DEUXIÈME LEÇON
Le budget de la vie infantile.
Sommaire. — Le budget de la vie infantile. — La clientèle de l'hygiène du jeune âge. — Son importance numérique. — Proportion des enfants dans les diverses populations de l'Europe, -r- Natalité absolue et natalité proportionnelle. — Mouvement de la natalité. — Proportion des sexes dans la naissance. — Prédominance masculine absolue. — Conditions qui modifient cette prédominance. — Répartition de la population infantile entre le milieu rural et le milieu urbain. — Comparaison de ces deux milieux dans leur rapport avec la vie infantile. — Répartition des enfants de notre pays dans les diverses catégories sociales. — L'affaiblissement actuel de la natalité en France, et conséquences de ce fait. — La mortalité infantile aux diverses périodes d'âge. — Possibilité de réduire considérablement le tribut excessif que l'enfance paye a la mort. — Les espérances permises à l'hygiène infantile.
Après avoir fait ressortir à vos yeux l'importance du sujet auquel les leçons de ce semestre vont être consacrées, je crois devoir les faire précéder de quelques considérations sur ce que vous me permettrez d'appeler le budget de la vie infantile, budget qui a, comme tous les autres, ses recettes, toujours trop exiguës; ses dépenses, toujours excessives; mais qui, à l'inverse des budgets politiques, ne saurait prendre l'équilibre pour objectif; il faut, en effet, pour qu'il prospère, qu'il accroisse incessamment la source de production qui l'alimente et qu'il ne s'arrête jamais dans la voie des économies. Mais c'est assez de figures, entrons dans les réalités, et j'ajouterai, dans les réalités tristes de ce sujet.
La clientèle de l'hygiène infantile n'est pas minime,
comme vous allez le voir : elle embrasse en effet près du tiers de la population ou, en chiffres précis, 321,6 pour 1000, de telle sorte que, si on évalue, avec les statisticiens les plus autorisés, la population générale du globe à 1400 millions d'âmes, elle ne comprend pas moins de 466 millions d'enfants de 0 à quatorze ans. Mais l'Europe est le seul continent pour lequel, à vrai dire, l'hygiène infantile existe (et encore, hélas! à quel état d'insuffisance) ; elle n'offre pas moins de 80 millions d'enfants qu'il s'agit de défendre contre les mille causes de mort dont est semé le chemin difficile qui conduit de la naissance à la puberté. Or la mortalité de cette période de la vie étant, dans son ensemble, de 2 pour 100 ou de 20 pour 1000, la mort enlève, année moyenne, dans ce groupe de la population européenne quelque chose comme 1 600 000 enfants.
Les diverses nations ne possèdent pas la même proportion d'enfants. C'est ainsi que la France a, sur 1000 habitants, 257 enfants; la Belgique 284 ; la Hollande 310; la Suède 313; l'Espagne 331 ; l'Angleterre et l'Ecosso 332, la Prusse 348. La France est donc, entre toutes les contrées de l'Europe, celle qui a la moindre proportion infantile et la Prusse celle qui a la plus forte. Notre pays, en prenant 37 millions comme chiffre rond de sa population, n'en a pas moins cependant près de 10 millions d'enfants de 0 à 14 ans. Telle est l'étendue de la tutelle de l'hygiène infantile chez nous : environ 10 millions d'enfants! La mort en enlève le seizième chaque année, soit 600,000 environ et la propre mission de l'hygiène est de réduire cette hécatombe en la ramenant aux pertes inévitables, unavoidable losses, comme disent les Anglais.
La vie est une sorte de tonneau des Danaïdes que la natalité remplit d'un côté et que la mortalité vide par l'autre ; augmenter la première n'est pas en la puissance de l'hygiène qui n'a qu'une action fort indirecte sur les source de la fécondité humaine; mais elle a une puissance réelle pour res-
treindre dans des limites étendues cet effroyable gaspillage de vie infantile dont l'ignorance, la misère, les préjugés ont la responsabilité entière.
Etudions, Messieurs, le mouvement de la population infantile : ce qu'elle reçoit, et ce qu'elle perd année moyenne, en d'autres termes, sa natalité et sa mortalité.
La natalité absolue est celle qui détermine, dans une collectivité quelconque, le chiffre annuel des naissances; la natalité relative, ou proportionelle, envisage le rapport des naissances avec le chiffre de la collectivité, ou avec d'autres faits statistiques tels que le nombre général des décès, le nombre des mariages, la catégorie sociale, les influences de races, de climats, de prospérité, de disette, etc.
Le nombre absolu des naissances, calculé pour la période de 1861 à 1808, dans un groupe de 19 États de l'Europe, a fourni, pour une année, un chiffre de 9 670547 naissances pour une population d'un peu plus de 270 millions. Cette natalité absolue varie, bien entendu, dans les diverses contrées, suivant leur population. C'est ainsi que la France a, en chiffres ronds, un million de natalité (en 1878 ce chiffre n'a été que de 937 317) ; la Belgique 153 mille ; la Hollande 123 mille; l'Angleterre 742 mille ; l'Écosse 112 mille; l'Irlande 146 mille; la Norwège 53 mille; la Suède 133 mille; le Danemark 53 mille; la Prusse 757 mille; la Saxe 94 mille; la Bavière 177 mille; le Wurtemberg 72 mille; l'Autriche 74S mille; la Hongrie 620 mille; l'Espagne 611 mille, l'Italie 945 mille; la Grèce 41 mille ; la Russie d'Europe plus de 3 millions.
Si l'on compare la natalité, pour cette période, à celle de la période de 1874 à 1878, on constate que la fécondité de certains de ces États s'est accrue, tel est le cas de l'Angleterre, de l'Autriche, de la Suisse, des Pays-Bas; qu'elle a diminué dans d'autres États, parmi lesquels on a le regret de trouver la France, en compagnie d'ailleurs de l'Italie, de l'Allemagne, de la Suède.
