CINQUIÈME LEÇON
La nourriture du premier âge
Sommaire. — Importance de ce sujet d'hygiène. — Ses divisions. — La cause de l'allaitement maternel devant les médecins et les philosophes. — Ce que valent les formules absolues en hygiène. — Bénéfice que
la mère retire de l'allaitement, au point de vue de sa propre santé.
Avantages qu'il offre au nouveau-né. — Sévices exercés sur les enfants par les nourrices mercenaires. — Croisade à entreprendre en faveur de l'allaitement maternel. — Les trois catégories de nourrices, suivant qu'elles sont au domicile des parents, dans la même ville, ou à la campagne. — L'allaitement artificiel au biberon. — Le biberon comme encas et comme système. — Difficultés de ce mode de nourriture. — Ses résultats exprimés par la statistique. — L'allaitement animal. — Les allaitements mixtes : mixte féminin, mixte animal, mixte artificiel.
La façon dont doit être conduite l'alimentation des petits enfants est certainement une des parties les plus importantes de l'hygiène de cet âge et cette étude occupera trois de ces leçons. Dans la première, nous nous occuperons des modes divers d'allaitement comparés au point de vue de leur valeur; dans la seconde, de la technique de l'allaitement ; dans la troisième, des difficultés et des complications qui viennent le traverser.
Les médecins, le bon sens et les philosophes, qui ne sont pas toujours en opposition avec lui, ont si bien et si persévéramment plaidé la cause de l'allaitement maternel qu'il me paraîtrait superflu, et en quelque sorte banal, d'insister
longuement devant vous sur ses avantages. C'esL Là, du reste, une°question que j'ai traitée avec développements dans une série d'ouvrages de vulgarisation sur l'hygiène pédagogique; aussi, ménager de mon temps comme du vôtre, je vous demande la permission de vous y renvoyer, espérant que vous y trouverez quelques arguments utiles pour faire valoir auprès des familles la supériorité de ce mode d'allaitement (I).
11 est cependant des questions d'hygiène qui ont une telle importance qu'il ne faut pas craindre d'y revenir à satiété, d'autant plus que celle-ci serait toujours posée si, comme on l'affirme, la désertion du devoir de nourrir ses enfants est une défaillance qui s'accroît à noire époque. Est-il donc vrai que les femmes de notre temps se dispensent plus aisément qu'autrefois du souci de l'allaitement maternel? Certainement les conditions affairées de notre vie actuelle sont hien opposées à la placidité mélhodique des anciennes mœurs qui réservait du temps à tous les devoirs ; mais la permanence des plaintes des médecins et des moralistes à toutes les époques, montre que le mal n'est pas nouveau (2). Si Aulu-Gelle a mis dans la houche de Favorinus une adjuration si éloquente au sentiment delà responsabilité maternelle; si les républiques anciennes ont cru nécessaire de faire de l'allaitement par la mère une prescription légale; si César a pu dire que, de son temps, on voyait plus souvent les femmes avec des perroquets ou des chiens qu'avec des enfants sur les bras; si J.-J. Rousseau signalait le peu d'empressement que les femmes du xvme siècle mettaient à nourrir, c'est apparemment que l'humanité a été de tout temps ce qu'elle est aujourd'hui et qu'il a fallu jadis, comme il le faut maintenant, comme il le faudra tou-
(1) Entretiens familiers sur l'hygiène, 6e édit., Paris, 1881.
(2) Dictionnaire de la santé ou Répertoire d'hygiène usuelle à l'usage des familles et des écoles. Paris, 1876.
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jours, défendre ce devoir contre les entreprises de la mollesse et les suggestions du plaisir.
