DIX-NEUVIÈME LEÇON
Principes de gymnastique éducative.
Sommaire. — L'éducation des muscles. — Ce qu'elle était chez les anciens, et ce qu'elle est chez nous. — L'éducation française comparée, sous ce rapport, à celle des autres pays. — Nécessité de l'exercice musculaire au point de vue du développement et de la santé. — Inconvénients de la vie sédentaire. — Utilité de la gymnastique pour prévenir les difformités. — Le rôle de la gymnastique dans l'éducation des filles. — Forme spéciale qu'elle doit revêtir. — La gymnastique obligatoire. — Gymnase dans l'école et hors l'école. — Heures et durée des exercices gymnastiques. — Institutions de gymnastique scolaire.
Chaque hygiéniste a sa définition de la gymnastique ; je vous proposerai celle-ci qui a au moins l'avantage d'être courte : la gymnastique est l'éducation des muscles. Son but est de faire arriver ces organes à leur maximum de développement, de force, d'agilité et d'adresse. Un muscle est, comme un sens, un enfant à élever ; et, de même qu'on ne peut considérer l'éducation comme superflue pour celui-ci, de même faut-il attacher du prix à l'éducation de celui-là par la gymnastique. Chose bizarre et qui montre bien l'esprit d'inconséquence que nous apportons dans les questions que nous embrassons, même celles qui touchent à nos intérêts les plus prochains, nous n'avons qu'un système organique qui obéisse à la volonté et sur lequel nous ayons prise, par suite, pour le gouverner à notre guise, et nous le laissons aller comme il veut ou comme il peut, serviteur négligé aujourd'hui, demain serviteur inutile. A voir la façon dont nous traitons nos muscles, il n'est pas certainement à regretter
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que les fonctions les plus essentielles de la vie soient soustraites au domaine de la volonté et relèvent de l'instinct, qui, plus sage et plus docile, faitce qu'il doit faire : « toc 2eW toTei », comme dit Hippocrate.
Et cependant le préjudice de cette absence d'éducation des muscles est double : d'abord parce que la nature, qui se montre toujours économe de ses ressources, tend a supprimer les muscles qu'on ne maintient pas dans un exercice assidu; et que, même s'ils étaient primitivement vigoureux, ils deviennent faibles à proportion du repos qu'on leur donne, ne remplissent plus qu'imparfaitement leurs fonctions et tendent à un amoindrissement atrophique; en second lieu, parce que l'activité incomplète des muscles volontaires ne tarde pas, comme nous le verrons tout à l'beure, à préjudicier au développement corporel et à la santé.
C'est là un intérêt que l'éducation antique comprenait à merveille, dont elle exagérait peut-être même l'importance; mais en faisant aux exercices du corps une part aussi large que nous la faisons étroite aujourd'hui, elle partait de cette idée juste : que ce n'était pas seulement un esprit qu'on lui donnait à former, mais aussi un corps qu'elle avait mission de conduire à son summum de perfection structurale, d'activité fonctionnelle et de résistance organique. Et de là cette confusion du gymnase et de l'école, ce rapprochement fécond des procédés du pédotribe qui assouplissait le corps, et des exercices des grammairiens et des philosophes qui développaient et disciplinaient l'esprit. L'un et l'autre, en ces temps heureux, vivaient dans une étroite union et sentaient bien que leurs intérêts étaient solidaires; ils n'usurpaient pas l'un sur l'autre et profitaient d'une éducation commune. Mais plus tard sont venus le désaccord, la brouille, la manie d'empiéter, et l'esprit, qui s'est toujours cru de meilleure maison que le corps, n'a pas tardé à réclamer la part du lion, c'està-dire à vouloir tout pour lui, et les choses en sont arrivées au point où nous les voyons maintenant : le muscle a ab-
diqué et le cerveau règne en despote. C'est artificiel et prétentieux en même temps, et nous ne voyons pas pour qui a été le profit dans ce sévice qui a trop duré.
