‹ Leçons d’hygiène infantileChapitre 6 sur 58 · QUATRIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

QUATRIÈME LEÇON

L'illégitimité et l'abandon

Sommaire : — Entrave apportée à l'essor numérique des populations par l'illégitimité. — Elle est un mal physique autant qu'un mal moral. — Proportion des enfants naturels dans les divers pays de l'Europe. — Relation des enfants naturels aux enfants légitimes en France. — Influence du milieu rural et du milieu urbain. — Rapport de l'intensité de la natalité illégitime avec la mortalité infantile et la vigueur de la race.

— Causes de déchéance physique pour les enfants de cette catégorie. — Charges qu'ils imposent à la société et dangers dont ils la menacent. — La recherche de la paternité hors le mariage. — Relation étroite entre l'intensité du célibat et celle de l'illégitimité. — La question des tours.

— Conditions misérables de l'allaitement dans les crèches des hospices.

— Les sévices de l'industrie nourricière. — Insuffisance do la protection accordée aujourd'hui aux nouveau-nés. — Urgence de pourvoir à cet intérêt.

Nous avons étudié dans notre dernière leçon les conditions générales de fragilité vitale des nouveau-nés, en envisageant ceux-ci dans leur milieu naturel, c'est-à-dire dans la famille ; nous avons maintenant à nous occuper de la gente dolente qui, au seuil de la vie, rencontre l'abandon et à laquelle la charilé publique sert de mère.

Et tout d'abord, puisque c'est elle qui peuple surtout les crèches des hospices, l'illégitimité se présente au début de cette étude et nous avons à la considérer comme cause de natalité infantile.

Elle est une entrave sensible à l'essor numérique des po-

pulations. Montesquieu a dit à ce propos : o Les conjonctions illicites contribuent peu à la propagation de l'espèce. Le père, qui a l'obligation de nourrir et d'élever les enfants, n'y est point fixé, et la mère, à qui l'obligation reste, trouve mille obstacles, par la honte, le remords, la gêne de son sexe, la rigueur des lois; la plupart du temps elle manque de moyens... Il suit de tout ceci que la continence publique est naturellement jointe à la propagation de l'espèce. »

L'étude de la natalité illégitime offre un intérêt des plus grands parce qu'elle fournit une preuve éclatante de l'étroitesse des liens qui font dépendre, dans un État, la prospérité publique de l'accomplissement des lois morales et réduit à sa valeur l'opinion qui ne voit dans le mariage qu'une formalité, respectable sans doute par son antiquité, mais qui est d'institution humaine et qui n'importe que médiocrement au bonheur des sociétés, un lien conventionnel, résoluble par la volonté des contractants et dont un état social plus avancé finira par s'affranchir un jour.

L'illégitimité est un mal physique autant qu'un mal moral, et les chiffres le prouvent surabondamment. Nous le montrerons tout à l'heure, mais étudions auparavant l'intensité de ce fléau.

Appelons intensité de la natalité illégitime, le nombre d'enfants naturels sur 100 naissances/On prend quelquefois pour expression de l'illégitimité le nombre d'enfants naturels produit par 100 habitants d'un pays, mais la première de ces deux mesures est préférable parce qu'elle abstrait les différences nationales de fécondité.

Or, on constate qu'il y a en Europe un maximum de 21 ;5 naissances naturelles sur 100 naissances et un minimum de 1,26. La moyenne européenne de l'illégitimité est représentée par 6,52 pour 100. En d'autres termes, il y a en Europe, en moyenne, plus de 13 naissances hors le mariage sur 100. Remarquons que la race allemande n'a pas, dans cette liste, un rang bien honorable ; la Bavière, le Wurtemberg, la Saxe,

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l'Autriche, en occupent en effet la tête, et la Prusse ne vient pas très loin après elles. Si l'on prend la moyenne de l'illégitimité dans les pays de race germaine et qu'on l'oppose à la même moyenne pour les trois grands pays de race latine : France, Italie, Espagne, on trouve pour les premiers une natalité illégitime représentée par 15 pour 100, et pour les seconds par 6,11 seulement. Où donc est cette moralité allemande dont il a été fait tant de bruit dans ces dernières années et qui, s'affirmant bien haut, était par cela même suspecte?

Mais examinons cette proportion en ce qui nous concerne. Pendant la période de douze ans qui s'est écoulée de 1859 à 1872 nous avons eu, en France, une moyenne annuelle de 73 573 naissances naturelles, c'est-à-dire 7,41 enfants naturels sur 100 naissances. Un fait consolant est la diminution progressive, mais peu sensible, il est vrai, de la proportion de l'illégitimité. Si, en effet, nous partageons les deux périodes de 1861 à 1879 en deux groupes de dix années, nous trouvons que dans le premier (de 1861 à 1870) cette proportion a été de 7,58, tandis que dans le second elle a été de 7,56. Il n'y a certainement pas à se targuer beaucoup d'une différence aussi minime, mais il y a tant de mauvaises choses dont le niveau monte constamment à notre époque : la criminalité, le suicide, l'alcoolisme, l'aliénation, par exemple, qu'il faut se féliciter de voir l'illégitimité tendre à demeurer stationnaire.