Je vous parlais tout à l'heure de J.-J. Rousseau; ce philosophe qui a 6 Lé dur aux hommes de notre profession, à laquelle toutefois il a rendu, à la dernière heure, un hommage éclatant qui ressemblait à un repentir, s'est plaint dans son Emile d'une ligue, qui n'a sans doute existé que dans son imagination, entre les médecins et les mères, pour éluder l'obligation de l'allaitement maternel. Ce n'est pas aujourd'hui qu'un pareil reproche pourrait être formulé : nous nous sommes constitués les tuteurs vigilants désintérêts •des enfants et la saine émulation qui s'est éveillée à leur profit dans la presse, dans les académies, dans les sociétés protectrices, est assurément une preuve du zèle déployé en leur faveur par la profession médicale. Vous vous associerez. Messieurs, à cette œuvre de propagande pour répandre de plus en plus la pratique de l'allaitement maternel, là où elle est (ce sont les deux conditions) inoffensive pour la mère et fructueuse pour l'enfant ; mais vous vous appuierez suides raisons purement médicales, en leur donnant la forme la plus persuasive, laissant de côté les arguments de pur sentiment qui sont du domaine de la morale et de la poésie; et les injonctions philosophiques dont le caractère absolu répugne à une question de cette nature.
L'art de soumettre les règles générales au contrôle des cas particuliers et de résister à la séduction des formules inflexibles est toute la médecine, et par conséquent toute l'hygiène, et cette question de l'allaitement maternel vous appartient tout entière, parce que seuls vous avez dans l'esprit ce qu'il faut pour la résoudre utilement.
Le sentiment, qui juge en dernier ressort beaucoup plus de questions qu'on n'affecte de le croire, est tout en faveur de l'obligation de l'allaitement maternel. C'est le second acte de la maternité physique: après le sang, le lait; mais le sang passe de la mère à l'enfant sans qu'elle en ait la con-
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science et par une nécessité physiologique; le lait au contraire se donne par un élan volontaire, et j'ajouterai par un sacrifice consenti, car l'allaitement, compris de haut, comporte plus de fatigues, plus de retranchements sur ses goûts, sa liberté, ses plaisirs, que n'en impose la gestation. On n'est mère qu'à demi quand, après avoir porté un enfant, on ne le nourrit pas, et les mères véritables savent seules quelle union étroite le ministère de l'allaitement cimente entre elles et l'enfant qu'elles nourrissent; les médecins qui pénètrent, quand ils sont observateurs, dans l'intimité des mœurs de la famille, savent aussi combien parfois l'affection se répartit d'une manière inégale et injuste entre les enfants que leur mère a nourris et ceux que, par nécessité ou par défaillance, elle a confiés à des nourrices mercenaires. Puis, à côté de cette question d'ordre tout à fait moral mais qui n'en mérite pas moins considération, vient celle des soins ; de quelque inexpérience qu'on les suppose entourés chez une jeune mère, l'enfant trouve dans une vigilance affectueuse, dans une sollicitude que la tendresse rend clairvoyante, des compensations singulièrement favorables. Ecoutez sur ce point J.-J. Rousseau qui pénètre avec tant de lucidité au fond des questions quand il ne subit pas l'empire du partipris et de l'a priori philosophique : « L'enfant, a-t-il moins besoin, dit-il, des soins d'une mère que de sa mamelle? D'autres femmes, des bêtes même, peuvent lui donner le lait qu'elle lui refuse; la sollicitude maternelle ne se supplée point. » Voilà un mot que je voudrais voir écrit sur tous les berceaux; il rappellerait aux mères qui allaitent qu'elles n'ont pas fait tout ce qu'elles doivent quand elles ont donné le sein ; et aux mères qui ne peuvent allaiter qu'elles doivent, comme compensation à ce devoir dont elles sont dispensées, un redoublement de sollicitude et de vigilance. Une sorte de diminution de l'instinct maternel est la conséquence de l'allaitement mercenaire; il produit de plus un déplacement de l'affection que l'enfant porte
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à sa mère. En cette matière comme en tonte autre chose, on reçoit à proportion de ce qu'on donne; et si l'on aime moins les enfanLs qu'on ne nourrit pas, on s'expose, au moins dans les premières années, à se voir préférer une nourrice. Le lycée n'est pas loin de vous et vous vous rappelez sans doute ce mot de Phèdre dans une de ses fables : « Mater est quse lactavit, non qux genuit. » Traduisez-le et répétez-le à satiété dans les familles.
