QUINZIÈME LEÇON
Maintien incorrect et attitudes vicieuses.
Sommaire. — Le maintien considéré comme élément de la beauté. — Maintien natif; maintien acquis par l'éducation. — Maintien général et partiel. — Le port de la tête et du cou. — Incurvation du cou en avant. — Goitre scolaire. — Flexions latérales du cou. — Torticolis du nouveau-né. — Le maintien des épaules. — Dos voûté. — Cambrure exagérée ou ensellure. — Scolioses. — De l'ambidextrie comme moyen de prévenir les scolioses. — Attitudes vicieuses des mem bres inférieurs.
— La question des tables et des bancs d'école dans ses rapports avec la rectitude de la taille. — Nécessité d'une réforme du mobilier scolaire.
— Les attitudes de l'écriture. — Influence de la longueur des lignes. — Attitudes pendant les travaux manuels. — Nécessité de surveiller les attitudes aux approches de l'adolescence.
Les considérations relatives au maintien et aux attitudes me paraissent naturellement trouver leur place à la suite de celles que je vous ai exposées dans ma dernière leçon et qui avaient trait à l'orthomorphose infantile. Le maintien et les attiludes sont, en effet, des éléments de la beauté physique. Or, le maintien est affaire d'éducation, et les attitudes vicieuses se corrigeant ou s'atténuant, quand on n'a pas su les prévenir, l'hygiène, dont la mission est de porteries facultés et les formes au degré le plus élevé de perfection, a charge decedouble intérêt. On peutdire avec justesse que le maintien est la physionomie du corps ; et de môme que celle-ci se crée, avec ses lypes infiniment variés, à l'aide d'un nombre très limité d'éléments, de même aussi le maintien, ou la physionomie somatique, a-t-il chez chacun son originalité indivi-
duelle, et elle est telle que le maintien crée la ressemblance ou la dissemblance tout autant que la figure. La physionomie, le son de voix et le maintien sont les trois éléments du type individuel, et le dernier ne contribue pas moins que les deux autres à réaliser ce que nous appelons la beauté ou la laideur, qui n'ont rien de conventionnel et dont le modèle idéal est certainement en nous à l'état de souvenir.
Sans aucun doute, la beauté du port ne se crée pas tout entière; elle résulte surtout de proportions harmoniques dans le développement des diverses parties de l'organisme, proportions que l'hérédité nous donne ou nous refuse; mais l'éducation du maintien chez les enfants conserve ce qui est bon, améliore ce qui est défectueux, landis que si on l'abandonne à lui-même, il perd, en partie, ses privilèges natifs et peut même, dans beaucoup de cas, aboutir à la difformité. Rappelez-vous, messieurs, que rien de bien ne se fait seul chez l'enfant ; tout est le prix d'une culture, et une éducation physique bien réussie ne l'a été, même dans les conditions les plus heureuses, qu'au prix d'efforts assidus et à travers mille menaces.
Je vous ai dit dans maprécédente leçon quelle était la valeur de la beauté au point de vue de l'avenir, principalement pour la femme. La santé en a certainement un plus élevé, mais la beauté, mise en son rang, mérite également les sollicitudes d'un art aussi sérieux que celui de l'hygiéniste. Le chirurgien a constamment à l'esprit ce souci de la forme quand il se décide à des opérations où elle est intéressée, il ne déroge pas pour cela; ainsi doit faire l'hygiéniste qui a pour mission non seulement d'empêcher le type humain de dégénérer au point de vue de la santé, mais qui doit aussi, autant qu'il est en lui, lui conserver la pureté originelle de ses lignes et de ses formes.
Le maintien est général ou partiel; chaque partie, je dirai presque chaque étage, de l'édifice humain, est ordonnée par rapport à elle-même, mais aussi par rapport à l'ensemble, et
l'une d'elles ne peut s'écarter de sa forme, de ses proportions ou de sa direction sans que l'impression que nous en ressentons ne s'étende au tout. Mais ce n'est pas sur ce domaine purement esthétique que je veux vous arrêter, et je me hâte d'aborder l'étude des attitudes vicieuses chez les enfants, dans leurs rapports avec les défectuosités acquises du maintien.
On sait combien le port de la tête, envisagé comme geste, parle une langue expressive pour manifester au dehors les attitudes de l'âme; et les peintres et les sculpteurs, non plus que les artistes dramatiques, ne méconnaissent pas les ressources qu'offre ce maintien partiel à l'expression des passions. Le cou est d'ailleurs, par ses lignes, sa forme, ses attaches, sa mobilité, un des éléments importants de la beauté féminine. Mais la multiplicité des segments brisés qui en constituent la charpente osseuse, et les muscles nombreux qui les meuvent peuvent l'entraîner clans des déviations disgracieuses, qu'elles soient dues à des causes pathologiques ou qu'elles succèdent à des attitudes incorrectes que l'habitude a prolongées. La prédominance du volume et du poids de la tête chez les enfants, jointe à la flexibilité des articulations cervicales, à la laxité de leurs ligaments, et à la faiblesse relative des muscles du cou, les expose surtout à des attitudes vicieuses, et d'autant plus que la tête est plus lourde et que l'état de débilité générale de beaucoup d'enfants donne à leur système musculaire moins d'énergie. La tête en avant, suivant le langage des familles, ou la cyphose cervicale infantile est la conséquence de cette attitude vicieuse quand elle est prolongée, et elle se produit, comme toutes les autres déviations, par usure de l'arc antérieur des vertèbres soumis à un excès de pression qui l'atrophie; par une élongation des ligaments postérieurs et un affaiblissement des muscles redresseurs de l'épine sous la double influence d'une traction soutenue qui éloigne leur point d'insertion de leur point mobile, et affaiblit leur ressort; en même
temps que par une élongation de leurs fibres. Les apophyses épineuses s'écartent en éventail, et les trois dernières épines cervicales présentent une saillie anormale. Quand la cyphose cervicale est très accentuée, les épaules s'élèvent, le dos s'arrondit, et le ventre devient proéminent. L'inflexion exagérée du cou en avant a sans doute des degrés à parcourir avant d'arriver à la cyphose cervicale, mais elle n'en porte pas moins une atteinte réelle à la grâce du maintien. Je vous parlais tout à l'heure de l'exubérance du volume de la tête comme y disposant; les enfants qui offrent ce traitde structure doivent être particulièrement surveillés dans les périodes où leur nutrition est languissante, comme à la suite des longues maladies. On peut se demander si l'habitude des oreillers un peu élevés ne contribue pas à produire cette incurvation. C'est, en tout cas, une habitude à ne point donner aux enfants, et leur couche doit se rapprocher de l'horizontalité. Les enfants myopes, pour une raison qui se conçoit, se rapprochant des objets et notamment des livres, peuvent trouver dans cette attitude la cause d'une déformation de cette nature.
