DIXIÈME LEÇON
La croissance et ses déviations
Sommaire : Durée de la croissance. — Indice annuel d'élongation de la taille. — Périodes de plus grande activité de la croissance. — Ses diversités sexuelles. — Croissance générale et croissance partielle des différenlcs parties du corps. — Croissance de la tète, du torse, des membres. — Poids moyen du corps aux divers âges. — Poids et croissance des divers organes. — Importance des mensurations et des pesées dans l'éducation physique des enfants. — Irrégularités de la croissance. — Croissance prématurée et tardive. — Croissance exagérée. — Influence des maladies sur la croissance. — Influence des conditions de milieu et d'hygiène. — Rachitisme et croissance. — Croissance inharmonique. — La fièvre de croissance. — Régime des enfants qui grandissent rapidement.
La vie n'a pas de solstice, ou si elle en a un, il a une durée très passagère : croître et décroître, telle est la loi à laquelle elle obéit. Du moment où elle s'est emparée d'un germe fécondé, elle lui imprime une évolution dont la rapidité varie pour chaque espèce, et quand elle a porté l'être à un maximum de développement, de complexité structurale, de perfection physiologique, un mouvement de régression s'en empare et le conduit au terme de toutes choses.
La croissance, premier signe delà vie ébauchée, a accompli son œuvre quand l'édifice organique est fini. Les lois auxquelles elle obéit ne sont certainement pas distinctes de celles qui conservent, car la physiologie a une unité que la maladie elle-même ne rompt pas; mais on comprend que la vie, poursuivant dans la période d'accroissement une double
finalité inconsciente, trouve dans cette complexité d'opérations une cause de fragilité. C'est là sans doute le motif principal des formes spéciales de la santé et de la pathologie de l'enfance. Et ce qui tend à le prouver, c'est que les périodes d'activité plus grande dans la croissance sont aussi celles qui passent, à bon droit, pour les plus critiques, c'est-à-dire celles qui sont le plus fécondes en incidents morbides.
L'étude de la croissance, s'appuyant fort heureusement sur des données physiques de mensuration et de poids, a pris dans ces dernières années des allures nouvelles de précision, grâce aux remarquables travaux de Quételet , Pagliani, Ellsnesser, à côté desquels il est juste de rappeler les recherches de Daily, Odier, Bouchut, etc. Nous aurons à chaque instant l'occasion d'appliquer à la physiologie et à l'hygiène de la croissance les données numériques si intéressantes qui ont été fournies par ces divers observateurs.
Il est aujourd'hui, grâce à eux, bien démontré que chaque année qui sépare la naissance de la vingt-unième année, terme habituel de la soudure des épiphyses, et par suite de l'élongation, a son indice spécial de croissance. En tenant pour généraux les résultats obtenus par Quételet en Belgique, on arrive à établir les indices suivants d'accroissement annuel que j'ai consignés dans le tableau que je mets sous vos yeux. Vous y constaterez que la croissance, à un an, •est de 198 millimètres; de un à deux ans, elle est de 93 ; de •deux à trois ans, de 73; de trois à quatre ans, de 63; de quatre à cinq ans, de 50 ; de cinq à six ans, de 69 ; de six à sept ans, de 42; de sept à huit ans, de 58; de huit à neuf ans, de 55, de dix à onze ans, de 52 ; de onze à douze ans, de 50; de treize à quatorze ans, de 52; de quatorze à quinze ans, de 44 ; de quinze à seize ans, de 41 ; de seize à dix-sept ans, de 40 ; de dix-sept à dix-huit ans, de 36 ; de dix-huit à dixneuf ans, de 25 ; et de dix-neuf à vingt ans, de 14.
Remarquez que le maximum de cet indice de croissance est à un an et le minimum de dix-neuf à vingt ans, et que la dif-
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férence qui sépare ce maximum de ce minimum est énorme : 198 millimètres d'un côté et 14 millimètres de l'autre, soit 184 millimètres de différence; en d'autres termes, l'élongation dans la première année est environ treize fois plus rapide que dans la période de dix-neuf à vingt ans. Quelle fougue de croissance que celle qui fait pousser un enfant naissant, dont la taille moyenne n'excède pas 50 centimètres, à plus de 86 centimètres et le conduit ainsi à avoir à trois ans précisément la moitié de la taille définitive ! L'accroissement fœtal qui, parti de zéro, arrive en neuf mois à 50 centimètres, donnerait en douze mois, un quart en plus, soit 63 centimètres ; il est encore bien plus rapide, et excède du triple celui de la première année de la vie.