Ainsi donc, quand la mère est dans des conditions ordinaires de santé, l'obligation de l'allaitement est très étroite, et c'est une mauvaise campagne qu'entreprennent autour d'elle, pour l'en détourner, une tendresse mal inspirée et une sollicitude à courte vue. Le mieux serait de remettre cette décision au médecin et de s'incliner devant son arrêt quand il l'a formulé après réflexion. Vous verrez plus lard si cette ligne de conduite, qui est la seule rationnelle, est la plus suivie. On consultera tout le monde excepté vous, ce qui, bien entendu, n'allégera pas d'un brin votre responsabilité.
Les arguments physiques qui militent en faveur de l'allaitement maternel sont nombreux; ils se partagent naturellement en deux groupes : ceux relatifs aux avantages que la mère retire de l'allaitement, ceux qu'il assure à l'enfant.
Je serai bref sur les premiers; je vous rappellerai seulement que la lactation entre dans le concert des fonctions de génération, et que la supprimer c'est constituer la femme récemment accouchée dans un état anormal qui, le bon sens l'indique, ne saurait certainement être indifférent pour sa santé. Et je n'invoque pas ici le danger de ces aberrations du lait dont une physiologie fort imparfaite et un humorisme quelque peu grossier, ont jadis édifié le tableau. Le mémoire publié parLfigrezie en 1803 est le manifeste le plus complet du procès fait, au point de vue de la santé des femmes, à l'absence de l'allaitement: des inflammations et des engorgements de l'appareil utéro-ovarien, des anasarques, des oph-
thalmies rebelles, des leucorrhées, des dermatoses, la fièvre miliaire, la phlegmasia alba-dolens, etc., sont, suivant cet auteur, autant de conséquences possibles d'un allaitement empêché. Je n'ai pas besoin de prévenir votre esprit contre de pareilles exagérations; mais ne vous semble-t-il pas, cependant, comme à moi, que le défaut de contrefluxion mammaire peut très bien modifier les phénomènes de l'involution utérine après l'accouchement, laisser la matrice plus engorgée qu'elle ne l'est dans les circonstances opposées, et que les maladies de l'utérus doivent trouver dans cette condition l'occasion de se développer?
Au reste, les gynécologistes les plus autorisés : Scanzoni, Churchill, Nonat, Courty, etc. , ont tous admis que l'abstention de l'allaitement peut disposer aux maladies utérines. Verriet-Litardière a publié, en 1874, seize observations qui inclinent l'esprit dans ce sens, et Decaisne a également rappelé avec opportunité le danger qu'il y a de rompre, en n'allaitant pas, la chaîne naturelle qui lie la lactation à la grossesse et à la puerpéralité.
D'ailleurs l'appareil utéro-ovarien se repose pendant la période de l'allaitement, et ce repos est double puisque, dans la grande majorité des cas, les menstrues font défaut, et puis aussi parce que les chances d'une grossesse nouvelle sont improbables. Nous savons tous en effet ce que deviennent chez les jeunes femmes, des utérus surmenés par des grossesses trop rapprochées : les engorgements avec leurs conséquences mécaniques de déplacement; les métrites partielles; les granulations, sont les conséquences habituelles de cette suractivité imposée à l'utérus. Sans doute l'allaitement a ses fatigues, mais il est nombre de femmes qui ne les accusent pas et chez lesquelles la santé éprouve pendant sa durée, un mieux-être inusité. La lactation étant une étape prévue et naturelle dans la vie d'activité reproductrice, on peut considérer deux grossesses consécutives, sans repos intermédiaire, comme un fait anormal et qui
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ne saurait, par suite, pester inoflensif. Ceci ne peut pas tromper. Il y a plus, on a cité des cas dans lesquels l'allaitement a paru exercer sur l'état de santé de la mère une influence des plus favorables. C'est ainsi que vous trouverez dans Buchan l'histoire d'une femme, hystérique avant et après son mariage, qui avait un accès convulsil' au moins une l'ois par mois; pas un accès ne se produisit pendant les quatorze mois qu'elle allaita son enfant. Les rapports physiologiques des mamelles avec l'utérus, d'où part lo signal des accidents hystériformes, et la satisfaction du sens de l'allaitement, presque aussi impérieux chez beaucoup de femmes que le sens génésique, expliquent cet apaisement du système nerveux dans ce cas.
