DIX-HUITIÈME LEÇON
Accidents chez les enfants.
Sommaire : Fréquence des accidents chez les enfants. — Accidents nécessaires, accidents évitables. — Chûtes, avec ou sans commotion cérébrale. — Fractures, luxations, décollements épiphysaires. — Pincement des muscles inierosseux de l'avant-bras. — Plaies diverses. — Brûlures. — Corps étrangers : du conduit auriculaire, des fosses nasales, de l'oeil, de l'arrière-gorge, de l'œsophage. — Épingles et aiguilles et leurs migrations. — Déglutition de pièces de monnaie. — Empoisonnements accidentels par des substances servant aux usages domestiques, par les plantes vénéneuses des haies ou des jardins, par des médicaments. — Intoxication par le plomb et l'arsenic des jouets.
La vie des enfants est fertile en accidents de tout genre ; tout est en effet danger pour eux, et leur sécurité rencontre des écueils à chaque pas « tout leur est aquilon » : une taupinière est une montagne pour leurs petites jambes ; l'inexpérience conduit leur sensualité à des embûches de chaque instant; ils ne savent se servir de rien et veulent toucher à tout ; leur impétuosité native les entraîne au hasard ; leur méconnaissance du danger les conduit étourdiment au devant de lui ; avides de mouvement, curieux de tout voir et de tout essayer, ils prennent possession, à leurs dépens, de ce petit monde de la maison qui a pour eux l'attrait de l'inconnu ; leurs jeux, leurs méprises, leurs convoitises enfantines, leur esprit d'imitation, tout leur est occasion d'accidents, et si nous avions conservé la mémoire fidèle des aventures de notre enfance, il n'est pas un de nous qui, sorti intact, et comme par miracle, de cette mer semée de récifs,
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ne pourrait presque se glorifier, comme saint Paul, mais avec moins de mérite que lui, de tous les dangers auxquels il a échappé. La fragilité de la vie des enfants est, à la considérer à ce point de vue particulier, un thème à disquisitions philosophiques et pas autre chose ; nous savons bien, vous et moi, par expérience personnelle, que nous lui avons donné naguère mille occasions d'affirmer sa solidité.
C'est cette odyssée fertile en contusions, en brûlures, en chutes, en empoisonnements, en accidents plus ou moins graves que je vais dérouler sous vos yeux, non pas dans tous ses détails possibles, car dix leçons n'y suffiraient pas, mais dans ses traits principaux .
Si je parlais devant un auditoire de mères, j'y mettrais plus de réserve, car il conviendrait de stimuler leur vigilance sans éveiller leur pusillanimité . Elles y sont trop disposées déjà, et il ne faut rien dire qui puisse accroître cette tendance naturelle. Vous en rencontrerez en effet qui, pour éloigner tout danger de leurs enfants, les séquestrent loin de leurs camarades, les entourent d'une sollicitude tracassière qui est une importunité aujourd'hui et qui deviendra, quand ils auront grandi, une humiliation ; qui les tiennent en charte privée; leur interdisent la gaîté et le tapage, et les privent de cette somme de bosses à la tête, de sauts périlleux et de contusions qui est dans les destinées de tout baby et dans les nécessités d'une éducalion virile. Le préjudice est déjà réel pour les petites filles ; il est grave pour les garçons, « de condition plus libre et moins nays à servir » comme disait Montaigne. Ces ménagements à outrance font les éducations molles et les caractères pusillanimes. Epargner aux enfants les accidents compromettants et les laisser s'aguerrir contre ceux qui sont de médiocre importance pour leur sécurité, voilà le but à atteindre. Les enfants qu'on met « dans une boîte à colon », suivant l'expression consacrée, y trouvent, pour une demi-sécurité dans le présent, mille chances d'accidents graves dans l'avenir, et ce n'est
pas certainement là l'idéal qu'une éducation raisonnable et prévoyante doit se proposer.
J'établirai donc une distinction entre les accidents nécessaires, en quelque sorte, auxquels peu d'enfants échappent, dont il ne faut pas se préoccuper, et ceux qui étant évitables [avoidable comme disent les Anglais) et d'ailleurs d'une gravité plus ou moins grande, méritent au contraire qu'on leur oppose une vigilance incessante.
Les chûtes que les enfants font de leur hauteur quand ils écartent du point fixe, comme le Lépine de la comédie «ce que nous appelons centre de gravité », sont, dans l'immense majorité des cas, sans importance aucune, quoique la prédominance considérable du poids de la partie supérieure du corps fasse porter presque toujours sur la tête le préjudice de ces chutes. Jadis on avait l'habitude des bourrelets, et je me demande quelles raisons ont fait y renoncer. La coquetterie maternelle est peut-être renseignée sur ce point. Une bosse sanguine ou une simple ecchymose sont les conséquences ordinaires de cette contusion du crâne dont la gravité est mesurée par le degré de commotion cérébrale qui peut l'accompagner. Tout enfant qui reste sans crier à la suite d'une chute; qui pâlit, dont les fonctions cérébrales paraissent enchaînées, ne fût-ce que passagèrement; qui, au moment de l'accident, laisse échapper son urine, a subi un ébranlement violent de la pulpe cérébrale et doit être attentivement surveillé pendant plusieurs semaines, alors même que tout serait rentré dans l'ordre ; cette vigilance est, à plus forte raison, indiquée quand il reste, à la suite de sa chute, dans un état anormal du cerveau, car il est à craindre que la collision moléculaire subie par la substance de cet organe n'aboutisse à une encéphalite diffuse ou circonscrite . Les mères courent invariablement à l'arnica, lequel peut bien, employé extérieurement, à titre de réfrigérant volatil, combattre les accidents locaux d'ecchymose ou de bosse sanguine, et, donné à l'intérieur, diminuer, comme
stimulant cérébral, l'hébétude qui suit une commotion, mais qui ne peut que cela et qui, par conséquent, inspire une sécurité trompeuse et fait perdre un temps dont on pourrait faire un meilleur usage en appelant le médecin.