La statistique accuse d'une manière expressive l'influence des milieux sur l'illégitimité. C'est ainsi qu'une moyenne de six années a fourni pour le département de la Seine (lisez Paris) 25,71 naissances naturelles sur 100, c'est-à-dire plus du quart, ou le maximum observé en Europe ; cette proportion n'a été que de 11,55 pour l'ensemble des populations urbaines en France, et de 4,36 seulement pour l'ensemble des populations rurales de notre pays. C'est dire qu'il y a, à la campagne, 6 fois moins de naissances naturelles qu'à Pans, et près de 3 fois moins que dans les villes.

Sans doule, il y a à faire une certaine part, dans ce résultat, à la moralité des campagnes, moralité qui, malheureusement moindre qu'on ne le croit, est encore cependant inconstestablement supérieure à celle des villes, et aussi au frein qu'oppose aux relations irrégulières la vie dans une petite localité où nul désordre ne passe inaperçu ; mais il ne faut pas oublier non plus que beaucoup de grossesses rurales viennent aboutir aux villes où la clandestinité trouve un abri et des ressources. Paris peut être considéré, sous ce rapport, comme un refuge pour la France entière, et c'est sans doute (sans vouloir l'innocenter par ailleurs) à cette cause qu'est due son effrayante surcharge de natalité illégitime. Chaque ville un peu importante joue, par rapport aux campagnes avoisinantes, ce rôle d'attraction exercé par Paris pour les grossesses clandestines sur l'ensemble des campagnes et des villes.

Les divers départements diffèrent, du reste, beaucoup les uns des autres au point de vue de l'intensité de l'illégitimité, Les tableaux dressés par Bertillon accusent le minimum pour les Basses-Alpes qui ont moins de 2 naissances naturelles sur 100 naissances, et, en dehors de la Seine, un maximum de 14,1 pour le département du Rhône. Les départements à villes très populeuses et à populations industrielles sont ceux où l'illégitimité atteint son chiffre le plus élevé ; Il est, en effet, de 12,2 pour la Seine-Inférieure, de 10,8 pour la Gironde, de 10,5 par les Bouches-du-Rhône.

L'illégitimité et le célibat sont deux faits sociaux liés l'un à l'autre par un rapport d'effet à cause. S'il en est ainsi, la statistique doit accuser une plus grande proportion d'enfants naturels dans les pays qui se marient le moins. C'est ce que l'on constate en effet pour quelques contrées de l'Europe : c'est ainsi que la Russie qui a la plus grande intensité matrimoniale (10 habitants mariés sur 100, la moyenne générale de l'Europe étant de 8,6) n'a que 15 enfants naturels sur 10,000 habitants ; tandis que les autres pays de l'Europe en

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ont en moyenne, 25. Sans doute cette relatio» ne ressort pas toujours aussi évidente des chiffres, mais la connaissance de l'état de nos mœurs ne permet pas de douter qu'elle existe. On peut affirmer que le pays qui aura, engagé dans le mariage, le plus grand chiffre de sa population mariable, c'està-dire comprise, pour les deux sexes, entre 15 ans et 60 ans, sera celui que l'illégitimité éprouvera le moins. Or, nous avons en France 26 millions et demi d'adultes de plus de quinze ans. Sur ce chiffre, 14 millions et demi sont mariés et près de 12 millions sont célibataires. Le célibat est donc un mal social, il est aussi un mal individuel puisque, si c'était le lieu, il me serait facile de vous démontrer : que les célibataires vivent moins que les gens mariés ; qu'ils commettent plus de crimes ; qu'ils fournissent un contingent plus fort à l'aliénation ; qu'ils se suicident plus souvent. Il affaiblit de plus les populations, non seulement en nombre mais en qualité ; il sert de véhicule principal au poison syphilitique, altère les mœurs et impose à la société, dans notre seul pays, la charge de près de 80 mille enfants.

Le célibat est donc mauvais et dangereux. Mais il est deux sortes de célibat que la passion et le parti pris confondent volontiers et que l'on doit distinguer : le célibat d'égoïsme et le célibat de sacrifice ; le premier qui a pour mobile la recherche du plaisir et l'éloignement du devoir ; le second qui a pour mobile le dévouement à un sentiment ou à une idée.

Ici, je rencontre, sans l'avoir cherchée, cette éternelle question du célibat religieux, question obscurcie par tant de sophismes. Je ne l'éluderai pas, car je vous ai habitués à ma sincérité et je vous rends ce témoignage que, convaincus ou non, vous avez toujours eu pour des opinions loyales la déférence qu'elles méritent. On ne nie pas généralement que ce célibat, élevé dans son but, ne soit fécond et salutaire dans se< résultats; mais on lui reproche de préjudicier à l'accroissement numérique de la population. C'est là le grand argument contre le célibat religieux, argument usé, mais

qu'on rajeunit à tous propos. Examinons-le de près. 11 est incontestable que les prêtres, les moines et les religieuses, vivant dans un célibat consenti, sont improductifs pour l'accroissement de la population. Mais quelle est la mesure de ce préjudice? Voilà ce qu'il importe de déterminer pour juger de la valeur de ces récriminations.