Je n'ai certes pas l'intention de vous faire l'histoire de la gymnastique dans l'antiquité, ce sont choses d'érudition qui se lisent et ne se parlent pas; et je me bornerai à vous signaler la monographie de Mercuriali et la thèse de Foissac comme susceptibles de donner pleine satisfaction à votre curiosité, sous ce rapport. Barbier, sans entrer dans les détails de la gymnastique et des jeux gymnastiques chez les anciens, a tracé de leur éducation et de la nôtre le parallèle suivant dont la justesse m'a frappé et que je vous demande la permission de vous lire :
« Dans les premiers temps de la civilisation, dit cet auteur, la force musculaire commandait le respect, appelait les hommages. Cette force devint la sauvegarde des familles. Elle protégeait les nations. Bientôt elle servit les projets hostiles des chefs et les enrichit des dépouilles enlevées à des hommes plus faibles. La politique sentit combien elle était intéressée à honorer la force corporelle, et les écrits de l'antiquité nous apprennent de quel prix étaient alors des muscles bien nourris et volumineux.
« 11 suffit de lire l'Iliade pour savoir combien il importait alors au sort, à la fortune des hommes de posséder une grande énergie musculaire. Les individus petits, délicats, semblaient inutiles à l'État et étaient dédaignés. Les hommes robustes, d'une haute taille, au contraire, faisaient l'honneur et la gloire de leur pays, et pouvaient prétendre aux emplois les plus éminents. Tous les héros d'Homère portent des armes d'une pesanteur considérable ; s'ils tombent par terre, leur chute est accompagnée d'un bruit qui retentit au loin ; leur corps recouvre une grande étendue de terrain ; la masse, le volume de leurs membres sont comme des attributs qui dénotent ou prouvent leur noblesse, ou des litres qui doivent les recommander à l'admiration de la postérité.
« Dans ces temps reculés où la force des muscles des individus assurait la victoire dans les combats et rendait une nation redoutable à ses ennemis, il dut exister des institutions propres à favoriser le développement du système locomoteur et à lui faire acquérir toute l'énergie et toute la souplesse dont il est susceptible. Aussi trouvons-nous chez les Grecs et chez les Romains, tout ce que l'on pouvait imaginer de plus propre à rendre honorable la force musculaire et à en faciliter l'acquisition : des établissements élevés aux frais de la nation où des appartements spacieux, de vastes cours, invitent à toutes ces sortes de jeux et de combats ; des règlements sur l'usage de ces exercices ; des officiers préposés pour en juger les différends ou pour donner des leçons aux jeunes gens ; une administration publique dirigeant cette école de mouvements musculaires et formant, de la faculté naturelle de mouvoir le corps à l'aide des membres, un art qui a ses procédés, ses méthodes et ses produits. Ajoutons les distinctions qui attendaient ceux qui excellaient dans unjeuoudans un combat: les couronnes décernées avec une solennité sans exemple aux vainqueurs, et nous conviendrons que si les anciens devaient retirer de grands avantages de la force corporelle, ils n'avaient rien négligé pour en favoriser le développement. »
Ai-je besoin d'opposer à ces errements de l'éducation ancienne les tendances de notre éducation contemporaine qui se montre si dédaigneuse pour le corps et ne lui fait dans ses procédés et ses préoccupations qu'une part abusivement exiguë? Tout, ou peu s'en faut, est donné à l'esprit et l'on n'a pas même la consolation de penser qu'il y trouve son gain. Que voit-on dans la plupart de nos écoles : des enfants étiolés, courbés sous la loi d'un travail prématuré et intensif, sacrifiés sans pitié à Y Ogre-programme dont l'appétit inquiétant s'accroît tous les jours, vivant par leur cerveau et pour leur cerveau et ne donnant que le moins possible à leurs muscles ; des tailles rabougries, si ce n'est déviées ; des visages
vieillots et chagrins n'ayant rien de cet épanouissement radieux de la jeunesse et de la santé ; tel est trop souvent le collégien dont on fait assez habituellement un bachelier, mais dont on fait trop rarement un homme. Et quand on songe que c'est avec des écoles de cette nature qu'on prépare les générations de l'avenir on se sent pris de quelque inquiétude pour notre race. On objecte que le cercle des connaissances humaines allant s'élargissant tous les jours, il faut bien que le travail suive la même progression. Pitoyable argument, à coup sûr, caria capacité crânienne de l'enfant est un terme fixe, et, ne pouvant le changer, il vaudrait mieux se. tourner du côté des procédés d'enseignement qui, eux sont modifiables et substituer à la méthode encyclopédique, qui vise à faire de chaque collégien un Pic de la Mirandole bourré de faits et de savoir, une discipline meilleure de l'esprit, songeant surtout à l'exercer à penser et à lui fournir les moyens d'apprendre par lui-même plus tard. « L'humanité physique s'en va par le cerveau, vous ai-je dit bien souvent, elle ne peut être sauvée que par les muscles, et il n'est que temps d'y songer. » Il n'y a là, je crois, rien d'exagéré.