Veuillez bien remarquer dans le tableau que je mets sous vos yeux, qu'après la première année, celle qui accuse la plus grande croissance, est Tannée qui sépare 8 de 9 ans; vient ensuite l'intervalle de la première à la deuxième année; puis celui de trois à quatre ans ; celui de cinq à six ans; celui de sept à buit ans, etc. Il y a donc un repos de croissance, relativement aux années précédentes, entre quatre et cinq ans, entre six et sept, entre neuf et dix et entre treize et quatorze ans.
Je ne voudrais pas trop rebuter votre attention par des cbiffres, mais ceux-ci sont si féconds en enseignements que je me reproeberais de vous en épargner l'aridité. Recherchons quel est l'indice d'accroissement annuel qui correspond aux périodes admises d'une manière classique depuis la naissance jusqu'à l'âge de stabilité de la taille. La période de deux ans qui sépare la naissance de l'achèvement de la première dentition voit la taille s'accroître, en moyenne annuelle, de 14 centimètres ; ce même accroissement est, de deux ans à huit ans, d'un peu moins de 6 centimètres ; de huit ans à quinze ans, il est de 55 millimètres seulement.
Il ne faut sans doute pas attacher à ces chiffres une valeur absolue; des faits particuliers viendraient à chaque instant
en infirmer la rigueur; mais ils n'en représentent pas moins la marche assez exacte de l'accroissement aux divers âges.
Les deux sexes offrent, au point de vue de la taille initiale et définitive et de sa progression aux divers âges, des différences notables et que signalent toutes les statistiques. Pour une même race et un même milieu géographique et social, la taille de la petite fille, à la naissance, est, en moyenne, moindre que celle du garçon. Les relevés de Quételet accusent, pour la Belgique, une différence de 14 millimètres à la naissance et de plus de 10 centimètres à l'âge de stabilité au profit du sexe masculin. Les mensurations de Elsnaesser donnent des chiffres un peu différents, mais qui laissent le fait intact.
De même aussi, la rapidité de la croissance ne suit pas la même progression aux âges correspondants pour les deux sexes. Le maximum et le minimum de la croissance se trouvent, pour les filles comme pour les garçons, de la naissance à un an et de dix-neuf à vingt ans; mais la différence de vitesse entre l'accroissement de ces deux années est représentée chez la fille par 24, tandis qu'elle l'est chez les garçons par 13; ce dont on se rend compte par ce fait que la femme ayant un développement plus rapide croît à peine à vingt ans, tandis que l'homme marche encore, à cette époque, vers l'acquisition de sa taille définitive. De trois à quatre ans, on constate, chez la petite fille, ce repos de croissance qui existe de quatre à cinq chez le petit garçon ; mais tandis que la croissance se ralentit chez lui pendant la période de neuf à dix ans, elle prend au contraire une activité très grande dans le sexe féminin. Remarquez enfin la faiblesse de l'indice annuel d'accroissement chez les filles à partir de seize ans. Les chiffres 25, 17, 7 et 4 millimètres expriment pour elles la croissance annuelle de 10 à 20 ans; chez les garçons elle est de 16, 17, 18 et 19 millimètres. Tout, dans ces chiffres qui concordent remarquablement avec des impressions généralement consenties, indique chez
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le sexe féminin une précocité d'accroissement particulière. C'est une preuve, ajoutée à tant d'autres, de la spécialité anatomique et fonctionnelle du type féminin.
Enfin, comme l'a fait observer Quételet, l'accroissement est à peu près terminé chez les femmes à vingt ans, tandis que chez l'homme elle se continue jusqu'à vingt-cinq ans et au delà. Nous voyons en effet dans les tableaux de ce statisticien que la femme acquiert, en moyenne, 2 centimètres de taille de vingt à vingt-cinq ans, tandis que chez l'homme l'accroissement dans cette période est d'environ 7 centimètres. Tout indique donc que la nature précipite ses opérations chez le sexe féminin pour le faire arriver plus promptement à l'état d'achèvement organique et fonctionnel, comme le prouve, du reste, la précocité plus grande de la puberté féminine qui est telle que les lois ont dû en tenir compte dans la fixation de l'âge minimum du mariage.
