour lequel les enfants accusent une appétence qui ne connaît pas la satiété, est le premier aliment solide qu'il convient de leur donner; d'autant plus qu'il fournit à leurs gencives, habituellement irritées, une sorte d'épithème émollient dont l'action est efficace par sa durée; une croûte de pain est, à mon avis, le meilleur et le plus économique des hochets. Le poisson doit précéder l'usage de la viande proprement dite pour les enfants sevrés. Je ne saurais trop, à ce propos, vous signaler l'avantage de la chair des poissons plats, en particulier de la sole, dont les petits enfants sont très friands et qui leur offre un aliment mou, pulpeux, se passant de la mastication. C'est pour moi, en dehors bien entendu des œufs, le premier aliment du régime animal et je ne manque jamais de le conseiller aux familles.
A partir de deux ans jusqu'à sept, il y a aussi un régime infantile ; mais qui en connaît les principes, qui en sent l'importance et qui sait l'imposer aux enfants? La méconnaissance habituelle -des règles de l'hygiène alimentaire qui convient à cet âge est une raison de plus pour poser des principes.
La soupe est l'aliment de transition du régime du sevrage à celui de l'omnivorité, comme les bouillies constituent le passage du régime lacté exclusif à ce régime mitigé par quelques aliments accessoires. L'hygiène ne peut, à ce sujet, que protester contre la déchéance de la soupe dans le régime
ides jeunes enfants. C'était jadis la base classique de leur alimentation; elle formait le fond substantiel, mais peu savoureux, de leur nourriture, et pur cela môme, il n'y avait point à craindre de les voir s'écarter d'une sobriété que la monotonie de cet aliment leur rendait peu méritoire. Les enfants des paysans suivent ce régime et s'en trouvent bien. La soupe devrait, à mon avis, former la base de la nourriture des enfants pendant les cinq premières années de la vie. Il y a dans cet aliment, très varié quoi qu'on en pense, une gamme assez étendue de formes culinaires pour que sa monotonie ne soit qu'apparente. L'enfant ainsi nourri peut aller jusqu'à la limite de son appétit sans qu'il y ait à le surveiller. Sa voracité habituelle, qui le porte à s'affranchir du soin laborieux de la mastication, est encore un argument de plus en faveur du rôle prépondérant que devrait jouer la soupe dans son régime. J'ai plaidé avec conviction la cause de cet aliment si sain et si dédaigné aujourd'hui dans un livre où j'ai parlé aux familles un langage qu'il est peut-être opportun de faire entendre à des médecins. Permettez-moi donc de vous lire ce passage : « Un des spectacles qui caresse le plus agréablement l'instinct d'un hygiéniste est la vue de cinq ou six enfants de la campagne, joufflus et vigoureux, rangés autour d'un nombre égal d'écuelles d'où déborde une soupe compacte, y introduisant laborieusement leur cuiller, si ce n'est leurs doigts, et s'escrimant, à qui mieux mieux, contre cet aliment, primitif sans doute, mais si simple, si digestible, si nourrissant, j'oserais dire si honnête. Le potage de luxe fait aujourd'hui une rude concurrence à cette soupe rustique avec laquelle on nous a construit cependant jadis des Bayard et des Duguesclin. Je n'hésite pas à affirmer, dusséje amener un sourire sur plus d'une lèvre, que la restauration de la soupe classique dans les mœurs alimentaires des enfants serait une des réformes hygiéniques les plus considérables de notre époque. »
