LA PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE ET LE PRINCIPE YITAL
Burdach le titre d’un Traité de physiologie considérée comme science d"observation. Aujourd’hui il ne faut pas plus dire physiologie expérimentale qu’on ne dit physique expérimentale; il n’y a qu’une physique, comme il n’y a qu’une physiologie. Toutes deux ont besoin de l’expérimentation, comme elles ont besoin de l’observation et même du calcul ; toutes deux, pour compléter la similitude, n’acceptent comme certaines les conséquences de leurs raisonnements basés sur l’observation et le calcul, que si elles aboutissent à quelque expérience décisive dont le résultat les jugera.
C’est qu’en effet nous sommes scientifiquement très loin des temps, chronologiquement bien rapprochés, où l’on discutait sur l’opportunité de l’expérimentation appliquée aux êtres vivants. On avait à lui opposer des raisons de toute nature, philosophiques et sentimentales. Il serait oiseux aujourd’hui de revenir sur cellesci ; mais nous avons grand intérêt à rappeler la principale objection philosophique, parce que son apparence surannée nous fera mieux mesurer les immenses progrès que la science a récemment accomplis.
Un jour, M. Claude Bernard communiquait à la Société philomathique les résultats de certaines expériences de vivisection. Un chirurgien alors célèbre (Gerdy), se leva et déclara à M. Claude Bernard que ces résultats ne devaient pas être considérés comme constants et nécessaires, par cette raison que le principe vital pouvait, par son intervention spontanée, les modifier du tout au tout.
Ainsi, on admettait volontiers, dans le corps des êtres vivants, l’existence d’un autre être mystérieux, doué sur la matière vivante d’une puissance sans limites, changeant à volonté, sans que l’expérimentateur pût en avoir conscience, les conditions des phénomènes provoqués, et, par suite, leurs résultats. L’expérimen-
tateur n’était donc plus qu’un véritable jouet livré au principe vital, dont les caprices dirigeaient à son gré la machine vivante : de même qu’on nommait autrefois les monstres ludibria naturæ, les accidents vitaux pouvaient être appelés des jeux du principe vital.
Notez encore que le principe vital était le dernier survivant de toute une légion de semblables essences qui pouvaient venir tour à tour se jouer dans l’organisme humain, et modifier à leur gré les phénomènes vitaux. Telles étaient maintes maladies qui hantaient notre corps, et que conjuraient à grand’peine les médecins, véritables exorcistes, instruits de leurs caprices et habiles à en profiter.
La conséquence de ceci était qu’il fallait renoncer à une expérimentation à juste titre dénommée fallacieuse. Tout au plus pouvait-on espérer qu’une observation attentive des procédés du principe vital non tourmenté, non provoqué, dans ses bons moments, s’il est permis de parler ainsi, nous laisserait entrevoir les règles auxquelles il lui convenait,habituellement de se soumettre. Fort heureusement, ceux-là même qui soutenaient l’existence de ce capricieux tyran de l’organisme, expérimentaient, et souvent fort bien, à leurs heures : le bon sens protestait contre leur philosophie. Il n’en était pas moins indispensable de démontrer de quelle étrange erreur ils étaient théoriquement imbus. C’est ce qu’a fait, avec une haute raison et une admirable richesse de preuves, mon illustre maître M. Claude Bernard. Nul, plus que lui, n’a contribué à établir d’une manière inébranlable la réalité du déterminisme dans les phénomènes biologiques ; il a fait voir qu’ils sont, au même titre que les faits bruts, soumis, en vertu de lois strictes, à l’influence nécessaire de conditions qui constituent leurs causes prochaines, et que, dans l’intérieur
LA PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE ET LE PRINCIPE YITAL. 77 des corps vivants comme ailleurs, les effets sont fatalement subordonnés aux causes.
Nous pouvons donc marcher en avant, assurés, si nous observons bien, si nous expérimentons bien et si nous raisonnons juste, de découvrir des vérités vraies, et ne point être leurrés incessamment par quelque puissance occulte. L’hypothèse de l’indépendance toutepuissante du principe vital a donc été démontrée fausse, et celle de son existence pour le moins inutile.
Mais, à côté de ces considérations empruntées à son propre domaine, la physiologie a reçu, à ce propos, de la physique, le secours de connaissances récemment acquises, et qui constituent peut-être la plus féconde des conquêtes de l’esprit humain. Je veux parler de la théorie de la transmutation des forces, et de cette grande vérité démontrée que, pour la force comme pour la matière, tout se transforme, lâen ne se perd, rien ne se crée. Il ne m’appartient pas d’insister sur les preuves de cette loi générale qui domine toutes les manifestations mécaniques, physiques ou chimiques du mouvement. Mais nous avons le droit de nous demander si elle s’applique également dans le domaine biologique, et si l’action sporitanée du principe vital lui ferait, par hasard, exception.