Vers la puberté, la taille subit une élongation assez rapide dans les deuxsexes. SuivantBowditch, elle croit, en moyenne, de 8 centimètres entre quatorze et quinze ans, tandis qu'entre treize et quatorze. ans et entre quinze et seize, cet accroissement n'est mesuré que par 3 centimètres seulement.
L'intervalle qui sépare onze ans de douze ans est marqué aussi, dans la période prépubère, par une croissance rapide, qui atteint 4 centimètres.
La croissance générale du corps, exprimée par la taille, se compose de croissances partielles qui sont, elles aussi, soumises à des lois préétablies, lesquelles n'ont pas été encore suffisamment déterminées et dont le jeu régulier assure la perfection structurale de l'organisme telle que la statuaire grecque l'a rêvée et l'a reproduite dans ses inimitables modèles. Il faudrait faire, pour chaque segment du corps en particulier, ce que l'on a fait pour l'ensemble : fixer leurs dimensions réciproques aux divers âges dans l'état normal, afin de reconnaître les écarts qu'une mauvaise hygiène ou
un état maladif peuvent faire surgir dans cet équilibre proportionnel, en tenant compte bien entendu d'un facteur puissant en cette nature: l'hérédité des formes et des dimensions. Cette étude est encore à peine ébauchée ; elle a été cependant abordée par Quételet. 11 a fourni sur la croissance comparative du torse, de la tête, des membres supérieurs et inférieurs, aux diverses périodes d'âge, des données qui, pour incomplètes qu'elles soient encore, ont eu le mérite de frayer la voie et de préparer des résultats plus précis. 11 a établi que la tête avait, à la naissance, la moitié de ses dimensions définitives, soit 111 millimètres à 0 âge, et 327 millimètres à vingt ans; le rapport de la taille du nouveauné du sexe masculin à la taille de l'adulte de vingt ans étant de 1 à 3, on voit quelle prédominance relative de développement offre à la naissance l'extrémité céphalique; le tronc part de 1 et arrive à 4 ; le membre inférieur part de 1 et arrive à 5 à vingt ans.
Il n'est pas sans intérêt de comparer, aux divers âges, la position qu'occupe l'ombilic sur l'axe qui mesure la hauteur du corps. Chez le nouveau-né, l'ombilic est à vingt-trois millimètres au-dessus du plan horizontal qui partage la taille en deux ; à un an, ce plan passe par l'anneau ombilical ; à partir de cet âge, il s'abaisse de plus en plus par le fait du développement des membres inférieurs et se rapproche du pubis qu'il affleure vers dix-huit ou vingt ans. Ici encore il y a à signaler des différences sexuelles qui sont d'autant plus accentuées qu'on s'éloigne davantage de la naissance pour se rapprocher de la puberté ; c'est ainsi que la ligne de partage des deux moitiés de la taille passe un peu plus haut chez la femme que chez l'homme, à raison de la moindre longueur des membres inférieurs chez la première.
Les données relatives au poids, aux diverses périodes de la croissance, offrent moins d'intérêt que celles de la taille, parce que le poids d'ensemble est seul appréciable, et puis aussi parce que les fluctuations d'un embonpoint toujours
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mobile introduisent dans les pesées un élément dont on ne peut jamais apprécier la mesure.