Guillaume (de Neuchâtel) qui a écrit un petit livre très substantiel sur l'hygiène des écoles, a décrit sous le nom de goitre scolaire un gonflement du corps thyroïde qu'il attribue à cette inclinaison répétée de la tête en avant chez les écoliers qui, soumis à un travail trop prolongé, sont assis à des tables scolaires vicieusement installées. La glande thyroïde devient plus volumineuse, et la pression exercée à son niveau, aussi bien que l'acte de la déglutition, éveillent une sensation douloureuse. Il attribue ce résultat à la gêne de la circulation de retour qu'éprouve le corps thyroïdien comprimé, quand la tête est renversée en avant, entre les téguments antérieurs du cou, qui sont plissés, et les clavicules; les pièces trop serrées du vêtement y contribuent aussi; et enfin cette inflexion du cou n'étant pas purement passive, je serais disosé à faire jouer, dans la production du goitre scolaire, un
rôle prépondérant à la contraction des sterno-hyoïdiens et sterno-thyroïdiens qui sont étalés à la surface de la glande thyroïde. Suivant cet observateur, ce goitre disparaît pendant les grandes vacances. Les filles y seraient plus disposées que les garçons. Examinant, à ce point de vue, 734 élèves du collège municipal deNeuchâtel, dont 350 garçons et 381 filles, il a trouvé le goitre scolaire neltement développé sur 169 garçons et 245 filles. Plus de la moitié des élèves en seraient donc atteints, et il a soin de faire remarquer qu'il ne s'agit ici ni de goitre épidémique, ni de goitre endémique, la population neuchâteloise n'étant pas en butte à cette maladie. Rien de semblable n'a, que je sache, été signalé ailleurs, mais peut-être faut- il se l'expliquer parle peu de soin avec lequel on s'occupe encore aujourd'hui chez nous (quoiqu'un progrès dans cette voie paraisse s'éveiller depuis quelque temps) de ces questions d'hygiène scolaire qui passionnent des peuples mieux avisés que nous ne le sommes.
Tandis que l'inflexion vicieuse de la tête en avant est toujours, ou presque toujours, physiologique, les flexions latérales du cou relèvent presque exclusivement de causes morbides : d'une cicatrice, d'abcès froids, d'une contracture du sterno-mastoïdien, d'une inflammation de ce muscle avec infiltration plastique de sa gaîne et du tissu cellulaire qui sépare ses faisceaux. Le to?'ticolis des nouveau-nés décrit par Curling est une affection assez commune. J'en ai observé, pour mon compte, un exemple. Dépend-il d'une impression de froid, peut- il succéder à une torsion exagérée delà tête au moment de l'accouchement ou à une traction trop forte exercée sur elle ? On ne saurait le dire, mais l'affirmation de Curling que tout se réduit à de la raideur, à l'endurcissement du muscle et que l'enfant ne paraît pas souffrir, est en désaccord avec ce que j'ai observé; les mouvements imprimés à la tête m'ont paru être réellement douloureux. Le médecin anglais a vu ce torticolis se dissiper sous la seule influence des émollients. En serait-il de même dans tous
les cas ? Chez un enfant que j'ai observé, le sterno-mastoïdien resla longtemps contracté et dur, et j'ai pu redouter un raccourcissement du muscle et une inflexion latérale du cou.
Quand la tête des très jeunes enfants tombe en avant, on a l'habitude, dans les familles, d'attacher au bonnet, en arrière, un ou deux lacets qui se nouent avec des liens fixés àla brassière ; mais si la convexité postérieure s'accuse et que les enfants soient plus âgés, il faut recourir à une minerve et veiller à ce que la tête soit déclive pendant le décubitus ; un oreiller placé sous les épaules contribue à donner cette position à la tête, à détendre les muscles de la région postérieure du cou, et à alléger la partie antérieure du corps des vertèbres de l'excès de pression qu'elle supporte dans la station verticale. Je conseille en même temps, dans ces cas, le massage des muscles redresseurs de la tête, pour prévenir leur amaigrissement, et des frictions avec le Uniment de Rosen. La faradisation de ces muscles serait certainement indiquée en pareil cas.
Les jeunes filles qui grandissent rapidement sont surtout sujettes à cette inflexion de la tête en avant, et l'on doit d'autant moins leur ménager les avertissements qu'il ne s'agit pas seulement d'une attitude disgracieuse, mais aussi de la rectitude de la taille et d'un développement heureux ou imparfait de la poitrine. L'usage d'une règle, ou d'un buse s'élevant jusqu'au menton, et celui d'un bouquet de houx, en faveur dans beaucoup de pensions de jeunes filles, sont des procédés tortionnaires qui ont, bien leur efficacité, mais qu'on peut remplacer par des moyens plus doux et plus méthodiques. Les exercices de gymnastique d'attitudes qui ont pour effet de redresser la tête et d'exercer les muscles de la région postérieure du cou ont, bien entendu, ici leur application très utile. Vous les trouverez figurés dans l'ouvrage de gymnastique de Schreiber et vous conseillerez aux familles d'y recourir avec persévérance.
MAINTIEN INCORRECT ET ATTITUDES VICIEUSES. 34o
Le maintien des épaules doit appeler aussi l'attention, principalement chez les petites filles. On constate ici plusieurs types d'attitudes incorrectes. Les épaules tombantes constituent un attribut de la beauté féminine, qui est originel sans doute, mais dont une mère vigilante peut, en partie, procurer l'avantage à sa fille par la précaution de combattre par des avertissements assidus le tic très fréquent chez les enfants, etprincipalement, comme j'ai crul'observer, chez les enfants frileux, qui maintient constamment, suivant l'expression vulgaire, « les épaules aux oreilles » . Si cette élévation des épaules dépasse une certaine limite, on peut la combattre par des bandes de caoutchouc entrecroisées sur le devant de la poitrine et au milieu du dos et exerçant leur action compressive sur le moignon de l'épaule. L'usage des haltères immobiles, les bras étant le long du corps, contribue aussi au même résultat, et je vous signalerai, à ce propos, l'utilité des jeux ou des exercices qui fixent des poids à l'extrémité des bras maintenus parallèles à l'axe du corps, comme par exemple celui qui, pour les travaux de jardinage, consiste à transporter des arrosoirs dont on augmente progressivement le poids en les remplissant de quantités d'eau variables, mais égales des deux côtés. Vous aurez, bien entendu, à faire la part, dans cette attitude des épaules, de ce qui est acquis, en particulier de l'intervention d'une paralysie possible d'un ou de plusieurs des muscles qui tirent le scapulum en bas, ou d'une contracture des muscles qui l'appellent dans une direction opposée ; dans le premier cas, l'élévation des épaules esttoujours double, dansle second, elleestà peu près invariablement unilatérale.
