LA PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE ET LE PRINCIPE VITAL
Quoi qu’il en soit de cette dernière hypothèse, vous voyez que notre principe vital unique, directeur, formateur, n’a pas pu supporter l’analyse physiologique. Il s’est dissocié, éparpillé pour ainsi dire, dans chacune des particules composantes du corps, auxquelles nous avons dû reconnaître les propriétés qui, pour le corps tout entier, nous avaient fait supposer son existence.
Mais, enfin, ces propriétés existent; ou, pour parler plus philosophiquement, ces particules sont le lieu de phénomènes qui ne se manifestent pas en dehors des corps vivants. Aussi a-t-on reconnu, à juste titre, dans les particules vivantes des propriétés vitales à côté des propriétés purement physico-chimiques. C’est ici que le problème fondamental de la physiologie se présente à nous avec toutes ses difficultés. Il n’dst personne aujourd’hui qui croie à l’antagonisme des forces vitales et des forces physico-chimiques ; tout le monde sait, au contraire, que celles-ci sont incessamment en action dans les êtres vivants. Mais ces forces vitales, qui se manifestent par les propriétés vitales des plus minimes particules corporelles, sont-elles bien des forces spéciales, différentes de ces modes du mouvement dont l’observation des corps bruts nous a démontré l’existence? Et si cette différence existe, en quoi consistet-elle? Quelle équivalence pouvons-nous établir entre ces deux ordres de forces ?
Vous le voyez, nous nous retrouvons ici en face de notre problème ; mais nous avons fait un double progrès : d’abord nous avons trouvé le véritable terrain expérimental sur lequel il faudra l’aborder, et nous sa- Yons que sa solution se trouve dans l’étude des particules élémentaires vivantes ; ensuite nous nous sommes débarrassés d’un ennemi qui nous empêchait même do
poser le problème, et le fantôme du principe vital ne nous hantera plus désormais.
Tel est le progrès immense que la physiologie a accompli dans moins d’un quart de siècle ; ce progrès, elle le doit aux efforts de quelques hommes de génie, qui ont introduit définitivement dans son domaine la méthode expérimentale.
Notre admiration pour ces hommes, si grande déjà lorsque nous voyons ce qu’ils ont fait, doit s’accroître encore lorsque nous considérons les conditions au milieu desquelles ils ont travaillé, particulièrement dans notre pays. Insouciance ou dédain du public, des naturalistes et des médecins eux-mêmes, réprobation de quelques esprits étroits, timorés ou jaloux, indifférence des gouveimements, ils ont triomphé de tout. Ils nous lèguent non seulement l’éclat de leurs découvertes, mais la conquête désormais assurée de l’opinion publique, et le secours, qui ne se démentira plus, des moyens matériels de travail fournis par les puissants de ce monde. Il y a quelques mois à peine, les physiologistes français protestaient encore contre l’insuffisance pénible de ce qu’on appelait leurs laboratoires, insuffisance que faisait encore plus ressortir la splendide installation des physiologistes allemands. Cet état de choses si douloureux pour notre amour-propre national, si funeste pour la physiologie française, va enfin cesser. Nous devons associer dans notre reconnaissance, aux hommes qui ont fait faire tant de progrès à la science, ceux qui lui facilitent ainsi l’accomplissement de progrès futurs.
Conférence faite à ht Sorbonne, lé 20 janvier 1870.
Mesdames, Messieurs,
Le mot sympathie signifie, dans son acception étymologique, soulfrances, sensations, affections simultanées. On l’emploie, dans le langage usuel, pour désigner tantôt la part que nous prenons aux douleurs ou même aux joies de nos semblables, tantôt le rapport secret d humeur et d inclination qui nous lie à d’autres personnes.
Les phénomènes de la sympathie ainsi entendue appartiennent tous à l’ordre moral ; leur origine, est purement psychique, et leur élude n’incOmbe pas à la physiologie ; nous ne nous en occuperons pas.
Il est d’aulres phénomènes qui, comme les précéents, supposent au moins deux personnes en présence, et qui consistent aussi en une sorte de concordance entre es sensations et les actes de ces deux personnes. Ici De se présente pas, nonobstant des apparences superfi-
cielles, l’intervention primordiale de l’activité psychique, et nous sommes sur le domaine de la physiologie. Ces phénomènes, peu nombreux, appartiennent à deux ordres.
Les premiers méritent au plus haut degré le nom de sympathie ; en voici pour preuve un exemple. Lorsque de jeunes éudiants en médecine assistent pour la première fois à une clinique de maladies des yeux, il en est bien peu qui, voyant examiner un œil malade, n’éprouvent dans les yeux une sensation désagréable qui les tait se remplir de larmes. Ces larmes ne sont évidemment pas appelées par la compassion, elles sont le résultat d’une sécrétion sympathique.
