MANIFESTATIONS INTELLECTUELLES
Ce que nous venons de dire de l’hypnotisme nous amène tout naturellement à parler des actés intellectuels ou affectifs que l’on doit considérer comme la
conséquence d’une action sympathique. C’est là, Messieurs, une partie de notre sujet dont l’étendue est immense, puisqu’elle ne comprend rien moins que l’étude des rapports du physique et du moral de l’homme.
Ce simple énoncé suffit à vous prouver que je ne saurais aujourd’hui entreprendre cette étude. Je me bornerai donc, pour compléter le plan de notre conférence actuelle, à quelques indications.
Un cas très saisissant est le suivant ; Un garçon de quatorze ans avait été blessé au gros orteil par un morceau de verre; quatre ans après, il fut pris de délire. En l’examinant avec soin, on vit, près de l’ancienne blessure, une petite élévation ; quand on pesait dessus, la surexcitation du malade augmentait. On fit une ouverture qui amena l’extraction d’un petit fragment de verre ; aussitôt le délire cessa, pour ne plus reparaître (Brown-Séquard).On connaît un certain nombre de faits analogues, de folies sympathiques consécutives à une excitation d’un nerf sensible.
Mais les altérations de l’intelligence survenues sympathiquement à la suite de la lésion de parties d’organes internes sont bien autrement nombreuses. Je vous ai cité déjà l’observation d’Esquirol. Je n’en finirais point à vous raconter des cas où la manie aiguë, la monomanie, la mélancolie, surtout, ont accompagné le développement de maladies de l’estomac, de la rate, du foie, en général de tous les viscères contenus dans l’abdomen. Tout cela, au reste, est connu depuis longtemps ; remarquez le mot hypochondrie qui désigne en même temps, et la région du foie et une forme de la mélancolie, et le mot mélancolie lui-même {bile noire), et le rôle que joue dans l’opinion publiquela rate (en anglais spleen) dans le développement des idées gaies ou tristes.
Il reste donc bien démontré que la folie peut être de deux façons, par voie sympathique, la conséquence d’excitations venues du dehors; tantôt, en effet, ces excitations engendrent des troubles sensitifs d’où résultent des hallucinations à la réalité desquelles le malade finit par croire 4 tantôt c’est l’organe de l’intelligence, le cerveau, qui se trouve directement affecté.
Je m’arrête enfin, Messieurs, dans cette énumération de faits que j’aurais pu aisément rendre plus longue, et de laquelle j’ai supprimé des catégories entières. Nous pouvons la résumer en disant que rintelligence, la sensibilité et le mouvement sous ses formes les plus variées, sont sous la dépendance des actes nerveux d’origine sympathique. Leur manifestation régulière, leurs altérations, leur suppression, leur exaltation sont dirigées par eux.
En envisageant ces phénomènes à un point de vue général, nous voyons que ces sympathies ont souvent pour conséquence l’exécution d’actes qui amènent l’accomplissement d’importantes fonctions, comme les fonctions digestives (mouvements et sécrétions), ou qui protègent les organes contre des troubles venus du dehors. On voit souvent encore les sympathies s’exercer entre parties similaires du corps (expérience de W. Edwards), ou entre parties situées du même côté du corps; mais parfois leur distribution paraît braver toute réglementation. Disons encore que tantôt elles se localisent d’une façon extraordinaire ; tantôt, au contraire, elles retentissent dans le corps tout entier.
Enfin, il est certaines sympathies qui sont cousantes chez tous les individus : tel le mouvement de l’iris à l’approche de la lumière ; tels, en général, tous les mouvements de défense. D’autres varient
loe LEÇONS, DISCOURS ET CONFÉRENCES.
singulièrement, et nous révèlent entre les diverses personnes des diversités singulières ; le chatouillement détermine chez l’un un rire désordonné, chez un autre des vomissements, chez un troisième des convulsions, chez un autre une rigidité tétanique. Que plusieurs personnes s’exposent à rinfluence d’un froid humide, l’une sera atteinte d’indigestion, l’autre de fluxion de poitrine, une autre de rhumatisme ou de paralysie; autant de phénomènes sympathiques dont le mécanisme est connu, mais dont la variabilité ne peut être encore expliquée.
Il est des parties du corps et des excitations particulières qui semblent capables au plus haut degré de produire des actes sympathiques. Que de fois ne vous ai-je pas cité le tube intestinal, et surtout son irritation par des vers? On ferait avec lui seul l’histoire de toutes les sympathies, et toute la kyrielle de M. Purgon s’y appliquerait parfaitement. Le tube auditif externe est encore un de ces centres d’irradiation, et cela se conçoit moins. La blessure des extrémités des doigts engendre souvent les convulsions du tétanos; la relation entre les sensations auditives et les mouvements rhythmés n’est pas moins remarquable. Mais il faut nous borner.