La projection des épaules en avant, leur moignon faisant saillie dans ce sens, crée à la partie externe de la région sous-claviculaire une dépression anormale, entraîne l'écartement des coudes du plan latéral de la poitrine et imprime au bras une demi-rotation en avant ; elle peut être le résultat d'une mauvaise attitude habituelle; mais elle dépend plus
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souvent d'une conformation vicieuse de la poitrine qui a changé les rapports que cette cavité osseuse entretient avec l'omoplate dans les conditions d'une conformation régulière. On doit s'attacher à rendre à la cage thoracique son diamètre transverse antérieur, en d'autres termes, à Vévaser, suivant l'expression consacrée, en combattant cette tendance et en reportant en arrière les moignons des épaules, soit par des appareils rétropulsifs agissant sur eux, ou mieux par un exercice gymnastique qui consiste, les coudes étant au corps, et les avant-bras fléchis sur les bras, à faire exécuter au membre supérieur un mouvement de demi-rotation en arrière et en bas, en contractant énergiquemenl les muscles qui attachent l'omoplate à la colonne vertébrale et ceux qui produisent la rotation en arrière et en dehors de latête huméraie, à savoir les rhomboïdes, sous-scapulaires, grand etpetit ronds. Gela fait, et le maximum du mouvement étant obtenu, on maintient cette position aussi longtemps que le permet la fatigue musculaire, et l'on recommence ce mouvement. Le jeu des enfants qui consiste à amener les deux coudes en arrière, jusqu'à ce qu'ils arrivent au contact, est excellent dans ce cas et il faut les y provoquer. Dans un maintien correct les deux épaules doivent être à la même hauteur; mais il est rare qu'il en soit ainsi et la répétition de cette attitude finit par élever définitivement l'une des épaules audessus de son niveau normal. Dans le plus grand nombre des cas, c'est l'épaule gauche qui est plus haute, ce qu'explique très suffisamment l'attitude des enfants quand ils écrivent : la tête étant penchée à droite, l'épaule gauche s'élève, il y a concavité de la colonne vertébrale à droite et les côtes gauches s'écartent les unes des autres. Cette collusion ne peut se répéter longtemps sans conduire à des déformations.
Le dos rond ou voûté, effroi des mères qui y voient avec raison une disgrâce physique véritable, est le résultat complexe d'un redressement incomplet de la colonne dorsale
par le fait de la débilité de ses muscles extenseurs, et par suite d'une diminution de l'arc à concavité postérieure qu'elle doit décrire, et de l'attache incomplète du scapulum sur le gril costal, résultat ordinaire d'un développement imparfait du thorax. La faiblesse des muscles y contribue surtout, et ce qui le prouve, c'est que les vieillards, comme les convalescents de longues maladies, affectent cette attitude vicieuse, et que les derniers la perdent quand leur santé s'est raffermie et que leurs muscles ont recouvré une énergie suffisante. Il convient, chez les enfants, de joindre, dans ce cas, au régime fortifiant et analeptique, aux bains de mer, l'action directe, sur les muscles débilités, des frictions, des douches, du massage et quelquefois même de l'électricité. Le couchage sur un oreiller un peu dur placé sous les reins et débordé par les épaules peut contribuer aussi à diminuer la voussure du dos et à rejeter les épaules en arrière.
La cambrure exagérée est une attitude incorrecte qui donne à la démarche quelque chose de viril en faisant porter la tête haute et renversée, et en amenant une projection antérieure du ventre. C'est là son seul inconvénient; mais quand elle arrive au degré de Yensellure, ou à la lordose lombo-sacrée, elle peut avoir, pour les petites filles, de graves préjudices en créant chez elles, par la saillie du promontoire, un rétrécissement antéro-postérieur du bassin, et par suite une cause future de dystocie.
Laplupartdesdéviationsrachidiennes relèvent, àleur début, d'attitudes incorrectes et peuvent, par suite, être prévenues si l'on s'y prend de bonne heure. J'ai vu des mères intelligentes, stimulées par le danger, arriver à réaliser, parla seule voie des avertissements réitérés, des résultats que l'orthopédie rationnelle n'aurait certainement pas dépassés. L'habitude est comme la lance d'Achille: elle guérit par un bout les blessures qu'elle fait par l'autre, et l'hygiène doit s'efforcer de transformer cette ennemie en une auxiliaire utile.
Ce sont surtout les scolioses, ou déviations latérales de
l'épine, qui appellent la vigilance du médecin. Le rôle exagéré que l'on faisait jouer jadis au rachitisme dans la production des scolioses est, comme nous l'avons vu dans une autre leçon, réduit aujourd'hui à sa juste valeur. Toutefois il faut bien reconnaître que si les scolioses d'origine rachitique sont assez communes chez les enfants de \ à 5 ans, les scolioses de l'adolescence, qui sont presque toujours spontanées, sont celles qui portent principalement le cachet de l'hérédité. Les filles, suivant Bouvier, subiraient plus lourdement que les garçons le poids de cette prédisposition héréditaire à la scoliose. Elle peut du reste offrir toutes les modalités générales de l'hérédité : procéder des .ascendants directs; se produire par atavisme; frapper plusieurs enfants d'une même famille; sauter une génération ; recevoir de la santé générale une influence correctrice ou aggravative. Quoique cette hérédité ne frappe pas à coup sûr, encore faut-il s'en défier et surveiller la taille des jeunes filles qui ont eu un ou plusieurs scoliotiques dans leurs ascendants ou dans la série de leurs aînés.