Quand on met en parallèle ces divers pays au point de
vue de la prolificité, exprimée par le nombre des naissances par groupe de 1000 habitants, on constate que la Russie vient en tôte et la France au dernier rang, la première fournissant 50 naissances par 1000 habitants, et la seconde n'en fournissant que 25; c'est dire que la fécondité chez nous est la moitié de ce qu'elle est en Russie; la France est, sous ce rapport, au niveau de l'Irlande dont la fécondité naturelle est entravée dune manière effroyable par le régime politique et économique auquel ce malheureux pays est soumis. Entre la Russie et la France se présentent : la Hongrie avec 43 naissances ; la Saxe avec 40; l'Espagne et la Prusse avec 38; l'Italie avec 35 ; l'Angleterre avec 35 ; la Belgique avec 32 ; le Danemark avec 31 ; la Grèce avec 30.
La moyenne de la natalité européenne étant de 38, vous voyez que nous nous tenons fort au-dessous d'elle.
Un second point de vue sous lequel la natalité proportionnelle doit être envisagée est celui qui se rapporte à la proportion des sexes dans la naissance.
Or, un fait bien curieux, qui se reproduit partout avec une remarquable constance, et qui exprime par conséquent une loi, est celui de la supériorité numérique des garçons sur les filles. Je vous ai indiqué l'autre jour cette particularité singulière et je l'ai invoquée comme un des signes de la spécialisation du type primitif des deux sexes dans l'enfance, bien avant que la puberté les ait séparés. Il me paraît opportun de revenir sur cette inégalité numérique des deux sexes. L'ensemble de la natalité d'une année en Europe ayant été représentée par 9 070 547, on a trouvé, sur ce chiffre, 4 957 307, garçons et 4 712 382 filles. C'est donc une prédominance masculine de 244 925. Et pour ne parler que de la France, le rapport des naissances masculines aux naissances féminines y est, en moyenne, de 105 garçons contre 100 filles. Antérieurement à 1861, ce rapport était en France de 106 garçons contre 100 filles. Toute la série des États européens offre le même fait arithmétique : le minimum
d'excès des naissances masculines est fourni par la Russie (104 garçons pour 100 filles) et le maximum par la Norwège (109 pour 100). La moyenne générale qui mesure cette proportion en Europe est de 105,8 naissances masculines contre 100 naissances féminines. La différence est donc d'un peu plus du vingtième au profit d'un sexe masculin, et nous nous maintenons, en France, très près de la moyenne.
Quel est le motif de cette inégalité, qui n'a rien de fortuit et se présente avec tous les caractères d'une loi voulue et eonstante? Il faut, je vous l'ai dit, le chercher, d'une part dans la destination du sexe masculin à des carrières et à des travaux plus aventureux (c'est en particulier la part de la guerre, et le « fabricateur souverain » a maintenu par cet artifice de prévoyance une sorte d'égalité numérique des sexes); d'un autre côté, le sexe féminin possède un degré de vitalité supérieur au nôtre, qui rend sa mortalité moindre à toutes les périodes de la vie, lui assure un excès de longévité, et compense, et au delà, son infériorité numérique à la naissance. Et ce privilège est tel que, malgré les dangers de la maternité physique, le nombre des femmes, dans une population, excède, pour tous les groupes d'âge, celui des hommes.
Mais il découle aussi de cette inégalité sexuelle des naissances un fait de philosophie naturelle sur lequel je veux, en passant, appeler votre attention : tandis que les femelles de tous les animaux connus l'emportent numériquement sur les mâles, l'homme seul, se plaçant ainsi dans une condition qui lui est propre, accuse une prédominance des naissances masculines. Voilà donc une loi mystérieuse qui ne semble avoir été portée que pour lui et qui le sépare des autres animaux. 11 n'est peut-être pas sans intérêt de signaler cette exception remarquable, qui n'est d'ailleurs qu'un des moindres caractères du règne humain, à une époque où il est de mode de s'exalter comme individu et de s'abaisser comme race (ce qui, au fond, n'impose pas à l'amour-propre un sacrifice trop lourd), et de ne voir dans l'homme qu'un animal d'une
organisation perfectionnée, ayant un lémurien pour ancêtre. Quelle nécessité, s'il en était ainsi, d'une dérogation à une loi aussi générale que celle qui fixe la proportionnalité réciproque des sexes dans la naissance?
Remarquons aussi que l'excédent des naissances masculines sur les naissances féminines ne varie pas seulement de pays à pays, mais que, dans la môme contrée, le chiffre de cet excédent est influencé par le milieu. C'est ainsi que le nombre 6, qui représentait, une année, cet excédent pour l'ensemble de la population française, devenait 5,6 pour Paris et le département de la Seine ; 5,7 pour l'ensemble des populations urbaines et 7, 1 pour l'ensemble des populations rurales. On constate, du reste, que tout ce qui déprime une population diminue la proportion de ses naissances masculines. Tirons-en celte conclusion que le degré de la prédominance des garçons dans les naissances est, jusqu'à une certaine limite, un indice de force dans une population. De même aussi l'illégitimité diminue la prédominance du sexe masculin dans les naissances. C'est ainsi que Berlillon oppose, pour les naissances de 1856, en Autriche, les chiffres de 106,1 garçons à 100 filles nés dans le mariage, aux chiffres de 103,6 à 100 nés hors le mariage. Nous reviendrons bientôt sur cette douloureuse question de l'illégitimité. Le même statisticien a fait la remarque que l'ordre de primogéniture influe sur la proportion des sexes, dans ce sens que les premiers-nés du mariage offrent une prédominance masculine sur les puînés; mais ce fait n'est vrai que pour les enfants légitimes, il est complètement renversé pour l'illégitimité. L'âge des époux influence également cette proportion numérique des naissances des deux sexes, dans un sens qui a été très diversement déterminé par les statisticiens. Berlillon, qui a apporté dans l'élude de cette question son talent habituel, a formulé les lois suivantes : 1° les premières années du mariage sont fécondes en garçons et les dernières sont fécondes en filles; 2° l'âge absolu des époux
32 leçons d'hygiène infantile.