Les vraies mères, c'est-à-dire celles qui ont l'appétit de l'allaitement très développé, n'ont pas besoin qu'on évoque à leurs yeux les inconvénients qui menacent la santé d'une femme qui ne nourrit pas ; il suffit de leur montrer les périls que court un enfant quand on l'engage dans la voie de l'allaitement mercenaire et à plus forte raison de l'allaitement artificiel. « L'allaitement mercenaire, ai-je dit dans un livre dont je vous demande de vous citer un passage (1), rompt fâcheusement, par rapport à l'enfant, des harmonies fonctionnelles établies par la nature entre sa santé et celle de sa mère. La chimie nous enseigne que le sang et le lait ont une ressemblance frappante de constitution et de composition chimique, et que le second de ces deux liquides offre chez la femme des variations en quelque sorte infinies dans les proportions de ses éléments constitutifs; on pourrait dire exactement : tel sang tel lait. Aussi, répugne-t-il de penser que la substitution du sein d'une nourrice à celui d'une mère, apte à l'allaitement, puisse être une chose indifférente. Et je ne parle ici que des qualités matérielles, grossièrement tangibles, qui relèvent de la balance et du mi-
(1) Entretiens familiers sur l'Hygiène, Paris, G" cdft. 1881.
croscope. Qui nous dit qu'il n'y en a pas de plus intimes encore et dont la ganté, ce réactif exquisement délicat, accuse l'influence alors qu'elles échappent à l'analyse ? »
Je le crois fermement et, sans vous entraîner dans les conceptions d'une physiologie un peu mystique à laquelle je répugne comme vous, je considère le lait de la mère comme mieux adapté aux hesoins organiques de l'enfant que celui d'une étrangère. Il est plus en conformité de nature avec lui, pour me servir d'un mot de Galien, et à qualités égales, il lui vaut mieux par conséquent. Tout compensé, une mère qui a les qualités d'une nourrice ordinaire est préférable à une nourrice de choix ; j'ai toujours basé mes conseils sur les termes de ce parallèle, je n'ai pas eu à m'en repentir, et je vous engage à vous en tenir à ce programme. Donné a insisté avec beaucoup de raison et de sens pratique sur la nécessité d'abaisser ses exigences quand il s'agit d'allaitement maternel, et de ne pas demander à une mère, pour lui permettre de nourrir son enfant, les apparences luxuriantes d'une nourrice bourguignonne ou flamande. Il a vu, comme moi, et vous en verrez aussi de nombreux exemples , des mères qui ne payaient pas de mine et qui, sans en souffrir elles-mêmes, justifiaient par l'état de leur nourrisson la hardiesse réfléchie qui les avait autorisées à allaiter. « A l'œuvre on connaît l'artisan » c'est-à-dire au nourrisson on connaît la nourrice, et le résultat donne souvent de singuliers et éclatants démentis à la défiance. Ce n'est pas, veuillez bien le croire, que je vous engage à courir, en cette matière, des aventures trop hardies ; mais dans les cas douteux (qui constituent la majorité), essayez sans parti pris, observez et faites un pas en arrière aussitôt que la prudence vous le conseillera. De cette façon vous ne risquerez rien. Sans doute il est plus facile de décréter a priori qu'un allaitement n'est pas possible, que de tâtonner laborieusement; mais nous devons chercher non pas nos aises en médecine, mais bien la sécurité des autres.
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Je suis donc parlisan déclaré de l'allaitement maternel lorsqu'il est simplement possible, et partisan enthousiaste de ce môme allaitement quand il s'annonce dans de bonnes conditions.