Toutes les autres conditions étant égales par ailleurs, la rectitude de la colonne vertébrale est au prix d'un équilibre d'activité entre les deux plans latéraux du corps, équilibre qui maintient les muscles antagonistes dans des conditions harmoniques d'énergie et de nutrition, et s'oppose, par suite, à ces pressions partielles des vertèbres les unes sur les.autres d'où résulte une usure ou, pour parler plus correctement, une atrophie qui détruit leur horizontalité. Les mouvements des bras commandent surtout cette activité dont l'asymétrie incurve latéralement, de l'un ou de l'autre côté, la région dorsale de l'épine. Il y a donc un réel intérêt à ce que l'un de ces membres n'usurpe pas le rôle de l'autre. C'est ce qui arrive pourtant quand le bras gauche est condamné par l'habitude à une inertie à peu près complète, ainsi que cela se constate très généralement. Aristoteinvoquant une prétendue débilité du côté gauche du corps, affirmait que l'homme ne
naissait pas ambidextre, mais qu'il le devenait par éducation. Bouillaud admettait que l'homme droit (homo dexter) est plus habile que l'homme gauche {homo sinister) et que l'aptitude à se servir du bras droit indique une dextérité native plus grande de ce côté. Il en conclut, en vertu de la loi de croisement d'action cérébrale qui subordonne la sensibilité et la mobilité du bras droit à l'influence de l'hémisphère gauche, et réciproquement, que nous sommes naturellement droitiers du bras et gauchers du cerveau. C'est une simple vue ingénieuse de l'esprit que la conception de deux hommes juxtaposés suivant l'axe, c'est-à-dire de Y homme double. Plût au ciel qu'il n'y eût pas de duplicité plus réelle que celle-là! L'homme physique est un et il doit placer ses deux moitiés au même rang d'honneur et d'activité.
Je crois donc l'ambidextrie naturelle, mais j'admets volontiers que l'aptitude à mieux se servir de la main droite que de la main gauche peut être transmise héréditairement par la droiterie des ascendants. Un enfant qui procéderait d'une longue série de gauchers aurait probablement, à se servir de la main droite, la même difficulté que l'on a généralement à se servir de la gauche. Nous naissons avec deux yeux, deux oreilles et deux jambes qui présentent une parfaite égalité fonctionnelle, pourquoi en serait-il différemment de nos deux bras ? L'hérédité des habitudes dans une certaine mesure, l'éducation et l'imitation pour une part bien plus* grande, nous refusent le privilège de l'ambidextrie. Celle-ci est l'attribut naturel des deux sexes, bien qu'Hippocrate, se guidant vraisemblablement sur une observation incomplète ou sur un à priori, l'ait déniée à la femme dans la septième section de ses aphorismes: «Mulier ambidextra non fit, » dit le latin, en désaccord avec le texte grec : IW] a^cpiSé^oir ou YiYveTcu », qui ne veut pas dire que la femme est inapte à devenir ambidextre par l'exercice, mais bien qu'elle ne naît pas ambidextre. Quoi qu'il en soit du sens à attribuer à cet aphorisme, il n'a rien de fondé, et les deux sexes sont, je le
répète, sous ce rapport, sur le pied d'une égalité complète; l'éducation a le même office à remplir envers eux, c'est-àdire doit les metlre en pleine possession de l'usage des deux mains.
C'est précisément l'inverse de ce qu'elle fait tous les jours: l'enfant s'essaye-t-il à devenir ambidextre, on réprime cette tendance par des avertissements, si ce n'est par des punitions. Les femmes australiennes sont plus sages qui immobilisent alternativement, pendant des séries de mois, l'un des bras en l'attacbant derrière le dos et confèrent ainsi à leurs enfants le privilège d'une ambidextrie dont la vie des bois et les luttes de la guerre leur font plus tard sentir le prix. Franklin a jadis plaidé avec un incomparable bon sens la caus.Q. de la main gaucbe, si injustement sacrifiée, dans une pétition bumouristique dont je n'ai pas le temps de vous donner ici le texte et qui aurait gagné à tout jamais la cause de l'ambidextrie si la routine était capable de capituler devant le sens commun. C'est là une bonne croisade, à laquelle je vous engage de vous associer. Si deux sûretés valent mieux qu'une, deux bras valent aussi assurément mieux qu'un seul, et à moins de croire que la nature ne nous ait donné la main gauche que dans un intérêt de vaine symétrie, ce que personne n'a osé soutenir jusqu'ici, il faut bien admettre qu'elle a droit à l'éducation comme l'autre et qu'elle doit tendre à la même habileté et aux mêmes prérogatives. Il est presque humiliant pour le bon sens d'avoir à rappeler qu'on peut perdre un bras et qu'on sera fort dépourvu si l'on reste en possession d'un membre engourdi et inhabile. Il est d'ailleurs des travaux qui exigent l'emploi simultané des deux mains, et dans quelques cas même, restreints il est vrai, l'office de la main gauche est préférable à celui de la droite. Ai-je à rappeler à des médecins que l'oculiste qui n'est pas ambidextre est fort empêché pour opérer la cataracte de l'œil droit et qu'il est obligé de se placer dans une attitude malaisée? Celse mettait l'ambidextrie au nombre
des qualités du médecin. Tout le monde devrait être, suivant son expression, « non minus sinisfra quam dexlra promptus » .
11 y a d'ailleurs, pour en revenir au sujet qui nous occupe, un autre intérêt à atteindre ce résultat : c'est de mettre les enfants débiles ou prédisposés héréditairement à la scoliose dans des conditions favorables pour éviter ces déviations. Tout effort détermine, en effet, dans l'intérêt de l'équilibre, une scoliose momentanée dont la convexité regarde la main qui agit ; vous comprenez dès lors le danger qui procède de l'usage exclusif de l'une des mains. Il est tel qu'il faut s'empresser, quand la déviation latérale apparaît, de supprimer l'action de la main correspondante pour que tous les efforts tendent à combattre cette tendance à l'inflexion racbidienne au lieu de la favoriser. Rappelez-vous que 80 pour 100 des scolioses se montrent à droite, tandis que, comme Bouvier l'a fait remarquer, les scolioses de la première enfance existent, en nombre à peu près égal, soit à gauche soit à droite, et vous aurez une idée de l'influence que la manudextrie (permettez-moi ce mot) exerce sur la production de ces déviations ; on comprend que l'inertie de la première enfance au point de vue des efforts et l'ambidextrie naturelle qu'elle pratique, ne fasse pas dominer chez elle les déviations à droite.
Tout récemment on a insisté pour qu'on habituât les enfants à écrire alternativement avec l'une ou l'autre main, afin de corriger les inflexions rachidiennes qu'entraîne la confection des devoirs écrits, et le conseil assurément est judicieux. Sera t-il suivi? j'en doute; il y a en effet pour les langues qui, comme la nôtre, s'écrivent de gauche à droite, des difficultés, réelles qui naissent de la rencontre du bras avec le plan latéral gauche de la poitrine et que ne connaissent pas les écritures qui procèdent par caractères superposés, comme faisait celle des Aztèques, ou de droite à gauche, comme font les écritures japonaise et chinoise.