Dans une discussion académique élevée récemment sur le mouvement de la population en France, on a évalué à 142,705 le nombre des personnes qui, en 1861, étaient engagées dans le célibat religieux. Ce nombre, suivant Lagneau, serait de 131,676 et se décomposerait ainsi : 43,577 prêtres séculiers, 17,776 religieux, 90,343 religieuses, ce qui aurait fait, si ces personnes étaient restées dans le monde et s'étaient toutes mariées, 75,838 ménages possibles; mais suivant la proportion habituelle,' la moitié au moins n'auraient pas contracté mariage, ce qui réduit ce chiffre à 37,919 ménages. Au taux de 3,08 enfants par ménage, il reste 115,000 enfants pour vingt ans d'activité procréatrice, ou 5,755 naissances de moins chaque année (et je suppose que pendant ces vingt ans ces unions ne seront pas dissoutes par la mort), ce qui, au taux de la natalité moyenne, donne 1 enfant environ sur 160 enlevé à la population par le célibat religieux. Et encore combien payeraient leur tribut à la mort 1 Remarquez aussi que je n'ai pas fait intervenir dans ce calcul la stérilité matrimoniale qui prive d'enfants un ménage sur sept, et réduit par conséquent d'un septième encore le chiffre d'enfants que le célibat religieux refuse à la population.

Voilà vraiment une belle affaire, et de quoi justifier une entreprise sur la liberté des vocations ! Car enfin, il faut être juste, on ne se met pas hors la loi parce qu'on veut consacrer sa vie à prier ou à se dévouer aux pauvres. Si on exige que les célibataires de cette nature se marient, il faut exiger la même chose des autres célibataires dont les motifs ne sont certainement pas plus respectables, et si on décrète le

l'illégitimité et l'abandon. 79 mariage obligatoire et ecclésiastique, il faut décréter en môme temps le mariage obligatoire et laïque. Quant au mariage gratuit, il viendra quand il pourra. C'est ainsi que menés par la passion, le parti pris etV à priori philosophique, les meilleurs esprits vont à l'absurde et, ce qui est plus grave, à l'injuste. L'homme est libre de se marier ; il est libre de ne pas se marier, et toute loi qui viendra limiter cette liberté sera inique et vexatoire ; je n'en veux pas, au nom de la liberté et de la dignité humaines, pour le célibataire de plaisir, j'ai bien le droit de n'en pas vouloir pour le célibat de sacrifice. D'ailleurs la société humaine est autre chose qu'un haras ; l'homme n'est pas seulement producteur d'enfants, il est producteur aussi de bons exemples et de bonnes œuvres, et n'est-ce pas quelque chose pour la société que de lui donner des leçons d'austérité, d'empire sur soi-même, de dévouement aux autres? Et puis les célibataires religieux ont leurs enfants qu'ils recueillent dans la progéniture abandonnée par le célibat libertin, et ceux-là qui l'ont vu aux prises avec la tâche de défendre contre la mort cette chélive descendance savent que cette paternité d'adoption compense pour la population la paternité réelle à laquelle ont renoncé les célibataires religieux. Il faudrait pourtant bien renoncer à ces redites qui sont usées et qui n'abusent plus que les esprits faibles ou prévenus. Il en est de cet argument comme de celui qui est invoqué pour soumettre les prêtres au service militaire. Le préjudice, causé à l'armée d'un côté, n'est pas plus sérieux que celui qui est causé de l'autre à la population. Dans les deux cas, la passion apparaît et la sincérité fait défaut.

L'intensité de la natalité illégitime est un mal, d'abord parce qu'elle accuse une déchéance pour les mœurs et puis ensuite parce qu'elle crée une race débile, mal conformée, singulièrement disposée aux maladies constitutionnelles, à la scrofule, à la phthisie, à l'idiotisme, à l'épilepsie, apportant de plus dans la vie une hérédité morale et intellectuelle

souvent reprochante, élevée anormalement en dehors de la famille, faisant peser sur la société des charges auxquelles elle ne peut se refuser mais qui sont excessives, et menaçant de plus sa sécurité en grossissant le nombre de ces existences sans racines et sans fonction qui sont poussées naturellement vers l'improductivité et le désordre.

Mais l'illégitimité est aussi une cause d'affaiblissement numérique pour les populations en élevant considérablement le chiffre de la mortinatalité. Si l'on compare en effet la mortalité infantile de 0 à \ mois dans deux groupes d'enfants, les uns nés dans le mariage, les autres hors le mariage, on voit que l'illégitimité crée pour les enfants qui en procèdent des chances de vie misérable et raccourcie. La mortalité des uns dans le premier mois est de 4,02 pour 100 naissances ; elle est de 7,59 pour les autres, c'est-àdire près du double. D'un autre côté, les morts-nés illégitimes sont deux fois plus nombreux que les morts-nés qui procèdent du mariage. En 1871 , sur 59,067 enfants naturels en France, nous en avons perdu 4,425; au taux de la mortalité des nouveau-nés dans le mariage, cetle perte n'aurait été que de 2,371 seulement ; la différence, soit 2,054, est donc une perte sèche à porter au compte de l'illégitimité ; et ce calcul, remarquez-le, est basé sur l'année où : parle fait des mobilisations, des événements de guerre, les naissances illégitimes se sont certainement ralenties comme l'ont fait les naissances légitimes; les autres années, interrogées à ce point vue, accuseraient, dufait de l'illégitimité, un préjudice encore plus considérable.

