‹ Leçons d’hygiène infantileChapitre 22 sur 58 · VINGT-UNIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGT-UNIÈME LEÇON

Exercices et jeux gymnastiques.

Sommaire. Los exercices dans l'éducation physique. — Les jeux gymnastiques. — L'éducation de la marche. — Vitesse et durée de la marche.

— Les divers pas. — L'art de marcher. — La course libre. — Saut. — Natation et sa technique. — Avantages de la natation. — Procédés pour apprendre à nager. — Les bassins d'hiver. — Le rowin g ou l'exercice de l'aviron. — Exercice de l'escrime. — Ses avantages et ses inconvénients.

— L'exercice du fusil dans les lycées. — L'institution des cadets suisses et le patriotisme scolaire. — L'équitation. — La danse comme exercice de maintien et d'attitude.

La gymnastique se présente avec les allures austères d'une leçon et n'attire, par suite, que médiocrement les enfants. Les exercices et les jeux gymnastiques ont un tout autre caractère : le plaisir en est le mobile et l'émulation en est l'âme. Sans les jeux, pas d'effort de travail d'esprit qui soit inoffensif et fructueux. L'idéal d'une éducation rationnelle est de dériver habilement la fatigue cérébrale sur les muscles. Ainsi faisait Ponocrates pour son élève en lui appliquant son plan d'éducation, chef-d'œuvre d'ingéniosité et de logique, qui permettait à Gargantua de résister à une culture de l'esprit bien plus intensive encore que celle à laquelle sont pliés , sans compensation , nos malheureux lycéens. Si Gargantua, levé à quatre heures du matin, pouvait, sans en être fatigué, entendre parler le même jour, d'astronomie, de géométrie, de musique, de lettres k anlicques et romaines » et de bien d'autres choses encore, c'est que Rabelais avait eu soin de placer auprès de lui, par une

fiction ingénieuse, « un jeune gentilhomme de Touraine nommé l'Escuyer Gymnaste » qui savait, dans cette éducation, réserver la part des muscles, et avait bien soin de placer une récréation animée et joyeuse entre chaque devoir. Et Dieu sait si Gymnaste ménageait son élève! Jugez-en par ce passage dans lequel sont énumérées les prouesses physiques qu'il accomplissait : « Luictoyt, couroyt, saultoyt, non à troys pas ung sault, non au sault d'alemant (car disoyt Gymnaste, tels saults sont inutiles et de nul bien en guerre) mais d'ung sault perçoit ung foussé, volloit sus une haye, montoyt six pas encontre une muraille et rampoyt en ceste façon à une fenestre delà hauteur d'une lance... On luy attachoyt ung cable en quelque haulte tour pendent en terre; par icelluy auecques deux mains montoyt puis deualoyt si roidement et si asseurement, que plus ne pourriez parmy ung pré bien égualle. Et pour gualentir les nerfs on lui auoit faict deux grosses saumonés de plomb. Ycelles prenoyt de terre en chascune main et le eleuoyt en l'aer au dessus la teste ; les tenoyt ainsi, sans soy remuer, troys quarts d'heure et d'aduantaige, que estoit une force inimitable. »

Dégagez ce programme d'éducation physique de l'exagération plaisante qu'y a mise Rabelais, et ce qui en restera fera encore contraste avec la part exiguë et morose que nous réservons aujourd'hui aux exercices et aux jeux dans l'éducation des enfants. Chez les Romains, le maître d'école s'appelait aussi le maître des jeux, magister ludendi. 11 y avait un sentiment profond duproblème éducatif caché sous cette synonymie. Nos maîtres d'école sont-ils cela? J'en appelle à vos souvenirs , car les miens sont trop lointains pour avoir autorité, mais je puis affirmer au moins que « l'escuyer Gymnaste » était absent du collège dans lequel mes muscles se sont atrophiés... sans compensation.

Mais fermons là cette digression littéraire et entrons dans le cœur môme du sujet.

Les jeux gymnastiques sont le pivot de l'éducation des muscles. Ils réalisent l'utopie fourriériste du ^auai/ attrayant, sont « libres quoique surveillés » suivant le programme très juste tracé par un des maîtres de l'éducation, Mgr Dupanloup; ils placent les écoliers sur la pente de leurs goûts et ne rencontrent par suite jamais d'opposition ; l'émulation est le garant de leur accomplissement et elle en exclut la fatigue et l'ennui.

Nous ne saurions aborder ici l'étude complète des jeux gymnastiques dans leurs rapports avec l'éducation et nous nous bornerons à ceux qui sont d'une application usuelle dans la vie ordinaire et qui constituent non seulement une école d'invigoration, de souplesse et d'agilité pour les muscles, mais aussi quelquefois une garantie contre les accidents fortuits dont l'existence est semée.

La marche, la course, le saut, la natation, l'escrime, l'équitation, la danse, sont les plus usuels des exercices gymnastiques.

La progression, avec ses modes divers de marche, de course , de sauts, constitue la forme la plus usuelle des exercices gymnastiques, et si la pétulance et l'impatience musculaire des enfants les incitent naturellement à la locomotion, encore est-il bon que l'art intervienne ici pour formuler des règles et déterminer la mesure utile et inoffensive. Occupons-nous tout d'abord de la marche.

L'enfant destiné à la station et à la progression verticales ne prend que laborieusement possession de ce privilège que lui assigne Ovide, et en ses débuts, son corps formant une masse molle et sans résistance et ne disposant que de muscles et d'os incomplètement développés, réclame la sustentation fixe que lui offre son berceau ou la sustentation mobile qu'il trouve sur les bras de sa nourrice.