Le défaut d'ambidextrie ne doit-il pas, par l'excès de nù-
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trition qu'il imprime au bras exercé et au côté correspondant de la poitrine, ces parties recevant leur sang artériel d'un môme tronc vasculaire, devenir une cause d'asymétrie thoracique ? Gela est probable, et il faut tenir compte aussi des tractions exercées sur une moitié de cette cage osseuse par les muscles qui ont leur point mobile sur l'épaule et sur le bras.
Je n'ai pas besoin de vous rappeler que la scoliose arrivée à un certain degré (et elle tend toujours à s'accroître) entraîne des déformations consécutives de la poitrine, gênant le jeu du poumon et du cœur et apportant à la santé une entrave très fàcbeuse.
Quant à l'influence de ces déviations sur l'avenir des femmes, elle est des plus graves, en ce sens qu'elles sont la source d'une répulsion qui les condamne, presque nécessairement, au célibat. Leur prophylaxie est donc, à tous les points de vue, du plus haut intérêt.
Les membres inférieurs ont aussi leurs attitudes vicieuses qu'il importe de surveiller: les enfants se balancent facilement d'une hanche sur l'autre et portent souvent très mal les pieds. L'une de ces attitudes les plus habituelles consiste à marcher sur le bord externe du pied, ce que révèle l'usure inégale des semelles et des talons; il faut aussi veiller à ce que les pieds conservent leur parallélisme pendant la marche et à ce que la pointe de l'un d'eux ne dévie pas vers la partie interne de l'autre. J'ai été souvent consulté pour cette attitude vicieuse, et je l'ai toujours vue se dissiper d'elle-même quand elle n'avait pas pour cause une paralysie ou une contracture musculaires.
Apprendre à marcher aux enfants est tout un art dont on ne se préocupe pas assez ; on est généralement trop pressé de leur faire faire leurs premiers pas. Cette précipitation est une cause fréquente d'incurvation des jambes, par suite, de dévia tion des pieds, et elle prépare une démarche disgracieuse. L'épreuve du tapis qui laisse aux petits enfants le soin de
juger par eux-mômes du moment où ils peuvent s'essayer à la station verticale et à la marche est de beaucoup préférable à toute fixation absolue; d'ailleurs les enfants ne marchent pas tous à la même époque, et celle-ci varie beaucoup suivant les conditions de leur santé. Combien de fois l'incurvation disgracieuse des jambes ne dépend-elle pas de la précipitation avec laquelle on les a excités à marcher trop tôt !
La station assise comporte, au point de vue des attitudes vicieuses et des conséquences qu'elles entraînent, des considérations importantes et devant lesquelles nous devons d'autant moins reculer que depuis quelques années, l'hygiène scolaire les a mises à son ordre du jour. J'ai eu l'occasion de m'occuper de cette question d'hygiène à propos d'une mission que j'ai remplie en Suisse, en 1871, à l'effet de constater les progrès récents réalisés duns l'hygiène des écoles. La question était alors neuve chez nous; elle l'est moins aujourd hui, mais les réformes dont elle indique la nécessité sont encore si loin d'être accomplies que cette étude n'a peut-être rien perdu de son actualité. Permettez-moi de vous lire simplement ce que j'en ai dit dans le rapport que j'ai adressé au Ministre de l'instruction publique et dont j'ai reproduit ce passage dans un autre livre.
« Les Allemands, les Américains et les Suisses nous ont devancés dans cette voie, et avaient déjà réformé leur matériel scolaire que la question des tables et des bancs scolaires était à peine posée chez nous. Les noms de Barnard (de New-York), de Hiss (deBâle), de Herman Meyer (de Zurich), de Guillaume (de Neuchâtel) rappellent cet ordre de recherches qui n'ont été abordées chez nous que tardivement. Dans un voyage scolaire que j'ai fait en Suisse en 1871, j'ai trouvé tout le monde préoccupé de cette question : des modèles nouveaux de tables d'école étaient essayés de tous côtés; des types, mis à l'étude, étaient exposés dans le vestibule de maint Conseil d'État; les physiologistes et les instituteurs les commentaient et les critiquaient avec une égale
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ardeur, et les ouvriers eux-mêmes, entraînés par cette émulation générale, s'efforçaient, de leur côté, de résoudre ce problème pratique et y appliquaient, avec une rare intelligence, les données multiples formulées par les hommes de science. C'est ainsi qu'à Genève, j'ai été mis en rapport avec un simple menuisier qui avait imaginé, lui aussi, sa table d'école et qui venait m'en soumettre le type, me demander ce que j'en pensais et solliciter des critiques dont il profitait, en homme qui avait une entente parfaite de la question. Cet entrain pour des recherches de cette nature commence à s'éveiller pour nous; mais je doute qu'il atteigne l'ardeur avec laquelle il s'est révélé à moi, en Suisse, cet heureux petit pays qui, garanti par une forme politique stable, sûr de son lendemain, peut mettre une partie de son activité au service de questions de cette nature.
« Celle-ci a son importance; une bonne disposition des tables et des bancs d'école n'est pas seulement en effet une garantie contre la myopie acquise, elle est aussi une condition de rectitude de la taille.
« Lorsqu'un enfant est mal assis et que l'absence d'un dossier impose aux muscles redresseurs de l'épine et de la tête un travail continu, il se tient bien pendant un certain temps; mais la fatigue survient et il s'abandonne, c'est-à-dire prend des attitudes vicieuses, cherche des points d'appui, penche la tête en avant, la rapproche trop de son livre et de son cahier, et il arrive, par la répétition de cette attitude incorrecte, non seulement à la myopie, mais quelquefois aussi aux déviations de la taille. Le docteur Guillaume (de Neuchâtel), qui s'est beaucoup occupé de cette question, rapporte dans son livre sur l'hygiène scolaire qu'examinant les enfants des écoles de Neuchâtel au point de vue de la rectitude de la taille, il a trouvé 62 déviations de la colonne vertébrale sur 350 garçons et 156 sur 381 jeunes filles, c'est-à-dire dans le premier cas, 2 déviations sur 5, 8 enfants et dans le second 1 sur 2, 5. Laissez-moi vous faire remarquer, en passant, que
cette proportion des déviations dans les deux sexes, si elle était confirmée par d'autres statistiques, tendrait à prouver au moins que si la femme adulte est plus disposée que l'homme aux déviations rachidiennes, cette prédisposition sexuelle existe chez elle dès l'enfance. En somme, sur 731 élèves, 21 8 ont offert des scolioses plus ou moins marquées, de telle sorte qu'un écolier sur trois environ avait une déviation de la taille. Les scolioses rachiliques ont été sans doute englobées dans ces chiffres ; mais, ainsi que le fait remarquer judicieusement Guillaume, beaucoup ne relèvent pas de cette tare et l'on est bien obligé d'admettre qu'une installation qui peut produire, par elle-même, des déviations de la taille chez des enfants bien portants, aggravera certainement la scoliose rachitique. Ces cbilTres sont dramatiques. Je ne sache pas qu'aucune enquête attentive ait été faite dans nos écoles à ce sujet, mais comme la race suisse ne le cède pas en vigueur à la nôtre, il est supposable qu'elle révélerait chez nous un état de choses au moins aussi affligeant.