Quételet est encore Fauteur qui a fourni sur cette question d'anthropométrie les données les plus intéressantes. Le poids moyen du corps, à la naissance, étant, pour le groupe ethnique sur lequel ont porté ses recherches, de 3k,100, s'est élevé à 59k,500 grammes à vingt ans, c'est-à-dire est devenu 19 fois plus considérable ; à la fin de la deuxième année, il a presque quadruplé; à huit ans, il est devenu sept fois plus considérable; à treize ans il a décuplé. La première année de la vie se solde par une acquisition de 5 kilog. 600 grammes ; la deuxième par une acquisition de 2 kilog. 400 grammes ; de cinq ans à douze ans l'augmentation annuelle atteint à peine 2 kilogrammes ; de douze à dix-sept l'accroissement de poids prend une progression plus rapide et se mesure par une acquisition annuelle moyenne de 3k, 700 grammes. Odier, cité par Daily dans l'excellent article qu'il a inséré dans le Dictionnaire encyclopédique et dont je vous recommande la lecture, a étudié spécialement l'accroissement du poids du nouveau-né dans les douze premiers mois de la vie et a trouvé que le poids initial augmente de 750 grammes le premier mois; de 700 grammes le second ; de 650 grammes le troisième; de 600 grammes le quatrième; de 550 le cinquième; de 5001e sixième; de 450 le septième; de 200 le huitième; de 550 le neuvième; de 300 le dixième ; de 250 le onzième; de 250 le douzième. Daily a calculé que l'augmentation quotidienne de chacun de ces douze mois avait pour maximum 25 grammes (1er mois) et pour minimum 6 grammes (12e mois).
Sans aucun doute, les mensurations et les pesées des organes intérieurs sont des procédés purement nécroscopiques, mais les résultats qu'ils fournissent peuvent jeter un certain jour sur les prédominances fonctionnelles des enfants. L'encéphale dont le poids moyen chez l'adulte de 21 à 30 ans est, suivant Broca et Magner, de 1295 grammes constitue chez lui, en prenant pour poids moyen du corps 60 kilog., la quarante-
sixième partie, en poids, de son corps; chez le nouveau-né, l'encéphale pèse 352 grammes et constilue un peu plus delà huitième partie du poids; en d'autres termes, le poids relatif de l'encéphale chez le fœtus à terme est environ huit fois plus élevé que chez l'adulte, comme l'ont établi Hecker et Bulh. Cette prédominance va diminuant à partir de ce moment, mais suivant une progression encore indéterminée. Lefoie pèse à la naissance 123 grammes, soit le vingt-troisième du poids du corps; chez l'adulte, son poids est, suivant Sappey, de2kilogr. environ, soit la trentième partie du poids total ; la rate ne pèse à la naissance que 8 grammes environ; son poids moyen chez l'adulte est de 195 grammes; le rapport au poids total est de 1/650*5 pour le premier et de 1/307° pour le second. Le cœur pèse 20sr,2 chez le fœtus à terme, et 260 grammes environ chez l'adulte ; il est la 116° parLie du poids du corps chez le premier et la 234e chez le second; en d'autres termes, l'acLivité cardiaque du nouveau-né, mesurée par le volume relatif du cœur, est environ double de celle de l'adulte. Les poumons, chez le fœtus à terme qui n'a pas respiré, pèsent suivant Sappey 60 grammes et constituent la 50e partie du poids du corps ; chez l'adulle leur poids moyen est de 1100 grammes, ce qui équivaut au 55° du poids ; les reins équivalent en poids chez le nouveau-né, à la 121e partie du poids, et chez l'adulte à la 146° partie. En d'autres termes, le développement relatif du cerveau, du foie, du cœur et des reins, est beaucoup plus considérable chez l'enfant naissant que chez l'adulte; celui des poumons est sensiblement le même, et celui de la rate est moindre chez le premier.
Vous comprenez tout l'intérêt qu'offriraient ces recherches comparalives, poursuivies sur chaque organe aux diverses périodes d'âge et pour les deux sexes, et je ne saurais trop conseiller à ceux d'entre vous qui fréquentent assidûment les amphithéâtres de porter ces données au delà du point où elles en sont encore aujourd'hui.
J'ai fait de mon mieux pour répandre dans les familles le goût des mensurations et des pesées d'où jaillissent, à un moment donné, des indications cliniques bien précieuses, et une page de mon Livret maternel pour prendre des notes sur la santé des enfants a été consacrée aux indications relatives au poids, une autre à celles qui se rapportent à la taille. J'ai eu la satisfaction de voir bon nombre de familles accepter cette tâcbe, mais beaucoup n'ont donné à cette idée qu'une approbation platonique. Permettez-moi de vous la recommander à vous qui, pour la plupart, vous ferez une famille en même temps qu'une clientèle; élevez vos propres enfants à la balance et au mètre, consignez soigneusement les résultats que vous obtiendrez, et ces cbiffres, rapprochés un jour les uns des autres, établiront définitivement une foule de points de l'bistoire de la croissance qui sont encore obscurs et à peine indiqués.