Il y a d'autant plus d'urgence à cette réforme que partout autour de nous, le sentiment de l'importance de la gymnastique s'est répandu en Europe depuis trente ou quarante ans, et notre pays, si vif à produire des idées, si lent à les faire passer dans la pratique, est déjà singulièrement distancé sous ce rapport. En Allemagne, en Suisse, en Hollande, en Suède, etc., sous l'action persévérante d'éducateurs convaincus, la gymnastique a forcé les barrières de la routine et de l'école et elle est considérée comme partie intégrante et nécessaire de l'éducation. Vous n'avez qu'à lire le rapport adressé il y a quelques années au gouvernement belge par MM.Brawr, Browers et Docz qui avaient été chargés d'aller étudier dans ces divers pays l'état de la gymnastique scolaire pour vous faire une idée du prix qu'on attache à ce grand intérêt et des sacrifices d'argent et d'heures de tra-
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vail (celui-là est le plus difficile à obtenir) qu'on n'hésite pas à lui faire. Peut-être aussi, comparant ce qui se fait au loin, avec ce qui se fait chez nous, éprouverez-vous un sentiment d'envie qui ne sera pas exempt de quelque humiliation.
L'enquête de Vernois sur l'état des lycées de l'empire en 1867, constatait que plus delà moitié de ces établissements n'avaient pas de gymnases ou en avaient d'insuffisants et de mal disposés. Quant à l'enseignement de la gymnastique dans les écoles primaires, il n'existait pas. Il n'est que juste de reconnaître qu'un mouvement d'opinion très vif, auquel j'ai cherché à travailler dans la sphère restreinte de mon influence, s'est produit depuis quelques années en faveur de la gymnastique scolaire, et que l'on peut déjà entrevoir l'époque, peu éloignée, où nous aurons franchi la distance qui nous sépare encore, à ce point de vue, des pays voisins.
Remarquez, à ce sujet, messieurs, que notre nouvelle organisation militaire rend plus nécessaire encore l'enseignement de la gymnastique dans les établissements d'instruction. L'école, par le malheur des temps et la force des faits, est, quoiqu'on en pense, devenue le vestibule de la caserne ; ainsi le veulent les coups qui nous ont frappés et les menaces qui ne nous épargnent pas, et il faut que l'enfant acquière dans l'école ou dans la famille les aptitudes musculaires générales qu'il spécialisera plus tard dans la gymnastique militaire. N'oublions pas que, dès 1813, l'Allemagne, au sortir de désastres semblables à ceux qui nous ont accablés, a cherché son salut dans un bon système d'éducation physique, a retrempé la vigueur de sa race dans l'école régénérée et en a fait le foyer d'un patriotisme ardent qui, durant cinquante ans, n'a pas dévié un seul instant de son but : le relèvement de la patrie allemande. Pendant cette longue période, nous laissions nos muscles incultes, et frondeurs et légers en même temps, nous n'attisions plus cette flamme de l'amour du pays sans laquelle cependant les peuples descendent et deviennent la proie des autres. Refaisons, nous aussi
noire race et donnons-lui à notre tour l'idéal qui inspire les efforts soutenus et la virilité qui les rend efficaces. Si un Jahn nous était suscité, comme il serait le bienvenu !
La gymnastique, suivant le but qu'on lui assigne, est éducative ou pédagogique; elle est préservatrice, quand elle a pour but de prévenir le développement des maladies; elle est curative ou thérapeutique, quand elle contribue, avec les médicaments, à guérir les maladies réalisées. La gymnastique éducative, qu'elle soit familiale ou scolaire, est la seule que nous ayions en vue en ce moment.
Je me propose de vous montrer tout d'abord combien l'exercice musculaire dirigé d'une manière méthodique importe à la régularité du développement et au maintien de la santé.