Une singularité m'a toujours frappé du reste, c'est que les médecins, en conseillant parfois un peu légèrement, les mères en acceptant trop volontiers, la recherche d'une nourrice, n'aient souci que de l'enfant riche qui va profiter de cette pratique, et ne songent guère à l'enfant pauvre qui va en pâtir. Si le lait est jeune (et c'est une condition justement recherchée) la nourrice mercenaire prive prématurément de son lait son propre enfant, et Dieu sait combien peu il surnage d'abandonnés de ce genre! Ce n'est pas une mère qui ne nourrit pas, ce sont deux mères qui tournent le dos à ce devoir : l'une par incitation de la nécessité ou appât du lucre; l'autre par inaptitude physique ou capitulation trop facile. Le mal est double, et le sévice enduré par l'enfant auquel on retire le sein, s'il n'engage pas la conscience, doit au moins éveiller la commisération.
Les républiques anciennes, cet idéal équivoque auquel on songe aujourd'hui à nous ramener grand train, et qui poussaient l'ingérence de l'État dans la famille jusqu'à une limite aussi absurde que vexatoire, avaient décrété l'allaitement obligatoire, et attaché à l'abandon de cette pratique des sanctions pénales. Platon avait proposé de créer des laiteries féminines entretenues par la République et assurant à chaque enfant le bénéfice d'un lait sain et suffisant. Les mères donnaient leur lait à la cause commune et s'inquiétaient peu qu'il allât aux lèvres de leur enfant ou à celles d'un autre. Tout y était réglé et la prévoyance universelle de l'État laissait peu de souci à l'industrie maternelle. Les idéologues de nos jours ne songent pas qu'un Platon comtemporain (s'il pouvait y en avoir deux) chercherait certainement ailleurs la solution du problème. L'évolution naturelle de la société humaine la porte à s'affranchir progressivement
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de la tutelle de l'Etat; elle ne veut plus de lui que de la sécurité, de la liberté et de bonnes lois. Des législateurs, rétrogradant de vingt-cinq siècles, n'ont pas hésité récemment à proposer de frapper d'une taxe les mères qui se dispensent de nourrir et d'en employer le produit à encourager celles qui remplissent ce devoir. Comme c'est pratique et bien imaginé! Ce retour vers les traditions inquisitoriales et autoritaires de la République de Lycurgue est tout simplement une absurdité et un anachronisme. Platon était de son temps; lâchons donc d'être un peu du nôtre.
Je ne suppose pas que nous en revenions là, et je ne vous cache pas que d'autres moyens de propager l'allaitement maternel me vont mieux. Franklin a fait figurer dans le testament humoristique de Fortuné Richard une somme de deux milliards sur laquelle une rente de 30 livres serait allouée aux enfants nourris par leur mère, « sans même en excepter les enfants des riches ». C'est peu pratique, et notre budget, quelque enflé qu'il soit, y passerait presque tout entier; mais cela montre au moins le prix que le philosophe américain attachait à ce que les enfants fussent nourris par leur mère. Comme Fortuné Richard est une fiction, remplaçons cette donation fantastique par une propagande de paroles, de livres, de brochures en faveur de l'allaitement maternel, et abandonnons à elles-mêmes les familles averties et qui ne voudront pas entendre.
Mais trop souvent des conditions reprochâmes de santé rendent l'allaitement maternel impossible, et forcé que l'on est de s'écarter de ce parti, il faut songer à se pourvoir d"une nourrice ou à recourir aux hasards de l'allaitement artificiel par le biberon.
Un état marqué de débilité congéniale ou acquise est une entrave à l'allaitement maternel, et une raison de chercher une nourrice. La suspicion de tubercules et, à plus forte raison, la tuberculose avérée, sont une contre-indication formelle à nourrir. 11 en est de même de l'état hystérique,
qui ne promet à l'entent que des soins capricieux et un lait d'une incessante mobilité de composition. Le désir trop véhément d'allaiter peut même retentir sur la lactation et la compromettre momentanément. « T'adviendra, dit Frère Jean des Entommeures à Panurge, ce qui advient ès nourrices : si elles désirent allicter enfants, elles perdent leur laict. » C'est bien observé, et l'allaitement n'est fructueux que quand il est placide et bien ordonné.
Les nourrices se divisent en trois catégories : les nourrices à domicile, les nourrices en ville, les nourrices à la campagne.