Comment comprendre maintenant ces relations parfois lointaines qui font apparaître des manifestations si variées? Par quel mécanisme une épine dans le doigt peut-elle donner névralgies, paralysies, tétanos, délire?
Examinons rapidement la structure du système nerveux. Qu’y trouvons-nous, en dernière analyse? Des fibres nei-veuses, conductrices des impressions centripètes ou des ordres moteurs centrifuges ; des cellules
nerveuses groupées en des centres (ganglions du sympathique, moelle épinière, encéphale), dans lesquels les unes reçoivent des impressions apportées par les nerfs.
Pig. 10. — Figure schématique exprimant les rapports des cellules nerveuses entre elles avec les nerfs de sensibilité et de mouvement. — Os, organe sensoriel; NC, nerf centripète. SM ; cellule sensible médullaire; SC, sensible cérébrale; SS, sensible sympathique; MM, cellule motrice médullaire; MC, motrice cérébrale; MS, motrice syrapalhique. A, fibre musculaire striée ; B, fibre musculaire lisse.
les autres commandent aux fibi’es centrifuges, d’autres font peut-être les deux choses ensemble, d’autres enfin servent de trait d’union entre les cellules de différents ordres. Toutes ces cellules sont en relation les unes
avec les autres (fig. 10),soit directement par des fibres, soit indirectement peut-être, par la gangue même où elles sont plongées. Ces communications existentsans nul doute tout à la fois entre des cellules voisines, et entre les cellules les plus éloignées.
Ceci connu, supposons qu’il s’agisse d’expliquer l’origine d’un mouvement sympathique ; du clignement, par exemple. Si l’on touche l'œil, c’est-à-dire l’extrémité d’un nerf de la conjonctive ou de la cornée, l’excitation remonte le long du nerf de sentiment, arrive aux cellules des centres, s’y transforme en irritation motrice, revient le long du nerf centrifuge, et commande enfin la contraction du muscle orbiculaire : les paupières se ferment alors (la fig. 10 donne une idée de la marche du phénomène). Si, au lieu de toucher l’œil, on l’avait seulement menacé, l’effet eût été le même, seulement le nerf sensitif eût été ici le nerf optique; l’excitation aurait donc suivi dans le centre nerveux un chemin différent. Or, dans certaines formes de paralysies apoplectiques, on a vu le clignement persister quand on touchait l’œil, mais non quand on le menaçait : la vue, cependant, était parfaitement conservée. C’est que la chaîne était rompue entre le nerf optique et le nerf moteur oculaire commun.
Je n’ai parlé ici que d’une cellule et d’une fibre motrices. Mais il est évident que la communication pourrait s’établir entre la cellule de réception et plusieurs cellules motrices, à des distances considérables, d’où résulteraient des mouvements dans les points les plus divers ; c’est ce que fait parfaitement comprendre la figure 10 dans sa complexité.
Ainsi se trouvent expliqués les mouvements sympathiques les plus variés, et, du même coup, les arrêts sympathiques de mouvements. Il est, en effet, connu
que certaines régions des centres nerveux, agissent, non pour commander, mais pour arrêter les mouvements. C’est ce qui a heu, notamment, pour le. cœur ; l’excitation d’un nerf sensible remonte Jusqu’à la moelle allongée, excite les origines du nerf pneumoi;astrique, et le cœur se ralentit ou même s’arrête : de là, syncope. C’est ce qui arrive encore pour les vaisseaux sanguins, qu’une excitation peut faire dilater ou resserrer suivant le chemin qu’elle a pris dans les centres nerveux. Or, les centres nerveux sont eux-mêmes tout pénétrés de vaisseaux sanguins, et suivant que ceux-ci sont plus ou moins pleins de sang, ces centres sont eux-mêmes plus ou moins excitables ou même directement excités, d’où peuvent résulter, par une nouvelle voie, des troubles sympathiques,' Ainsi, une convulsion peut arriver soit par la voie directe que représente notre figure, soit par une voie indirecte, en ce sens que l’action sympathique a fait contracter les vaisseaux des centres, et que la moindre quantité de sang apportée à ces centres, les a mis en un état d’excitation exagérée.
Tout céci, vous le comprenez bien, s’appuie sur des expériences ; elles sont extrêmement nombreuses, et varient, bien entendu, avec chaque phénomène. Mais elles consistent toutes, en définitive, en ceci ; interrompre en un point quelconque, la chaîne nerveuse qui unit l’extrémité du nerf sensitif à Celle du nerf moteur, et voir disparaître le mouvement sympathique primitivement constaté. Laissez-moi vous en citer une, bien saisissante, que nous devons à M. Brown-Séquard. Quand on fait sur le train postérieur d’un animal des brûlures étendues, l'animal meurt, comme je vous l’ai dit, à la suite de congestions du foie, etc. ; mais si l’on a, au préalable, sectionné au milieu du dos la moelle épinière, ces lésions n’apparaissent plus dans les régions
supérieures, dont l’appareil nerveux a été ainsi sépëré dé celui des parties brûlées. Quelle preuve ineillCüTe peut-on désirer que ces lésions proviennent d’une action sympathique communiquée par les centres nerveux?