Les muscles constituent, en poids, environ les deux tiers de l'organisme. Ce sont autant de poumons qui respirent, comme les poumons véritables, exhalant de l'acide carbonique, absorbant de l'oxygène qui leur est apporté par le sang artériel et qui est la condition indispensable de leur activité. Faire respirer ses muscles ou les contracter c'est tout un ; or, ils ne peuvent entrer en activité sans dériver à leur profit une partie de la masse sanguine, et, quand ils se contractent souvent, leur vascularité habituelle, même à l'état de repos, s'accroît, et avec elle leur nutrition augmente et ils s'hypertrophient. Cette influence de l'exercice sur le volume des muscles est telle que le développement anormal de telle ou telle masse musculaire, à la suite de la répétition d'un même mouvement imposé par une spécialité professionnelle, peut devenir, dans les recherches médico-légales, un caractère d'identité. Or, sur les 500 muscles distincts qui composent ce système organique, près de quatre cents obéissent à la volonté et sont les propres sujets de la gymnastique. iMais remarquez que là où la volonté n'intervient pas directement sur les contractions des muscles lisses, elle les gouverne encore indirectement par voie d'associations fonctionnelles ou de stimulations mécaniques. C'est ainsi que les mouvements
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volontaires retentissent sur le cœur pour accélérer son impulsion quand ces mouvements sont énergiques et précipités, pour les ralentir par fatigue quand ces mouvements se font avec lenteur et sont très prolongés, comme fait la marche soutenue pendant plusieurs heures à petits pas et en terrain plat, ainsi que l'avait annoncé Cruveilhier et comme je l'ai vérifié souvent. L'enchaînement du rhythme du diaphragme à celui des muscles volontaires est un fait bien constaté, mais dont l'hygiène ne sait malheureusement pas tirer un parti suffisant. Quant aux muscles organiques de l'estomac et de l'intestin, la succussion qui leur est imprimée par les mouvements des parois abdominales leur est une incitation à se contracter. Enfin il n'est pas jusqu'aux muscles lisses des vaisseaux qui ne trouvent dans les contractions des muscles volontaires un accroissement de leur jeu contractile. Si bien, que l'on peut dire que la volonté a près de cinq cents serviteurs agiles et obéissants auxquels elle peut donner, comme le centurion de l'Écriture à ses soldats, des ordres qui sont immédiatement obéis, mais qu'elle laisse trop souvent, par incurie, sJengourdir dans un repos abusif.
Les inconvénients de la vie sédentaire ressortent précisément de ce défaut de stimulation des muscles organiques par les contractions des muscles volontaires. Qui ne se meut pas ne respire qu'incomplètement, n'a par suite qu'un sang hématosé imparfaitement et l'activité des échanges nutritifs est, par ce fait, ralentie; l'appétit languit par suite, et les fonctions digestives ne s'opèrent que d'une manière imparfaite; de même aussi les fonctions de dépuration qui expulsent hors de l'économie les matériaux vieillis ou inutiles ne se font plus que d'une façon insuffisante et il en résulte une sorte d'intoxication de cause interne dont le rôle, dans la production des maladies, est sans doute plus considérable que nous ne le supposons. On peut appliquer au muscle ce que La Fontaine dit de l'estomac : « Le muscle n'allant pas,
tout le reste va mal. » Le mouvement est, en effet, comme une sorte de balancier qui donne son rhythme à l'activité organique. Les adeptes enthousiastes des pratiques de la gymnastique vont plus loin, et ils affirment que l'exercice assidu des muscles et l'accroissement de leur énergie retentissent sur l'âme et lui donnent plus de force, plus de sérénité, une possession plus complète d'elle-même. La force et la sérénité de l'âme ont, à mon avis, d'autres sources et la gymnastique n'en connaît pas le chemin, mais on ne saurait contester qu'une volonté sollicitée en mille sens à la fois par l'éréthisme nerveux, toujours en lutte contre la mobilité, en proie aux entreprises incessantes d'une réflectivité qui veut prendre sa place, ne trouve, dans cette puissante dérivation nerveuse que le mouvement opère vers les muscles, un auxiliaire d'une singulière puissance pour se raffermir et asseoir plus solidement sa domination. Ainsi se pénètrent et s'influencent, sans se confondre jamais, ces deux mondes du physique et du moral de l'homme dont les rapports ont été réglés par des lois harmoniques.