Il va de soi que les premières peuvent seules supporter la comparaison avec un allaitement maternel de valeur médiocre. Bien choisies, bien nourries et bien surveillées, elles offrent la plus grande somme de garanties que l'on puisse demander à l'allaitement mercenaire.
Les nourrices en ville peuvent sans doute être aussi l'objet d'une surveillance relative; mais, mal logées, mal nourries, d'une moralité qui échappe à tout contrôle, exposées à devenir enceintes, elles placent leurs nourrissons dans des conditions habituellement fort médiocres.
Quant aux nourrices qui habitent loin des parents, à la campagne, elles disposent d'une façon effrayante des enfants qu'on leur confie, et la statistique est là pour montrer les néfastes résultats auxquels conduit ce mode d'allaitement mercenaire. Sans doute la campagne est le propre milieu d'un allaitement efficace; mais si l air de la campagne est sain, la malpropreté, l'incurie, l'ignorance, l'exploitation. ne valent rien, tant s'en faut, et l'industrie nourricière, ce n'est pas là du reste son souci, ne fait pas monter le chiffre de la population. Et qu'on n'invoque pas la tutelle, et la surveillance dont on prétend faire profiter ces enfants. La vérité vraie c'est qu'elle est fictive et que les nourrices disposent comme elles l'entendent de la santé et de la vie des enfants qui leur sont confiés.
LA NOURRITURE DU PREMIER AGE. LOîS
Vient enfin l'allaitement artificiel, le biberon, la nourrice sèche, « nutrix assa», comme l'appelaient les Romains qui pratiquaient ce mode de nourriture des enfants ainsi que nous l'apprennent des textes et la découverte faite par l'abbé Cochet, dans des sépultures gallo-romaines, de biberons ■en terre rouge mêlés à des ossements d'enfant.
On a dit beaucoup de mal du biberon, et je n'ai pas à me reprocher de l'avoir ménagé pour ma part. Mais je désire qu'il soit bien établi dans votre esprit que si j'en incrimine l'abus, c'est-à-dire l'emploi dans des cas où on pourrait s'en dispenser, je le considère comme une ressource, précaire sans doute puisqu'il faut l'entourer de précautions assidues, mais précieuse dans une foule de cas.
Je propose à vos préférences dans l'ordre suivant les divers modes de nourriture des enfants : 1° l'allaitement maternel, sous les conditions déjà exprimées; 2° l'allaitement par une nourrice au domicile maternel; 3° le biberon conduit par une femme expérimentée ; 4° la nourrice en ville ; 5° la nourrice à la campagne, loin de la famille.
Vous voyez que je ne mets pas le biberon en trop mauvais rang; mais à la condition, je le répète, qu'il soit manié avec intelligence et sous la direction compétente d'un médecin. Le mot d'allaitement artificiel indique seul que l'on est sur un terrain semé de difficultés, qu'on ne peut tourner qu'à force de soins et de savoir pratiques. Dans certains pays, il y a des femmes qui font métier de nourrir au biberon et qui ont acquis; c'est incontestable, une certaine expérience de cet engin; mais combien d'idées fausses, de pratiques absurdes, de préjugés, ne mêlent-elles pas au lait qu'elles donnent au nourrisson ! Le plus sûr et le plus digne serait que la mère fût au courant de cette tâche car elle seule peut s'en acquitter complètement. Vous savez s il en est ainsi, et bon nombre de femmes qui savent « comme la Phihnte de la Comédie » « comment vont lune, étoile polaire >., se trouvent au dépourvu quand elles ont un bibe-
ron à la main. Ne pensez-vous pas comme moi, que les jeunes femmes devraient toutes, dès leur entrée en ménage, suivre un enseignement pratique de pédagogie et se préparer à ce premier office de la maternité : à l'allaitement naturel ou artificiel de leurs enfants. « L'art le plus humble s'apprend, s'écriait un ancien, et la science d'être mère ne semble pas valoir la peine qu'on s'en occupe. >: Les choses ont-elles beaucoup changé depuis ?