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«Vous savez si elle se prépare ; jamais l'abus de l'omnivorité chez les enfants n'a été poussé plus loin qu'aujourd'hui. Cet abus, plus pernicieux qu'on ne se l'imagine, a sa cause principale, si ce n'est exclusive, dans le changement absolu des rapports qui existent aujourd'hui entre l'enfant et la famille. Jadis il était considéré comme un enfant, et comme tel il menait une vie à part, et ne figurait à la table commune que quand sa raison était assez développée pour pouvoir converser avec les grands, avec profit et sans danger, et pour n'avoir rien à craindre des mille aiguillons de la sensualité. Aujourd'hui l'enfant est à peine sevré qu'il prend gravement place autour de la table; quelquefois môme soutenu par une serviette qui, l'attachant au dossier de sa chaise, donne à son buste une rigidité qui lui manque, il joue son rôle, le plus important sans doute, dans les incidents du dîner et il exprime à la vue de chaque mets, et sur une note parfois plus bruyante qu'il ne conviendrait, •des désirs que l'hygiène condamne, mais que la faiblesse maternelle s'empresse de satisfaire. C'est là un abus réel ■et plus gros de dangers qu'il n'en a l'air. Il faut au petit enfant un repas moins long, une cuisine plus savante et une nourriture plus uniforme. Songe-t-on en effet à cette inconséquence flagrante qui permet à un enfant, auquel naguère un aliment exclusif suffisait à peu près jusque là, une succession de mets dont chacun est dix fois plus complexe qu'il ne conviendrait aux intérêts de son ■estomac. Et de là des indigestions incessantes, tantôt brusques et expressives, tantôt sourdes et incomplètes, mais amenant une surcharge de l'estomac qui aboutit bientôt à une maladie ou tout au moins à des indispositions (1). »
Je vous ai souvent dit que je considérais la déchéance de la soupe et l'introduction du dessert dans l'alimenlalion des
(1) Éducation physique des garçons ou Avis aux familles et aux instituteurs sur Vart de diriger leur santé et leur développement. Paris, 1870, p. 68.
SEVRAGE ET ALIMENTATION DE LA SECONDE ENFANCE. iO»
jeunes enfants comme un double échec très sensible pour la santé publique et j'espère n'avoir formulé ni un paradoxe ni une exagération. Si vous êtes de mon avis, entreprenez dans votre pratique une campagne dans ce double sens.
Il me paraît incontestable (je reviens à dessein sur ce point, tant j'y attache d'importance) que, par une extension à l'hygiène infantile d'une exagération qui domine aujourd'hui le régime des adultes, on abuse, à notre époque, de la viande dans l'alimentation des enfants, et l'abus est d'autant plus flagrant que ceux-ci sont plus jeunes. Je ne sais si la génération actuelle est aussi anémique qu'elle le croit et qu'on le lui dit, mais je sais bien que les gens de la classe aisée mangent trop de viande, et que cet abus se réfléchit sur l'enfant qu'on veut fortifier à tout prix, ce à quoi on n'arrive pas toujours, bien au contraire, en le gorgeant de viandes saignantes. Locke voulait que les enfants ne mangeassent pas de viande avant quatre ou cinq ans, et j'estime qu'il avait raison. Je parle, bien entendu, de viande en nature et non pas de soupes animalisées, ce qui est bien différent.
En tout cas, il faut, suivant son conseil, que la viande ne figure qu'à l'un de leurs repas et que les autres soient principalement composés de soupes maigres, et d'aliments féculents au lait. 11 se plaignait avec raison que le pain, cet aliment si goûté des enfants, si savoureux et si sain, ne jouât pas dans leur régime le rôle qui lui appartient. Nos enfants, en France, participent à nos habitudes artophages, et le pain leur est donné comme premier aliment solide, aussitôt qu'il n'y a plus à craindre qu'ils n'en détachent des parcelles trop grosses et qu'ils ne déglutiraient pas toujours sans danger. Le philosophe anglais a formulé le principe qu'il ne fallait donner aux enfants qui accusent de l'appétit entre leurs repas réguliers, autre chose que du pain sec qui satisfera le besoin réel et laissera dormir la sensualité. C'est en effet une pierre de touche excellente, et la collation de
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pain sec qui se t'ait dans la plupart des collèges vers quatre heures le soir me semble bien entendue. Si les collégiens savaient qu'ils la doivent à l'auteur de V Essai su?- l'entendement humain, ils lui en garderaient sans doute rancune, mais ce point de vue est le leur et non pas le nôtre.