Je vous disais tout à l'heure que, sans la gymnastique, il n'y a pas de formes absolument régulières, parce que l'action égale des muscles symétriques est une fiction physiologique et rien déplus. L'habitude, qui se glisse partout dans les choses de la vie et y fait sentir son empire, intervient surtout ici pour troubler cette harmonie. Par le fait qu'un muscle s'est contracté plus souvent que son congénère, il devient plus actif, plus vivant, plus enclin à exécuter les ordres de la volonté, et il prend une prédominance d'action qui augmente son volume et le porte à remplacer, en partie, le muscle qui lui correspond de l'autre côté de l'axe médian. De là une insymétrie réelle dont la comparaison des deux mains chez les droitiers ou chez les gauchers donne la mesure. Nous avons vu, en nous occupant des attitudes vicieuses et de leurs causes, que cette inégalité des muscles des deux côtés, par le fait d'habitudes ou de nécessités profession-
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nelles, est le point de départ le plus habituel des difformités.
Ainsi donc, la perfection de la santé et celle des formes sont également intéressées à ce que les muscles soient soumis à une gymnastique rationnelle et, de plus, elle a cet autre avantage de porter la force et la résistance musculaires, aussi bien que l'agilité et l'adresse, jusqu'à ce point variable auquel cbacun peut arriver en vertu de ses aptitudes personnelles et héréditaires.
A quel âge la gymnastique éducative doit-elle être commencée? On s'accorde généralement à la déconseiller avant l'âge de dix à douze ans et c'est la limite adoptée par la plupart des gymnastes allemands et suédois pour l'enseignement de la gymnastique dans les écoles primaires. On comprend, en effet, qu'il faut que les muscles aient pris une certaine force, les os une rigidité suffisante pour que ces exercices soient pratiqués sans inconvénient; il faut aussi que l'on puisse obtenir des enfants une docilité suffisante et qu'Usaient acquis une expérience qui les mette, autant que possible, à l'abri des accidents. Du reste, laquestion peut être diversementrésolue suivant qu'on a en vue la gymnastique d'appareils ou la gymnastique de mouvements et d'attitudes ; celle-ci, moins violente, moins hasardeuse, peut être instituée bien avant l'autre, et quand on peut réunir plusieurs enfants ensemble afin d'éloigner la monotonie de ces exercices et de leur donner l'apparence de jeux, on peut très bien les inaugurer de bonne heure, vers l'âge de sept ou huit ans ; il faut, bien entendu, dans ce cas, y mettre la mesure que comportent l'âge des enfants, les conditions de leur santé actuelle, les phases de croissance qu'ils traversent.
Il me paraît à peine nécessaire de discuter devant vous la question de savoir si la gymnastique doit être enseignée aux filles. Elle est résolue dans la pratique, et partout où l'enseignement de la gymnastique est apprécié à sa valeur, il est administré également aux deux sexes, dans le même établissement, mais à heures différentes. J'ai assisté, en 1871, à
Aarau en Argovie, à une leçon de gymnastique donnée, à mon intention, aux petites filles des écoles primaires dans le Turn-plaz de cette ville et j'ai rapporté de cette séance dans laquelle une quarantaine au moins de petites filles ont exécuté sous mes yeux des exercices d'assouplissement, d'attitudes, d'ordre tactique, en les accompagnant de la voix, l'impression la plus agréable. La gaîté ne trouvait pas moins que la santé son profit dans cette leçon gracieuse et animée et je l'enviais pour les petites filles de nos écoles.
Leurs muscles ont besoin, en effet, comme ceux des garçons, qu'on les fortifie, qu'on les développe, qu'on les discipline, mais la gymnastique ne doit pas s'inspirer des mêmes procédés dans les deux sexes, et, comme l'éducation, il faut qu'elle s'accommode au genre de vie spécial auquel chacun est destiné. La gymnastique cubistique avec ses tours de force, ses attitudes violentes, ses procédés hasardeux, ne convient pas aux filles, et elle leur donnerait quelque chose de hardi et de viril qui messiérait à leur type sexuel. Elle doit être surtout pour elles une école de maintien et d'attitudes correctes. La fréquence particulière des déviations de la colonne vertébrale chez les filles, les habitudes de sédentarité qu'on leur donne de bonne heure, la part exagérée qu'on les habitue à faire aux travaux manuels sont, aussi bien que la débilité native de leurs muscles, des raisons qui leur rendent l'enseignement gymnastique plus nécessaire encore qu'aux garçons. Il est regrettable que, chez nous, les écoles de filles soient encore privées du bénéfice de la gymnastique et qu'un trop petit nombre d'enfants de ce sexe, appartenant aux classes favorisées, puissent aller chercher des leçons de cette nature dans des gymnases privés. En Suède, en Suisse et en Allemagne, on attache avec raison le même prix à la gymnastique pour l'un et l'autre sexe, et beaucoup de villes, Leipsig en particulier, ouvrent aux écoles de filles des ressources précieuses sous ce rapport.