Le petit enfant n'a pas besoin qu'on lui apprenne à marcher et toute éducation hâtive de ses muscles a des inconvénients. Cette précocité qui fait la gloire des mères n'est

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pas sans danger et l'incurvation vicieuse des jambes, inhabiles encore à soutenir le poids de l'édifice, est la conséquence la plus ordinaire d'une hâte trop grande à faire marcher les enfants. A plus forte raison, a-t-on à redouter ce danger pour les enfants délicats et surtout pour ceux qui sont entachés de rachitisme. Il faut les abandonner à euxmêmes et les laisser libres dans cette gymnastique de tâtonnement à laquelle suffisent un tapis et des barreaux de chaises , et dont maintes chutes font les frais. Quant aux lisières et aux divers moyens de suspension, aux paniers, aux charriots roulants, ce sont autant de dangers pour la rectitude de la taille et des jambes. Le coussin mobile employé dans le midi pour la promenade des nouveau-nés leur offre un plan de sustentation large et régulier et, si l'on a soin d'abriter leurs yeux contre l'action offensive du soleil, il leur fournit un excellent mode de promenade passive. Les petites voitures à propulsion, qui entrent de plus en plus dans nos habitudes, méritent à tous les points de vue, la faveur de l'hygiène, et il n'y a certainement rien à reprocher à ce mode de vectation. Je sais bien qu'on a accusé récemment la capote et le tablier de ces petites voitures vernies au plomb, de donner en s'éraillant des poussières dangereuses pour les enfants ; mais ce danger est facile à écarter autant qu'il est improbable.

Quand l'enfant a pris spontanément possession de son attitude définitive, la marche doit être surveillée sous le rapport de la correction de l'attitude des jambes et des pieds, Il est bien peu d'enfants dont la pose du pied soit absolument correcte; ils prennent à chaque instant des attitudes vicieuses dont la plus habituelle est de porter l'un des pieds en dedans, de marcher sur le bord externe du soulier, etc. Qu'on laisse durer ces fausses positions, et l'habitude les transformera vite en faits accomplis : les articulations perdront leurs rapports normaux; des muscles tiraillés tendront à l'atrophie, et des déformations regrettables finiront

par en résulter. L'examen attentif de la chaussure révélera, plus sûrement encore que l'examen de l'enfant, ces attitudes vicieuses en montrant l'inégalité d'usure des divers points delà semelle. J'ai été souvent consulté pour des attitudes de ce genre qui éveillaient au plus haut degré la sollicitude maternelle; un peu de surveillance et le renforcement des semelles au point où se produit l'usure, ramènent d'ordinaire, quand on s'y prend à temps, les choses dans l'état normal.

Mais cette marche surveillée et dirigée fait bientôt place à la marche indépendante dont l'hygiène a cependant le droit de s'occuper.

Il y a à observer dans la marche une mesure qui est d'autant plus nécessaire que les enfants sont plus jeunes. Et cette mesure a deux objets : la vitesse de la marche et la longueur de la carrière à parcourir.

Marcher vite est quelque chose, marcher longtemps est encore mieux. L'art militaire a formulé les règles de la marche pour les soldats ; il a déterminé l'amplitude du pas, sa durée, la vitesse du déplacement, le chemin parcouru en une heure. L'hygiène pédagogique ne s'est guère préoccupée, jusqu'ici de ces détails et c'est pitié de voir, dans les promenades des lycées, des jambes de différents âges soumises au même rhythme de vitesse, de telle sorte que ce qui est marche posée pour un groupe devient marche accélérée pour un autre et course pour le troisième. Quand on étudiera scientifiquement cette question et quand on évaluera à la fin d'une promenade faite d'un même pas, l'accélération différente qu'auront pris les battements du cœur chez les enfants de divers âges, on aura la mesure de l'intérêt qu'il y a à faire des groupes homogènes quant h l'âge et à donner à la marche des collégiens un rhythme moins pressé. Le pas de route adopté dans l'armée française est de 66 centimètres ; il assure une vitesse de 3 kilomètres 56 à l'heure et donne 90 pas à la minute chez un adulte de taille

ordinaire. Si on admet que le pas d'un enfant de treize à quatorze ans ne mesure que 50 centimètres, il lui faudra faire par minute 112 pas, pour atteindre la même vitesse, d'où une dépense de forces trop considérable. Ces promenades scolaires sont généralement mal conduites, et il n'est pas rare de leur voir atteindre un rhythme tel que l'on arrive, si on ne dépasse cette vitesse, à faire 6 kilomètres à l'heure, c'està-dire 1 kilomètre par 10 minutes. Les adultes supportent aisément cette marche pendant un certain temps, les enfants y trouvent une cause de fatigue et d'épuisement et d'autant plus qu'ils sont plus éloignés de l'adolescence. On ne saura jamais, mais on le pressent, ce que ces promenades trop rapides ont produit d'hypertrophies du cœur chez les collégiens.

Les inconvénients d'une carrière trop longue ne sont pas moindres. On a signalé, chez les animaux surmenés par de trop longues marches, l'apparition de phénomènes typhiques dus vraisemblablement à une intoxication de l'économie par ces produits qu'engendre l'usure trop active des muscles sous l'influence de leur fonctionnement excessif, et l'on ne saurait regarder comme inoffensives pour des lycéens des promenades qui excèdent quelquefois dix ou quinze kilomètres et qui sont à peine coupées par quelques haltes. L'état du sommeil après une promenade scolaire est la mesure de son utilité. Si elle est restée dans les limites raisonnables, le sommeil est plus profond ; si elle les a dépassées, il y a insomnie par suite de la tension exagérée du système nerveux. L'appétit est dans le même cas : il est stimulé ou éteint suivant que l'enfant a fait un exercice modéré ou exagéré.

L'art de marcher, c'est-à-dire de donner de la régularité à son pas, d'utiliser complètement par la progression la force dépensée et de prendre les attitudes qui économisent celleci, est une partie importante de l'éducation militaire. Doiton l'introduire également dans les lycées ? Le rapport de P. Bérard, qui ne s'était pas montré très enthousiaste de

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l'exercice du fusil, a fait ressortir justementl'avantage deces exercices de peloton. Je ne leur adresse qu'un reproche, mais il est grave, c'est d'être mortellement ennuyeux poulies enfants, quand ils sont séparés du maniement des armes qui les anime et surtout quand ils se font dans l'intérieur des établissements scolaires. Jouer au soldat est un attrait; remuer les jambes en cadence et faire des conversions a toutes les allures moroses d'un pensum. Le cadre des exercices physiques dans lequel peuvent tourner les collégiens est assez vaste pour qu'on puisse sans regret sacrifier celui-ci.