Et je ne parle ici que des morts-nés; si l'on suivait les enfants naturels dans la première année, si on calculait pour chaque mois les probabilités de vie qui leur reviennent, on constaterait une fragilité bien autrement plus grande pour les enfants naturels que pour les enfants légitimes. Ces calculs ont appris en effet que la mortalité des enfants légitimes étant représentée par 1, celle des enfants

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naturels est, pour la première semaine, 1,68; celle de la deuxième semaine 2,38 ; celle de la deuxième quinzaine 2,61 ; celle des cinq mois suivants, 2,12 î enfin celle des six derniers mois 1,75. Lamortalitc de la première année pour les enfants légitimes étant 1, celle des enfants naturels est 1,92. L'écart <Je la mortalité entre les deux catégories d'enfants est surtout considérable dans les trois premières semaines, et c'est la seconde quinzaine qui est la plus critique pour la vie des enfants naturels, tandis que c'est la première pour les enfants nés dans le mariage.

Si l'illégitimité imprime à la vie des conditions d'une fragilité primordiale qui se traduit par plus d'avortements et une mortalité plus grande des nouveau-nés, il ne faut pas croire que les enfants naturels qui ont éludé ce double danger présentent plus tard des conditions de vigueur et de résistance semblables à celles des enfants issus du mariage . Il n'en est rien: ils portent en général toute leur vie le poids de leur mauvaise hérédité et des soins défectueux ou insuffisants qu'il ont reçus pendant la première année. On n'a qu'à jeter un coup d'œil d'ensemble sur la population chétive qui peuple les hospices consacrés à cette catégorie d'enfants pour recueillir une impression qui ne dispense pas des chiffres, mais qui peut suffire, en atteudant ceux-ci. Quant on poursuivra, la statistique en main, l'examen comparatif delà mortalité des deux catégories d'enfants, on trouvera certainement, au 1 out de chaque période, un déficit plus considérable pour les enfants naturels ; de môme, si on établit un jour un parallèle analoguepour la mortalité spéciale par nature de maladies, surtout de celles qui synthétisent en quelque sorte les conséquences d'une hérédité et d'une hygiène également mauvaises, il n'est pas douteux que les enfants naturels n'accusent une proclivité morbide exagérée.

Et comment pourrait-il en être autrement ? Issus du désordre ou de la misère, et souvent de ces deux facteurs réunis, et par conséquent de parents entachés d'affaiblissement or-

Fo.NSSAGIUVES. Q

ganique ; conçus et portés dans une clandestinité qui est la source d'un trouble moral et souvent une provocation à des tentatives d'avortement qui retentissent sur eux avant leur naissance; enfantés, comme ils avaient été procréés, dans de mauvaises conditions; privés de soins; condamnés généralement aux sévices d'une alimentation artificielle mal conduite; livrés, dans les cas les plus heureux, à des nourrices d'occasion, ils ne peuvent évidemment puiser dans ce concours de circonstances mauvaises que des chances bien médiocres de vitalité.

Mais ce n'est pas tout : l'illégitimité ne préjudicie pas seulement à la société en entravant l'essor numérique de la population, elle fait encore peser sur elle des charges onéreuses, et r encombre d'enfants à aptitudes trop souvent vicieuses et qui, privés de l'influence correctrice de la famille, et d'une bonne éducation, ne lui promettent pas pour l'avenir, un appoint bien utile de forces intellectuelles et morales. Les statistiques judiciaires sont là, d'ailleurs, pour démontrer ce que deviennent un grand nombre de ces malheureux enfants.

L'illégitimité est donc un mal à tous les points de vue ; et ici encore éclate dans toute son évidence cette grande loi préétablie qui donne toujours au bien moral le bien physique comme descendance et qui veut, par contre, que le mal moral n'engendre jamais le bien physique. J'ai cherché des dérogations à cette loi, je n'en ai pas vu jusqu'ici. Si l'on croit en trouver parfois, c'est qu'on n'envisage que les conséquences immédiates du mal moral; mais que l'on en poursuive suffisamment les effets et on arrive toujours à en vérifier l'exactitude. En ce qui concerne l'illégitimité, le mal physique suit, sans intermédiaires, le mal moral.

Rien n'est donc plus naturel que de chercher à limiter le fléau de l'illégitimité, et la recherche de ce moyen restrictif a singulièrement exercé l'imagination des économistes.

On a proposé de faire de l'enfantement illégitime un délit et de le punir. C'est simplement inique. Eh quoi ! la mal-

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heureuse qui a, pour atténuer sa faute, l'excuse de l'entraînement, souvent de la misère, qui la payera de son honneur, peut-être de sa vie, et sur qui pèseront d'une manière exclusive les charges et les risques de l'illégitimité, serait punie alors que l'instigateur de cette faute commune, celui qui en a quelquefois seul la responsabilité morale, se réfugierait dans une impunité commode 1 Quoi de plus absurde et de plus injuste qu'une jurisprudence semblable, et qui songerait jamais à l'appliquer ? La poursuite de la maternité illégitime ne peut venir qu'après celle de la paternité clandestine, et la seconde mériterait certainement une pénalité double delà première.