Il est une friandise multiforme et toujours préjudiciable sous les aspects si variés et si séduisants que lui donne l'industrie, et qu'il faut absolument exclure du régime des enfants. Je veux parler des pâtisseries. Ces aliments d'une complexité équivoque, d'un bariolage de couleurs suspectes, d'une digestibilité souvent difficile, même pour les enfants, ne leur conviennent en rien , et cependant ce sont eux surtout qui soutiennent cet art que l'hygiène infantile a bien le droit de regarder d'un mauvais œil. C'est pitié de voir, dans les boutiques attitrées ou autour des étalages ambulants des promenades, se presser en foule des enfants que la tendresse à courte vue des mères porte à cet abus et qui y prennent, avec les habitudes d'une gourmandise inopportune, le dégoût des aliments sains, mais peu savoureux, qui leur conviennent surtout, c'est-à-dire du pain et de la soupe.
J'ai l'habitude d'une transaction, qui me réussit, entre l'abus que je signale et un rigorisme qui paraît à beaucoup de parents un souvenir de l'éducation à la Cyrus; je conseille de remplacer les pâtisseries par des tartines de pain et de beurre légèrement saupoudrées de sucre blanc, l'enfant s'accommode très bien de celte substitution et ses fonctions digestives s'en accommodent encore mieux.
Voilà sans doute bien des détails infimes et qui peuvent paraître en disproportion avec la hauteur à laquelle on doit s'efforcer de maintenir l'enseignement dans une chaire de Faculté ; mais l'hygiène pédagogique aie devoir de descendre dans l'intimité des questions, et rien n'est humble et superflu de ce qui peut contribuer à la conservation des enfants. J'ai d'ailleurs reconnu souvent, à des indices significatifs, que
vous ne vous scandalisiez pas de cette apparente vulgarité qui vous conduit au coeur même de ces queslions pratiques et votre attention m'a montré d'une manière rassurante que je vous avais pour complices.
Si l'on abuse des pâlisseries dans le régime des enfants, on abuse aussi du sucre qui leur sert de passeport. Chez les enfants au sein auxquels on permet des aliments supplémentaires, l'abus est déjà très marqué, et très souvent l'acescence gastrique qui les tourmente n'a pas une autre origine. A partir du sevrage, la formule « plus de sel que de sucre » doit être rigoureusement maintenue, et Dieu sait si l'on s'en écarte tous les jours. Le sevrage a l'un de ses moyens et l'un de ses principes dans la substitution graduelle du sel au sucre. Ce n'est pas seulement un condiment utile pour exciter l'appétit et rendre les aliments digestibles, il entre aussi dans la statique chimique de l'organisme pour une part notable, et la zootechnie démontre quelle influence favorable il exerce sur la nutrition.
J'aurai peu de chose à dire des boissons qui conviennent aux enfants. Locke avait simplifié cette question en les mettant à l'eau comme il les avait mis au pain sec. Tout au plus leur accordait-il de la petite bière dont nos enfants ne feraient certainement pas grand cas. Quant au vin, il se rattachait au conseil de Platon qui n'en permettait qu'aux éphèbes et fixait à dix-huit ans l'âge où l'on peut se permettre cette sensualité. Galien s'est montré moins rigoureux et leur permettait le vin à quatorze ans. Paul d'Egine les gardait abstèmes jusqu'à vingt et un ans. Hufeland a été tout aussi impératif sur ce point que Platon et que Galien. Locke voulait que les enfants restassent complètement abstèmes et il avertit qu'on assure le bonheur de ses enfants en leur interdisant l'usage du vin. Plût au ciel que ce grand problème fût d'une solution aussi simple! J.-J. Rousseau et l'hygiéniste Desessartz dont il s'est inspiré, comme je vous l'ai dit, pour la rédaction de son Émile, ne se sont
pas montrés moins teetotalers, comme disent les Américains. J'estime que le lait va mieux, jusqu'à cinq ou six ans, aux enfants que le vin et qu'ils peuvent prospérer sans en faire usage. J'ai vu tant d'enfants convenablement nourris par ailleurs, qui, maintenus abstèmes, avaient des joues rebondies, des chairs fermes et un teint rosé, que je ne saurais considérer le vin comme étant nécessaire à cet âge. Sans doute, fortement coupé d'eau, il constitue une boisson saine et rafraîchissante, mais le vin pur doit leur être absolument interdit. Il ne faut pas oublier que le système nerveux des enfants est extraordinairement impressionnable (leur susceptibilité aux médicaments qui s'adressent à ce système en est la preuve), et l'on peut se demander si l'usage très général du vin n'accroît pas cette prédominance cérébrale et nerveuse qui est, nous l'avons vu, le trait saillant de leur physiologie. N'est-ce pas d'ailleurs quelque chose pour l'avenir que de leur supprimer un besoin et de faire de ces abstèmes de l'éducation des hommes que l'habitude acquise maintiendra plus aisément dans la sobriété? Enfin, comme dernier point de vue, je ferai remarquer que les enfants qui ne boivent pas de vin conservent pour ce cordial une impressionnabilité qui devient une ressource précieuse daus les cas de débilitation ou de maladie.