Dans le second ordre, il s’agit d’actes, de mouvements associés qui suivent presque invinciblement, en dehors de la volonté, des actes, des mouvements semblables exécutés par une autre personne. Tel est le rire, tel le bâillement à la contagion redoutable, tel aussi l’applaudissement, tels tous ces actes appelés actes d’imitation, qui ont parfois donné naissance à de véritables épidémies, et dans lesquels il n’y a ni volonté d’imiter, ni parfois même perception consciente de l’acte répété et non véritablement imité. A ces phénomènes sympathiques est dû cet effet bien connu que tout homme qui fait partie d’une foule perd par cela même quelque chose de sa personnalité, et que la foule inversement acquiert une sorte de personnalité.
Ce ne sont point ces phénomènes complexes qui doivent faire 1 objet de notre étude d’aujourd’hui. Leur explication, au reste, se déduira aisément de ce que nous dirons des actions nerveuses sympathiques sur lesquelles nous allons insister.
Le mot de sympathie nous servira à désigner non plus des rapports entre deux personnes, mais des rap-
ports entre les actions et les affections de deux organes, de deux parties du corps d’une même personne.
Quelques exemples vont nous aider à donner une définition plus précise.
Un ouvrier dans la force de l’âge éprouva un matin une difficulté singulière à marcher; ses jambes ne lui obéissaient plus fidèlement ; en outre, les objets semblaient tourner autour de lui. Cette faiblesse, ces vertiges allèrent en augmentant ; bientôt s’y joignirent des troubles digestifs de plus en plus graves. Les traitements les plus variés restèrent impuissants, et, en deux ans, les choses en arrivèrent à ce point que le malheureux, presque incapable de se soutenir, était considéré comme perdu, comme mourant d’une maladie mystérieuse. Au bout de ce temps, un petit accident lui survint à l’oreille, et il alla consulter un médecin spécialiste renommé^. Celui-ci examina le conduit auditif externe, y trouva un corps étranger et, à la grande surprise du malade, en retira un noyau de cerise. Quinze jours après, le prétendu mourant revint voir son chirurgien ; les vertiges avaient cessé, l’estomac reprenait ses fonctions; il était guéri, et la guérison ne se démentit pas.
Second exemple : Un jeune garçon de quatorze ans ressentit, en sautant de son lit, quelque chose d'étrange, puis soudain il tomba, fut pris de convulsions violentes et perdit connaissance. Remis sur le lit, il revint bientôt à lui, et le médecin, en arrivant quelques heures après, le trouva très calme, n’accusant aucune souffrance et demandant avec instance à se lever. On y consentit; mais, à peine l’enfant avait mis les pieds à terre que sa physionomie s’altéra, et une convulsion survint qui le renversa. Relevé aussitôt et recouché, il se calma, reprit
1. M. le docteur Garrigou-Désarènes, à qui je dois communication de eette curieuse observation, non encore publiée.
ses sens et demanda tout effrayé de quoi il s’agissait. Le , docteur Standert fit alors du malade un examen minutieux ; il fixa surtout son attention sur ce pied dont le contact avec le sol avait développé devant lui cette effrayante série d’accidents, et, à force de recherches, il finit par découvrir, près de l’angle du gros orteil, une petite élévation ; en la pressant, les convulsions apparurent aussitôt, sans que l’enfant accusât de douleur. Alors le chirurgien, d’un coup de ciseaux, enleva cette petite tumeur; il put impunément en presser aussitôt la place dénudée, et les accidents formidables que j’ai décrits ne reparurent plus jamaisL
Je vous citerai enfin, en quelques mots, un dernier exemple : Un homme atteint de manie aiguë et furieuse fut confié aux soins du célèbre Esquirol ; on s’aperçut que cet homme avait un ténia. Aussitôt après qu’une médication appropriée l’eut débarrassé de ce parasite, la manie disparut. Un an après, elle revint : semblable médication amena semblable résultat ; cette fois, l’insensé recouvra définitivement la raison.
Voici donc un certain nombre de cas où, très nettement, des. phénomènes très variés, sans relation apparente avec une cause lointaine, ont été la suite d’excitations portées en des lieux très divers. Ce sont là les actions nerveuses sympathiques, et, par les exemples mêmes que j’ai cités, on voit que ces actions peuvent consister ;
1“ En productions ou en cessations de mouvements;
2“ En productions ou en suppressions de sensations;
5® En phénomènes intellectuels.
Passons en revue chacune de ces catégories, en citant quelques exemples particulièrement intéressants.
1* Brown-Séquard, Lectures of physiology and palholoqy ofthe central nervous systetn, p. 185.