Le biberon, réservé pour les cas où l'on ne peut faire autrement que d'y recourir, n'est ni bon, ni mauvais en luimême, et s'il s'entend tous les jours accoler l'épithète de meurtrier, c'est parce qu'on l'emploie sans mesure, sans opportunité, sans discernement et surtout sans l'intelligence des soins qu'il réclame. Le biberon est un en-cas utile, c'est un système déplorable. La me semble être la vérité pratique.
Et la difficulté de ce mode d'allaitement se conçoit. On met un enfant au sein, et si le lait est bon, tout se passe régulièrement et de la même façon à chaque repas; il n'y a pas d'inconvénient ; avec le biberon, au contraire, il faut tenir compte de l'instrument en lui-même; de la qualité, si variable, du lait; de sa température qui n'est pas deux fois de suite la même ; de la façon fantaisiste dont sont faits les coupages. Comment veut-on que les organes digestifs, si délicats, du nouveau-né, se tirent des épreuves que leur ménage l'oubli de quelques-unes des conditions de ce programme complexe? Je sais bien qu'on le simplifie étrangement, mais aux dépens de la sécurité. Et de là vient que le biberon a un dossier si chargé et si lugubre.
Vous rappellerai-je à ce propos la statistique, citée partout, de l'abbé Gaillard, aumônier de l'Hôpital général de Tours qui, en 1838, accusait une mortalité de 80 p. 100 chez les enfants trouvés ; celle de Brochard qui a dénoncé avec énergie et persévérance les sévices de l'industrie nourricière; de Beaugrand, qui réunissant 4,305 décôs d'enfanls
entre zéro et cinq ans, a trouvé que 1 801, ou 1 sur 17, pouvaient être rapportés à des entérites dont la diarrhée est le symptôme. 11 à constaté que ces 1 801 décès se sont répartis ainsi suivant les âges : de zéro à un mois, 650 ; de un mois à trois mois, 283 ; de trois mois à un an, 497; de un an à deux ans 329 ; et de deux à cinq ans 82 seulement. Cette disproportion ne permet pas d'absoudre un mauvais allaitement et, subsidiairement, le biberon, d'une grande responsabilité dans ce résultat néfaste. La mortalité de la première année, dans cette statistique, étant représentée par 1 430 décès, on a, sur ce chiffre, eu des renseignements sur la façon dont 1 289 de ces enfants avaient été nourris : 498 avaient été allaités complètement ; 596 n'avaient connu que le biberon ; 108 avaient eu successivement le sein et le biberon ; 87 avaient été sevrés prématurément. Beaugrand en conclut au danger du biberon. C'est trop absolu, il faudrait dire du biberon mal conduit. D'ailleurs il faut distinguer ici le biberon inauguré dès la naissance et le biberon employé consécutivement à des essais infructueux d'allaitement maternel ou mercenaire. Or, dans ce cas, qui est de beaucoup le plus commun, les enfants n'abordent le biberon que malingres, chétifs, en proie quelquefois à la diarrhée, et le biberon qui n'est pas toujours clément pour ces petits échappés de la famine, comme Levret les appelait énergiquement, endosse toute la responsabilité de leur mort, ce qui n'est pas juste. Il faut donc comparer, pour être juste, les résultats de l'allaitement au biberon inauguré dès la naissance à ceux de l'allaitement féminin. Une statistique de Winckel est fort instructive sous ce rapport. Pesant comparativement 93 enfants nés à terme, dont 78 nourris par leur mère et 15 nourris au lait de vache, il constata que tous perdaient le même poids, les deux ou trois premiers jours ; mais à partir du troisième jour, l'accroissement de poids fut rapide chez les 78 enfants allaités, tandis que les 15 enfants au biberon étaient, au dixième jour, en déficit léger sur le poids initial.