Que faut-il donc penser delà recherche de la paternité ? J'entends la paternité hors le mariage, car l'adage j uridique : « is pater est quem nuptiœ clemonstrant » est, on peut le dire, une nécessité sociale. Tout enfant conçu dans le mariage a pour père le mari; mais tout enfant conçu hors le mariage ayant droit à un père et ne pouvant le rechercher lui même, il est naturel que la société, qui est son tuteur légal, se charge de ce soin. C'est là la conclusion à laquelle est arrivé M. Dewinck dans un rapport lu le 21 mars 1875 à la Société internationale d'économie sociale. Dans le projet élaboré par lui, sur la déclaration faite au maire de sa commune par une fille séduite et devenue enceinte, il serait nommé par ce magistrat un curateur à l'enfant à naître; ce curateur deviendrait le tuteur de l'enfant et poursuivrait en son nom la recherche de la paternité. «L'objection du scandale, dit à ce propos M. Ph. Serré dans un travail remarquable sur l'article 340 du Code civil, est usée et amène une réponse topique, à ce point évidente qu'elle est tombée dans le lieu commun : le scandale est dans la violation delà loi morale, il n'est pas dans la répression; la répression est exemplaire, loin d'être démoralisatrice. L'argument du scandale, si on devait s'y arrêter, paralyserait toute justice. Tous les jours des procès civils en séparation de corps ou en désaveu de

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paternité et des poursuites criminelles pour attentat aux mœurs amènent la divulgation de faits déplorables. A-t-on jamais pensé à élever, en pareille matière, la fin de non recevoir du scandale? Il y a quelque chose de plus contagieux que le mal lui-même et de plus démoralisateur, c'est l'impunité du mal.... Quiconque a transmis la vie à un être humain lui doit la subsistance et l'éducation, l'assistance morale et l'assistance corporelle. Tout au moins, et ne pût-il que cela, il lui doit l'aveu et la reconnaissance publique de sa paternité. Ledéni de paternité est, entre tous lesdénis de justice, le plus impie et le plus dénaturé. Les conditions de moralité actuelle et antérieure des filles-mères seraient d'ailleurs toujours un élément qu'on interrogerait dans ces recherches et qui pourraient jeter sur elles une lumière souvent décisive. Au reste, comme l'a très bien fait remarquer M. Dewinck, la loi, pour prévenir des abus, doit stipuler en faveur de la fille séduite, qui est toujours entachée de complicité, un minimum d'avantages et s'occuper presque entièrement du sort de l'enfant qui, lui, est innocent et sur lequel doivent se porter principalement toutes les sollicitudes de la loi. Dans ces limites, la recherche de la paternité clandestine est naturelle, elle est juste et l'on ne saurait invoquer contre elle les difficultés dont elle est entourée dans l'application. Sans doute, elle échouera souvent ; mais le fait qu'elle est susceptible d'être poursuivie sera, à lui seul, un frein d'une certaine efficacité. Espérons qu'un jour viendra où elle sera inscrite dans nos Codes, non pas avec une forme répressive, ce qui répugnerait à nos mœurs, mais avec une forme réparatrice, ce qui est le minimnm delà justice. »

La grave question des tours se présente ici et nous allons l'étudier, sinon dans tous ses détails, au moins sous ses aspects les plus importants. L'utilité des tours est fort controversée. Sans doute le sentiment qui ainspiré leur fondation est des plus respectables et la discussion ne peut avoir d'autre terrain que celui de leur efficacité pour diminuer la

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mortalité des nouveau-nés, sans accroître l'illégitimité par les facilités qu'ils lui offrent.

L'influence du christianisme qui a substitué à la loi païenne, si rude aux faibles, une sollicitude ardente pour eux, a inspiré en faveur des enfants abandonnés des prodiges de charité; mais ils sont restés tout à fait isolés et individuels jusqu'au milieu du xvn0 siècle, c'est-à-dire jusqu'à l'époque où saint Vincent de Paul a organisé l'assislance de ces malheureux enfants en lui donnant la seule base qui puisse la rendre vraiment efficace, c'est-à-dire l'esprit chrétien de dévouement et d'abnégation.

La loi du 20 juin 1793, qui a créé pour chaque municipalité un tour, ou lieu de dépôt pour les nouveau-nés, s'inspirait sans doute d'intentions philanthropiques, mais elle offrait à la débauche, au désordre et à la désertion des devoirs, des facilités qui n'ontpas tardé à produire leurs fruits. Le but de la création des tours était, en affranchissant les filles-mères des suggestions de la honte et du désespoir, de diminuer le nombre des expositions et des infanticides. Or, la statistique a montré que les tours faisaient monter parallèlement le niveau de l'illégitimité et celui de l'abandon. Écoulons ses enseignements à ce propos : « Peu d'années après l'ouverture des tours, en vertu d'un décret de 1811, a dit un économiste, le nombre sans cesse croissant des enfants mis à la charge des départements et des communes appelait déjà la sérieuse attention du gouvernement. En effet, le nombre des enfants trouvés et abandonnés qui était en 1719 de 55 700, s'élevait déjà en 1815 à 84 500, en 1818 à 97 900, en 1825 à 111 400, en 1831 à 127 600 et en 1833 à près de 131 008... Il est curieux de voir, par les faits, l'action puissante de la présence d'un tour sur l'abandon des enfants. On a souvent cité l'exemple de Mayence, où il n'y eut, jusqu'en 1811, que deux ou trois enfants exposés par an; après l'établissement du tour, ce nombre s'éleva à 150; puis en 1815, le tour est supprimé et immédiatement le nombre des

expositions est réduit de nouveau à 2 ou 3. En 1838, le tour de Paris ne fut surveillé que durant quelques mois, mais l'opinion publique le croyait fermé ou surveillé; dans cette môme année, le nombre des enfants mis au tour ne fut que de 41 ; on finit par apprendre que le tour existe toujours et qu'il est libre, et en 1839, le nombre des enfants qu'on y expose est de 294; en 1844, ce nombre est de 698. Dans le département du Nord, qui a longtemps possédé cinq tours, le nombre des réceptions annuelles était de plus de 700; les tours ont été successivement surveillés de 1810 à 1843, et en 1845, le nombre des enfants reçus n'était plus que de H. »