et leur âge relatif influencent les sexes ; c'est ainsi que les deux époux, quand ils ont moins de vingt-cinq ans, engendrent plus de garçons que de filles, et l'égalité sexuelle s'établit vers la seizième année du mariage; à partir de cette époque, les filles dominent; 3° les mariages tardifs des deux côtés donnent une prédominance féminine; 4° les femmes qui se marient au-dessus de trente-cinq ans engendren t plus de Biles que de garçons; S0 la môme particularité se constate quand le mari est plus jeune que la femme ; 6° les veufs qui se remarient ont des filles plutôt que des garçons (ce fait dépend, comme on le conçoit, uniquement de l'âge) ; 7° le milieu n'est pas sans influence sur la proportion relative des deux sexes : c'est ainsi que la statistique indique, comme je vous le disais tout à l'heure, pour 100 naissances de filles, 107 garçons dans la population rurale, un peu moins de 106 dans la population des villes et 105 seulement dans la population parisienne.
Que conclure de ces faits si curieux? C'est que la masculinité des naissances semble, chez les individus comme dans les collectivités, accuser des conditions supérieures de vitalité et de vigueur et que les mœurs contribuent, plus qu'on ne le pense, à faire prédominer les naissances masculines sur les naissances féminines. N'en a-t-on pas la preuve dans les produits des conjonctions illicites qui inclinent d'une manière si marquée vers la prédominance féminine?
11 n'est pas sans intérêt, pour l'étude qui s'ouvre devant nous, de voir comment la population infantile se répartit entre le milieu rural et le milieu urbain; les conditions qu'y rencontre l'hygiène infantile étant très dissemblables dans chacun d'eux et ses moyens d'action ne pouvant être considérés comme les mêmes dans les deux cas.
Dans un livre que j'ai publié, il y a quelques années, sur l' Hijgiène et l'Assainissement des villes (1), j'ai cherché à démontrer, à l'encontre des déclamations philosophiques qui repré-
(1) Fonssagrivcs, Hygiène et Assainissement des villes. Paiis, 1874.
seDtent les villes comme des foyers de double pestilence physique et morale, que ces agglomérations sont dans la destinée de l'humanité, et ne peuvent nullement être regardées comme le résultat d'une création artificielle; que la campagne et la ville ont leur fonction distincte, mais nécessaire; que les philosophes et les hygiénisLes ont dit plus de mal qu'il ne convient des villes et plus de bien qu'il ne faut des campagnes; mais qu'une proportion doit être gardée entre la population rurale et la population urbaine d'un pays, sous peine de déchéance.
L'expérience et l'examen de l'état social des différents pays de l'Europe m'a semblé autoriser cette proposition : que le rapport de 3 paysans à 1 citadin est celui qui convient le mieux au rôle réciproque de la ville et de la campagne et à la prospérité d'un État. Comparant, sous ce rapport, les populations de différentes contrées de l'Europe et considérant, pour chacune d'elles, comme population rurale, toute agglomération de moins de 2000 âmes, j'ai trouvé qu'en France, la population des campagnes était représentée en 1861 par 26 667 802 habitants et celle des villes par 10868627, ce qui constitue le rapport de 2,5 paysans pour 1 citadin. En Belgique, ce rapport s'est montré de 3, 3 à 1 ; en Espagne, de 10,2; en Prusse, de 6,6; en Suède de 10,5; en Russie d'Europe, de 12, en Angleterre (Angleterre, Ecosse) de 3,4; en Irlande, de 6,8. En résumé, les pays de l'Europe qui ont la proportion la plus forte de paysans se rangent dans l'ordre suivant : 1° Russie, 2° Suède, 3° Espagne, 4° Irlande, 5° Prusse, 6° Angleterre et Écosse, 7° Belgique, 8° France. On ne saurait véritablement considérer cette liste comme concordant avec l'ordre de plus grande civilisation.
Chez nous, le chiffre proportionnel de la population rurale a baissé constamment en France depuis quarante ans. En 1846, nous avions 3,09 paysans pour 1 citadin (la proportion normale) ; en 1851, ce chiffre était descendu à 2,66 ; en 1861, à 2,46; en 1866, à 2,28. A voir l'accroissement'qu'ont
FONSSAGIUVES. o
pris les populations des grandes villes depuis quinze ans, il est cerlain que cette proportion a encore baissé, et la population des campagnes n'excède pas beaucoup aujourd'hui le double de celles des villes (en 1876 nous avions 11 971 445 citadins et 24934334 campagnards). Le recensement de 1878 pour notre pays a indiqué une population de 36 905 788 habitants ; nous pouvons la considérer comme ayant atteint aujourd'hui 37 millions, comprenant en chiffres ronds 24 millions de paysans et 13 millions de citadins; à 257 enfants par millier d'habitants, c'est donc 10 909000 enfants dont le tiers appartient au milieu urbain (3 636 300) et les deux tiers (7 272 600) appartiennent au milieu rural. Or, la superficie de la campagne étant 18 fois plus grande que celle occupée parles villes, on a, par le contraste de ces chiffres, la mesure de l'entassement que subissent les populations des villes. Il s'exprime par ce fait que la densité spécifique de la population en France étant de 70 habitants par kilomètre carré, celle de la campagne est de 50, et celle des agglomérations urbaines de 386. L'entassement dans les villes est donc sept fois et demi plus considérable que dans les campagnes.