Les fractures sont, quoi qu'on en ait dit, plus fréquentes chez les enfants que chez les adultes, et ils se rapprochent, sous ce rapport, des vieillards. Ils doivent cette prédisposition à la largeur du canal médullaire de leurs os, à la minceur des parois osseuses, à la fréquence du rachitisme. L'élasticité plus grande des os chez eux ne paraît guère intervenir qu'en leur permettant, ce qui n'est guère possible à un autre âge, de se fracturer incomplètement, c'est-à-dire que la fracture se produisant dans le sens de la flexion, les fibres osseuses de la convexité demeurent intactes. On a même admis que les os, chez les enfants, pouvaient se courber et conserver cette torsion, et que les os larges du crâne étaient susceptibles de se bossuer « comme on voit aux pots d'étain et de cuivre», pour parler le langage d'A. Paré qui croyait à la possibilité de ces enfoncements. Thore a cité le fait d'un enfant qui, à la suite d'une chûte dans un trou, présenta une forte iucurvation antérieure de l'avant-bras; l'exploration attentive du radius et du cubitus en arrière permit de constater qu'ils offraient au point d'incurvation, une surface mousse, arrondie, convexe, sans crépitation. Le redressement fut possible et l'enfant guérit sans déformation . La rareté des déplacements étendus dans les fractures des enfants tient évidemment à la faiblesse des puissances musculaires qui agissent sur les fragments et en même temps au peu d'énergie des contractions désordonnées qui s'opèrent au moment de la chûte. Guersant qui a étudié avec soin les particularités qu'offrent les fractures chez les enfants, les a classées, suivant leur siège, dans l'ordre de fréquence suivant : la cuisse, l'avant-bras, le coude, l'humérus, le tibia seul, le péroné, la clavicule, les côtes et le maxillaire inférieur. Si j'en crois mon expérience, la fracture de la clavicule serait plus commune qu'il ne le
pense. Quelquefois les enfants d'une même famille y semblent prédisposés, probablement par une gracilité native et héréditaire de cet os. J'ai vu dans une famille de quatre enfants, deux fractures de clavicule qui se sont du reste consolidées avec une régularité si parfaite, qu'il n'en reste plus trace aujourd'hui. Est-ce une simple coïncidence? La rapidité de la consolidation qui, à raison de l'activité de la nutrition à cet âge, s'opère généralement en dix-huit ou vingt jours, quelquefois même quinze jours comme Guersant l'a observé chez les nouveau-nés ; la rareté extrême de la nonconsolidation ; une tendance, signalée par Baizeau, à l'élongation de l'os fracturé, de telle sorte, que même avec un chevauchement considérable, il peut ne pas y avoir le moindre raccourcissement, telles sont les particularités qu'offrent les fractures chez les enfants.
Je m'arrête, et pour cause, ne voulant pas d'ailleurs dans votre intérêt, empiéter sur un enseignement voisin qui vous apprend toutes ces choses beaucoup mieux que je ne pourrais le faire. Je ne fais que vous signaler, en terminant, le décollement des épiphyses, qui, naturellement, n'est possible que cbez l'enfant, notamment le décollement del'épiphyse inférieure du radius qui est de beaucoup le plus fréquent de tous les accidents de ce genre.
Les luxations sont relativement assez rares chez les enfants, bien que les cavités de réception de têtes osseuses ne soient pas profondes. Ils doivent probablement ce privilège à la laxité de leurs ligaments qui leur permet d'obéir à des tractions assez énergiques sans se rompre et aussi à la facilité avec laquelle s'opère, grâce à leur élasticité, la réduction spontanée.
Certaines grandes luxations traumatiques, celle de la cuisse sur la hanche par exemple, sont, chez les enfants une telle rareté pathologique qu'une luxation de ce genre qui s'était présentée, il y aquelques années, à l'Hôpital des Enfants, attirait les élèves comme une curiosité clinique. Toutefois ils
sont spécialement disposés à une forme particulière de luxation décrite par Perrin (de la Sarthe) sous le nom de luxation intracapsulaire sous sygmoïdienne ; elle est due généralement à une forte traction exercée sur la main de l'enfant par un camarade ou aux efforts que fait la mère en tirant sur la main de l'enfant pour faire passer le bras à travers une manche trop étroite. Sa production s'accompagne souvent d'un claquement très appréciable ; l'avant-bras reste en demi-pronation ; la supination est douloureuse et impossible, tandis que les mouvements de l'avant-bras sur le bras persistent. Cette luxation se réduit aisément en combinant un double mouvement, de flexion de l'avant-bras sur le bras et de supination forcée. Je vous signale cet accident parce que vous pourrez le rencontrer souvent et qu'il est de nature à embarrasser le diagnostic.
Un autre accident qui se rapproche de celui-ci (s'il ne se confond pas avec lui) est le croisement très douloureux des muscles interosseux de l'avant-bras, qui se produit souvent chez les enfants quand, suivant une pratique fort en usage dans le monde des bonnes et des nourrices, on soulève un petit enfant en le saisissant par l'avant-bras pour lui faire franchir un ruisseau ; il y a un mouvement exagéré de torsion du radius, et l'avant-bras reste immobile dans une pronation forcée, très douloureuse à en juger par les cris de l'enfant. Le remède ici est d'exercer une supination brusque, mais qui doit coïncider celte fois avec l'extension de l'avantbras. La douleur disparaît comme par enchantement et tout est fini.
Je ne vous parlerai ni des plaies par piqûre ni des plaies par incision, si communes chez les enfants, car elles n'offrent rien de spécial à cet âge ni dans leur étiologie, ni dans leurs effets, ni dans leur traitement.
Les brûlures sont très communes à cet âge et souvent d'une effroyable gravité. Il est d'ailleurs d'observation que les enfants en supportent plus mal les conséquences que les
adultes et que les réactions qu'elles entraînent du côté des centres nerveux et quelquefois aussi de l'appareil digestif sont, à degré identique et à étendue proportionnelle semblable, beaucoup plus vives et plus dangereuses. Rien n'est plus commun d'ailleurs que de voiries enfants atteints de larges brûlures, môme au second degré, être pris de convulsions ou tomber dans un état comateux d'où on ne peut plus les retirer.