L'enseignement de la gymnastique est obligatoire pour
les élèves à peu près partout, dans les pays qui ont marché avec résolution dans la voie de ce progrès. Il y a à cotte mesure des avantages et des inconvénients. L'avantage est de faire entrer dans les esprits, en la plaçant sur le même rang que les autres travaux scolaires, le sentiment de l'importance de la gymnastique; l'inconvénient est de plier tous les enfants sous le niveau d'exercices communs. Je sais bien que des dispenses médicales sont données aux enfants que leur santé doit éloigner de ces exercices, mais leur aptitude à en bénéficier est réelle aujourd'hui, elle peut faire défaut demain et il est impossible qu'une certification exacte suive les fluctuations d'une santé aussi mobile que celle des enfants. Mieux vaut laisser aux familles plein pouvoir pour envoyer leurs enfants au gymnase ou les en éloigner. D'ailleurs, par le temps de liberté qui court, le nombre des choses obligatoires s'accroît sans mesure et au train dont vont les choses, si on ne les arrête, l'État-Providence nous garrottera de tant de servitudes bien intentionnées que, moins vertueux que les concitoyens de Lycurgue, nous ne serons guère plus libres qu'eux. Ce n'est pas mon idéal.
Le gymnase doit-il se trouver dans l'école ou bien, placé en dehors de celle-ci, doit-il servir successivement et à des heures réservées, aux élèves des différents établissements d'instruction ? Il ne saurait y avoir d'embarras à répondre à cette question. Quelle est l'école qui peut offrir à ses élèves un gymnase couvert assez spacieux, et convenablement outillé?Nesait-onpasque,quoiqu'onfasse,la plupartdes établissements d'instruction étouffent encore entre des murs trop rapprochés et n'ont que des promenoirs insuffisants ? D'ailleurs la gymnastique, apprise enpassant d'une salle de classes à une salle d'exercices, a les allures moroses d'un devoir imposé, et la promenade nécessaire pour se rendre au turnplaz est, pour la santé, autant de pris sur l'ennemi, c'est-àdire sur le travail exagéré.
Le professeur de gymnastique suffit à sa tache s'il s'agit
d'écoles de garçons, l'assistance de l'institutrice aux exercices que font les jeunes filles est affaire de convenance et de mœurs. Je n'ignore pas, pour l'avoir vu, que dans certains pays les petites filles des écoles se rendent isolément au gymnase, affranchies de toute surveillance, et prennent leur leçon sous la seule direction du gymnaste. C'est confiant et intrépide, et cet abandon est sans doute l'indice d'une grande pureté de mœurs, mais chaque pays a sa manière de sentir et le nôtre répugne et répugnera longtemps à cette liberté d'allures.
Tant qu'on ne considérera chez nous la gymnastique que comme matière à arrondir un programme et que l'on ne voudra pas la faire entrer résolûment et définitivement dans nos habitudes scolaires, on ne lui consacrera pas le temps dont elle a besoin pour être efficace. Qu'est-ce qu'une ou deux heures par semaine pour former les muscles ? Ils ont oublié la leçon qui précède quand on leur en donne une autre, et l'on ne peut arriver à rien par cette méthode. Le règlement ministériel, rendu à la suite du décret du 3 février 1869 qui rendait l'enseignement de la gymnastique obligatoire pour les lycées et collèges communaux, fixait à quatre par semaine le nombre des leçons de gymnastique, leur assignait une durée de une demi-heure et interdisait de prendre le temps de ces leçons sur les récréations. C'était très sage, sans doute, mais qu'on fasse le tour de nos établissements d'enseignement secondaire et on verra ce que sont devenues ces prescriptions dans la pratique. Le programme, dans ses envahissements successifs et indéfinis, en a eu raison et l'on peut affirmer que la gymnastique scolaire, sauf quelques rares exceptions, est encore tout entière à créer chez nous.