En ce qui concerne le thé et le café, ce sont des stimulants nerveux dont les enfants n'ont que faire. Un écrivain humoristique, Balzac, qui a écrit un traité sur les Excitants modernes, a dit que, si on donnait du café à ses enfants, on en faisait à vingt ans de « petites machines sèches et rabougries » . C'est exagéré sans doute, mais le jeune âge a plutôt besoin de sédatifs que de stimulants du système nerveux. Et ceci s'applique aussi aux condiments excitants; les enfants auxquels l'appétit ne fait que rarement défaut et qui ont des aptitudes digestives généralement robustes n'ont que faire de cette stimulation. Il est d'ailleurs une considération, pour s'en abstenir, que je n'ai vu indiquer nulle part
et à laquelle j'attache, pour mon compte, une grande importance, c'est qu'une nourriture trop épicée peut stimuler le sens génésique chez les enfants et les conduire à ces habitudes vicieuses auxquelles ils sont trop enclins déjà. Rien ne me dit que beaucoup d'enfants qui sont devenus onanistes n'y ont pas été poussés par le régime incendiaire auquel ils sont quelquefois soumis inconsidérément. Saint Jérôme disait à ce propos, en moraliste doublé d'un hygiéniste : « Vinum et adolescentia duplex incendium voluptatis. » Gela seul suffirait pour justifier une grande réserve dans l'emploi des excitants à cet âge.
Les éléments du régime qui convient aux enfants étant ainsi déterminés, nous avons maintenant à formuler les règles de ce régime lui-même, c'est-à-dire à indiquer la quantité des aliments à leur permettre, le nombre des repas, l'heure de ces repas, leur rapport avec le sommeil, etc.
Les enfants faisant leur « maison organique » en même temps qu'ils la réparent, ont besoin, eu égard au poids de leur corps, d'une quantité plus considérable d'aliments que les adultes et à plus forte raison que les vieillards. Il y a chez eux une sorte de boulimie de bon aloi qu'il faut respecter. Hippocrate a signalé cette énergie de l'appétit chez les enfants, «surtoutchez ceux qui sont vifs, » c'est-à-dire ceux qui dépensent le plus. Ils supportent beaucoup moins facilement l'abstinence, comme l'expérience clinique l'enseigne, et comme le démontrent aussi les épisodes douloureux dans lesquels des hommes de différents âges ont été soumis simultanément aux tortures de l'inanition. Le dramatique épisode de la houillère du bois Monzil relaté par Joseph Soviche, et cité partout, a mis en relief cette diversité d'aptitude suivant les âges, à supporter la privation d'aliment, et le sombre récit du Dante, en faisant succomber au quatrième jour, et le premier, le plus jeune des enfants du comte Ugobn, a respecté cette donnée physiologique. 11 faut en déduire, au point de vue de l'hygiène thérapeutique, que, même
SU LEÇONS D'iIYGIÈNU INFANTILE.