Le feu attire les enfants par sa couleur et son éclat, et quand ils sont très jeunes et qu'on ne les surveille pas, ils y vont comme les phalènes vont à la lampe. La diffusion de l'usage des allumettes chimiques met, d'ailleurs, ces petits Prométhées en miniature en présence d'une tentation à laquelle ils ne résistent guère, et qui a sa source dans l'instinct de l'imitation. Les journaux sont remplis de faits d'accidents des plus graves survenus de cette façon, et les parents ne sauraient trop songer au danger de laisser traîner les allumettes, d'autant plus que les enfants ne trouvent pas seulement dans celte habitude, le danger de brûlures si ce n'est d'incendie, mais bien aussi une cause d'empoisonnement, enclins qu'ils sont, maint fait l'atteste, à porter les allumettes à leur bouche. J'ai vu récemment une conséquence terrible de cette négligence: deux enfants, l'un de quatre ans, l'autre au berceau, étaient restés seuls ; l'aîné s'empara d'une boîte d'allumettes et mit consciensieusement le feu au berceau de son frère, et, Erostrate d'un nouveau genre, le regarda brûler avec la tranquillité qu'aurait mise sa mère en voyant flamber son foyer.
Les chutes dans le feu, les brûlures par le contact d'un poêle de fonte ou d'un fourneau, les brûlures par l'eau bouillante, ne se comptent pas. Il est une brûlure de cette dernière catégorie qui a été signalée par les médecins anglais et qu'ils ont, paraît-il, l'occasion d'observer assez souvent. C'est celle de l'arrière-gorge et de l'entrée du larynx par l'habitude de présenter à la bouche des enfants le goulot d'une théière
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maintenue à une petite distance du feu. La brûlure, dans ce cas, amène très habituellement la mort par suffocation à la suite du gonflement des parties touchées par le liquide. Cette brûlure se produit ici par un double mécanisme : d'abord parce que le liquide versé de haut en bas et avec abondance coule dans l'arrière-gorge et n'a pas le temps de mitiger sa température en se mêlant avec la salive; et en second lieu parce que la tisane que contient la théière incomplètement remplie s'échauffe en passant sur les parois et y prend une température élevée.
Le plomb en fusion peut devenir une cause de brûlure. J'ai vu, dans un cas, un enfant qui avait fait fondre du plomb dans une pelle et avait projeté le liquide sur la pierre du foyer qui était humectée d'eau, atteint d'une brûlure grave de la paupière supérieure sur laquelle une plaque de plomb très chaud avait été projetée avec violence par suite de la vaporisation brusque de l'eau. L'œil eût été infailliblement détruit si les paupières ne s'étaient abaissées instinctivement au-devant de lui pour le protéger.
Le chapitre corps étrangers est un des plus chargés de la chirurgie infantile. Je ne vous citerai, bien entendu, parmi les accidents si nombreux et si variés qui l'alimentent, que ceux qui sont surtout fréquents à cette période de la vie.
L'introduction de corps étrangers dans le conduit auriculaire est très commun chez les enfants, et cet accident, d'un diagnostic souvent épineux et dont les conséquences sont faciles à confondre avec l'otorrhée de cause interne, se présente journellement dans la pratique. Fabrice de Hilden a cité le fait d'une petite fille de dix ans qui, s'étant introduit une boule de verre dans l'oreille, fut prise d'une céphalalgie opiniâtre, d'engourdissement paralytique d'un côté, d'accès épileptiformes qu'on attribuait à toute autre cause; au bout de cinq ans, la nature de ces accidents fut reconnue ; on pratiqua l'extraction du corps étranger et tout rentra dans l'ordre. Sabatier a vu une boule de papier placée au contact
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de la membrane du tympan, l'enflammer, la perforer, tomber dans l'oreille moyenne et l'enfant succomber à un abcès du cerveau. L'imagination inventive des enfants diversifie du reste à l'infini les accidents de ce genre : tantôt ce sont des grains de plomb, de petits cailloux, des perles, des noyaux de cerise, des pois, des haricots, voire même des têtes de petites poupées et des dents, comme ïillaux en a observé des exemples.
Quelquefois le corps étranger est animé ; il s'englue généralement au cérumen ; mais l'obturation du conduit auriculaire ou mieux la précaution de le remplir d'huile ou de glycérine viennent à bout de cet hôte importun, le tuent par asphyxie et il rentre dans la catégorie des corps étrangers inertes. A côté des insectes que le hasard du vol fourvoie ainsi, il faut placer le perce-oreille ou forfxcule (Forficula auricularia), mal famé de temps immémorial et auquel on reproche, entre autres méfaits, de se glisser dans le conduit auriculaire et de pénétrer dans le cerveau, absurde calomnie qui tombe devant les habitudes exclusivement frugivores de cet orthoptère, et l'inaptitude de sa pince abdominale à perforer quoique ce soit. Cet insecte qui abonde dans les dahlias, les œillets, les oreilles d'ours, etc., est très innocent d'un pareil méfait, et la peur qu'on en fait aux enfants, est toute gratuite. Je connais des femmes qui, émotionnées pendant leur enfance par cette fable, éprouvent en voyant une forficule une impression nerveuse extrêmement pénible. Mais il reste toujours quelque chose d'une calomnie, et l'innocent perceoreille, en faveur duquel on a beau invoquer un sens maternel exquis, attendra longtemps sa réhabilitation.