Les sécrétions, les arrêts de sécrétions s’expliqueront de la même façon que les mouvements : il y a des nerfs centrifuges sécrétoires, pour ainsi dire, qu’On peut complètement, au point de vue où nous nous plaçons, assimiler à des nerfs moteurs.
La chose est uU peU plus délicate pour les sensations
•Fig. 11. — Figitre schémâliqûe montrant cornment peuvent s’explicruer ; les sensations sympathiques.
sympathiques. Prenons le cas le plus, simple : voici comment on peut concevoir que les choses se passent (voÿ. fig. 11 ) : Une cellule sensible 1 est impressionnée par suite de l’excitation d’un nerf en'a; dahs l’état
LES ACTIONS NERVEUSES SYMPATHIQUES. m
ordin9i^^, l’irapressiorî suit soti chemin à travers les centres nerveux, jusqu’aux régions centrales où se fait la perception sensible; mais il pourra arriver que l’ex-r citation de cette cjellule A se propage à une autre céllulé sensible B, et alors l’excitation suivra deux routes à la fois, plie donnera naissance à deux perceptions, l’une se rapportant à un fait réel, l’excitation du nerf qui se rend à la cellule A, l’autre à un fait qui n’existe pas, l’irritaT tion du nerf qui se rend à la cellule B, et l’individu rap-; portera l’excitation unique à deux origines distinctes : en a, et en b; il j aura ainsi une douleur sympathique.
Maintenant, ce qui s’est présenté pour le mouvement peut se présenter pour la douleur ; ce ne sera pas seur lement une cellule, mais une série de cellules qui peuvent être simultanément excitées dans le centre, et:de là, de nombreuses douleurs sympathiques, ou altérations de la sensibilité. .
Nous pouvons, nous devons aller plus loin; envisâ? geons le centre nerveux tel qu’il est, avec ses cellules sensibles et motrices unies les unes aux autres en ua inextricable réseau. Que, dans certaines conditions, une excitation un peu énergique frappe une de ces cellules, tout l’ensemble peut se mettre en émoi, et ce seront alors des réactions motrices, des accidents inflamma^i mires, des paralysies diverses, des sensations anormales,, qui rayonneront dans l’organisme enfler : c’est comme une véritable tpilè d’araignée, dont chaque maille .est vibrante et active.
Si des phénomènes sensitifs et moteurs nous pas-, sons aux actes intellectuels sympathiques, nous reh-î contrerons les mêmes explications. Le cerveau, organe immédiat de riptelligence, est lui-même composé de cellules nerveuses, dont l’intégrité et l’excitation sont incontestablement liées aux manifestations intellec-.
tuelles : elles en constituent la condition nécessaire. Ces cellules sont en rapport à la lois avec les cellules sensibles et les cellules moirices des centres nerveux inférieurs, c’est-à-dire de la moelle épinière et des ganglions sympathiques. One impression exagérée apportée par une fibre sensible peut déterminer la mise en jeu normale ou anormale d’un ensemble de cellules cérébrales; de là des phénomènes qui peuvent les uns appartenir aux facultés intellectuelles et nommément à. la mémoire, ou aux facultés affectives, et se traduire enfin par des actes, des mouvements commandés. Je vous demande pardon de ces indications un peu vagues: vous sentez que le temps ne me permet pas d’analyser les détails d’un aussi difficile sujet.
Un autre mécanisme intervient sans doute dans la production des actes intellectuels sympathiques. Le cerveau est sillonné et creusé de vaisseaux sanguins, et la régularité de la circulation qui s’y opère maintient l’harmonie de ses fonctions. Que, par suite d’une action sympathique, les vaisseaux d’une région se dilatent ou se resserrent, et voici que, les conditions de la circulation étant cliangées, sont changées par le fait même les conditions de production des phénomènes intellectuels : de là ralentissement, ou bien, au contraire, suractivité, et, fréquemment, activité troublée de la pensée, exaltation, dépression, délire.