Quel est celui de ces deux milieux qui est le plus favorable à la vitalité infantile? Il semble qu'il n'y ait pas à hésiter, et 9 voix sur 10 donneraient, d'élan, la supériorité à la campagne sur les villes. J'ai été incliné jadis à juger la question dans ce sens ; j'hésite beaucoup aujourd'hui à lui donner cette solution absolue. Le bien et le mal s'entremêlent ici, comme dans toutes les choses humaines : les campagnes ont le bénéfice de l'espace, d'un air plus salubre, d'une vie plus régulière et plus simple ; mais elles ont les dangers d'habitations étroites, malsaines, construites en violation flagrante de toutes les règles de l'hygiène; l'incurie et l'ignorance, ces deux puissances néfastes, qui coûtent plus à la/vie humaine que la guerre, s'y prélassent à leur aise; les villes ont les avantages d'une culture d'espritplus avancée, d'une assistance
médicale d'ordre supérieur, mais la vie passionnelle et les excès arrivent dans ce milieu à un développement intensif. La balance de ces avantages et de ces inconvénients respectifs établie (les chiffres de morbidité comparative qui lui serviraient de base solide manquent encore) , j'estime qu'en France, il ne reste pas grand'cbose de la supériorité du milieu rural pour la vie humaine et particulièrement pour la vie infantile, supériorité établie, jusqu'ici, non pas sur les données précises de l'observation, mais qu'un grain de poésie et l'autorité delà tradition ont grandement contribué à faire admettre.
En ce qui concerne les enfants, il semble cependant que le milieu urbain, dans ses conditions actuelles d'hygiène, leur vaut moins que le milieu rural. J. Starck a admis que, dans les villes d'Ecosse, il meurt, année moyenne, 90 enfants sur 1000 au-dessus de cinq ans, tandis que les campagnes n'en perdent que 39. Le nombre proportionnel des morts-nés dans les campagnes y est également moins élevé que dans les villes. La statistique de 1863 donne 67 morts-nés sur 1 000 conceptions pour le département de la Seine (c'est-à-dire Paris), 44 pour l'ensemble des populations urbaines et 37 pour les populations rurales. Ce fait indique chez les femmes de la campagne, qui continuent cependant jusqu'au terme de leur grossesse à se livrer à leurs rudes travaux, une gestation moins fragile, en même temps qu'elle dénote dans leur fruit une vitalité plus robuste. Veuillez bien remarquer cependant, messieurs, que ces faits statistiques, qui semblent attribuer aux campagnes une irrécusable supériorité, ne sont pas aussi probants qu'ils en ont l'air ; les chiffres qui leur servent de base englobent, en effet, les villes-géantes, les grandes villes et les petites villes qui sont sur une échelle croissante de salubrité. Quand la statistique aura séparé ces groupes urbains les uns des autres et les aura comparés, à titre de réactifs de la vie, au milieu rural, l'impression qui résultera de cette analyse concordera-t-elle
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avec l'impression d'ensemble fournie aujourd'hui par les chiffres ? On ne saurait le dire, et j'en doute pour mon compte. L'idéal pour l'hygiène infantile me paraît être la petite ville, qui, aux avantages de la vie rurale, joint ceux de la vie urbaine, au point de vue de l'assistance et de la culture de l'esprit. Quant à l'impression de surface qui établit un parallèle entre le petit citadin pâle, maigre, nerveux, étiolé, et le petit campagnard, plastique, coloré, à joues rebondies, et qui en tire une conclusion sceptique àl'endroitde la nécessité de soins assidus pour l'enfant, j'avoue n'en pas faire grand cas. L'incurie est un crible qui laisse passer les débiles et ne garde, par une sélection dont les enfants chétifs n'ont pas à s'applaudir si la race en profite, tout ce qui est débile, « s'essaye à vivre », comme disait J.-J. Rousseau qui affichait pour ces créatures, dont l'hygiène a charge, un dédain philosophique si cruel. Remarquez d'ailleurs que la statistique ne sert nullement de base à cette impression, et que l'esprit a une grande tendance à appuyer ses conclusions sur les faits exceptionnels dont le caractère l'impressionne, par cela même, plus vivement. La salubrité des champs, l'air pur des champs, l'innocence des champs, etc., sont des axiomes en poésie et des réalités contestables en observation.
Un autre point de vue sur lequel je veux aussi appeler voire attention est la répartition des enfants dans les diverses catégories sociales qui établissent entre eux des différences considérables de soins et de bien-être. M. Edmond Judge a publié, à ce propos, une statistique intéressante du nombre et de la condition des enfants en France. Notre pays, sur une population de 36905 788 habitants, compte 10651379 enfants, en donnant à ce mot les limites de la naissance à seize ans. 11 divise ce groupa en trois catégories : la première comprenant les enfants favorisés par la fortune ; la seconde les enfants d'une condition ordinaire ; la troisième, les enfants délaissés ou misérables et il assigne à la première le chiffre (hélas ! exigu) de 522133; à la seconde celui
de 9 817 385; à la dernière celui de 814 661. En d'autres termes, sur 1 000 enfants, 49 sont entrés dans la vie par la porte d'ivoire; 920 environ sont dans une condition intermédiaire, et 29 sont dans le dénuement et ont besoin d'assistance.' Cette armée de la misère sur laquelle la mort s'abat dans une proportion que l'on pressent et que les chiffres mettent dans une tragique évidence se compose : 4° des enfants d'hospices, assistés d'une manière continue ; 2° des enfants assistés temporairement et secourus à domicile; 3° des enfants assistés accidentellement, qu'ils soient malades, infirmes ou incurables. Si à ce chiffre on ajoute celui de \ 30 000 indiqué par M. G. Bonjean comme représentant la catégorie des enfants moralement abandonnés, on arrive au nombre indiqué plus haut et qui exprime, dans la population infantile, la part faite au dénuement et à la misère. Et encore combien d'enfants placés par cette statistique dans le groupe des conditions moyennes qui auraient droit à figurer dans celui des délaissés !