Les corps étrangers de l'œil, quand ils ne pénètrent pas dans les tissus de cet organe et quand ils n'ont pas par euxmêmes d'action caustique, sont fort in offensifs et les larmes les entraînent; mais les blessures qu'ils provoquent quelquefois ont, à raison de la délicatesse de l'organe, une gravité habituellement très grande. J'ai vu, dans un cas, un enfant
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dont la cornée avait été perforée par la bayonnette d'un petit soldat de plomb ; le corps vulnérant dans le mouvement de projection violente de la tête en arrière que fit le petit blessé, accrocba le bord de l'iris et un coloboma iridien inférieur fut la conséquence de cet accident. La saillie du globe oculaire chez les enfants, le peu de protection que lui offre contre les violences extérieures le défaut de développement de l'arcade sourcilière et de l'os malaire expliquent sa grande vulnérabilité.
Quant aux corps étrangers des fosses nasales, les plus communs de tous peut-être, ce sont aussi les moins graves, et on envient presque toujours à bout aisément, même sans l'intervention du chirurgien. Cependant dans quelques cas ces corps étrangers, arrêtés dans la cavité naso-pharyngienne, y séjournent de longues années et produisent des accidents qui font croire quelquefois à l'existence d'un polype. C'est ce qui arriva dans un cas, chez une jeune fille de seize ans observée par Hickmann , laquelle portait, depuis treize ans et demi à la partie postérieure des fosses nasales un coulant de bourse en acier de 2 centimètres de diamètre. Dans un autre cas relaté par Smith il s'agissait d'un gros haricot d'Espagne qui avait séjourné six mois dans les fosses nasales, y avait entretenu un écoulement purulent et qui, lorsqu'il fut extrait, présentait un commencement de germination.
Les corps étrangers qui, introduits dans l'arrière-gorge, peuvent asphyxier les enfants en obstruant l'orifice supérieur du larynx ou en pénétrant dans cet organe viennent de l'estomac ou du dehors. Dans le premier cas, c'est le chyme ou le lait qui, régurgité, peut chez les enfants pénétrer dans les voies respiratoires et amener l'asphyxie. Parrot a observé deux faits de ce genre. Dans le premier il s'agit d'un enfant de trois mois dont la mort put être, avec toute vraisemblance, imputée à cette cause mécanique; le second cas lui a été fourni par une petite fille d'un an, allaitée au biberon, qui,
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couchée à six heures, mourut asphyxiée à minuit. Al'autopsie, on retrouva du lait dans la trachée et les bronches; les poumons, ramollis, friables, exhalaient une odeur butyreuse, et la muqueuse aérienne avait subi manifestement l'action du suc gastrique. Cet accident n'a été observé jusqu'ici que dans le décubitus dorsal; c'est une raison pour coucher de préférence les petits enfants sur le côté et la tête un peu élevée afin de ne pas tendre le larynx et rendre plus difficile l'obturation de la glotte au moment où le lait régurgité afflue dans l'arrière-gorge. Les adultes qui sont gastralgiques et ont du pyrosis, savent la sensation d'étouffement que produit le passage sur l'orifice supérieur du larynx des liquides acides venus de l'estomac quand ils dorment dans le décubitus dorsal et la tête un peu basse.
Mais ces faits sont exceptionnels et les corps étrangers de l'arrière-gorge viennent presque toujours du dehors. Ce sont généralement des bouchées trop volumineuses qui s'arrêtent en chemin, des arêtes de poisson, etc. Si ces corps étrangers séjournent longtemps dans l'œsophage, ils irritent ce conduit et le tissu cellulaire qui le double, et des abcès rétro-pharyngiens et rétro-oesophagiens en sont la conséquence. Mais leur danger immédiat est dans l'obstacle qu'ils opposent à la respiration, soit par compression de la trachée de dehors en dedans, soit qu'ils pénètrent dans les voies aériennes. Mon ami, J. Rochard, a observé, chez une petite fille de dix ans, un accident probablement unique. Cette enfant, très pusillanime, avait à subir l'extraction de deux dents : le dentiste craignant d'user une docilité qu'on avait obtenue à grand' peine, enleva une des dents sans la retirer de la bouche; au moment où il procédait à une seconde extraction, la dent arrachée fut appelée dans le larynx par une forte inspiration et l'asphyxie s'en suivit. La trachéotomie fut pratiquée mais sans succès.
Puis vient la série, infiniment variée, des corps étrangers tenus dans la bouche et déglutis par inadvertance. Tels,
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cet épi de seigle qui, avalé, on ne sait comment, par un enfant de trois mois observé par Accassat, vint saillir dans la région hépatique et en fut retiré par l'ouverture spontanée d'un abcès qui avaitprobablement établi une communication entre l'arc du côlon et le foie ; cet épi d'orge sauvage avalé par un enfant de dix ans, dans un cas dont les détails ont été publiés par Renault, et qui fut expulsé par un abcès de l'aîne, etc. Les épingles qu'on laisse imprudemment traîner partout, peuvent, dans les cas heureux, arriver dans l'estomac, mais souvent elles s'arrêtent en route et produisent des accidents quelquefois mortels, comme dans le cas cité par Bell où une épingle qui avait ulcéré la carotide primitive amena une hémorrhagie foudroyante.
Les aiguilles sont la source d'accidents très fréquents chez les enfants, soit qu'ils les avalent, soit qu'ils en endurent simplement les piqûres. Leur progression loin despoints delà peau où elles se sont introduites; leur tendance à cheminer des téguments vers les organes intérieurs sous l'influence des pressions du dehors ou des contractions musculaires; leur passage inverse de l'estomac ou de l'intestin vers le dehors ; leurs migrations si variées et si curieuses, sontles particularités principales de l'histoire de ces corps étrangers. On a vu une aiguille entrer par la peau, pénétrer dans la tunique vaginale et y produire une hydrocèle; dans un autre cas, une plaie pénétrante du cœur a été la conséquence de ce cheminement d'une aiguille de dehors en dedans. Une particularité assez curieuse, c'est que ces aiguilles peuvent s'introduire sans produire de douleur, quelquefois même à l'insu des adultes et à plus forte raison des enfants, qui, d'ailleurs, n'ont que des moyens d'expression très bornés. La condition de cette pénétration indolente c'est que les aiguilles soient introduites très lentement et en vrillant, par le procédé de l'acupuncture. J'ai vu dans mon enfance un mendiant qui s'introduisait dans le mollet de très longues épingles en laissant simplement saillir la tête au dehors. La tolérance des organes les plus délicats pour
les aiguilles esl souvent des plus curieuses; on a vu le cœur perforé par une aiguille sans que son fonctionnement parût en souffrir. En faisant l'autopsie d'un chat qui avait été assommé, j'ai trouvé (j'étais encore étudiant à cette époque) une grosse aiguille à tapisserie qui avait doublement embroché le foie; l'état anatomique de tous les organes indiquait néanmoins une santé intacte. Les aiguilles traversant les parois de l'estomac ou des intestins vont souvent émerger, après un trajet inconnu, à des distances considérables : à l'épaule, au bras, à la cuisse, etc.