« Les conditions vicieuses des tables et des bancs d'école qui sont susceptibles de dévier la taille peuvent être ramenées aux suivantes: 1° bancs sans dossier; 2" bancs trop écartés de la table ; 3° bancs trop rapprochés de la table ; 4° bancs trop bas ; 5° traverses de pied trop hautes ; 6° traverses de pied trop basses. Étudions rapidement les conditions mécaniques et musculaires de la station assise dans ces différentes conditions et nous nous rendrons ainsi compte de leurs inconvénients.
« Dans la plupart des classes les bancs sont encore sans dossier et l'élève est condamné à rester assis, quelquefois pendant deux ou trois heures consécutives, sans pouvoir se reposer d'un effort musculaire aussi intensif et aussi prolongé si ce n'est en s'abandonnant à des attitudes irrégulières qui protestent contre cette installation en exprimant la fatigue et qui sont l'occasion de rappels incessants à l'ordre, si ce n'est de punitions. Avec ce mode de siège, les pieds reposent
sur le sol, quand la taille de l'enfanl, ce qui n'arrive pas toujours, lui permet le bénéfice de cet appui, et les cuisses forment avec l'axe vertical du tronc un angle dièdre plus ou moins ouvert suivant la taille de l'écolier ; le rebord du banc porte sur lapartie moyenne et postérieure des cuisses et le centre de gravité passant par l'axe tangent aux diverses inflexions vertébrales, oscille autour du parallélogramme étroit intercepté entre les saillies osseuses sur lesquelles appuie le corps et le point de rencontre des cuisses avec le banc. Si les pieds s'appuient activement sur le sol, c'est-à-dire allègent par un effort la pression du bassin sur le banc, ce parallélogramme s'élargit et a pour mesure la distance interceptée entre la ligne transversale qui réunit les ischions et celle qui joint la pointe des pieds. Dans cette attitude, et quand on la suppose parfaite, les muscles spinaux fonctionnent avec une extrême énergie pour empêcher la flexion du corps en avant, entraîné qu'il est par le poids delà tête et des viscères thoraciques et abdominaux. Il faut, de plus, que les muscles des deux côtés agissent en concordance parfaite pour que la rectitude du tronc soit maintenue, résultat impossible à obtenir quand la station assise a duré un certain temps. Il faut reposer certains muscles et, pour cela, prendre des positions déviées, ou bien confier au centre de gravité, laborieusement poursuivi, le soin de remplacer momentanément l'action musculaire, et de là ces positions heurtées, bizarres, que prennent, au bout d'un quart d'heure de classe, ces malheureux enfants, et contre lesquelles les injonctions impérieuses des maîtres finissent par ne plus prévaloir. Les enfants souffrent, ils pâlissent, ils bâillent, et leur physionomie, comme leur attitude, exprime un malaise indicible. Il ne faut pas oublier, en effet, que l'immobilité dans la position debout, et à un moindre degré, mais à un degré réel, dans la position assise, exige des muscles un travail plus considérable que la marche, parce que dans l'immobilité, les muscles des deux côtés sont en fonction, tandis que dans la marche, ils
alternent leur action et échappent ainsi à la fatigue.
« Les attitudes vicieuses que prennent instinctivement, et pour atténuer ce malaise, les enfants condamnés au supplice des bancs sans dossier, sont très diverses. D'ordinaire, ils transportent tout le poids du corps sur une hanche, se penchent de ce côté, et se donnent ainsi une scoliose momentanée qui serait peu à craindre si ces directions unilatérales se prenaient alternativement et si l'enfant n'avait une tendance à préférer l'inclinaison sur un côté plutôt que sur l'autre et à prendre, par suite, des attitudes fâcheuses. Le plus habituellement il s'affaisse sur lui-même, la tête fléchie sur la poitrine, la colonne vertébrale incurvée en arrière ; la station, au lieu de se faire sur les points saillants du siège, se fait sur une base élargie et triangulaire qui se termine au sommet du sacrum, mais qui, chez les enfants enclins à se fatiguer vite, utilise aussi, comme appui, une faible partie de la face postérieure de cet os, comme font les vieillards qui, par débilité musculaire, s'affaissent sur leur siège; et de là une pression fâcheuse exercée sur cette région et qui, se répétant souvent, peut chez les petites filles exagérer la courbure du sacrum ainsi comprimé entre le banc, d'une part, et, de l'autre, le poids de la partie supérieure du corps qui lui est transmis par l'articulation sacro-vertébrale. La concavité de cet os augmentant, il y a projection du coccyx en avant, et l'on peut se demander si des accouchements rendus laborieux par le fait d'un rétrécissement antéro-postérieur du petit bassin n'ont pas eu quelquefois leur origine dans cette particularité de l'hygiène des petites filles.
« Meyer (de Zurich) a analysé avec beaucoup de sagacité ce mode de station assise qu'il appelle position assise en arrière et qui a l'inconvénient de gêner, par compression, les organes respiratoires et digestifs.
« La position assise en avant, celle oùle centre de gravité de la partie supérieure du corps, y compris les bras, tombe en ;avant de la ligne transversale qui réunit les deux ischions
entraîne le corps en avant, et il ne résiste à cette tendance qu'aa prix d'efforts musculaires considérables; efforts qui ont pour agents : les muscles qui étendent le bassin sur la cuisse ; ceux qui fixent la cuisse dans l'immobilité, pour qu'elle puisse servir de point d'appui ; ceux qui, de bas en haut, étendent chaque région de la colonne vertébrale sur celle qui est au-dessous, dépense musculaire considérable et qui ne saurait être supportée longtemps.