Au reste la pression de l'expérience a redressé cette philanthropie fourvoyée, et les tours, déjà singulièrement réduits, auront bientôt disparu. Objectera-t-on que les avortements, les infanticides et les expositions meurtrières s'accroîtront, les faits sont là pour démontrer que, en ce qui concerne les expositions, cette crainte ne s'est pas réalisée. Là où les tours ont disparu, il y a eu moins d'enfants exposés et moins d'affaires d'infanticides parce que sans doute la débauche, plus inquiète de ses conséquences, s'est donné une carrière moins libre. Terme et Monfalcon ont soutenu, les preuves statistiques en main, qu'un groupe de départements où le tour florit a offert plus d'infanticides qu'un groupe égal d'autres départements où il avait été supprimé. Nous nous rallions pleinement à la doctrine de M. de Gérando qui affirme que les motifs qui poussent à l'infanticide ne sont en rien influencés par l'existence ou la non-exisLence des tours. Se réfugie-t-on derrière cette explication que l'avortement provoqué a dû remplacer l'infanticide et l'exposition, et que son intensité échappe à toute constatation, je répondrai que les filles-mères qui ont à cacher une grossesse clandestine et dans la pensée desquelles est entré le projet criminel d'un avortement, ne s'en laisseront vraisemblablement pas détourner par la possibilité de se débarrasser sur un hospice du soin d'élever leur enfant. Et d'ailleurs, en favorisant ainsi

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la natalité clandestine, ne prive-t-on pas l'enfant d'un état civil qui, pour douloureux qu'il soit, peut, dans certains cas, avoir son prix pour lui?

Les partisans convaincus de l'utilité des tours ne pourraient nier du reste les abus flagrants auxquels ils donnaient lieu : des enfants légitimes (1 dixième environ) y étaient déposés. En veut-on une preuve? Sur 258 enfants réclamés en six ans à l'hospice de Rouen, il y avait 122 enfants légitimes ; dans l'arrondissement de Dieppe, sur 536 enfants réclamés, 318 étaient légitimes. Ces chiffres invoqués par M. de Gérando sont singulièrement expressifs. Ainsi donc, il n'aurait fallu qu'une mauvaise impulsion des parents ou leur mort pour que tant d'enfants nés dans le mariage eussent été à jamais les victimes de cette suppression d'état. Enfin des filles-mères qui auraient fait des efforts honorables pour élever leur enfant, étaient sollicitées ainsi à s'en débarrasser. Il y a d'ailleurs à réglementer le désordre par des institutions publiques, les intentions fussênt-elles excellentes, ce danger, moral devoir la philanthropie revêtir les apparences fausses, mais désobligeantes, d'une sorte de connivence par indulgence exagérée et d'atténuer ainsi le sentiment de réprobation publique qui doit s'y attacher. « Il est toujours fâcheux pour la morale publique, a dit à ce propos M. de Gérando, de frapper les regards de la foule par la présence d'un genre d'asiles semblable à celui des hospices d'enfants, de faire supposer que le nombre des enfants délaissés est considérable, de familiariser l'opinion avec l'idée d'un crime si contraire à la nature. » La société doit évidemment adopter les malheureuses créatures que la famille abandonne, les entourer de vigilance et de sollicitude; elle y est obligée par humanité, elle y a aussi son intérêt, car c'est le moyen d'atténuer les dangers que l'illégitimité lui fait courir; mais elle ferait fausse route en favorisant la clandestinité et l'abandon. Au reste le tour, qu'un économiste anglais, lord Brougham, appelait « la meilleure petite ma-

chine de démoralisation que l'on pût inventer», et qu'un autre écrivain, M. Remarie, définissait avec non moins d'énergie une machine à suppression d'état, s'en va rapidement, et il ne restera bientôt plus de lui que le souvenir d'une tentative généreuse mais imprévoyante. Que les hospices ouvrent largement leurs portes aux nouveau-nés que l'abandon et la misère leur confient, c'est de nécessité et de devoir; mais que les tours cessent d'être une prime offerte à l'inconduite, si ce n'est à la spéculation. C'est ce que la prudence et le souci des mœurs imposent absolument. Au reste, la législation actuelle en laissant facultatifs le rétablissement, le maintien ou la suppression des tours, semble avoir compté sur leur disparition progressive par le fait du sentiment, de plus en plus général, de leur inefficacité ou de leurs dangers, et il n'y a qu'à laisser cette évolution s'accomplir spontanément pour qu'elle aboutisse à sa fin naturelle, c'est-à-dire à la suppression du tour libre.