Les mères et les nourrices dont le devant de la robe est souvent converti en une pelote véritable, ce qui fait plus honneur à leurs habitudes laborieuses qu'à leur esprit de prudence, doivent songer à ce péril et éloigner de leurs enfants ces « dards légers », comme les appelait Delille, et qui sont la source d'accidents de tous les jours.
Viennent enfin les pièces de monnaie que les enfants, obéissant à un instinct qui les conduit à tout porter à leur bouche, avalent souvent. Ils peuvent s'arrêter dans l'œsophage et ne pouvoir être délogés de là soit pour être chassés au dehors par le vomissement soit pour être poussés dans l'estomac. Demarquay a fait deux fois l'œsophagotomie chez des enfants pour un accident de ce genre; tous les deux succombèrent aux suites d'abcès rétro- œsophagiens. Quand la pièce est tombée dans l'estomac, il n'y a plus guère à s'en préoccuper. J'ai vu un enfant rendre par les selles, dix jours après l'avoir avalée, un pièce d'un franc qui était à peine altérée et que l'hydrogène sulfuré avait seulement noircie ; il n'avait d'ailleurs présenté aucun accident. Dans un autre cas, il s'agissait d'un sou. Les accidents mécaniques ne sont pas plus à craindre dans ce cas, mais il faut compter, quoi qu'on dise aujourd'hui pour innocenter le cuivre, avec les chances d'intoxication cuprique si le sou fait un séjour prolongé dans la filière intestinale.
Nous abordons maintenant la catégorie, non moins fournie
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et plus variée, des empoisonnements accidentels chez les enfants. Je les diviserai en trois groupes : ceux qui ont pour cause des substances toxiques qui se trouvent, pour des usages divers, dans toutes les maisons; ceux qui sont provoqués par l'ingestion des plantes vénéneuses des haies ou des jardins; ceux qui sont dus à des substances données comme médicaments mais qui, à raison d'une susceptibilité particulière aux enfants, peuvent provoquer chez eux des empoisonnements véritables.
Je ne vous ferai, bien entendu, qu'une très rapide énuméralion de ces pièges qui sont tendus dans tous les recoins d'une maison ou de ses dépendances extérieures à la sécurité des enfants.
Les jeunes enfants sont extraordinairement impressionnables au plomb, et il faut connaître les sources possibles de l'intoxication plombique chez eux. Je vous ai parlé déjà de l'empoisonnement des petits enfants par le plomb des bouts de biberon en caoutchouc vulcanisé et par les garnitures en étain plombifère de ces appareils de succion. Certaines solutions employées contre les gerçures du sein sont à base d'acétate de plomb; et, si l'on n'a pas le soin délaver soigneusement avec de l'eau légèrement vinaigrée le bout du sein avant de le présenter à l'enfant, on court le risque de l'empoisonner. Mieux vaut remplacer ces lotions par d'autres aussi efficaces et plus inoffensives. Les cartes de visite glacées à la céruse sont souvent mâchées par les enfants, et l'on conçoit qu'il y ait là une cause possible d'accidents. Je fus appelé un jour pour un fait de ce genre : la bouche et la langue étaient tapissées d'un enduit blanc que je m'empressai d'enlever et je prescrivis par prudence un vomitif. On glace aujourd'hui généralement ces cartes au blanc de zinc et on fait bien. On peut se servir du sulfhjdrate d'ammoniaque pour distinguer ces deux enduits l'un de l'autre ; on laisse tomber une goutte de ce réactif sur la carte à essayer; si elle noircit, elle est glacée à la céruse.
Les objets en étain plombifère, et, à plus forte raison, ceux qui sont en plomb, devraient être absolument bannis de l'arsenal des récréations enfantines, à raison des dangers qu'ils peuvent offrir. Je citerai comme plus particulièrement dangereux : les ustensiles de ménages lilliputiens et de cuisines microscopiques qui sont si appréciés par les enfants et qui peuvent d'autant plus facilement les saturniser qu'ils s'en servent pour des simulacres de repas dans lesquels figurent souvent des dissolvants très énergiques du plomb, des acides, du sucre, etc. On interdit aujourd'hui l'emploi des préparations de plomb pour la confection des papiers qui servent à envelopper les bonbons, et l'on fait sagement. C'est bien assez que les enfants subissent les causes générales de saturnisme qui pèsent sur toutes les familles, sans qu'on leur en crée de spéciales.
Je citerai aussi, d'aprèsle Dr Suryot, la possibilité d'un empoisonnement saturnin des enfants par les poussières qui sê dégagent des moleskines dont sont doublées les capotes des petites voitures. Ces toiles sont en effet recouvertes d'un vernis au plomb, et l'analyse a pu retirer de cette moleskine des quantités très notables de ce métal.
Enfin les pâtisseries elles-mêmes peuvent devenir une cause d'intoxication plombique. Galippe a signalé en d880 une fraude coupable qui consiste à remplacer la coloration jaune que les œufs donnent aux pâtisseries par le chromate de plomb. Une brioche a fourni, à l'analyse, 69 milligrammes de plomb par 100 grammes de pâte. Les pains à cacheter sont quelquefois colorés par des substances vénéneuses, en particulier par le minium, et Marqueulte a signalé un cas d'empoisonnement saturnin ayant cette origine. 11 serait nécessaire que l'on adoptât pour colorer la pâte des pains à cacheter une gamme de couleurs végétales qui fussent absolument inoffensives.