Tous les départements ne souffrent pas de ce mal avec la même intensité. Tandis que la moyenne générale de la France est de 29 pour 4 000, le département de la Seine, qui ne présente jamais les faits sociaux que sous une forme excessive, donne une moyenne d'enfants pauvres de 452 pour 4000; le département delà Savoie, une moyenne de 8,2; celui des Côtes-du-Nord, de 9,9; celui des Landes, de 9; le Rhône atteint la proportion de 73 ; les Bouches-du-Rhône, celle de 73; la Gironde, celle de M. Deux faits ressortent de cette statistique : c'est que les départements les plus riches ont une proportion plus élevée d'enfants misérables, et que ceux qui ont une prédominance marquée de l'élément urbain sur l'élément rural acusent la misère infantile la plus intense. La Bretagne oppose une moyenne d'enfants assistés de 49 par 1 000, à la moyenne de 22 présentée par la Normandie. Deux explications de ce contraste se présentent à l'esprit : ou l'assistance, dans ces départements favorisés, fonctionne
mieux, et recrute, par suite, une clientèle plus nombreuse; ou le bien-être ne profite qu'à lui-même et s'entoure d'une atmosphère plus intense de misère pour ceux qui n'ont pas place à son banquet. Quoi qu'il en soit, le mal est navrant, et le cœur se serre en songeant que notre pays est encore celui de l'Europe où la misère infantile est le moins intense. L'assistance publique est manifestement impuissante à remplir la lourde tâche qui lui est imposée ; elle n'est d'ailleurs que l'assistance et ne peut être autre chose. Que deviendrait ce peuple de délaissés si la charité arrivait à se décourager et le lui laissait sur les bras? Mais elle n'y songe pas. Si elle a fort à faire dans les villes, elle a tout à faire dans les campagnes dont la misère est moins bruyante que celle des villes, plus passive, plus stoïque, et n'a pas d'ailleurs à compter sur l'assistance publique dont elle est complètement déshéritée. Quand vous serez aux prises avec cette médecine que l'ignorance et la misère conspirent à rendre presque impossible, vous verrez le peu de place qu'elle laisse à l'hygiène infantile.
Le mouvement numérique des populations est mesuré par l'écart qui existe entre les dépenses et les recettes, c'est-àdire entre le chiffre des décès et celui des naissances. L'indice annuel d'accroissement de la population en Europe est, en moyenne, de 1 pour 100; mais il varie dans une limite étendue pour les diverses contrées qui constituent ce continent; le minimum est de 0,42 pour 100 et le maximum de 1,50 pour 100. Notre pays a un indice d'accroissement annuel très faible et cependant sa mortalité spécifique est moindre que celle de la plupart des autres États; mais sa natalité est déplorablement exiguë, et de là ce résultat inquiétant: que la lenteur de l'accroissement numérique de noire population contraste avec la prolificité très grande de pays voisins et particulièrement de l'Allemagne. La natalité absolue en France a constamment baissé depuis 1817, bien que le chiffre absolu de la population se soit montré plus élevé, de recensement en recensement. Dans la période de 1817 à 1S3I, il y avait 31 nais-
sances par groupe de 1 000 habitants; de 1832 à 1846, ce chiffre s'était abaissé à 28 ; de 1 847 à 1860 il n'a plus été que de o6 ■ eu 1869 il était de 25,7 ; en 1870 de 25,5 ; en 1878 de 25 seulement, chiffre inférieur à celui du recensement précédent. Cette chute de la natalité française coïncide avec la diminution du nombre des mariages et avec l'amoindrissement progressif de la fécondité matrimoniale. En 1872, il y avait eu en France 352 754 mariages; ce chiffre s'était abaissé à 321223 en 1873; à 303113 en 1874; la diminution a été progressive, et en 1878 il n'y a eu que 279650 mariages. C'est une diminution de 41 673 en six ans, et cependant le chiffre absolu delà population s'est accru pendant cette période. Il y a là un péril social qui doit frapper les yeux les moins clairvoyants.
Et si ce n'était pas assez de la diminution des mariages, voilà que leur fécondité suit aussi une progression décroissante. Tandis que 10 mariages produisaient en moyenne 93 enfants, dans la période de 1800 à 1815, ils n'en produisent plus que 30 dans celle de 1861 à 1865. Onfaitbien remarquer, il est vrai, que cette décroissance semble arrêtée depuis une vingtaine d'années, mais il n'en est pas moins vrai que notre fécondité est médiocre quand on la compare à celle des autres contrées de l'Europe, et en particulier avec celle de l'Allemagne qui, par le malheur des événements, doit plus spécialement appeler notre attention.
Cette comparaison de la fécondité française et de la prolificité allemande est à la fois dramatique et instructive. Il y a là une disproportion menaçante. Nous en avons déjà éprouvé les premiers effets dans la lutte récente où nous avons été accablés sous la supériorité du nombre et d'unt organisation militaire préparée et scientifiquement perfectionnée de longue main. Si les Allemands peuvent aujourd'hui, pour faire face à plusieurs ennemis à la fois, mettre sur pied une armée d'un million et demi d'hommes, c'est-à-dire une armée comme on n'en avait pas vu depuis Xerxès, que
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sera-ce dans cinquante ans, et ne sont-ils pas fondés à supputer dès à présent le jour où ils déborderont les peuples voisins et assoieront cette domination universelle que l'Europe pressent et dont elle subit les approches avec une sorte d'inertie fataliste?