Le port du sac militaire a des avantages non douteux quand la charge qu'il représente est modérée ; il porte en effet les épaules en dehors et tend à évaser la poitrine. Il a en hygiène scolaire, son analogue dans la capsa ou sac à livres et à cahiers que beaucoup d'externes de nos collèges, imitant leurs collègues de l'ancienne Rome, mais n'ayant pas comme eux de capsarius pour leur éviter ce fardeau, portent sur leurs épaules à l'aide de bretelles entrecroisées sur la poitrine. C'est une habitude excellente, mais trop peu répandue. Rappelez-vous les attitudes forcées que vous étiez obligés de prendre quand il vous fallait loger sous un bras une demi-douzaine de livres dont quelques-uns avaient le volume du Gradus et vous comprendrez l'utilité de cette petite réforme. J'ai rencontré à Neuchâtel bon nombre de petites filles, portant bravement leur capsa sur le dos ; leur attitude était correcte et ne perdait rien de sa grâce. Il n'y a pas en hygiène, ne l'oubliez pas, de petite chose, quand elle se répète journellement.

Je suis très partisan, pour les enfants, de la course libre qui sent la mesure des forces et ne la dépasse pas; je le suis très peu de la course commandée, à raison de la fatigue qu'elle entraîne et de l'excitation du cœur qui en est la conséquence. Les collégiens, très enclins à mettre cet exercice dans leurs jeux, n'ont pas besoin qu'on leur en enseigne les règles méthodiques, le régiment devant s'en charger plus tard.

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Le saut, qui détache complètement le corps par une extension brusque des membres inférieurs succédant à une flexion exagérée et le pousse en avant à une plus ou moins grande distance après lui avoir fait décrire une trajectoire parabolique, est certainement, sous ses formes variées de saut en avant, saut latéral, saut rétrograde, saut au bâton, l'un des exercices qui ont le plus d'attrait pour les enfants, et il paraît de luxe de le leur enseigner, un bon nombre de leurs jeux de prédilection se chargeant de cette besogne. Toutefois cet exercice, qui avait sa place aux jeux olympiques, a ses règles, et comme il répond à certaines nécessités accidentelles, il doit continuer à figurer dans le programme des gymnases. Il contribue surtout à développer les muscles des membres inférieurs qu'il transforme en ressorts vigoureux, et n'imprime un ébranlement préjudiciable qu'aux novices, dont l'émulation fait bientôt des maîtres. Mais nous sommes ici sur la limite de la gymnastique éducative et de l'acrobatisme, et nous n'insistons pas davantage.

Dire que la natation est un art indispensable et qui doit entrer dans le plan de toute éducation physique se piquant d'être complète, c'est énoncer une sorte de truisme, et cependant si on pouvait faire dans un groupe de population, habitât-il au bord de la mer, le dénombrement des adolescents qui savent nager on serait effrayé du résultat de cette statistique. Que nous sommes loin de l'éducation des anciens qui mettaient sur le même niveau de discrédit l'homme qui ne savaitpas lire et celui qui ne savait pas nager : « neque litleras didiscit nec natare! » Trop de gens chez nous cumulent cette double lacune, et ce ne serait pas assez d'en faire disparaître une en multipliant les écoles. Les marins deprofession sont loin de faire exception sous ce rapport, et, dans le cours de ma carrière maritime, j'ai été effrayé autant qu'étonné de constater combien est grand le nombre de ceux qui sont étrangers aux plus simples éléments de cet art, si nécessaire cependant à leur conservation. J'ai, pour mon

compte, couru les mers pendant six ans, avec la perspective assuréede menoyer à la première immersion, et j'ai touché du doigt les inconvénients de cette lacune (qui malheureusement n'a pas été la seule) dans mon éducation physique. J'en ai rapporté au moins la ferme intention de plaider la bonne cause de la natation toutes les fois que l'occasion m'en sera offerte et je n'aurai garde de négliger celle-ci.

Ne pas apprendre à nager aux enfants est un double sévice à leur égard : d'abord parce que c'est mettre leur vie à la merci d'un hasard et les condamner plus d'une fois peut-être à la plus cruelle des souffrances : au sentiment douloureux de leur impuissance aux prises avec l'impulsion qui les porte à secourir les autres ; en second lieu parce que c'est leur fermer, de gaîté de cœur, une source de vigueur et de santé. Chose singulière, on exige des élèves qui entrent à Saint- Cyr, une épreuve pratique d'équitation et l'on admet les jeunes gens aux examens de l'École Navale sans qu'ils aient à faire la preuve qu'ils ont une expérience suffisante de la natation. Il y a là une anomalie qu'il faudrait faire disparaître au plus tôt. En grossissant le programme de cette exigence on montrerait utilement le prix que doivent attacher à savoir nager ceux qui abordent les professions maritimes. On ne peut invoquer cette raison : que l'art qu'ils ignorent l'expérience le leur enseignera bientôt ; une catastrophe peut ne pas attendre cette initiation qui est d'ailleurs d'autant plus facile et plus complète qu'on s'y est pris plus tôt.

Il faut donc apprendre à nager aux enfants. Quant à la crainte des dangers que la natation peut leur faire courir elle est simplement puérile, et J.-J. Rousseau en a fait pleine justice dans ce mot que vous ferez bien de répéter aux familles qui allégueraient cette excuse devant vous : « On craint qu'un enfant ne se noie en apprenant à nager : qu'il se noie en apprenant ou pour n'avoir pas appris, ce sera toujours votre faute. »