Il convient d'éloigner de la chambre des enfants les couleurs au vert d'arsenic, utilisées pour la préparation des
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peintures et des papiers de tapisserie. Kirchgasser a constaté, en quatre ans, 21 cas où le vert arsenical a déterminé des accidents. Le maniement des persiennes vertes, le frottement exercé sur des papiers veloutés, de couleur verte, qui laissent souvent de la pulvérulence aux doigts, disséminent dans l'air des particules arsenicales dont la respiration s'empare. L'analyse de l'urine de personnes ayant présenté des accidents imputables à cette cause a accusé la présence de l'arsenic. Ce poison a même pu être révélé dans des cas où la couleur arsenicale était revêtue d'un papier inoffensif. Ici, il faut bien admettre qu'il a dû se former un composé arsenical volatil lequel a franchi cette barrière. Les oiseaux même éprouvent très activement l'influence de ces atmosphères toxiques. Dans une chambre tendue de papier coloré avec le vert de Schweinfurt, on a constaté que 14 oiseaux chanteurs renfermés dans une volière ont présenté des accidents identiques et ont fini par succomber. Ils perdaient l'appéiit, chantaient moins, voltigeaient, effarés, dans leur cage surtout la nuit, tombaient parfois de leur perchoir et restaient alors couchés, sans mouvement. Après un certain nombre de répétition de ces accidents, ils finissaient par mourir. On prétend que les enfants sont moins impressionnables aux poussières arsenicales que les adultes, mais le sort de leurs camarades les oiseaux est de nature à faire réfléchir.
Les papiers tue-mouches à base d'arsenic et la poudre de cobalt offrent aux enfants des dangers d'autant plus menaçants qu'on mélange ces appâts de matières sucrées. Bussy a fait, en 1852, au Comité consultatif d'hygiène publique un rapport qui montre que ce péril n'a rien de chimérique, et il est d'autant plus à redouter que beaucoup de papiers tuemouches qui se donnent, en grosses lettres, un certificat d'innocuité, sont bel et bien arsenicaux. Il ne faut introduire dans une maison où il y a des enfants que les papiers au quassia amara miellé, qui éloignent par leur saveur amère
et qui d'ailleurs sont absolument inoffensifs. J'ai vu dans une famille un émoi considérable produit par un de ces papiers dont un enfant très jeune venait de mâcher une feuille entière; il sortit, bien entendu sain et sauf de cette épreuve qui lui aurait été fatale, s'il s'était agi d'un papier au cobalt.
Je vous signalerai enfin, comme cause possible d'intoxication arsenicale pour les enfants, les feuilles dont on se sert pour la confection des fleurs artificielles ; le séjour dans un cabinet d'histoire naturelle dont on remue les échantillons ; le voile de gaze verte dont on garnit leurs petits chapeaux dans le cas d'ophthalmies, etc. En résumé, il n'y a qu'une sorte de vert qui soit favorable aux enfants, c'est celui de la campagne, et cette couleur suspecte doit être bannie de leur chambre et de leurs jeux.
Le mercure est moins banal dans nos maisons, mais encore s'y trouve-t-il quelquefois sous diverses formes. Des eaux insecticides à base de mercure; un baromètre cassé ; des glaces dans lesquelles l'étamage n'a pas ménagé le mercure, etc., peuvent, il y en a des exemples (j'en ai recueilli un pour mon compte), placer les enfants dans des atmosphères mercurielles qu'il faut leur éviter. Quand on songe à la toxicité de ce métal, à doses infimes, mais absorbées en permanence ; à la tension considérable qu'ont les vapeurs mercurielles, comme l'a démontré Merget, même à des températures assez basses, on n'est plus disposé à considérer comme chimérique la crainte qu'il inspire.
Les médicaments, qui traînent un peu au hasard dans nos maisons, sont la cause d'accidents très communs chez les enfants. La forme de granules qu'on donne aujourd'hui aux plus actifs, leur rappelle les petites dragées et les anis enrobés et les attire vers ces poisons. J'ai vu, il y a quelques années, trois enfants s'emparer d'un flacon, à moitié vide, de granules d'acide arsénieux, à 1 milligramme, et en avaler une quantité qui a pu être évaluée à S ou 6, au moins. Il y
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eut de la diarrhée et des vomissements ; mais que serait-il arrivé si le larcin avait pris des proportions plus considérables? Les granules de digitaline, de strychnine, de morphine, de vératrine, etc. , ont le môme appât pour les enfants et leur offrent des chances encore plus redoutables. La préservation de ces accidents gît dans la précaution, si habituellement recommandée, si rarement observée dans les familles, d'avoir une pharmacie domestique et d'y enfermer soigneusement tous les reliquats de médicaments. D'ailleurs, à cet intérêt se joint l'intérêt non moins pressant de ne pas fournir aux intentions criminelles des moyens trop faciles de se réaliser. Un procès récent, provoqué dans cette ville même par la mort d'un enfant qui avait pris, ou auquel on avait fait prendre, des granules antimonio-arsénieux, a montré combien cette prudence est justifiée.
L'hygiène, dont le métier de Gassandre est toujours ingrat, a fort mauvaise grâce sans doute à se mêler des jeux des enfants, et ses avertissements austères contrastent avec les idées gracieuses que ce mot évoque ; mais elle est dans son rôle toutes les fois qu'il y a un intérêt de sécurité à défendre. Or, les jouets sont loin d'être toujours inoffensifs. Je me suis permis de tracer aux fabricants qui appliquent leur imagination à créer des jouets nouveaux le programme qui suit : 1° éviter les apparences sensuelles qui peuvent exciter les enfants à mettre ces objets dans leur bouche; 2° être sobres d'angles aigus ou de surfaces coupantes qui sont autant d'occasions de contacts agressifs; 3° ne pas employer de couleurs susceptibles d'exercer sur la santé une influence nuisible.
