PRODUCTIONS OU CESSATIONS DE MOUVEMENTS
A. Productions de mouvements. — Nous rencontrons d’abord des mouvements associés très complexes, mais dont le rôle est tellement manifeste et qui s’exécutent si fréquemment que nous les remarquons à peine. Tels sont les mouvements qui constituent la toux, et qui suivent fatalement quelque excitation un peu vive dû larynx; tels, ceux de Y éternuement, coxvsécutifs à l’excitation de la membrane muqueuse du nez ; celui du clignement, qui peut arriver tantôt à la suite du contact d’un corps étranger avec la cornée ou la coiijonctive, tantôt après la simple approche, la simple menace de contact du corps, étranger.
Les conséquences et l’utilité de ces mouvements sont tout à fait faciles à saisir. C’est l’alarme donnée par la sentiilelle ; la toux et réternuement rejettent loin des voies aériennes le corps étranger qui pourrait y entrer, le clignement protège l’œil contre les violences du dehors. Ce rôle protecteur est tellement évident qu’il a pu paraître autrefois constituer une explication même de ces mouvements.
Mais, outre que la constatation d’une finalité dans les phénomènes ne les explique nullement, il est des cas où les mouvements dont je viens de parler s’exécutent sans utilité saisissable. Ainsi l’éternuement est souvent consécutif à l’approche soudaine d’une vive lumière. 11 n’y a là, évidemment, nul rapport de finalité.
L’éternuement et la toux ont encore souvent lieu dans une circonstance moins connue, lors de l’excitation du conduit auditif. Une malheureuse femme, dont Mosler a rapporté l’histoire, fut prise d’une maladie de
ce conduit, qui dura plusieurs jours ; or les éternuements se répétèrent pendant ce temps avec une rapidité prodigieuse; en quatre-vingt-deux heures, il y en eut cinquante-deux mille, douze par minute environ. Ils cessèrent, la maladie locale étant guérie.
Les mouvements utiles pour la conservation de l’être ou pour l’accomplissement des fonctions, rentrent tous dans cette catégorie des mouvements sympathiques. Lorsque, par exemple, les aliments, broyés par les dents, réduits en pulpe, arrivent à l’arrière-gorge, ils sont saisis, happés, pour ainsi dire, et déglutis, par suite d’un mouvement qu’a excité leur présence; une série d’autres mouvements dans l’œsophage, l’estomac, l’intestin, marquent leur passage et la stimulation qu’ils exercent. Si un corps lunaineux apparaît soudain devant un de nos yeux, la pupille se contracte et ne laisse arriver ainsi sur la rétine qu’une quantité modérée de lumière ; par une sympathie remarquable, la pupille du côté opposé se contracte également, bien qu’assurément sans motif direct, mais non sans rapport de finalité ; car cette contraction sympathique n’a lieu que dans l’espèce humaine et chez les animaux qui voient des deux yeux à la fois.
J’en dirai autant pour les associations d’excitation et de mouvements qui ne semblent avoir aucune relation pouvant produire un effet, et surtout un effet utile. Que, dans l’opération de la cataracte, le couteau du chirurgien blesse l’iris, et des vomissements arrivent; beaucoup de personnes éprouveront le même effet si quelque corps étranger arrive à toucher leur membrane de tympan. Qui de vous ne sait que le sentiment vague de la faim fait bâiller; que l’excitation légère, mais répétée des nerfs cutanés de certaines régions, le chatouillement, excite un rire incoercible et douloureux ;
que l’impression du froid extérieur, même très localisé, donne comme une convulsion générale, fait frissonner et claquer des dents, etc., etc.?
En appelant tous les mouvements que je viens d’énumérer du nom de sympathiques, ce qui veut dire, au fond, excités, je n’ai sans doute étonné aucun d’entre vous. Ces mouvements, en effet, s’exécutent en dehors de l’empire de la volonté ; celle-ci, le plus souvent, ne peut ni les produire, ni, s’ils sont sollicités, les arrêter ou les suspendre. Mais la difficulté commence pour d’autres mouvements que la volonté peut produire ou empêcher, et qui semblent n’être que la manifestation d’un acte intellectuel.
Le sursaut que nous fait éprouver un bruit soudain, le cri arraché par une vive impression venue du dehors, doivent-ils être classés quelquefois parmi les mouvements sympathiques, ou bien sont-ils toujours la conséquence d’une évolution intellectuelle, la suite nécessaire de la terreur, de la douleur, etc.? La même question se pose pour le clignement d’yeux qui suit la simple menace, pouf tous les mouvements de défense contre une cause extérieure de mal, pour le bras qui pare un coup porté, le corps qui se contourne pendant la course afin d’éviter un obstacle ou une chute. C’est la même chose, au fond, pour tous les mouvements de la marche, où tous les muscles de l’organisme entrent en un jeu simultané et merveilleusement réglé. La chose est encore plus frappante, si l’on considère l’équilibre admirable des acrobates, des danseurs de corde, et, dans un tout autre ordre de mouvements, la prodigieuse rapidité d’évolution des doigts chez un musicien qui exécute un morceau connu, du larynx chez un chanteur qui vocalise, des lèvres chez un homme qui récite.
Si la volonté est à coup sûr maîtresse d’exécuter ou d’arrêter tous ces mouvements, est-ce à dire que, dans les circonstances que je viens d’énumérer, ils obéissent seulement à ses ordres? Il est bien certain que non.
Prenons comme exemple les mouvements de la marche. Qu’est-ce que la marche ? Une série de chutes en avant, arrêtées par la projection du pied, qui vient recevoir, pour ainsi dire, le centre de gravité. Rappelez-vous la scène des Femmes savantes ; le petit valet Lépine tombe, et sa maîtresse Bélise de le sermonner aussitôt :
De ta cKute, ignorant, ne vois-tu pas la cause ?
Et qu’elle vient d’avoir, du point fixe, écarté
Ce que nous appelons centre de gravité ?