Les animaux, mieux partagés que nous comme facultés

natives de conservation, pour cette bonne raison que nous attendons tout de l'éducation qui ne fait rien pour eux, ont ce qu'il faut pour échapper aux premiers périls de l'immersion. C'est sans doute affaire de conformation, mais ce privilège est dû certainement aussi à une moindre émotivité cérébrale qui laisse l'animal, le plus mal construit pour la natation, en pleine possession de ses facultés et lui permet de coordonner ses mouvements en vue du résultat que son instinct lui assigne. L'homme qui n'a pas appris à nager et qu'un danger émeut précipite ses mouvements et s'épuise en efforts désordonnés et inutiles qui préparent la catastrophe. Il est en effet reconnu, que, en dehors d'une fatigue excessive qui a épuisé ses forces, l'homme n'est pas noyé mais se noie, et la locution usuelle a ici, comme presque toujours, trouvé le sens juste. Son corps, en effet, grâce à l'air qui distend sa poitrine et aux gaz qui existent dans son tube digestif, a une pesanteur spécifique moindre que celle de l'eau et perd par suite, en vertu du principe d'Archimède, un poids qui excède celui du volume d'eau qu'il déplace. Il devrait donc toujours surnager, et la submersion est la conséquence des mouvements désordonnés auxquels il se livre pour l'éviter. Le meilleur nageur est, à égalité de puissance musculaire, celui qui a le plus de sang-froid et qui, coordonnant le mieux ses mouvements utiles, ne dépense de sa force que celle qui est nécessaire pour lui maintenir la tête hors de l'eau et le faire progresser, celui par conséquent qui, se reposant de temps en temps par la nage en supination, laquelle exige le minimum d'efforts, économise sa vigueur et peut lui faire, par suite, parcourir une plus longue carrière.

Je n'ai pas, messieurs, à vous exposer ici la technique de la natation. Petligrewa savamment démontré que les procédés divers de la natation humaine ne sont que la reproduction successive des types isolés de natation que l'on constate chez les divers animaux : que nous avons pris au pingouin la nage les bras collés au corps et les mains exécutant, comme

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l'aile courte de ce palmipède, des boucles en forme de oo ; que la nage ordinaire en pronation, avec alternatives de flexions et d'extensions successives des membres supérieurs et inférieurs, n'est que la natation de la grenouille; que certains procédés de nage imitent celle des mammifères, etc. La natation en pronation, le plan antérieur du corps regardant l'eau; la natation en supination dans laquelle le corps repose sur le dos, la face postérieure de la tête étant immergée, les bras croisés sur la poitrine qui exécute de profondes inspirations et la progression s'eflectuant par la seule extension brusque des membres inférieurs ; la natation dite en planche qui n'est que la première, sans mouvement des membres, par suite sans progression, et qui est une attitude de repos ; la natation à l'amble qui utilise alternativement les deux membres supérieurs et inférieurs de chaque côté et qu'on appelle vulgairement la nage à la brasse, soit qu'elle s'effectue le corps reposant sur le plan antérieur ou sur l'un des côtés, tels sont les principaux procédés de natation. Il est utile de savoir les pratiquer tous pour ne pas exercer constamment le même ordre de muscles qui arriveraient promptement à la fatigue. Quelle que soit la méthode employée, elle ne s'exécute qu'au prix d'efforts musculaires considérables dont la répétition ne peut que produire une singulière invigoration des muscles qui entrent en jeu.

Si l'homme a, innées, les aptitudes virtuelles à la natation, il a besoin, en réalité, qu'on lui apprenne à nager et deux éducateurs lui offrent leurs leçons : le maître de natation et l'expérience. Beaucoup d'enfants apprennent eux-mêmes à nager; mais outre que cette initiation n'est pas sans périls, comme l'affirment tragiquement des accidents de tous les jours, la natation méthodique a ses règles et ses procédés et l'on arrive lentement et incomplètement à en prendre possession si l'on n'a pas les leçons d'un maître. La natation doit donc s'apprendre, comme on apprend la danse et l'escrime.

On ne devient guère bon nageur, passée l'adolescence, et c'est une raison, entre beaucoup d'autres, pour inaugurer de bonne heure cet exercice. On a cru que certaines racés avaient le privilège de nager mieux que d'autres, et les voyageurs se sont extasiés sur les prouesses de natation des nègres, des Polynésiens et des Indiens qui leur ont paru exceptionnellement doués sous ce rapport. En y regardant d'un peu plus près, on reconnaît qu'il y a là bien moins un privilège ethnique que le résultat d'une initiation commencée de très bonne heure, étendue par une pratique de tous les jours, favorisée par le climat, et absolument affranchie des entraves que les exigences de l'école opposent chez nous aux exercices physiques. Ces enfants vivent littéralement dans l'eau ; ils sont rompus de bonne heure aux pratiques d'une navigation aventureuse qui les met à môme de sentir, à chaque instant, le prix de la natation; ils prennent l'habitude, qu'ils ne perdront plus ensuite, de coordonner leurs mouvements et de leur donner toute l'ampleur désirable ; et d'ailleurs leur émotivité est émoussée en présence de dangers auxquels ils ne pensent plus. J'ai pu plus d'une fois comparer, parle souvenir, ces petits nègres du Sénégal qui plongent sur un sou jeté à la mer et le ramènent invariablement entre leurs dents, avec ces petits Parisiens qu'on envoie chercher de l'appétit et de Tincarnat sur nos plages maritimes et qui, inhabiles à nager, craignent les éclaboussures de la lame et montrent, à prendre un bain, l'entrain qu'ils mettent à avaler un médicament désagréable. C'est affaire d'habitude, et non pas bénéfice d'organisation.

L'enfant qui apprend à nager a à faire l'éducation de ses muscles en vue de cet exercice spécial ; à s'aguerrir contre l'impression du froid ; à prolonger enfin, par l'habitude de plonger, le temps pendant lequel il peut, sans le renouveler, conserver l'air qu'il a emmagasiné dans ses poumons. Plus tôt il commencera à nager, plus loin il ira dans la conquête de cette triple assuétude. Tout le monde, il est vrai, ne peut

prétendre à renouveler les tours de force de Léandre, de Byron et du Capitaine Web, mais on peut, tout en se tenant loin de ces héros du sport maritime, prétendre à arriver, en natation, à une force suffisante pour se tirer d'un mauvais pas et, au besoin, en tirer les autres.