J. Rochard a lu récemment à l'Académie de médecine un intéressant rapport sur la coloration inolfensive des jouets d'enfants fabriqués avec le caoutchouc vulcanisé. Dès 1860, Chevallier avait appelé la sollicitude de l'Administration sur cette question d'hygiène pratique, en signalant le danger des couleurs à enluminer qui jouent un rôle si considérable dans
les distractions enfantines des Titiens de nos maisons. Les empoisonnements produits par cette cause ne se comptent plus en effet et quelques-uns même se sont terminés par la mort. MM. Duret et Bourgeois avaient même imaginé, à cepropos, toute une gamme de couleurs inoffensives. De plus, beaucoup de jouets métalliques : sifflets, toupies, soldats, chargés de ces couleurs qui attirent si vivement l'œil des enfants, sont coloriés en rouge par l'oxyde de plomb, en vert par l'arséniate de cuivre ou vert de Schweinfurt, en jaune par l'orpiment ou sulfure d'arsenic, en chamois par le chromate de plomb, en blanc par la céruse, etc. Et de là des accidents plus ou moins graves. Chevallier a rapporté le double fait d'un empoisonnement produit par le vert qui colorait le tonneau d'un petit porteur d'eau, et d'un autre enfant qui succomba pour avoir manié un petit bateau chinois peint de la même façon et avoir ensuite porté ses doigts à sa bouche. Turpin entrant dans la voie qui lui avait été indiquée déjà par Duret et Bourgeois a composé une gamme de 1440 teintes obtenues avec des matières absolument inoffensives ; ce qui suffît et au delà, aux jeunes enlumineurs, fussent-ils des coloristes comme Paul Véronèse. Il a, déplus, exclu de la fabrication de ses jouets toute substance vénéneuse et il leur donne pour bases uniques : le soufre, le caoutchouc, le carbonate de chaux et l'oxyde de zinc, dont l'innocuité est parfaitement assurée. Il y a là un service réel rendu à l'hygiène infantile, et le coloriage des doigts et de la bouche de ces « bandits aux lèvres roses » sera, quand la police y aura pourvu, le seul inconvénient à redouter du maniement de ces jouets. Cette réforme est d'autant plus nécessaire que les enfants ont une tendance instinctive à porter tout à leur bouche. J'ai proposé jadis de mélanger de petites proportions d'aloès ou de quassia-amara (suivant la couleur des objets) les jouets coloriés qui peuvent tenter ou tromper la sensualité des enfants, tels que les représentations microscopiques des objets qui figurent sur nos tables : petits pains,
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fruits, pastiches de bonbons, afin de décourager leur sensualité fourvoyée. Je crois le conseil utile. Ce serait l'une des applications du principe éducatif de Montaigne : « d'ensucrer aux enfants les viandes salubres et d'enfieller les viandes insalubres ». A vrai dire,' toute l'éducation est là.
Nous en sommes arrivés, dans cette longue et tragique énumération des accidents des enfants, aux empoisonnements produits par les plantes vénéneuses avec lesquelles ils vivent dans un commerce familier, là où ils trouvent un jardin (condition si enviable pour leur santé) et à plus forte raison quand, plus favorisés encore, ils habitent à la campagne.
Je citerai comme plantes leur tendant des embûches : 1° le gouet ou pied de veau [Arum maculatum), dont la racine et les feuilles sont imprégnées d'un principe très âcre et dangereux. Gancelle a cité un cas de mort chez un enfant de trois ans qui avait mâché un morceau de racine et des fleurs de gouet; dans un autre qui est venu à ma connaissance, il y eut chez un petit garçon une vive brûlure de la bouche avec gonflement douloureux des lèvres et de la langue, sans autre accident.
2° Vaconit napel (Aconitum napellus) qui constitue un des poisons les plus redoutables de notre flore indigène et qui est cultivé dans la plupart de nos jardins à raison de la beauté de ses fleurs.
3° La belladone dont les baies succulentes, douceâtres, sont un piège dangereux pour les enfants. Le fait cité par Bulliard, et répété partout, de quatorze enfants qui s'empoisonnèrent à la fin du siècle dernier pour avoir mangé des baies de belladone au Jardin des Plantes de Paris, montre suffisamment la toxicité de ces fruits.
•4° La bryone ou vigne blanche qui croît en abondance dans les haies et dont les fruits rouges sont très appétissants pour les enfants.
5° La. morelle (Solarium nigrum) a des baies rouges qui ont
amené des accidents très graves chez quatre enfants dont l'histoire a été relatée par Albert et par Wepfer.
6° L'if {Taxus baccata) dont les fruits d'un beau rouge peuvent aussi tenter les enfants, mais qui ne paraissent guère susceptibles de produire autre chose qu'une action purgative.
7° Le baguenaudier (Colutea arborescens) dont les gousses gonflées d'air amusent les enfants qui les font éclater avec bruit entre leurs doigts et qui sont disposés à avaler quelquesunes de leurs graines lesquelles sont fortement vomitives.
8° La digitale (Digitalis purpurea) l'un de nos médicaments, et, par suite, de nos poisons indigènes les plus actifs. Les fleurs mêmes sont dangereuses et il faut interdire aux enfants, qui mâchonnent tout, de les porter à leur bouche.
9° Vactée ou herbe de Saint-Christophe (Actsea) qui porte des baies noires, assez analogues, à maturité, à celles de l'hyèble, et qui sont vénéneuses.
10° Le houx (Ilex aquifolium), dont les fruits rouges sont toxiques. Un journal anglais relatait, il y a quelques années, le fait d'un enfant de trois ans qui, ayant mangé un assez grand nombre de fruits de houx, dont les débris se retrouvèrent dans ses vomissements et dans ses selles, fut pris d'accidents graves à forme typhique dont il fut très difficile de le retirer.