On sait que le Conseil municipal de Paris a adopté en 1880, sur le rapport de M. Thulié, le projet de cré>r une nourricerie dans les dépendances de l'Hôpital des Enfants assistés, nourricerie à laquelle seraient annexées des é tables contenant des femelles laitières (chèvres, vaches, juments, ânesses, chiennes (?). Ce projet a rencontré des enthousiastes et des détracteurs, et on lui a reproché de mettre en parallèle, et sur le même niveau, le biberon et le sein. A mon avis, on n'a pas assez fait attention à la nature de la clientèle que recrutera cette nourricerie; et j'estime, pour mon compte, que si cet établissement est bien doté et bien conduit, il conservera un très grand nombre d'enfants qui sont confiés aujourd'hui à des nourrices de hasard ou dont le biberon s'approvisionne de lait reprochable. 11 ne faut pas juger cette question d'une manière abstraite et doctrinale, mais d'une manière concrète et pratique, en vue des nécessités particulières auxquelles elle s'applique.
Je vous dirai dans ma prochaine leçon, qui sera consacrée à la technique de l'allaitement, par quelles règles, quels soins, quelles précautions on peut, sinon éluder, du moins toujours atténuer les difficultés de l'allaitement artificiel.
Tels sont les types de l'allaitement, mais dans les cas particuliers on peut les associer les uns aux autres, deux par deux, et l'on a alors les allaitements mixtes. Nous en distinguerons plusieurs espèces : 1° l'allaitement mixte féminin dans lequel une nourrice vient en aide à une mère qui n'a ni assez de lait, ni assez de force pour pouvoir nourrir seule; 2° l'allaitement mixte animal qui invoque l'aide d'un lait fourni par une femelle laitière ; 3° l'allaitement mixte artificiel dans lequel l'enfant est moitié au sein, moitié au biberon.
Ce sont là des expédients qui permettent de composer, d'une manière temporaire ou définitive, avec les difficultés et les complications de l'allaitement normal ; ils ont dans bien
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des cas leur utilité, mais ils ne doivent jamais être érigés en systèmes.
" j'ai obtenu de bons résultats de l'adjonction au lait de la mère, du lait d'une bonne nourrice venant à certaines heures apporter à l'enfant un supplément d'alimentation qui lui était nécessaire. Il faut, bien entendu, dans ce cas, tâcher de mettre aussi peu d'écart que possible entre l'âge des deux laits; cependant j'ai vu, il y a peu de temps, un enfant de quelques semaines s'accomoder très bien d'un lait supplémentaire de cinq mois. C'est une pratique qui permet de gagner du temps dans les cas difficiles où l'allaitement maternel ne marche pas à souhait au début, et je la considère comme précieuse parce qu'elle permet de prolonger l'épreuve et rend souvent possible un allaitement maternel qu'on eût été tenté d'interrompre.
11 a été de mode, à une certaine époque, de présenter, une ou deux fois par jour, les enfants au pis d'une femelle laitière, particulièrement d'une chèvre dont les trayons s'adaptent assez bien à cet office et dont la réputation de nourrice est due peut-être à la fable d'Amalthée et de Jupiter. Malheureusement le lait de chèvre est un de ceux qui s'écartent le plus de la composition du lait de femme : il est, en effet, riche en beurre et pauvre en lactose, et ce n'est pas un enfant naissant qui s'accommodera d'un pareil régime. Jupiter s'est bien tiré de cette épreuve, paraît-il, mais tous les nouveau-nés n'ont pas l'estomac robuste du maître de l'Olympe, et je vous engage à demander plutôt au lait de jument ou d'ânesse un substitutif au lait féminin. Ce mode d'allaitement convient spécialement aux enfants syphilitiques, mais je ne saurais véritablement, je le répète, lui attribuer la moindre supériorité sur le biberon quand celui-ci est approvisionné de bon lait et manié avec méthode et intelligence.
Vient enfin l'association du sein et du biberon; elle vaut mieux certainement que le biberon seul, mais elle exige,
pour réussir, que la partie artificielle de cet allaitement soit conduite avec une prudence extrême et une entente approfondie du maniement du biberon. J'ai vu, il y a quelque temps, un enfant nouveau-né pris d'entérite et de muguet parce que la nourrice sècbe qui le gardait la nuit n'avait pas coupé le lait de vache qu'elle lui donnait d'une quantité suffisante d'eau. Et cependant cet essai se faisait à la campagne; la vache laitière avait été choisie entre vingt et le lait était changé chaque fois que l'enfant prenait le biberon. Quelles circonstances plus favorables auraient pû être réunies !