En cette matière, comme en fait d'autres exercices, la force native des muscles importe moins que leur agilité, acquise par l'éducation, et leur adaptation économique et précise au but à atteindre. D'ailleurs la natation développe les muscles et devient ainsi un des éléments les plus utiles de la gymnastique éducative. L'aguerrissement au froid est affaire d'habitude et de pratique. Quant à l'aptitude à retenir longtemps son haleine, elle s'acquiert, jusqu'à la limite étroite qu'elle ne peut dépasser, par l'exercice et l'habitude, comme le montrent les tours de force des pêcheurs d'épongés, de perles ou de corail. Vous rappellerai-je, à ce propos, l'idée plus que singulière, qui a été produite (quelle idée absurde n'a pas eu ou n'aura pas son heure?) que l'on pourrait, en tenant la tête des nouveau-nés tour à tour plongée et émergée, leur procurer les bénéfices d'une organisation apte à résister à l'asphyxie et réaliser à leur profit l'avantage d'une vie pouvant s'exercer à la fois dans l'air et dans l'eau? Je ne sache pas que cet art de créer la vie amphibie soit sorti du domaine de la pure spéculation ou de la pure plaisanterie. Prenons l'enfant tel qu'il est, c'est-à-dire tel qu'il sera toujours, et apprenons-lui à nager, ce qui n'est pas toujours facile.

Il faut commencer d'abord, et dès les premiers jours de la vie, à l'habituer à l'eau par la pratique assidue du nurserybath. C'est une initiation en quelque sorte nécessaire à l'emploi des bains de mer de très bonne heure. L'enfant a instinctivement la frayeur d'un milieu qui n'est pas fait pour lui, et si on n'émousse cette crainte par l'habitude elle peut atteindre chez lui à un tel degré que le bénéfice des bains soit complètement perdu. Il vous arrivera sans doute de voir

des enfants auxquels un bain est prescrit dans un but thérapeutique tomber, à la vue de la baignoire, dans un état de frayeur qui s'accuse par des cris, de l'agitation, des mouvements comme convulsifs ; il faut parlementer, user de subterfuges ou d'intimidation, et vous jugez ce que sont ces bains auxquels on demande d'ordinaire un effet sédatif. Je considère l'usage du bain quotidien, dès la naissance, comme une pratique absolument nécessaire, et je ne manque jamais de la conseiller; on conduit ainsi par l'habitude les petits enfants non seulement à accepter le bain mais même à le désirer, si surtout on le leur présente comme une récompense. L'effet répulsif de la baignoire n'est rien chez les enfants qui n'y ont pas été rompus de bonne heure, auprès de la terreur que leur inspire la mer, avec son étendue, ses mouvements, ses bruits. Les plages maritimes donnent tous les jours le spectacle d'enfants terrifiés en présence de cette vue inusitée qui les jette dans un état convulsif. Il faut, dans ces cas, ne pas procéder par surprise et par violence, mais laisser les petits enfants jouer au bord de l'eau, les conduire à y pénétrer peu à peu, à la recherche de jeux flottants ménagés dans ce dessein, et progressivement éloignés, et l'attrait fait ce à quoi la contrainte aurait été inhabile.

Un préjugé très enraciné et qui ne repose sur rien n'admet que les enfants de huit à dix ans au bénéfice des bains de mer ; le premier âge passé, tous les enfants peuvent en tirer profit et l'exercice de la natation doit être inauguré en même temps.

Deux méthodes sont ici en présence : l'une qui emploie la ceinture de natation ou des appareils analogues, l'autre qui confie à des mouvements méthodiques, pratiqués en eaux basses, le soin de faire flotter et de faire progresser le corps. Je considère cette dernière pratique comme plus sûre et plus efficace pour les enfants; elle les met, en effet, dans les conditions où la natation d'agrément ou de nécessité doit les placer et ils arrivent plus facilement à ne compter que sur eux-mêmes.

Je vous signalerai enfin l'exercice de la natation à sec qui a élé recommandée par divers auteurs, sinon comme un moyen d'apprendre complètement à nager, du moins comme une préparation utile à la natation dans l'eau. Le Dr Tripier a imaginé à ce sujet un appareil constitué par quatre cordes verticales terminées à des bourrelets qui embrassent les aisselles et les aînés ; un fort plastron de toile supporte le tronc par son plan abdominal, et ses deux parties latérales se rattachent à une autre corde verticale. Des ressorts à boudin fixés aux quatre membres leur opposent une résistance qui figure celle de l'eau et opèrent automatiquement les mouvements d'extension, tandis que les mouvements de flexion se font sous l'influence de la volonté. L'enfant exécute ainsi les mouvements coordonnés de la natation, et l'habitude qu'on lui donne de maintenir la tête étendue, fortifie les muscles de la nuque et leur permet de résister à la fatigue d'une nage prolongée. L'idée est juste, mais on peut lui reprocher, dans l'application, de ne pas être frottée de cet attrait qui est le nerf de l'hygiène infantile.

Sans aucun doute, les enfants qui habitent à proximité de la mer ou des grands cours d'eau ont, pour apprendre à nager, des facilités particulières ; mais la natation répond à un si grand intérêt de sécurité et de santé qu'elle doit s'apprendre partout, et en toute saison. Chaque ville soigneuse de ses intérêts doit avoir son école de natation, comme elle doit avoir son école de gymnastique, en attendant son école d'escrime et d'équitation. Un bon nombre de grandes villes ont un bassin de natation d'été et j'ai pu constater par moi-même quel est le bénéfice de cette installation. Mais ce n'est pas assez, et toute cité un peu prévoyante devrait avoir un bassin de natation pour l'hiver. Quand on songe à la quantité de calorique qui, gaspillé follement, se dissipe partout sous forme de vapeur, on comprend combien il serait aisé de conduire cette chaleur, par un tuyautage convenablement disposé, au fond de ce bassin de manière à

permettre la pratique de la natation pendant l'hiver. Est-ce trop escompter l'avenir que d'espérer voir un jour l'eau chaude qui abonde sous nos pieds, ramenée à la surface du sol par des procédés perfectionnés de forage artésien, subvenir aux besoins privés et publics des populations des villes? Je ne le pense pas, bien que ces eaux, appelées par l'industrie humaine du sein de la terre ou s'en échappant par des fissures spontanées, existent à portée de maintes populations sans qu'elles songent encore à profiter de cette libéralité de la nature. Mais il faut prévoir le moment où une semblable incurie aura disparu.