On a invoqué bien des causes pour expliquer cette différence de prolificité entre les deux peuples, et les Allemands n'ont pas manqué d'y voir une preuve de la supériorité morale qu'ils s'attribuent sur nous et qui n'est rien moins que démontrée. Ils ne se lassent pas, appuyés sur des chiffres, d'opposer la Germanie s'abandonnant avec une sereine et pieuse confiance à cette maternité de matrone, dont elle se vante avec orgueil, à une France calculatrice et malthusienne, arrêtant volontairement sa fécondité et comptant avec elle. Qui pourrait le croire sérieusement? Malthus, pas plus qu'Onan, n'est ni français, ni anglais, ni allemand, ni italien; sa doctrine est ubiquitaire, elle parle toutes les langues, et cet utilitarisme de l'alcôve qui pose des limites à la fécondité habite au delà comme en deçà du Rhin. « lliacos intra muros peccatur et extra. » D'ailleurs la moralité d'un peuple n'a pas que ce critérium. Les mariages en Allemagne sont plus féconds que chez nous, c'est incontestable ; mais si l'on constate au delà du Rhin une proportion plus forte de naissances illégitimes, on pourra tout au plus en conclure que si, chez nos voisins, les mœurs du mariage valent mieux que chez nous, la moralité générale y est au contraire sur un niveau inférieur. Or c'est ce qu'enseigne la statistique : la fécondité clandestine en Allemagne est plus intense que chez nous. Je pourrais, m'armant de la statistique vengeresse publiée naguère par M. Legoyt, vous montrer, chiffres en main, que la proportion des crimes, et notamment des crimes contre les personnes, est plus considérable en Prusse qu'en France. Que devient donc cette moralité supérieure dont on fatigue depuis dix ans tous les échos de l'Europe?
La fécondité, fait complexe auquel tout arrive et va retentir, relève des mœurs dans une mesure restreinte, si elle est réelle. La race, y joue son rôle, mais, non moins qu'elle, la pénurie des ressources ou la richesse. L'intervention de ces deux facteurs me paraît être diamétralement opposée au sens suivant lequel on la juge habituellement. C'est une loi de l'humanité que, dans l'individu, comme dans la race, la fécondité se montre toujours en proportion inverse de la prospérité organique comme de la richesse publique. Un arbre qu'on mutile par la taille produit plus de fruits ; les femelles des animaux (les éleveurs le savent bien) cessent d'être fécondes quand leur embonpoint dépasse une certaine mesure; la fécondité humaine, c'est aussi un fait d'observation, ne s'affranchit pas davantage de la loi qui met dans un rapport inverse l'énergie nutritive et l'énergie génératrice. De même aussi, par une de ces admirables concordances des lois qui régissent les individus et de celles qui gouvernent ces organismes collectifs que l'on appelle des nations, les peuples trop riches, et chez lesquels il y a surabondance de bien-être, refusent à l'espèce ce qu'ils donnent à l'individu et deviennent des peuples inféconds. A moitié chemin des individus et des nations se trouve la famille qui, elle aussi, est d'autant plus prolifique qu'elle est plus pauvre. Quand Montesquieu, s'étonnant de la fécondité des populations du littoral, en cherchait le motif dans un détail de leur nourriture, il rapetissait le problème; la cause réelle en doit être cherchée dans la misère. La besogneuse Prusse éprouva, au contact inattendu du bien-être qu'elle trouva dans nos maisons de paysans, l'étonnement qui frappa jadis les Lombards quand ils débordèrent dans les plaines de l'Italie. Elle mettait le doigt, sans s'en douter, sur la cause de notre infécondité relative.
Doit-on, comme conséquence, maudire la prospérité matérielle comme une condition limitative de la fécondité? Non sans doute, celle-ci ne trouve aucune entrave dans le bien-
être, c'est-à-dire dans la satisfaction aisée des besoins naturels et essentiels; peut-ôtre môme y trouve-t-elle une cause d'accroissement; mais la richesse, c'est-à-dire la satisfaction facile des besoins artificiels, lui apporte une entrave évidente par ce que, le progrès matériel ne s'accompagnant pas du progrès moral, une porte s'ouvre par laquelle se glisse le malthusianisme. Le supe7'flu toxique, d'où naissent le raffinement des habitudes, la mollesse, la sensualité atteint du môme coup les sources de la vigueur morale et celles de la fécondité. Là est sans doute la cause principale de la faiblesse lamentable de l'indice d'accroissement de notre population, cause d'infériorité dans le présent, menace effroyable pour l'avenir, si l'équilibre entre notre prolificité et celle de la race allemande ne vient pas à se rétablir. Si nous avons du chemin à faire pour en arriver là, nous n'avons pas à nous inquiéter des vaines menaces que Malthus a fulminées contre l'accroissement exagéré de la famille humaine, en posant cette loi, d'une exactitude très controversée, que l'accroissement de la population se faisant suivant une progression géométrique et l'accroissement des subsistances suivant une progression arithmétique, la fécondité, si elle n'est pas endiguée par le moral-restreint et le célibat systématique, doit conduire nécessairement le genre humain, dans un avenir peu éloigné, à toutes les horreurs de l'état famélique. Qui ne sait aujourd'hui, parmi les économistes sérieux, que la doctrine malthusienne n'a aucune base logique et que la fameuse loi sur laquelle elle s'appuie est une conception à priori qui ne tient aucun compte de ce que peut le travail humain pour accroître les subsistances? La crainte de voir la terre en arriver à une exubérance de population, à une pléthore humaine si je puis ainsi dire, ne tient nul compte d'ailleurs des causes limitatives, des obstacles répressifs qui gouvernent la fécondité, et l'homme sera pour longtemps encore misérablement clairsemé sur la terre. D'ailleurs la série des plantes alimentaires nouvelles est loin d'être fermée,
el l'introduction, relativement récente, de la pomme de terre, qui a accru d'un quart peut-être les sources de l'alimentation, autorise, à ce propos, de nouvelles espérances. Un gisement de phosphate de chaux naturel ramené des entrailles de la terre à sa surface est pour l'avenir une réserve de blé, et que de ressources de ce genre n'avons-nous pas à conquérir 1 L'homme manquera à la terre avant que la terre ne manque à l'homme, et quand on songe que notre France, si incomplètement peuplée, a 70 habitants par kilom. carré, que l'Europe n'en a en moyenne que 31; l'Asie que 18; l'Afrique que 6; l'Amérique que 21 et que l'Océanie n'a qu'un habitant par 2 kilomètres, en d'autres termes que la terre n'a, en moyenne, que 15 habitants par kilomètre carré, on se sent rassuré contre les menaces de Malthus.