« En somme, dans la position assise sur un banc sans dossier, la ligne de gravité oscille autour d'une ligne transversale et va alternativement, suivant les positions que prend l'élève, tomber en avant ou en arrière de cette ligne. Il est donc laborieusement à la recherche, soit en avant, soit en arrière, soit latéralement, d'une position qui l'affranchisse d'une fatigue excédant ses forces, mais il ne la trouve que pour un instant, et de là une mobilité d'attitudes que l'on attribue à l'indiscipline et que la fatigue explique suffisamment.
« Les bancs d'école doivent donc avoir un dossier, c'est là un fait bien établi en hygiène scolaire. Les spécialistes ont longuement discuté les conditions qu'il doit réaliser : les uns ont préféré les dossiers courts et incomplets, inclinés légèrement, renversés en arrière, s'adaptant à la concavité de la région dorsale de la colonne vertébrale et ne dépassant pas la hauteur des épaules, aux dossiers très hauts et pouvant offrir un appui à la tête ; ceux-ci ont exigé du dossier qu'il fût fixe; d'autres ont mieux aimé qu'il pût s'élever ou s'abaisser, à l'aide d'un curseur et d'une vis pour s'adapter aux différentes tailles des enfants. L'imagination peut se donner carrière à ce sujet, mais l'important est que les reins des enfants soient soutenus et trouvent un point de support convenablement disposé.
« Si le banc est trop écarté de la table, les écoliers sont obligés de pencher le corps en avant, d'où des compressions préjudiciables par le contact du rebord de la table avec
la base de la poitrine et la région épigastrique, d'où aussi la nécessité de prendre un point d'appui sur les coudes. Si le corps repose sur les deux bras, les épaules sont élevées, mais le mal n'est pas grand ; un seul coude le supporte-t-il au contraire, et c'est le cas le plus commun, il se produit une attitude vicieuse que les enfants exagèrent quelquefois encore, comme vous l'avez fait sans doute, en prenant un point d'appui sur de gros livres. Ce que devient la rectitude de la colonne vertébrale dans ce cas, vous le pressentez suffisamment. Guillaume a fixé à 4 centim. environ la distance moyenne qui doit séparer le bord antérieur du banc de la table.
« Le banc trop rapproché de la table a moins d'inconvénients sans doute que le banc trop éloigné, mais encore y at-il là une cause de malaise et de compression de la poitrine qu'il faut éviter.
« La hauteur réciproque de la table et du banc est un des détails de cette question qui a le plus d'importance. La table est-elle trop haute, le corps s'incline en avant, les épaules sont élevées, la tête s'infléchit et la gêne imposée aux mouvements nécessaires pour écrire augmente encore les inconvénients de cette attitude forcée. Est-elle trop basse, il y a compression de la poitrine, la tête se congestionne, la céphalalgie scolaire décrite par Guillaume se produit, et il peut y avoir des épistaxis.
« Il y a donc un intérêt très grand à déterminer l'écartement qui doit exister entre la table et le banc. Il résulte de calculs faits en Suisse, que la différence entre les hauteurs du banc et de la table, variable suivant la taille de l'enfant, doit être de 17 centimètres pour une taille variant de 0m,90 à lm,10; de 21 centimètres pour des tailles de lm,17 àiB,26; de 22 centimètres pour des tailles de lm,35 à lm,53, etc. On comprend que les enfants grandissant sans cesse, il convient d'avoir un mobilier scolaire muni de tables offrant par rapport aux bancs des hauteurs différentes. On adressé à ce sujet
360 LEÇONS d'hYGIÈNU INFANTILE.
des tableaux qui permetlent de choisir le numéro de table suivant la taille de l'élève, et l'on s'assure deux fois par an, en le mesurant, que le rapport n'est pas rompu. En matière pratique, il ne faut pas de minuties, et j'estime que quatre numéros de table seraient suffisants. Hiss (de Bâle) a proposé 6 numéros: c'est meilleur sans doute, mais l'économie et la simplification ont aussi leur prix.
« Quant à la hauteur du nanc au-dessus du sol, elle doit, bien entendu, varier suivant la taille de l'enfant. D'après Guillaume, un enfant de 1 mètre doit avoir un banc de 0m,21 ; un enfant de 4m,20 un banc de 0m,30 ; un enfant de lffi,50 un banc de 0m,39 ; un enfant de lm,65 un banc de 0m,44.
« Les traverses sur lesquelles s'appuient les pieds doivent avoir elles-mêmes une hauteur convenable. Leur utilité n'est pas contestable : elles élargissent la surface par laquelle passe le centre de gravité, fournissent aux pieds un point d'appui qui reçoit une partie du poids du corps, et affranchissent ainsi le siège d'une pression qui devient douloureuse à la longue. La hauteur de ces traverses et leur éloignement doivent être tels que les pieds, s'y appuyant, forment avec le bassin un angle à peu près droit (1). »
Je ne veux pas étendre outre-mesure ces considérations, maisje tenais à vous montrer à quel degré de précision savante en est arrivée l'étude de celte question et combien primitives et routinières sont encore les installations de la plupart de nos écoles où des tables de différentes hauteurs et des bancs sans dossier, réunissent généralement des enfants offrant les tailles les plus diverses. L'idéal serait sans doute d'avoir pour chaque élève un banc-pupitre, à éléments calculés d'après la taille. Il est difficile à réaliser dans les écoles ; mais quoi de plus simple dans les familles où les enfants sont externes et ont à faire chez eux le travail que
( l) Voy. Dictionnaire de ta Santé ou Répertoire d'hygiène usuelle à l'usage des familles et des écoles. Paris, 1876. Art. Tables et bancs d'école, p. 701 et suiv.
leur donne l'école ou le lycée? Ce serait, pour une dépense minime, un avantage bien grand. Un meuble de cette nature coûterait à peine 30 ou 40 francs. Est-ce donc là pour les familles un prix inabordable et que d'argent y est consacré à des dépenses superflues !
La table à la Troncbin qui permet d'écrire et de dessiner debout peut rendre de réels services aux enfants, ne fût-ce que pour les défatiguer de la station assise et pour diversifier utilement leurs attitudes.
Je ne saurais trop insister, en terminant, sur les inconvénients de l'abus des devoirs écrits qui constituent sans doute un repos pour le maître, mais qui imposent une fatigue réelle aux enfants. Ils sont d'autant plus grands que le' système scolaire exige d'eux plus d'beures de travail. On ne saura jamais combien le système du half-time ou du demi-temps d'études, inauguré en Angleterre et en Amérique depuis quelques années, a économisé de scolioses, sans parler de la surcharge cérébrale, avec tous ses dangers, qu'entraîne notre système français qui mesure le profit du travail au nombre d'heures qu'on lui consacre et marche bien plutôt vers le temps et demi que vers le demi-temps d'école.