Je n'ai pas besoin de vous dire que la natation est regardée, très à tort, comme un art exclusivement masculin ; il doit entrer dans le plan de l'éducation physique des deux sexes ; les femmes menant une vie moins aventureuse pourraient à la rigueur s'en passer plus que les hommes, mais la submersion ne les épargne pas, et d'ailleurs il serait absurde de les priver des avantages que présente cet exercice comme moyen de développement corporel et d'aguerrissement au froid.

L'exercice de l'aviron, le rowing des Anglais, est considéré, de l'autre côté de la Manche, comme une partie essentielle de la gymnastique éducative et donne lieu chaque année, sur la Tamise, entre les élèves des écoles aristocratiques d'Oxford et d'Eton, à des joûtes qui passionnent ces jeunes gens, se passent sous les yeux d'un public curieux et suscitent des paris. 11 suffit d'avoir vu des matelots manier leurs avirons pour juger de la puissance avec laquelle cet exercice met en jeu les muscles du bras qui s'attachent sur la poitrine et devient, par suite, susceptible, de donner à celle-ci des proportions heureuses. Les jeunes gens dont l'enfance a été délicate, dont la croissance s'est faite irrégulièrement, et particulièrement ceux qui portent des traces de rachitisme thoracique, ne sauraient être trop assidûment soumis à ce genre d'exercice auquel ne manquent d'ailleurs ni l'ani-

mation, ni l'attrait, ce condiment nécessaire de toute gymnastique infantile. Il est en quelque sorle le complément de la natation qui lui garantit d'ailleurs des conditions de sécurité.

La natation est un art de conservation , Vescrime est un art de conservation, mais surtout de destruction et, par suite, se place sur un rang inférieur. Aussi bon nombre d'éducateurs ne voyant que les conséquences morales de l'escrime lui ont-ils refusé une place dans les procédés de l'éducation physique. C'est, à mon avis, exagéré. Sans doute, la restauration du duel dans nos mœurs, au nez des lois non abrogées qui le proscrivent, est un fait fâcheux et que l'habitude des armes ne peut manquer de favoriser; mais l'épée, qui a au moins quelque chose de chevaleresque, est de plus en plus remplacée par le pistolet, au grand chagrin des gardiens des traditions de l'oplomachie, et d'ailleurs il ne faut pas voir seulement dans l'escrime ce qu'y voyait le maître d'armes du Bourgeois Gentilhomme « un secret qui ne consiste qu'en deux choses : à donner et à ne pas recevoir, et à permettre à un homme, sans avoir du cœur, de tuer sûrement son homme». C'est mieux que cela, c'est un exercice des plus salutaires, qui développe les muscles, évase la poitrine, rectifie les attitudes incorrectes auxquelles les adolescents sont si enclins, forme le coup d'œil et donne à l'esprit une rapidité de décision qui peut, à la faveur des liens étroits que l'âme entretient avec le corps, s'exercer ensuite dans des directions très diverses.

Londe, qui a consacré à la Gymnastique médicale, il y a soixante ans, un livre d'un intérêt encore actuel, pour cette double raison, que l'hygiène pratique n'a guère pénétré depuis dans nos habitudes, et que, comme tous les livres bien faits, celui-ci n'a vieilli que lentement, Londe, dis-je, a très judicieusement apprécié dans le passage suivant les avantages que l'éducation physique peut retirer de la pratique de l'escrime : « C'est, dit-il, un des exercices qui agissent

le plus énergiquement et le plus simultanément sur l'ensemble des masses musculaires et organiques. Dans l'escrime, comme dans tous les exercices violents, et plus particulièrement dans ceux qui établissent une rivalité directe entre deux individus, le cœur et les muscles reçoivent du cerveau, exalté par le désir du triomphe, un inQux nerveux extraordinaire qui centuple les forces de la vie. Tout entre en activité : l'ouïe, la vue, le jugement, la ruse, rien n'est oublié. Certaines parties prennent cependant un accroissement marqué aux dépens de quelques autres. Ainsi, quoique les deux membres thoraciques et abdominaux soient bien manifestement mis en mouvement, celui des membres thoraciques qui fait agir le fleuret, outre la force employée pour serrer cette arme, doit en déployer encore beaucoup pour se porter continuellement de pronation en supination, d'adduction en abduction, etc., tandis que celui du côté opposé, qui n'est en action que pour servir au corps de balancier, n'exécute aucun de ces mouvements partiels si multipliés et n'est soumis qu'au mouvement de totalité qui se passe dans l'articulation scapulo-humérale. Quant aux membres abdominaux, ils paraissent, au premier coup d'œil, autant exercés l'un que l'autre; puisque si le droit, chez celui qui fait des armes avec ce côté, est fléchi et soutient le poids du corps lorsqu'on est fendu, le gauche a été fortement étendu pour communiquer au corps le mouvement de projection qui l'a lancé en avant; et lorsqu'on vient à prendre la position dite en garde, le membre abdominal gauche, toujours chez celui qui fait des armes à droite, est fléchi et doit, à lui seul, soutenir presque tout le poids du corps, tandis que le droit, à demi fléchi n'éprouve plus de fatigue. Cependant, malgré celte apparente régularité dans la répartition des mouvements, il existe un défaut de proportion bien évident dans le développement des parties. Aussi, soit que souvent on néglige d'étendre, subitement, en se fendant, l'articulation fémoro-tibiale, soit que la partie sur laquelle repose le corps,

lorsqu'on est fendu, soit plus tiraillée et fasse des efforts plus considérables lorsqu'on se relève, ce qu'il y a de bien certain c'est que les membres du côté droit, surtout la cuisse et l'avant-bras, prennent chez le droitier un développement bien supérieur aux membres du côté gauche, tandis qu'au contraire, c'est à l'avantage de ces derniers qu'a lieu la nutrition chez le gaucher. »

C'est sans doute en effet un inconvénient de l'escrime que de rompre l'équilibre de force et de développement qui devrait exister entre les muscles des deux côtés, mais combien il est compensé par l'activité que cet exercice imprime à toutes les fonctions organiques par le développement des muscles et le maintien de cette souplesse articulaire qui est l'un des attributs de la jeunesse ! D'ailleurs l'escrime ne doit pas durer au delà d'une demi-heure, divisée en deux parties par un repos, et, si l'adolescent est rompu aux autres exercices physiques, il y trouvera des occasions de rectifier la prédominance que celui-ci donne aux muscles du côté droit.