Les leçons de gymnastique doivent être très courtes : c'est leur donner du prix aux yeux des élèves ; c'est en même temps prévenir une fatigue préjudiciable et ne pas exciter le cœur au delà de la mesure. La commission belge a adopté l'idée de deux exercices par jour n'excédant pas chacun un
quart d'heure ou une demi-heure au plus et placés, l'un le matin, l'autre le soir, de façon à défatiguer les élèves de leurs devoirs de classe. Il n'est pas hesoin de dire que ces leçons sont bien placées avant les repas comme moyen (s'il en était besoin) d'exciter l'appétit et que les mettre au sortir du réfectoire, c'est-à-dire enfreindre le précepte salernitain « post prandium sta » est absolument irrationnel.
Il est facile de décréter l'enseignement de la gymnastique scolaire, il est moins aisé d'improviser un personnel de professeurs ayant pleine compétence pour bien s'acquitter de cette tâche. Et, à ce sujet, les idées les plus fausses ont cours. On s'imagine volontiers que tout homme habile aux exercices de force et d'adresse est apte à enseigner la gymnastique scolaire. Il n'en est rien et un Léotard serait sans doute insuffisant pour cette tâche. Les gymnastes autorisés qui ont défendu avec persévérance la nécessité de l'enseignement de la gymnastique, les Jahn, les Ling, les Amoros, les Glias avaient une autre idée de la difficulté de cet art et, revenant à la conception du rôle des gymnasiarques anciens, ils exigeaient que les hommes chargés de l'enseignement de la gymnastique réunissent un programme étendu de connaissances. Il n'y avait là rien d'excessif. La Suède, ce berceau de la gymnastique éducative, a recueilli les idées de Ling et lésa fait passer dans l'application en créant à Stockholm une institution centrale ou Académie royale pour la formation de professeurs de gymnastique des deux sexes. Voici, d'après le rapport de la commission belge, les détails de cette belle institution dont Ling a jeté les premières bases en 1814 et qui a été réorganisée en 1864. Cette académie de gymnastique se divise en trois départements ou sections: 1° le département médical ayant pour but de créer des médecins qui, en vertu de leur diplôme, sont autorisés à pratiquer exclusivement la gymnastique médicale ; 2° le département pédagogique qui forme des maîtres de gymnastique pour toutes les écoles primaires et secondaires du royaume; 3° le département mili-
taire qui forme les instituteurs nécessaires à l'armée et à la marine.
« Sont admis à l'institution centrale en qualité d'élèves : 1° des officiers de l'armée et de la flotte ; 2° des civils ayant subi l'examen d'élève universitaire ou ayant des connaissances correspondantes à celles exigées dans cet «xamen ; 3° des dames jugées aptes par la Direction à suivre les cours.
«Le programme des études embrasse pour les trois sections : 1° des matières théoriques : l'anatomie, la physiologie et l'bygiène, la science des mouvements (myologie), la gymnastique pédagogique, les principes de la gymnastique militaire, les principes de la gymnastique médicale; 2° des matières pratiques : exercices de gymnastique pédagogique, exercices d'armes (fusil, sabre, fleuret, bâton), exercices d'application de la gymnastique aux malades. « La section pédagogique, la section militaire et la section médicale ont chacune leur programme spécial. Le cours de chaque section est de deux ans; il n'y a d'exception que pour les élèves qui possèdent déjà le diplôme de médecin. Il va de soi que ceux-ci peuvent faire leurs études normales en moins de temps. Il y a quatre ou cinq heures de classe par jour et ces heures sont convenablement distribuées entre les matières théoriques et pratiques. »
Cette organisation est complétée par un enseignement méthodique de la gymnastique scolaire dans les séminaires ou écoles normales d'instituteurs et d'institutrices.
Gomment est remplie, chez nous, cette partie du programme éducatif? L'école normale de gymnastique de Joinville-le-Pont a une destination exclusivement militaire, et l'on cherche vainement où est administré cet enseignement si spécial qui doit soustraire la gymnastique scolaire à l'empirisme de maîtres de hasard. On s'occupe, paraît-il, de combler cette lacune, et il n'est que temps d'y songer si l'on veut que l'enseignement de la gymnastique prenne effective-
ment dans l'éducation la place que lui assignent les programmes et que réclament les intérêts de la race et de la santé publique. Sans aucun doute cet enseignement sera organisé dans les villes, que les écoles rurales en seront encore privées pour longtemps; mais il est moins indispensable aux enfants des citadins qu'à ceux des paysans, et il faut pourvoir au plus pressé.
Les principes de la gymnastique éducative étant posés, nous avons maintenant à étudier ses méthodes et ses procédés et à juger leur valeur relative ; c'est à quoi sera consacrée ma prochaine leçon.