Mais j'ai bâte de sortir de cette armée de chiffres et de vous ramener sur le terrain de l'hygiène clinique, celle qui, vous le savez, a toutes mes prédilections.
La croissance est sans doute un acte physiologique, mais un acte souvent tumultueux, irrégulier, que troublent diverses conditions d'hygiène ou de maladie, qui peut, par lui-même, susciter certains états morbides, et qui exige, à tous ces points de vue, une surveillance assidue.
La croissance peut être précoce, exagérée ; elle peut être retardée; se faire par bonds ; elle peut être désharmonique.
La croissance précoce et la croissance tardive ont la signification que nous serons bientôt conduit à attribuer à la dentition offrant ces mêmes anomalies (ce qui n'a pas lieu de surprendre, la dentition n'étant qu'un processus de croissance) : une croissance prématurée est un indice de prédominance nerveuse ou de tuberculose imminente ; une croissance tardive est un indice de rachitisme, quand elle n'est pas l'effet du rachitisme lui-même. Quand on voit la croissance prendre, entre quatre et six ans, des allures d'une rapidité
exagérée, il faut redouter le développement d'une méningite tuberculeuse; quand cette élongation anormale apparaît de douze à quinze ans, c'est la phtkisie pulmonaire qui est surtout à craindre. Le développement considérable du cerveau dans les cinq premières années de la vie et sa forte vascularité expliquent sans aucun doute cette disposition des tubercules pendant la première enfance à se localiser dans cet organe. Quant à expliquer comment la diathèse tuberculeuse active la formation de coucbes osseuses nouvelles aux extrémités des os longs, causeprincipale, sinon exclusive, de l'accroissement en longueur, il faut y renoncer et se contenter de la constatation de ce fait.
Beaucoup de maladies aiguës dans lesquelles, ou à la suite desquelles, la nutrition n'est rien moins que prospère, activent singulièrement la croissance cbez les enfants. Bouchut a étudié, à ce point de vue, l'influence de la rougeole, de la scarlatine, de la coqueluche, de la pneumonie, de l'éclampsie, de la méningite, de la fièvre typhoïde et de la fièvre éphémère. Toutes ces maladies ont pour effet d'imprimer à la croissance une poussée quelquefois très rapide. C'est ainsi que, dans un cas de fièvre typhoïde chez un enfant, la taille s'était accrue de H0cm,25 à 113cm,25, soit de 3 centimètres. Les maladies cérébrales ont surtout cette influence accélératrice, et l'accroissement de la taille qu'elles produisent peut quelquefois atteindre4 centimètres. Cet auteur fait, à ce propos, cette observation très juste: qu'il faut distinguer avec soin l'élongation réelle, c'est-à-dire l'accroissement définitif delà taille, de l'accroissement apparent qui résulte du séjour au lit et tient sans doute au défaut de tassement des cartilages intervertébraux, par suite du décubitus dorsal ; il évalue à un tiers environ de l'élongation apparente, observée au moment où le petit malade laisse son lit, l'élongation réelle qui persiste à la suite des maladies aiguës. Vous savez, en effet, que, dans l'état physiologique, la taille mesurée au lit et dans la position verticale peut varier de 1 à 2 centimètres par suite
FONSSAGIUVES. I K
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de l'affaissement des disques intervertébraux ; une autre cause à laquelle on n'a pas songé intervient aussi, c'est le défaut de redressement des angles articulaires chez les convalescents par suite de la faiblesse des muscles qui sont chargés de l'opérer.
Une mauvaise alimentation, des conditions d'hygiène défectueuse, diminuant la taille définitive, comme l'ont établi Quetelet, Corvel,Pagliani, etc., on comprendquelascrofuleet le rachitisme, qui naissent surtout dans ces conditions, soient des causes de diminution de la croissance. La première année est celle où le rachitisme se montre surtout; il est aussi très commun de 1 à 2 ans ; or, ce sont précisément les époques de la vie où la croissance se fait avec le plus d'activité. Rappelez-vous en effet ce que je vous ai dit tout à l'heure de l'activité extrême de l'élongation pendant les deux premières années ; elle n'est pas moindre de 145 millimètres en moyenne. Le rachitisme exerçant son influence retardatrice dans cette période de poussée rapide, on comprend très bien que la taille en éprouve un déchet dont elle ne se relèvera peut-être plus désormais. D'un autre côté, il est bien démontré que le fémur est, en quelque sorte, le régulateur de la taille; or, c'est surtout sur cet os et sur ceux de la jambe que le rachitisme, ainsi que l'a établi Broca, marque son empreinte. Ainsi s'explique de la manière la plus satisfaisante l'exiguité de la taille chez les rachitiques ; de plus, les os longs subissent sous son influence des inflexions qui les raccourcissent et en diminuent la longueur.