Mais si le danger est imaginaire, le conseil qui s'est abrité derrière lui a produit des effets trop réels, et l'on ne saurait douter du mal qu'a réalisé ce funeste sophisme économique qui se proposait modestement de redresser Yètourderie providentielle.
Les défenseurs de Malthus l'ont représenté comme un homme bon, candide, animé d'excellentes intentions, véritablement et foncièrement philanthrope. Tant mieux pour lui ; mais que fait à l'humanité la valeur de l'homme quand les idées qu'il répand sont délétères; et en est-il qui aient, à un plus haut degré, ce caractère que l'idée malthusienne? «S'il est vrai, a dit à ce propos un économiste qu'on ne saurait, sans injustice, taxer de pudibonderie, J. Proudhon, s'il est vrai que la contrainte morale, devenue subitement contrainte physique et résolvant, à sa manière, le problème de la population, soit d'une pratique utile aux gens mariés, cette pratique n'est pas moins utile aux gens non mariés : or, c'est ici le côté immoral de la chose, non prévu par les économistes; le plaisir étant voulu et recherché pour lui-même sans la conséquence de progéniture, le mariage devient une institution superflue, la famille s'éteint, et avec la famille, la propriété ;
/(4 LEÇONS D'ilYGIÈNE INFANTILE.
le mouvement économique reste sans solution et la société retourne à l'état barbare. Mallhus rend le mariage inaccessible; les économistes physiciens le rendent inutile; les uns et les autres ajoutent au manque de pain le manque d'affection en provoquant la dissolution du lien social. Et voilà ce qu'on appelle prévenir le paupérisme, voilà ce qu'on entend par répression de la misère. Profonds moralistes 1 profonds politiques! profonds philanthropes! » La loi de Malthus est un sophisme économique et un sophisme impie puisqu'il fait du Crescite et multiplicamini une sorte de piège. Mais c'est assez insister sur ce point que je ne pouvais passer sous silence dans une leçon où j'avais à vous parler des entraves qui pèsent sur la fécondité.
. La fécondité du mariage en France était en 1864 représentée par 3,1 enfants, et en Prusse par 4, 14; en d'autres termes, 100 mariages donnant chez nous 310 enfants en produisent 414 en Prusse. Admettons un instant, comme vœu plutôt que comme espoir, que la fécondité française s'élève au taux de la fécondité prussienne, nous réalisons, de ce fait, une augmentation d'un sixième de nos naissances, ou plus de 150000 enfants, et nous voyons notre richesse et notre sécurité s'accroître. Un pays ne mesure pas le chiffre de sa population possible sur la surface, mais bien sur la richesse de son sol et la valeur de son climat, et la France, qui n'a encore que 37 millions d'habitants et qui n'a que 70 habitants par kilomètre carré, ramenée à la densité spécifique de la population de la Belgique, pourrait sans encombrement arriver à une population de 60 millions d'âmes. Le sol accroît sa fécondité à mesure que la race qui l'exploite augmente la sienne, et les menaces du malthusianisme ne se réaliseront jamais. La vie humaine se meut au milieu de tant de causes dépressives qu'il n'y a pas à craindre qu'elle en arrive à une exubérance inquiétante de pullulation. V avarice de la procréation qui pèse si lourdement sur la fécondité des mariages est le grand mal social,
l'économie polilique le constate ; ce n'est pas elle qui le guérira. En attendant, nous nous mourons, comme nation, de cette lenteur avec laquelle s'accroît la population de notre pays qui, entouré de races plus prolifiques, gagne lentement en nombre absolu, mais perd rapidement en nombre relatif et sera peut-être, avant cent ans, débordé et écrasé par cette fougue de vie qui l'étreint de tous côtés.
Le budget des recettes de la vie infantile nous est connu ; voyons maintenant celui des dépenses.
Son premier chapitre a trait aux morts-nés. Ce mot embrasse deux catégories d'enfants : ceux qui, arrivés au terme de la viabilité commune, meurent avant l'accouchement; ceux qui, expulsés vivants, sont morts peu après ; la mortinatalité, telle qu'elle est envisagée par la statistique, confond habituellement ces deux groupes. La proportion des morts-nés par rapport aux naissances varie suivant les pays. C'est ainsi que 1000 naissances légitimes fournissent en France 32,15 morts-nés ; en Belgique 36,9 ; en Suède 35,25 ; en Danemark 37,85. L'illégitimité accroît dans des proportions considérables ce tribut ; elle le double presque pour la France (62 sur 1000 au lieu de 32,15). Le milieu rural a moins de morts-nés que le milieu urbain, et aussi bien dans la catégorie des enfants naturels que dans celle des légitimes. Enfin la mortinatalité légitime se recrute plus abondamment dans le sexe masculin que dans le sexe féminin ; c'est l'inverse que l'on constate pour la mortinatalité illégitime, et elle semble progresser constamment ; de 32,5 qu'elle était dans la période 1841-1845, elle s'est élevée en effet à 45,40 dans la période de 1868-1870.
Nous reviendrons bientôt sur cette question douloureuse dans une leçon consacrée spécialement à l'étude de l'illégitimité et de l'abandon.