L'escrime, chez les enfants, ne doit pas être commencée avant douze à quatorze ans, et il faut en interrompre les exercices quand ils traversent une période de croissance active, car elle s'accompagne toujours d'une excitabilité du cœur qu'il serait inopportun d'accroître.

Il faut rapprocher de l'escrime l'exercice du fusil qui, introduit récemment dans le programme de la gymnastique scolaire, a été jugé très diversement par ce qu'au lieu de l'envisager uniquement au point de vue de l'hygiène, on s'est lancé dans des considérations latérales qui ont dicté l'opinion que l'on s'est faite de cette innovation. Le rapport de Ph. Bérard, en 1854, a conclu à l'inutilité, si ce n'est aux dangers de cet exercice auquel le professeur de physiologie de la Faculté de Paris, reprochait de tendre à trop militariser la jeunesse. C'était le temps où l'on jugeait la guerre à jamais disparue, où l'on croyait l'école destinée à rem-

placer la caserne, et où l'on opposait avec amertume le prix que coûte à l'État un membre de l'Institut avec les frais d'entretien d'un cuirassier ou d'un dragon. Le coup de foudre de 1870 a passé sur cette idéologie creuse et en a montré le néant. La guerre a été, est et sera ; et rien de ce qui peut permettre de l'affronter avec succès ne doit être considéré comme indifférent ou de peu de prix. Tous nos enfants sont désormais destinés à passer sous les drapeaux et il y a tout avantage à ce qu'ils y apportent une éducation militaire ébauchée ; on en fera en moins de temps des soldats accomplis.

Gallard a plaidé en très bons termes, contre les conclusions de Pb. Bérard, la cause de l'exercice du fusil dans les lycées et les collèges. Il n'a pas eu de peine à démontrer le plaisir, tout français, avec lequel les collégiens se sentent une arme sur le bras; la multiplicité des mouvements auxquels donne lieu la manœuvre du fusil et leur répartition entre les deux bras, tandis que l'escrime, comme je vous le disais tout à l'heure, laisse l'un d'eux dans une inertie à peu près complète ; les avantages de la rectitude de la taille pendant cet exercice ; l'utilité du sac pour rejeter les épaules en arrière et évaser la poitrine; l'acquisition, de bonne heure, d'une habitude du fusil pouvant diminuer les chances d'accidents de chasse chez les jeunes gens. Les objections soulevées par Vernois rapporteur de ce travail devant l'Académie de médecine, me paraissent bien peu fondées, et je ne vois pas que les bénéfices de cette initiation des collégiens au métier de soldat ait pour contre-poids aucun inconvénient sérieux.

Mais il en est de l'exercice du fusil, comme de la gymnastique; l'un et l'autre se font sans agrément, comme sans profit, entre les quatre murs d'une cour de collège ; il leur faut l'attrait de l'air libre et de l'émulation, et j'envie aux Suisses cette institution des cadets qui font, à jours fixés, leurs exercices du fusil à la gauche de la milice ; évoluent sous les

yeux d'une population de parents et d'amis qu'émerveillent leurs allures martiales ; défilent dans les rues, musique en tête ; ont leurs excursions, leurs petites guerres, leurs assauts nocturnes de villes innocemment prévenues de ces agressions ; jouent au soldat, en un mot, et trouvent dans ces exercices autant de profit pour leur développement que pour leur éducation militaire. Le malheur de beaucoup d'idées pratiques est d'être vues à travers les verres, différemment colorés, de l'esprit de parti et de ne pas être jugées en elles-mêmes et par leur seule utilité. Le militarisme scolaire est-il pour les enfants une bonne école d'exercices physiques, de discipline, d'initiation à la vie future qu'ils exercent sous les drapeaux? Là est la question et elle n'est pas ailleurs. Je ne puis, du reste, que renvoyer ceux d'entre vous qui auriez la curiosité de connaître plus en détail cette organisation des cadets suisses à un autre de mes ouvrages dans lequel je m'en suis occupé longuement (1).

L'équitation est un exercice encore plus utile, et elle est le complément nécessaire de l'éducation physique. Indépendamment, en effet, de la sécurité que donne l'art de monter à cheval, l'équitation est un des modificateurs physiologiques les plus puissants, et par suite, un modificateur thérapeutique extrêmement utile. Aussi, quand on en analyse les effets, comprend-on à merveille que l'équitation ait suscité plus de travaux peut-être que n'en a fait naître maint médicament du premier ordre. Ce n'était pas œuvre de subtilité, mais bien plutôt de sagacité médicale. Les noms de Sydenham, de Stahl, de Richter, de Gullen, de Bosquillon, de Grant se rattachent à l'histoire médicale de l'équitation, et dans le seul dix-huitième siècle, plus de dix dissertations saillantes ont été produites sur cette question et ont eu leur retentissement en France. De nos jours,

(1) Dictionnaire de la santé ou Répertoire d'hygiène pratique à l'usage des familles et des écoles, Paris, 1875, art. Militarisme et patriotisme scolaires, p. 535.

Fitz-Patrick et Rider ont donné à cette étude de l'équitation une tournure plus scientifique ; en analysant avec soin les diverses allures du cheval : le pas, l'amble, le trot, le galop, ils ont démontré que des modifications physiologiques particulières, et par suite des indications thérapeutiques diverses s'y rattachent. L'exercice du cheval joint d'ailleurs au bénéfice des contractions musculaires qui ont pour but de se maintenir en selle, de contenir et de diriger sa monture, celui du grand air, fendu avec rapidité, et par suite d'une hématose plus active et plus parfaite, de secousses rhythmiques qui impriment aux fonctions digestives une activité plus grande, sans parler de cet attrait si vif que concourent à donner à l'exercice du cheval l'enlraîaement corporel, le plaisir de la vitesse et l'orgueil de la domination exercée par l'intelligence et l'adresse sur la force brutale. Noble exercice à coup sûr et si noble, comme l'a remarqué quelque part Chateaubriand, qu'il est devenu, dans notre langue, la personnification du courage.