Le rachitisme est une cause d'arrêt dans la croissance, mais il est surtout pour elle une cause d'irrégularité. Il rompt en effet les lois du développement proportionnel des différentes parties du squelette entre elles : les unes sont frappées d'arrêt de développement, les autres au contraire sont le siège d'une exubérance et d'une précocité absolument anormales, et de là ces formes vicieuses, raccourcies, contournées, ces déviations, ces nouures qui font du rachitisme,
permettez-moi cette expression, une véritable ataxie de l'ostéogénèse.
L'asymétrie unilatérale du corps peut exister en dehors de tout rachitisme et par le fait d'une inégalité dans l'activité de la croissance des deux côtés. Elle peut tenir à une hypernutrition d'un côté, l'autre s'accroissant d'une manière normale; à une hypertrophie unilatérale; à une atrophie d'un côté de l'axe médian et à une hypertrophie de l'autre. Cette asymétrie peut, dans un certain nombre de cas, être indépendante de toute lésion appréciable des centres nerveux; et c'est tout aii plus si l'on peut hypothétiquement en faire remonter l'origine à une maladie fœtale. Le point de départ de cette atrophie unilatérale est vraisemblablement dans le tissu osseux qui entraîne dans sa déchéance nutritive les muscles et les vaisseaux.
La désharmonie de la croissance, au lieu de siéger d'un ou d'autre côté du plan médian, porte bien plus souvent sur des parties du squelette superposées les unes aux autres. C'est ainsi que le crâne, la cage thoracique et la cavité pelvienne, les membres eux-mêmes, sont entraînés par le rachitisme dans des déviations de dimensions et de formes qui sont rarement isolées, plus souvent réunies deux à deux, trois à trois et qui impriment, par leurs combinaisons en quelque sorte infinies, des physionomies si diverses à l'habitus rachitique : du côté du crâne, développement inaccoutumé, déformation donnant à la tête une forme carrée, allongée, ou asymétrique, avec saillie anormale du front; persistance des fontanelles qui sont quelquefois élargies; flexibilité des pariétaux et de l'occiput; arrêt de développement de la face donnant, avec l'ampliation du crâne, un caractère fœtalà la physionomie ; retard de la dentition; développement incomplet des arcs maxillaires ; — du côté de la cage thoracique, aplatissement latéral des côtes avec projection en avant constituant la poitrine en carène ou breschet d'oiseau ; nouures en chapelet au point de rencontre
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du cartilage et de la côte; diminution du diamètre transverse de la poitrine et exagération du volume du ventre par suite de 1'exiguité de la circonférence inférieure de la cagethoracique, etaussi, comme Ch. West l'a fait remarquer, du développement anormal du foie et de la rate qui sont souvent, chez les rachitiques, frappés de dégénérescence amyloïde; — du côté des membres, exagération des courbures normales, nouures des articulations, distorsions. La colonne vertébrale échappe dans une certaine mesure à ces déformations du rachitisme, pour une raison opposée à celle qui y expose surtout le crâne ; son développement en effet marche avec une réelle lenteur dans les deux premières années de la vie, et de là une activité nutritive moindre qui a pour corollaire une proclivité moins grande à subir les atteintes de la cause générale qui produit le rachitisme.