dans les maladies aiguës, on doit permettre plus d'aliments, proportion gardée des âges, aux enfants qu'aux adultes; et au point de vue du régime en santé, qu'il faut un peu abandonner les enfants à leur appétit. Mais il faut distinguer ici l'appétit de la nutrition que les enfants tiennent de la nature et qui mérite qu'on le respecte, et l'appétit du palais que les enfants tiennent d'une éducation molle et sensuelle et qui exige qu'on le tienne en bride. Donner de la soupe et du pain autant qu'en veulent les enfants, et leur mesurer tout le reste, là est la règle salutaire. La condition indispensable, pour qu'elle soit réalisable, c'est, je le répète, de n'admettre les enfants à la table commune que quand ils sont déjà grands. C'est une privation pour tout le monde sans doute, mais leur santé est à ce prix.
Les enfants digèrent plus vite que nous, et le bon sens et l'expérience indiquent qu'ils doivent faire des repas plus rapprochés. Entre le régime du sein qui, dans les deux premiers mois de la vie, comporte huit ou dix repas par vingtquatre heures, et le régime de l'adulte composé, dans nos habitudes, de trois repas seulement, il y a une échelle de réduction progressive qu'il faut descendre méthodiquement. Un minimum de quatre repas par jour est nécessaire aux enfants, môme à ceux qui ont grandi : deux repas fondamentaux, et deux collations qui abrègent l'intervalle des repas et ne compromettent pas, par leur abondance, l'appétit nécessaire pour aborder utilement ceux-ci. L'enfant a faim dès son réveil et « monsieur l'appétit», comme dit Rabelais, le visite au saut du lit; son premier repas doit donc être très matinal ; quant à son dernier repas, il n'a pas besoin d'être séparé du sommeil par un long intervalle. L'enfant digère très bien endormant, vos souvenirs de collège vous l'ont démontré suffisamment, je le suppose, et j'approuve la règle qui, dans les collèges et les lycées, place le dernier repas à une heure avancée de la journée. La relation entre les heures des repas et le travail a plus d'importance, et un quart d'heure de ré-
création avant le réfectoire et trois quarts d'heure de récréalion immédiatement après, me paraissent le minimum des exigences de l'hygiène infantile. La digestion est un acte essentiellement organique et qui ne s'accomplit bien que dans un état de repos cérébral à peu près complet.
11 faut de la règle en toute chose; mais, en matière de régime alimentaire, pas trop n'en faut. Montaigne a tracé la limite avec sa sagacité habituelle : cv II faut, dit-il, s'assujettir a la règle, mais non pas s'y asservir. » C'est bien là la mesure. La règle élastique estutile; la règle judaïque fait tomber sous la tyrannie despotique, et jusqu'à un certain point nuisible, des habitudes. Un organe qu'on satisfait à heure fixe se mutine comme un enfant, quand une circonstance imprévue ne permet pas de lui donner satisfaction. L'objectif de l'éducation physique des enfants est de les viriliser et de leur donner, sans rien compromettre bien entendu, cet empire sur leurs sens qui est la condition de leur liberté à venir. Il fautquel'enfant s'habitue à devenir imperïosus sibi, suivant le programme d'Horace ; il n'y tend pas de lui-même, c'est à l'éducation à l'acheminer vers ce but si enviable.
Je n'ai sans doute pas tout dit, sur cette question du régime de l'enfance, car c'est un sujet en quelque sorte inépuisable dans la diversité infinie de ses détails, mais j'ai posé quelques principes, laissant à votre réflexion le soin de les développer et d'en fixer les applications. Simplicité rustique du régime, besoins abondamment satisfaits, règle élastique, tels sont les trois pivots de l'alimentation de l'enfance quand elle est bien conduite. Je fais, en terminant, le vœu que vous soyez plus écouté que je ne l'ai été moi-môme quand vous formulerez cb programme dans les familles.