M. le comte Siméon, dans le rapport qu'il a lu en 1856 au Sénat sur l'organisation du service des enfants confiés à l'Assistance publique, a fait ressortir l'énorme mortalité des enfants déposés au tour, et a opposé aux 140 cas d'infanticides légaux, les 2 200 décès qui constituent l'excédent de la mortalité des enfants nés au tour, sur la mortalité générale des nouveau-nés. Cet argument n'est pas, au point de vue spécial qui nous occupe, dénué de valeur.

En résumant ma pensée sur cette grave et difficile question des tours qui a divisé et qui divise encore tant d'esprits généreux, je dirai que le secret de ces divergences est surtout dans la confusion des tours fermés ou clandestins et des tours ouverts ou surveillés; les premiers sont incontestablement une incitation à la débauche et au délaissement des enfants, non pas seulement de ceux qui naissent hors le mariage, mais même des enfants légitimes; et que la pensée qu'ils peuvent diminuer l'infanticide ou l'exposition qui est, comme le disait un père de l'Église, Lactance, une

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l'orme de l'infanlicide : « Tam nefarium est exponere quam necare », est en opposition avec les données de l'expérience.

Les crèches des hospices qui ont recueilli des enfants trouvés ont tout d'abord à pourvoir à leur allaitement, et l'industrie nourricière s'en empare. Il y a un immense intérêt à ce que les enfants soient pourvus d'une nourrice sans retard, mais malheureusement des lenteurs, administratives, et aussi la difficulté du recrutement des nourrices condamnent les enfants pendant huit, quinze jours, et quelquefois plus, aux hasards de l'alimentation artificielle en attendant le départ pour la campagne où ils doivent être nourris. Ce qui meurt de ces petits enfants, presque toujours chétifs d'ailleurs, on le comprend aisément. J'ai vu quelquefois deux et trois nouveau-nés se suspendre pendant cette période au sein de la même nourrice, dont le lait et la moralité se valaient, et attendre dans ces conditions misérables, l'époque régulière où la voiture de nourrissage les emportait; heureux ceux qui naissaient près de cette date, malheureux ceux qui en étaient éloignés! Le plus souvent, le biberon les soumettait à une épreuve préliminaire que complétait une nouvelle nourrice. Aussi l'atrophie infantile, l'entérite et le muguet se prélassaient-ils dans ces crèches et la mort y trouvait une grasse pâture. Voilà déjà un premier et immense danger. 11 est aggravé par les conditions du transport qui, dans la saison rigoureuse, exposent les nouveau-nés à cette influence du froid que je vous disais, l'autre jour, être si meurtrière pour eux. Mais ces deux épreuves ne sont rien auprès des sévices de l'industrie nourricière, un troisième et redoutable crible à travers lequel passent les nouveau-nés qui n'ont pas le privilège d'une résistance vitale particulière.

Vous avez eu certainement, Messieurs, les échos de cette douloureuse statistique dont les éléments ont été produits et discutés partou t depuis une vingtaine d'années : dans la presse médicale et politique, dans les brochures et les livres, devant les Académies et les Sociétés protectrices de l'enfance. Des

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médecins ont consacré leurs efforts et leur zèle à cette croisade en faveur des nouveau-nés, et parmi eux, M.Brochard occupe certainement le premier rang, pour l'ardeur avec laquelle il s'est occupé de celte question, a sollicité l'émotion publique à son sujet et a préparé les solutions administratives qui sont de nature à diminuer l'intensité d'un mal dont il a fait ressortir l'étendue avec une rare et persévérante énergie. Une brochure publiée par lui en 1871, sous ce titre dont la vivacité ne me déplaît pas : « Les Nourrissons, les Enfants- trouvés et les animaux)), met dans un contraste expressif la sollicitude que l'on montre pour l'élève des animaux et l'abandon véritablement douloureux qui attend les nouveau-nés envoyés en nourrice à la campagne. Il trace de leur condition le tableau suivant : « Privés de toute surveillance médicale, ces enfants n'ont pour unique appui que la protection, toujours illusoire, du maire de la commune dans laquelle le hasard les a placés. Aussi se passe-t-il, dans la courte existence de ces petits malheureux, des faits que je croirais impossibles si je n'en avais été plus d'une fois témoin. Un grand nombre de ces enfants succombent faute de soins, faute de nourriture, meurent brûlés ou victimes des plus cruels accidents. L'arrivée des nourrissons dans les communes rurales n'est bien souvent connue du maire que par leur inscription sur le registre des actes de décès de ces communes. Cette inscription se fait rarement attendre et, presque toujours, elle a lieu avant que les nouveau-venus aient eu la moindre visite. Aussi les substitutions, les suppressions d'enfants sont-elles plus fréquentes qu'on ne le croit généralement. Cette idée devrait même faire trembler toutes les mères qui envoient un enfant en nourrice et qui, toute leur vie peut-être, embrasseront un enfant qui ne leur a jamais appartenu. Ces faits, je l'affirme, sont loin d'être rares. Que de fois, j'ai vu, au cœur de l'hiver et par une neige épaisse, de malheureux nourrissons sortir inanimés d'un wagon de troisième classe et mourir peu d'instants après! Pourquoi, en