Une croissance est normale quand, s'accomplissant en son temps et dans une mesure progressive, elle n'amène avec elle aucun trouble apparent de la nutrition. La concordance des mensurations avec les données numériques de l'accroissement de la taille aux divers âges et la constatation par la balance de l'augmentation, ou tout au moins du maintien du poids, montrent qu'elle a ce double caractère. Mais il n'en est pas toujours ainsi, tant s'en faut, et la croissance ne peut se faire avec une certaine rapidité sans entraîner des troubles physiologiques. La clinique moderne ne croit plus aux maladies de croissance dont la médecine ancienne avait exagéré la fréquence et multiplié abusivement les formes. Ne soyons ni du côté des anciens ni du côté des modernes : nec veteribus, nec recentioribus, comme disait Baglivi, mais restons dans la vérité clinique et reconnaissons que si la croissance, les dents et les vers ont constitué jadis dans la pathologie infantile une trilogie trop absorbante qui se retrouve aujourd'hui dans l'opinion du vulgaire, il y a à faire, en étiologie, à ces trois causes de maladies chez les enfants la part qui leur revient incontes-
tablement. La dentition a sa pathologie, et comme elle n'est qu'un phénomène d'évolution, n'y aurait-il pas lieu de s'étonner que la croissance n'eût pas la sienne ? La concordance des troubles que produit la poussée des dents avec ceux qui signalent lapoussée de la (aille est d'ailleurs très frappante.
On ne saurait nier la fièvre dentaire; on ne saurait davantage nier la fièvre de croissance. Beaucoup de fièvres dites éphémères, et même de synoques simples chez les enfants, ne sont, j'en suis convaincu, que des fièvres de poussée, et si on les soumettait, avant et après la fièvre, à des mensurations précises, on arriverait à déterminer la nature réelle de ces mouvements fébriles. A cette fièvre passagère qui a pour résultat une élongation de la taille, il faut opposer Y hectique de croissance qui ne se produit que dans les cas où l'accroissement se fait avec une rapidité et dans une mesure insolites et qu'il est extrêmement difficile de séparer, par l'analyse clinique, des autres hectisies. Richard, de Nancy, est, à mon avis, l'auteur qui a le mieux décrit les troubles très variés que la croissance peut produire, et je vous engage à lire le tableau qu'il en a tracé. Il a signalé à ce propos l'amaigrissement général et le ramollissement des chairs de l'enfant; la mollesse et la flaccidité des membres ; le relâchement atonique des muscles du visage donnant à la physionomie un cachet d'bébétude ; la fatigue avec sensation de courbature au moindre mouvement; l'appétit du repos; une exagération du besoin de dormir qui est telle que des enfants, sevrés déjà depuis longtemps du sommeil diurne, s'y abandonnent instinctivement; des douleurs articulaires indiquant le travail qui se fait du côté des cartilages de conjugaison et le tiraillement que subissent les ligaments articulaires ; une faiblesse des sphincters arrivant à ce point que des enfants rompus aux habitudes de propreté cessent de garder leurs urines et s'exonèrent même quelquefois d'une manière inconsciente, etc. Ce tableau auquel j'ajouterai la pâleur du visage, l'état cerné des yeux et l'apparition fré-
quente de la phthiriase, est certainement, vous le constaterez plus tard, pris dans la nature. Cet hygiéniste a insisté avec beaucoup de raison sur l'état de régression intellectuelle que présentent souvent les enfants qui grandissent trop vite. « L'enfant, dit-il, semble rétrograder et descendre, du degré d'intelligence dont il était en possession, aux puérilités d'un âge plus tendre. J'ai vu une jeune fille de neuf ans dont sa mère faisait déjà sa compagne, se prendre tout à coup de passion pour des jouets de petits enfants, revenir à leurs jeux qu'elle avait dédaignés, et montrer dans ses paroles et dans ses actions un enfantillage qui était loin d'elle depuis longtemps. Sa mère, peu éclairée et d'ailleurs troublée par sa sollicitude maternelle, regardait cette déraison comme un délire et croyait à une affection cérébrale aiguë que l'état du reste de l'organisme démentait. Nous avons eu beaucoup de peine à lui inspirer quelque sécurité. L'événement a justifié nos prévisions et l'enfant, au bout de quelque temps, revint à son état ordinaire après avoir grandi considérablement. C'est une remarque qui ne doit pas échapper à l'attention de ceux qui surveillent les enfants, afin de ne pas les tourmenter par des reproches de paresse. » L'hygiène scolaire doit tenir un compte soigneux de cette influence d'une croissance rapide sur les facultés intellectuelles, en particulier sur la capacité d'attention et la mémoire, pour limiter ses exigences de travail. Cette inaptitude peut se rencontrer, comme je l'ai constaté, chez des enfants qui grandissent beaucoup et en dehors de toute altération appréciable de la santé.