Considérons un être inférieur, un limaçon, par exemple, au moment où il retire précipitamment un de ses tentacules que nous avons touché. Si l’acte cérébral qui détermine le mouvement est la conséquence de l’action du principe vital sur la cellule nerveuse, il est évident que cette action ne pourra se produire qu’à la condition d’une certaine modification moléculaire,. Pour obtenir cette modification, il aura fallu qu’une certaine quantité de force ait été mise en jeu, et cette force, il faudra de toute nécessité que le principe vital l’ait créée. Mais
cette force, ce mouvement, une fois apparus, peuvent bien se transformer, mais non plus se détruire; ils s’ajoutent donc à la quantité de force déjà en circulation dans le monde. Voici donc, au milieu de la majestueuse harmonie de l’univers, qu’un perturbateur intervient. A la gravitation qui fait mouvoir les astres, à la chaleur que le soleil déverse sur la terre, le principe vital de notre limaçon ajoute quelque chose, et l’ajoute dans une mesure dont son caprice est le seul juge. Qu’on ne s’écrie pas dédaigneusement que ce quelque chose est l’infiniment petit, car le nombre des êtres vivants et celui des actes biologiques sont immenses dans l’espace et dans le temps ; nul n’oserait imaginer le résultat de cétte multiplication nécessaire de l’infinimerit petit par l’infiniment grand. Mais, si. petite que soit cette quantité, elle n’en constitue pas moins à la loi générale une exception dont la valeur philosophique reste entière. L’hypothèse de l’existence du principe vital se trouve donc ici encore repoussée par une exception d’invraisemblance.
Il faut bien avouer cependant que cette hypothèse reprend, malgré tout, dans deux circonstances, son éclat séduisant ; c’est, d’unie part, lorsque l’on considère l’apparente unité de la vie chez les animaux supérieurs ; c’est surtout lorsque, d’autre part, on suit le développement d’un être vivant quelconque, les modifications de sa forme extérieure, celles de sa structure anatomique, depuis le moment où ses premiers linéaments apparaissent dans l’œuf ou la graine, jusqu’à celui où, de la marche même de son évolution, résulte l’impossibilité de vivre, et la nécessité delà mort. Quoi qu on fasse, 1 idée d’un principe coordinateur et directeur s impose à l’esprit ; principe unique qui, séparé du corps à la suite de quelque lésion violente, laisse celui-
LA PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE ET LE PRINCIPE VITAL. 79 ci en proie à l’action destructive des agents extérieurs ; âme végétative, archée, norme, nisus, principe formateur, principe vital, etc. ; noms divers sous lesquels on a voulu désigner ce quid ignotum, certains diraient volontiers ce quid divinum, qui maintient le mouvement vital, et impose à l’avance aux molécules de l’œuf la place et la forme qu’elles prendront plus tard.
Mais voici que des expériences, dont l’origine remonte à Tremblay, sont venues montrer que le mouvement vital se conserve indéfiniment dans les parties séparées du corps, lorsqu’on a soin de maintenir ces parties dans des conditions de milieu comparables à celles qui les protégeaient auparavant ; que, bien mieux, ces parties continuent leur évolution morphologique, et tantôt acquièrent au complet la forme qu’elles auraient acquise en restant à leur place normale, tantôt même dépassent, pour ainsi dire, ce but et reproduisent tout ou partie de l’organisme duquel on les avait détachées.
En poursuivant cet ordre de considérations, on est arrivé à démontrer que tout ce qu’il y a de caractéristique dans les phénomènes biologiques est manifesté par les particules si déliées qui constituent les corps vivants. Ce sont elles qui, juxtaposant, entre-croisant, opposant, harmonisant leurs actions propres, produisent, comme résultante de leurs efforts multiples et complexes, les actes généraux de l’être vivant. L’unité apparente de celui-ci n’est donc que le résultat d’un consensus harmonique des myriades de petites unités qui le constituent.
Dans cette étude analytique de l’origine des phénomènes vitaux, vous verrez la plupart des auteurs s’arrêter aux petites particules figurées auxquelles on a donné le nom d'éléments anatomiques, et rapporter à ces éléments ce qu’ils ont appelé les propriétés vitales. Or, à
mon sens, c’est s'arrêter à moitié de la route ; il n’y a nulle comparaison à établir, quoi qu’on en ait dit, entre les molécules dont parle le physicien et ces particules figurées, relativement énormes-, malgré leur petitesse absolue. D’ailleurs, l’expérimentation physiologique montre que les propriétés vitales appartiennent même à tous les fragments de ces prétendus éléments. Une fibrille musculaire est-elle tranchée en menus morceaux, chacun d’eux reste contractile. Chacun des cils vibratiles qui hérissent une cellule peut se mouvoir à part; la cellule elle-même, cette unité apparente des organes vivants, est une unité complexe : noyau et nucléole peuvent vivre à part, reconstituer d’autres cellules, et les granulations moléculaires qu’elle contient paraissent posséder toutes la propriété de nutrition.
Il faut donc aller au delà des éléments anatomiques, et nous en arrivons ainsi à distribuer les différentes propriétés vitales entre toutes les particules figurées de la matière organisée vivante. On devra même très probablement reconnaître que toutes ces propriétés existent dans toutes ces particules : la contractilité, par exemple, qu’on croyait si spéciale, si confinée dans les fibres musculaires, s’est retrouvée successivement chez la plupart des éléments ou des parties constituantes des éléments anatomiques. Il semble donc très vraisemblable que ceux-ci ne diffèrent les uns des autres que par le développement plus ou moins grand que prennent en eux les diverses propriétés. Enfin, peutêtre un jour faudra-t-il dire des liquides constituants de 1 organisme ce que nous disons des particules figurées, visibles, et aller alors, dans l’attribution primordiale des propriétés vitales, jusqu’à la molécule organisée elle-même, la véritable molécule physico-chimique.