La mortalité, de la naissance à quinze ans, donne pour les douze États principaux de l'Europe une moyenne annuelle
4° LEÇONS D'jiYGlÈNE INFANTILE.
de 583 décès sur 1 000 pour les trois groupes d'âge de 0 à 1 an, de 1 à 5 et de 5 à 15, ce qui fait pour l'ensemble des enfants une mortalité de 06 sur 1000, ou de près d'un dixième. Cette mortalité proportionnelle est du reste très variable suivant les pays. C'est ainsi qu'en Norwège elle est de 60 enfants sur 1 000 ; en Suède et en Danemark de 62 ; en France de 65 ; en Angleterre de 71 ; en Belgique de 76 ; en Hollande de 85 ; en Bavière de 01 ; en Espagne de 100 ; en Italie de 101; en Autriche de 117; en Russie de 157. La moyenne européenne de la mortalité infantile par an est donc de 80 par 1000 enfants. Vous remarquerez que la France, si mal classée au point de vue de sa natalité, se relève très honorablement au point de vue de la mortalité infantile : elle occupe en effet le quatrième rang sur cette liste de treize nations, tandis que la Prusse ne vient qu'en huitième ligne; la Russie est le pays le plus mal partagé, et sa mortalité infantile est à peu de chose près le double de celle qui représente la moyenne pour l'ensemble des États de l'Europe.
Ainsi nous perdons, année moyenne, en France, 65 enfants sur 1 000. Si vous vous rappelez que le chiffre rond des enfants en France est de 10 millions, c'est une hécatombe de 650000 existences que la mort prélève chaque année sur le jeune âge. Rapprochez ce chiffre de 65 enfants sur 1 000, de celui de 22,8 qui représente la mortalité générale dans notre pays et vous aurez une mesure expressive de la fragilité vitale chez l'enfant.
Si l'on envisage les trois périodes principales de l'enfance : de 0 à 1 an, de 1 an à 5, et de 5 à 15, on trouve que la population européenne perd, en moyenne, sur 1 000 enfants 220 du premier groupe, 40 du second, et 10 du premier. En France le groupe de la naissance à 1 an perd 156 enfants sur 1000; celui de 1 an à 5 ans en perd 34,6; celui de 7 à 15, 7,23 seulement; la mortalité de la première période nfantile est donc A fois plus forte que la seconde et
21 fois plus considérable que celle de la troisième. C'est vous dire combien la vie est fragile à ses débuis et avec quelle rapidité elle se raffermit en s'en éloignant. On a calculé que sur 950840 enfants (produit de la natalité de 1879) 156220 meurent dans la première année. M. Loua fait remarquer que quelques départements, au lieu de ce taux élevé de 164 pour 1000, n'ont qu'une mortalité de 100 pour 1 000. Si l'on pouvait ramener le taux de la mortalité de tous les départements à ce taux réduit, on économiserait 64 existences par 1000 naissances, soit 50000 environ sur l'ensemble de la natalité annuelle. Ce serait un supplément très opportun à ce maigre chiffre de 98 141 qui a représenté, pour 1878, l'excédent des naissances sur les décès, c'est-àdire l'accroissement de la population française.
Il n'est pas sans intérêt de déterminer la part qui revient, dans cette mortalité des jeunes enfants, aux principales maladies qui les atteignent. Un médecin belge, M. Meynnes, nous fournit à ce sujet une statistique instructive. Sur 10223 décès par des affections gastro-inteslinales, 432i se rapportent à des enfants de moins d'un an, 1 891 à des enfants de 1 an à 5 ans ; sur 5 322 décès par le croup, on a compté 3 200 de 0 à 1 an et 587 de 1 an à 5 ans; sur 6 731 décès de coqueluche, on a trouvé 3 575 de 0 à 1 an et 2 858 de 1 an à 5 ans ; sur 13 245 décès par convulsions, 9 842 sont fournis par des enfants de moins d'un an, et 2 996 de 1 an à 5 ans ; sur 2381 décès par variole, on en compte 803 de la naissance à 1 an et 779 de 1 an à 5 ans; sur 2 947 décès infantiles par rougeole, 1 134 ont été observés dans la première année et 1 473 de la première année à la sixième ; sur 7 058 méningites, 1806 se rapportent à des enfants de moins d'un an et 2366 à des enfants de 1 an à 5 ans.
Il résulte d'une statistique de Kuborn que sur 717 décès d'enfants de 0 à 5 ans, les maladies des voies respiratoires ont figuré pour 150; les affections gastro-intestinales pour 187; les affections tuberculeuses pour 91; la faiblesse con-
48 LEÇONS D'ilYGlÈNE INFANTILE.
géniale et le rachitisme pour 53 ; la coqueluche pour 48; les fièvres éruptives pour 116; le croup pour 32; les convulsions pour 23; la syphilis infantile pour 7. En ce qui concerne les seules affections gastro-intestinales, il n'est pas sans intérêt d'opposer au chiflre de 159 décès qui se rapporte à la période de 0 à 1 an, celui de 28 qui se rapporte à la période de 1 à 5 ans. La notion de l'importance du régime dans la première année de la vie ressort d'une manière dramatique de ce contraste.
Je pourrais poursuivre plus loin ces statistiques, mais je m'arrête, craignant d'avoir fatigué votre attention par tant de chiffres. Je me résume : nous avons en France 10 millions d'enfants ; chaque année nous en enlève 650000 ; la mort fait sa moisson la plus abondante dans la première enfance. Il y a sans doute dans cette mortalité des causes inéluctables, mais elles ne sont pas, tant s'en faut, les plus nombreuses, et il y a là des économies importantes à réaliser. Les leçons qui suivront celle-ci seront consacrées à l'étude des moyens qui peuvent conduire l'hygiène à ce résultat si enviable.