L'équitation est sans doute un exercice qui convient plus particulièrement à l'adolescence; mais encore les enfants peuvent-ils s'y livrer avec profit, comme on le fait en Angleterre, sur des chevaux de taille appropriée à la leur et y trouvent-ils, avec une animation salutaire, une initiation plus complète à un art gymnastique qui leur sera indispensable plus tard. Notre organisation militaire nouvelle, en astreignant tous les jeunes gens au service, ne peut que favoriser l'habitude de l'équitation dans le personnel des collèges et des lycées. La circulaire du 18 novembre 1871 a eu en vue cet intérêt en établissant dans toutes les villes qui ont une garnison de cavalerie, au profit des jeunes gens, des cours d'équitation et en leur affectant un certain nombre d'instructeurs militaires et de chevaux.

L'équitation, moins nécessaire aux femmes sans aucun doute, n'en a pas moins pour elles tous les avantages d'un moyen de développement des muscles, de régularité des

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formes et de correction du maintien. Chez les jeunes filles qui approchent de la puberté, l'équitation, comme l'ont reconnu plusieurs hygiénistes et comme je l'ai constaté moi-même, est très propre, si la crise pubère languit, à en précipiter l'échéance, soit en tonifiant tout le système, soit en réveillant l'utérus, par les succussions que produit l'exercice du cheval, de l'atonie qui l'empêche de prendre possession de ses facultés nouvelles. Je ne manque jamais, dans ce cas, de conseiller aux familles riches de recourir à cette ressource.

La voltige est, pour les jeunes gens, le complément de l'équitation et la plupart des manèges ont dans leur programme ces exercices d'agilité qui apprennent à monter et à descendre de cheval dans les conditions les plus diverses, exercent utilement les muscles et permettent de se tirer sans danger des incidents plus ou moins dramatiques dont est semée la vie du cavalier de goût ou de profession.

La danse est un exercice excellent pour la correction du maintien et le port régulier des membres inférieurs. La danse, comme procédé de gymnastique éducative, a eu ses préconisateurs enthousiastes et ses dépréciateurs passionnés. Ne l'a-t-on pas accusée d'établir au profit des membres une dérivation d'activité qui préjudicie au développement du cerveau et de l'intelligence; d'être un art futile qui porte à la dissipation ; d'ouvrir la porte à tous les égarements des sens et de l'imagination? Rien de cela n'est prouvé tant s'en faut, et je me rallie bien volontiers, au contraire, à cette proposition d'Andry : « Il n'y a rien de plus propre que cet exercice pour former le corps des jeunes personnes. » Aussi ai-je plaidé avec conviction la cause de la danse comme procédé d'éducation physique pour les filles : « Elles y trouvent en même temps un moyen utile d'activer la circulation dans les membres inférieurs; d'en développer les muscles; de donner de la grâce et de la souplesse aux mouvements et de rectifier des attitudes ou gauches ou disgracieuses. Cet

exercice est excellent à tous les titres, quand les jeunes filles s'y livrent dans une bonne atmosphère physique et morale, en famille ou dans le cercle d'une intimité un peu élargie, dans de petites soirées pleines de gaîté .et d'abandon; il est détestable quand on le transporte dans la serre chaude des bals ou des réunions nombreuses (1). » Je suis encore de cet avis.

Laissez-moi vous faire remarquer, à ce propos, que la danse, avec l'entraînement et l'animation qui en dérivent, est de nature à favoriser la menstruation chez les jeunes filles. Il m'est arrivé plusieurs fois de voir les premières règles s'établir sous son influence, et de plus, les petites filles qui offrent quelque symptôme d'une chorée commençante peuvent trouver dans l'enchaînement de leurs mouvements au rhythme de la mesure un moyen de guérison. D'un autre côté, sans dire avec un classique de la danse, Cahuzac, que la danse est aussi naturelle à la femme que Je geste et la voix, et sans croire, avec le maître à danser du Bourgeois Gentilhomme, que tous les malheurs dans un État peuvent venir de l'oubli dans lequel on laisse tomber cet art, si en honneur jadis, il faut bien reconnaître que la jeune fille étant appelée à danser il n'est pas indifférent pour elle qu'elle le fasse avec correction, avec élégance et avec mesure, et qu'elle ne laisse pas ses compagnes, si ce n'est ses émules, prendre cet avantage sur elles.

Je n'ai pas besoin de faire ressortir la supériorité (nous ne nous plaçons qu'au point de vue de l'hygiène) des danses de marche et d'attitude sur les danses tournantes et en particulier la valse, qui entraîne les jeunes filles dans ce « vol lascif et circulaire » dont parle le poète des Feuilles, d'automne et, qui est la source d'un enivrement et d'une fatigue dont les excès doivent, à tous les points de vue, être surveillés.

(1) Educut. phys. des filles. Paris, 1881, 5e édit., p. 291.

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Beaucoup concéderaient encore la danse à l'éducation des filles qui la refusent nettement à celle des garçons. On sait que J.-J. Rousseau a été de ceux-là : « Si, dit-il, dans le second livre de son Émile, j'étais maître à danser... au lieu d'occuper éternellement mon élève à des gambades, je le mènerais au pied d'un rocher, là je lui démontrerais quelle attitude il faut prendre, comment il faut porter le corps et la tête, quel mouvement il faut faire, de quelle manière il faut poser tantôt le pied, tantôt la main, pour suivre légèrement les sentiers escarpés, raboteux et rudes, et s'élancer de pointe en pointe, tant en montant qu'en descendant. J'en ferais l'émule d'un chevreuil plutôt qu'un danseur de l'opéra. » C'est être simplement à côté de la question et confondre deux choses absolument différentes. D'ailleurs il ne s'agit pas de former des Bathylle et des Vestris, mais de mettre les jeunes gens en possession d'un art dont ils peuvent avoir à faire l'application dans les relations du monde et qui sera pour eux, en tout cas, une utile école de maintien. Du reste, et cette observation s'applique aux deux sexes, la danse, singulièrement tombée de sa hauteur aujourd'hui, n'est plus cet art compliqué qu'on enseignait autrefois, et l'on ne saurait invoquer contre elle la dépense d'un temps que l'éducation pourrait plus utilement employer.

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