Les travaux écrits des écoliers, alors même qu'ils se font dans les conditions rationnelles que je viens de vous indiquer, sont, par suite de leur indocilité, une source d'attitudes vicieuses, et le meilleur système de bancs et de tables n'aura qu'une efficacité très relative si l'on ne surveille avec soin la position du torse, de la tête et des bras pendant les exercices d'écriture. Entrons à ce sujet dans quelques développements.
Dans une position correcte, ai-je dit ailleurs, l'enfant qui écrit doit être placé sur le devant de son banc de façon que la poitrine sente le rebord de la table sans s'y appuyer; la taille doit être droite, éloignée du dossier du banc ; la tête haute est placée de telle façon que le menton soit séparé du cahier par un intervalle de 0",26 à 0m,28.; le bras gauche doit
être appliqué sur la partie latérale de la poitrine, le coude au corps, suivant la recommandation classique, le poignet appliqué à la table, la face dorsale de la main regardant un peu en haut et en avant, de telle sorte que la main repose sur son bord interne et que son plat maintienne au-dessous de l'écriture la moitié gauche du cahier. Le coude droit touchant également le corps (recommandation trop habituellement éludée) doit avoir, au poignet, le centre' de ses mouvements pour parcourir toute la longueur de la ligne, le bras et l'épaule n'y participant en rien. L'enfant qui écrit doit être assis carrément, la ligne transversale qui unit les ischions étant parallèle au rebord de la table, autrement le buste subit une torsion, les deux bras ne sontplus dans une position symétrique et le niveau des deux épaules n'est plus le même ; la taille doit être droite et non affaissée sur elle-même, de façon à ce que les caractères tracés soient à la distnnce normale de 30 centimètres. Il convient aussi que le cahier soit droit, les mouvements du poignet ayant une excursion suffisante pour parcourir, sans déplacement, toute l'étendue d'une ligne ordinaire; son obliquité, soit à droite soit à gauche, impose en effet au buste et au bras une attitude très mauvaise. La hauteur des caractères que les enfants ont à reproduire est généralement trop grande, et c'est pour eux une cause d'attitude forcée. Rendu a insisté avec raison sur ce point, et il recommande de débuter par l'écriture de 5 millimètres, de passer ensuite à celle de 1 centimètre et d'arriver enfin à la force de 2 millimètres ; cette graduation me paraît très judicieuse ; il est bon d'ailleurs d'alterner ces types de grosseur. Une recommandation utile est de ne faire écrire les enfants qu'avec de l'encre teintée assez fortement pour qu'ils ne soient pas obligés de trop s'approcher, pour les lire, des caractères qu'ils tracent (1). J'ai insisté, à propos de l'hygiène de la vue chez les enfants, sur l'importance de cette
(1) Op. cit., art. Écriture scolaihe, p. 340.
recommandation qui est une garantie pour l'intégrité delà vision, comme pour la rectitude de la taille. Les inconvénients de l'écriture anglaise et allemande ont été signalés avec insistance par plusieurs hygiénistes qui ont constaté que la scoliose à convexité gauche est aujourd'hui incomparablement plus fréquente que la scoliose à convexité droite qui prédominaitjadis. L'abus des devoirs écrits et surtout l'usage exclusif de l'écriture anglaise ont leur part de responsabilité dans ce résultat ; aussi quelques auteurs conseillent-ils aujourd'hui l'écriture à caractères droits comme moyen d'éluder des attitudes dangereuses. Daily qui a insisté sur ce point d'hygiène scolaire a préconisé la position oblique du papier. « Si quelque chose, a-t-il dit plaisamment, doit être de travers dans l'écriture anglaise, il vaut peut-être mieux que ce soit le papier que le corps des écoliers. » Ce n'est pas contestable ; avec les caractères droits le cahier peut, bien entendu, être tenu droit, son axe longitudinal étant perpendiculaire au rebord de la table.
Quant aux travaux manuels qui jouent dans l'éducation des filles un rôle en rapport avec leurs goûts et leur mission future, il faut les surveiller avec soin, les permettre avec modération et surtout les diversifier les uns par les autres de façon à éluder les inconvénients d'exercer toujours le même ordre de muscles. Le tricot, le crochet, la broderie, la couture, créent des attitudes spéciales qui doivent, à bon droit, être surveillées. Je n'insiste pas, vous trouverez dans mon livre sur l'Éducation physique des filles, si vous avez le loisir de le consulter, une étude spéciale sur les rapports de ces travaux manuels divers avec les attitudes vicieuses (1).
Si les attitudes doivent être l'objet d'une attention soutenue pendant toute la durée de l'éducation physique, c'est surtout vers l'adolescence, époque où les déviations ont le plus de tendance à se produire, à la faveur de la fougue de
(1) Éducation physique des filles, Paris, 1882 ; quatrième édition, p. 244.
croissance qui se manifeste alors et qui coïncide malheureusement avec la période de plus grande activité scolaire, qu'il faut les surveiller attentivement. Daily a insisté avec raison sur le danger des attitudes exagérées, alors même qu'elles seraient correctes, au point de vue de la conformation régulière et des dimensions du bassin. C'est ainsi qu'il incrimine, non sans motifs : les reins creux, la station unifessière gauche et Y extension forcée de la tête que les maîtresses d'école imposent fréquemment à leurs élèves, et qui, exagérées comme elles le sont toujours, constituent, en réalité, de véritables attitudes vicieuses.
Sans doute, messieurs, votre rôle de préservation en cette matière sera bien borné; une attitude ne se prescrivant pas comme un médicament, et le temps étant un élément indispensable pour qu'un conseil de cette nature fructifie; mais vous pouvez faire pénétrer ces vues pratiques dans les familles, et votre intervention, n'allât-elle pas plus loin, aura eu, par ce seul fait, une utilité incontestable. Nous autres hygiénistes de cette génération, nous préparons le terrain d'action de nos successeurs, en faisant l'éducation de l'opinion en matière d'hygiène éducative ; plus tard on sentira mieux le prix de ce grand intérêt, et au lieu d'accepter passivement les conseils de l'hygiène, on ira les provoquer et l'éducation physique sortira de l'ornière dans laquelle elle piétine sur place au grand détriment de la race. Nous n'en sommes pas encore là. Qui songe, en effet, à aller demander une consultation d'hygiène à un homme spécial, et qui ne croit, de bonne foi, avoir atteint en ces questions si difficiles, l'extrême limite du savoir et de la compétence?