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présence de semblables accidénts, ne pas interdire aux Compagnies de faire voyager les nouveau-nés dans des compartiments non chauffés? Si, au lieu de visiter les fermes, le médecin pénètre dans les chaumières, à la place de ces beaux animaux que, tout à l'heure, il admirait, il trouvera deux, trois nourrissons pâles, maigres, étiolés, à la figure de cire. Ces malheureux sont làqui crient, qui meurent de faim ou de soif. «Ce n'est rien, dit la nourrice si on l'interroge, c'est un petit Parisien qui crie... la mort le tourmente.» L'infortuné nourrisson n'a pas d'autre oraison funèbre. Le lendemain une autre victime le remplace... Les nourrissons vivent, meurent dans les campagnes sans que personne s'en occupe. S'il succombent, s'ils meurent de faim, de misère, s'ils sont brûlés, les nourrices peuvent être parfaitement tranquilles, personne ne recherchera les causes de leur mort, car les décès dans les communes rurales ne sont jamais vérifiés. »

Alors même que ce tableau semblerait un peu rembruni, on ne peut s'empêcher de reconnaître, quand on a quelque expérience de ce qui se passe à la campagne, que les traits essentiels en sont rigoureusement vrais et qu'il y a là un mal profond qui ne saurait trop appeler la sollicitude de la loi et de l'administration. Sans aucun doute, les nouveau-nés assistés sont placés sous la tutelle et la surveillance d'inspecteurs, mais ceux-ci sont loin, le rayon de leur juridiction est étendu et une foule de sévices leur échappent forcément. Ce qui ne saurait tromper du reste, c'est l'effrayante mortalité de cette catégorie d'enfants. Brochard établit, par des chiffres, qu'en 1871, dans le département d'Eure-et-Loir, la mortalité de ces enfants a été de 90 pour 100. Dans d'autres départements, elle est de 78, 87. Dans les plus favorisés, elle est le triple de celle des enfants autochthones. On a . fait pour Paris cette statistique, douloureuse .autant qu'instructive, que la moitié des enfants qui naissent chaque année dans cette ville sont envoyés en nourrice à la campagne et que le chiffre de leur mortalité est de 51, 08 pour 100, tandis

que celle des enfants appartenant aux localités vers lesquelles ils émigrent n'est que de 19, 9 pour 100. L'enquête administrative qui a été faite à ce propos indique, pour la mortalité des pupilles des hôpitaux de Paris, le chiffre de 36 pour 100; pour celiedesenfantsplacésparlespetitsbureaux, 42 pour 100; pour celle des nourrissons parisiens placés par leur famille, 68 pour 100 ; ce qui donne, en moyenne, ce beau résultat que

I enfant sur 2 envoyés en nourrice à la campagne est voué à la mort (en chiffres nets la mortalité est de 48, 8 pour 100).

Certes, Messieurs, je ne suis pas partisan du biberon et je n'ai pas manqué, toutes les fois que j'en ai trouvé l'occasion, de vous dénoncer ses sévices, mais entre deux maux il faut choisir le moindre, et je voudrais que chaque grande ville eût à proximité, dans un point salubre de sa banlieue, un établissement bien organisé en vue de sa destination, une sorte de crèche rurale où les enfants assistés seraient, sous la direction d'un médecin et sous l'œil de l'administration,, soumis à la pratique de l'allaitement artificiel méthodique. En évitant l'encombrement, en se procurant toutes les ressources d'un lait pur et d'origine certaine, on arriverait, sans aucun doute, à des résultats bien autrement favorables» L'expérience vaudrait au moin sla peine qu'on la fît. Poursuivant cette idée et l'étendant davantage, je ne verrais pas pourquoi des établissements privés, soumis à une surveillance administrative, n'offriraient pas les mêmes avantages aux familles qui ne peuvent garder leurs nouveau-nés à domicile.

II est positif qu'il y a quelque chose à faire et je ne doute pas que dans vingt ans on ne s'étonne de notre résignation actuelle à une situation aussi lamentable. Je terminerai en m'associant à un vœu de M.Brochard : c'est que les fonctions d'inspecteur des enfants assistés ne soient exercées que par des médecins. Qui aura autant qu'eux le souci de ce grand intérêt et la compétence qui, seule, peut permettre de bien remplir une mission pareille? On ne semble pas le croire puisqu'en 1871, sur 87 inspecteurs d'enfants assistés (ce

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chiffre est dérisoire par son insuffisance), 19 seulement étaient docteurs en médecine. Je ne suppose pas que les choses aient beaucoup changé depuis. On peut être administrateur zélé et intelligent et ne rien entendre aux questions si complexes et si pressantes, que fait surgir l'allaitement des enfants. La raison, si habituellement invoquée, que les inspecteurs s'éclairent des conseils des médecins, n'est pas sérieuse, les circonstances d'une consultation pareille ne se rencontrant guère, au cas où l'on en comprendrait le prix : et d'ailleurs pourquoi deux actions isolées ou divergentes là où une seule suffit ?

Espérons, et je ferme cette leçon par ce vœu, que le bon sens finira par prévaloir, en ce point comme en tant d'autres où son autorité est méconnue, et que ce grand service de l'inspection des enfants assistés, qui n'embrasse pas moins, année moyenne, de 150 000 nouveau-nés dans sa sollicitude, finira enfin par être organisé d'une manière sérieuse et digne du grand intérêt public qui lui est confié.

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