11° Le faux ébénier ou cytise des Alpes (Cytisus laburnum) dont les graines sont fortement éméto-cathartiques. On a cité dernièrement un empoisonnement grave par un rameau de cytise aubour qui avait été tenu dans la bouche et dont l'extrémité avait été mâchée.
12° Le Colchique d'automne dont les bulbes féculents ont produit plus d'une fois des accidents mortels chez des enfants.
13° La lauréole (Daphnsea laureola) dont les baies noirâtres sont toxiques.
14° La parisette à quatre feuilles (Paris quadrifoliata), ap-
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pelée aussi du nom peu engageant & étrangle-loup, a quelquefois empoisonné des enfants avec ses baies.
15° La cerisette (Solanum pseudo-capsicum) que l'on cultive dans les jardins comme plante d'ornement, à raison de l'aspect agréable de ses fruits rouges qui ressemblent assez à de petites cerises, d'où le nom de cette plante. Maclané a relaté l'histoire d'un enfant qui, ayant mangé trois de ces baies, fut pris d'accidents cérébraux très graves.
16° Le laurier-cerise (Prunus lauro-cerasus) dont les feuilles et les fruits sont imprégnés d'acide prussique et d'une essence toxique et qui, abondant dans tous les jardins dans certains pays, notamment en Bretagne, doit être signalé à la répulsion des enfants.
17° La glycine de Chine (Glycinia sinensis), cette belle plante d'ornement que la Chine nous a envoyée depuis vingtcinq ans et qui tapisse nos murs de ses feuilles élégantes et de ses belles grappes de fleurs d'un bleu tendre. Deux faits récents ont démontré la toxicité de cette plante qui cache décidément, sous l'amorce de sa beauté, un principe dangereux et dont il faut écarter avec soin les enfants.
Je n'ai cité, comme exemples, que dix-sept de ces plantes familières que le hasard peut mettre au contact des enfants et qui sont susceptibles de leur inspirer des méprises fâcheuses. Je pourrais aller ainsi jusqu'à cent et au delà ; mais cette nomenclature aride fatiguerait sans profit votre attention. Qu'elle vous inspire au moins le désir de connaître à fond pratiquement, et non par les descriptions des livres, les plantes nuisibles aux enfants qui entrent dans la flore usuelle de la localité où vous serez appelé à exercer votre ministère. Le médecin, duquel on exige à bon droit tant de choses, doit se faire botaniste au profit des familles qui ne sentiront jamais suffisamment le prix des études pratiques qui ont pour objet leur sécurité.
Nous terminerons par l'indication des empoisonnements produits chez les enfants par le maniement empirique des
médicaments actifs. Ici les catastrophes ne se comptent pas. Et cela se conçoit : indépendamment du contre-sens thérapeutique qui oppose à une maladie qu'on ne connaît pas un médicament qu'on connaît moins encore, et cela bien entendu, sans opportunité ni mesure, il y a la grosse question des doses, dont on fait bon marché, et on complique trop sou vent une maladie d'un empoisonnement. Les empiriques ne savent pas que les enfants ont une impressionnabilité médicamenteuse plus développée qu'à un autre âge, et que l'absorption estextrêmement active chez eux : aussi bien l'absorption cutanée que l'absorption pulmonaire. Et de là des empoisonnements nombreux par la peau chez les enfants. Le laudanum, la belladone, la jusquiame, la décoction de feuilles de tabac, appliqués à l'extérieur déterminent, à cet âge, par le fait d'une absorption active, des empoisonnements très communs ; la poudre de staphysaigre employée pour détruire les pediculi capitis, tous les médicaments actifs en un mot doivent, chez eux, être mesurés, quand on les met en contact avec la'peau, d'une manière aussi attentive que si on les fait pénétrer par voie d'ingestion gastrique. C'est affaire de prudence médicale et non pas d'empirisme étourdi.
Il faut clore cette leçon déjà longue et lui donner une sanction pratique pour qu'elle ne ressemble pas à un catalogue fastidieux, et nécessairement incomplet, des accidents de l'enfance. On a dit qu'un homme averti en vaut deux pour la défense, une mère avertie en vaut deux aussi pourla sécurité de l'enfant; ce rôle de moniteur secourable vous appartient surtout et vous devez faire profiter les familles de l'expérience que vous avez acquise. Mais comment prémunir les enfants, dans la limite du possible, contre les chances d'accidents? L'expérience, cette rude institutrice qui fait payer les services qu'elle rend, est la meilleure des sauvegardes pour eux, et il n'est pas une piqûre, une chute, une brûlure légère, qu'une mère intelligente ne puisse faire servir à cette compréhension du danger. On comprend que les précau-
tions assidues forment une trame à mailles larges et par lesquelles le péril peut toujours se faufiler ; il vaut mieux apprendre de bonne heure aux enfants à reconnaître le danger là où il est. Si on le voulait bien ce ne serait pas impossible. C'est un aspect particulier des leçons de choses appliquées à la sécurité. Dans un voyage scolaire que j'ai fait en Suisse, en 1870, j'ai été charmé de voir les écoles enfantines entrer hardiment dans cette voie. Des enfants de six à sept ans auxquels on présentait une gerbe de plantes usuelles, les unes toxiques, les autres utiles, dénommaient chacune par son nom, lui attribuaient son usage et savaient très bien dire des plantes vénéneuses « qu'elles faisaient mourir y). C'est tout ce qu'il en fallait pour les en détourner. Voilà un exemple salutaire que nos écoles primaires devraient suivre; en effet cette botanique usuelle une fois entrée dans l'esprit n'en sortirait pas. On n'assisterait plus à ce spectacle choquant de gens instruits qui, dissertant sur toutes choses, ne savent pas distinguer un épi de seigle d'un épi de froment et qui voient tous les jours autour d'eux des plantes toxiques dont ils ne connaissent pas les propriétés dangereuses. 11 faudrait cependant songer à sortir de cette ignorance préjudiciable et humiliante en même temps.