On conçoit que cette hectique de croissance puisse constituer une opportunité à la tuberculose lorsqu'existe le germe héréditaire de celle-ci; toutes les fois en effet que l'économie traverse une période d'alanguissement, il y a péril pour l'éclosion de ce germe.
Les incurvations de la colonne vertébrale trouvent aussi dans une croissance exagérée une circonstance favorable à
leur production, et la désharmonie qui s'établit dans le développement des os, aussi bien que la faiblesse des muscles, entraînant les enfants à des attitudes vicieuses, conspirent à produire ce résultat, ou tout au moins à le préparer. La scoliose, suivant la remarque de Bouvier, est surtout commune de huit à douze ou treize ans, période de croissance rapide, et il considère cette fréquence d'une incurvation latérale de l'épine comme due à un défaut de symétrie dans le développement des deux parties latérales de la vertèbre. Le rachitisme joue d'ailleurs dans la production de la scoliose un rôle qui a été sans doute exagéré, mais qui n'en est pas moins considérable. Quant à la cyphose infantile, c'est la plus rare des déviations rachidiennes à cet âge, et presque toujours elle est imputable au rachitisme. La lordose des enfants est très rare, et on ne la trouve guère chez eux qu'à titre de compensation, à la suite d'un mal de Pott ou d'une cyphose d'une autre région de l'épine.
Les considérations qui précèdent nous ont montré tout le prix qu'il faut attacher à une bonne hygiène de la croissance ; elle est d'autant plus indispensable que celle-ci est plus rapide, plus hâtive et qu'elle trouve les enfants dans des conditions de plus grande débilité. Le rôle que joue le rachitisme dans les déviations de la croissance et l'influence dominante d'une alimentation vicieuse dans sa production montrent tout d'abord avec quel soin il faut surveiller le régime dans ces périodes critiques. La diète grasse est ici particulièrement indiquée pour réparer les brèches subies par la nutrition : l'huile de foie de morue et le lait doivent entrer dans le régime, et ce dernier aliment est d'autant plus nécessaire que l'enfant est plus jeune et que son allaitement a été plus vicieux ou plus incomplet. Le phosphate de chaux lui est aussi très utile : d'abord parce qu'il fournit àl'ostéogénèse un élément indispensable, et puis aussi parce qu'il exerce sur la formation cellulaire une action stimulante ■ qui est très opportune dans ces moments nécessiteux. Les
a3î LEÇONS D'HYGIÈNE INFANTILE.
modes d'administration du phosphate de chaux ont été très diversifiés dans ces dernières années et le chlorhydro-phosphate de chaux, le lacto-phosphate de chaux, le lait de vacheries dans lesquelles on sature les femelles laitières de phosphate de chaux, ont été successivement préconisés.
L'aération, la vie au grand air et, si faire se peut, à la campagne, mettent en valeur l'alimentation. Les exercices ne sont utiles qu'à la condition d'être très modérés, autrement ils imposeraient à une nutrition alanguie des sacrifices inopportuns. Ils doivent avoir le caractère passif, et la voiture convient mieux que la marche. La fatigue n'aurait pas seulement pour inconvénient d'épuiser les petits malades quand ils traversent une période de croissance rapide, mais elle mettrait leur cœur, si excitable dans ces moments, en un état d'éréthisme véritable et pourrait être le point de départ d'une hypertrophie de cet organe. Le sommeil auquel les enfants, dans ce cas, sont naturellement enclins, suivant la remarque de Richard de Nancy, ne doit pas leur être mesuré, et pour plusieurs raisons : il économise les forces, les répare, met les muscles dans un état de repos prolongé, et constitue d'ailleurs pour le système nerveux surexcité le plus utile et le plus puissant des sédatifs. A plus forte raison convient-il d'interrompre toute étude, et de mettre le cerveau dans un état complet de repos. Enfin la surveillance des attitudes est, pour les raisons que je vous ai indiquées tout à l'heure, de rigoureuse nécessité, d'autant plus que les enfants que fatigue une crue rapide sont enclins à s'abandonner, c'est-à-dire à prendre des positions vicieuses qui, simplement temporaires dans' le principe, peuvent à la longue devenir permanentes.