Il est un fait certain, c’est que le cerveau exerce un empire sur les actions sympathiques, et qu’il peut, avec ou sans l’intervention de la volonté, en restreindre l’énergie : nous pouvons, par exemple, empêcher volontairement le clignement suite de simple menace, mais non celui qui est la conséquence d’un attouchement de l’œil. Un acte volontaire énergique peut arrêter l’éternuement. D’un autre côté, les expériences ont
montré que les mouvements sympathiques sont beaucoup plus énergiques chez les animaux après l’ablation du cerveau. Cette puissance peut encore s’expliquer par des rapports entre les cellules qui constituent cet organe et celles qui commandent aux mouvements sympathiques.
Inversement, il est nombre de mouvements qui, primitivement commandés par la volonté, finissent par s’exécuter en dehors d’elle, et dans de certaines limites, malgré elle. Je vous en ai cité un grand nombre : la marche, le jeu des musiciens, la parole, le cri, etc., sont dans ce cas. Il est intéressant de chercher comment cela se peut faire. Prenons un de ces faits. Quelqu’un appelle derrière nous, dans la rue, nous nous retournons aussitôt : il est évident que c’est là un mouvement qui a été dans l’origine volontaire, jnais qui, dans l’espèce, s’est exécuté sans l’intervention de la volonté, avant même que la conscience ait perçu l’appel auquel elle aurait peut-être refusé de répondre.
Or voici une figure schématique, qui peut nous donner une idée de ce qui s’est passé (voy. fig, 12). Dans l'état régulier des choses, les impressions reçues par le nerf auditif a arrivent à un groupe de cellules 6, d’où elles rayonnent vers les cellules cérébrales, et donnent naissance à la perception consciente. S’il y a lieu, elles suivent alors un trajet récurrent, et vont par l’intermédiaire de fibres et de cellules nouvelles, faire exécuter un mouvement. Mais elles peuvent aussi suivre en partie un autre chemin, et de leur station primitive b, se diriger tout droit vers les cellules motrices de la moelle épinière. Dans ces conditions, le mouvement s’exécute presque instantanément, il y a d’économisé tout le temps nécessaire à la pei’oeption et à la volition, temps très considérable (environ un dixième
114 lEÇONS, DISCOURS ET CONFÉRENGÉS.
de seconde). Or, il est certain que ce pins court chemin finit toujours par être pris par les mouvements habituels, et que c’est toujours à l'aire prendr e le plus court chemin aux impressions sympatliiques que tendent les efforts des exécutants de tous ordres, depuis Ifis musiciens iusuu’aux acrobates. C’est également par
Figure schématique montrant comment un mouvement pritnitivement volontaire peut devenir involontaire.
cette voie rapide que se propagent ces actes d’imitation inconsciente dont nous avons parlé en commençant: le rire, le bâillement contagieux, etc.
Tels sont, Messieurs, les actes les plus importants parmi ceux qu’il convient de nommer sympathiques, qu’ils s’appellent mouvement, paralysie, sensalionj idée : telle est l’explication que leur donne la science actuelle appuyée sur l’expérimentation.
Nous pouvons maintenant compléter notre définition de l’action nerveuse sympathique; nous appellerons ainsi tout acte qui, grâce à l’intermédiaire d’un centre nerveux, a suivi une excitation.
Perraettez-moi, avRnt de nous séparer, dp rechercher en quelques mots si ces notions ne sont qu’intéressantes et curieuses, ou si elles nous présentent une yéritabie utilité en résolvant ou en soulevant quelque ipaportant problème.
Le médecin, dont je parlerai d’abord, tire de la oopnaissance des actions sympathiques une utilité de tous les instants. Qu’il soit appelé près d’uri rnalade ayant la fièvre et se plaignant d’un point de côté, il peiitj presque ayant tout examen, déclarer qu’il a affaire à une fluxion de poitrine ou à une pleurésie, Que des troubles soudains, étranges, inexplicables, atteignent un enfant, il examinera la dentition, le tufie auditif, ou se défiera de la présence des parasites intestinaux,
La notion des sympathies est donc une des bases du diagnostic ; elle n’est pas moins importapte pour le traitepiept. Quand la grand’mère arrête, en lui mettant une clef froide dans le dos, le saignepient de ne? de l’enfant, que fait-elle, sinon faire contracter par voie sympathique les petits vaisseaux qui donnent le sangt Quand un médecin, pour guérir ppe douleur ou une inflapimation profonde, applique spr la peau des vésicatoires, des pommades excitantes, des pointes de feu, que fait-il, sinon commander d’énergiques actes de sympathie dont l’expérience lui a montré le résultat heureux? N’alle.z pas croire que l’eau du vésicatoire dont rapplication a guéri la pleurésie soit la cause de cette guérison t que la chaleur du sinapisme fasse (^sser le mal de tête en appelant Je sang par en has ! Dans les syncopes, dans les asphyxies, on flagelle le malade, on l’asp^ge d’eau froide, à la face surtout, on le hi nle, pour rappeler sympathiquement les mouvements du cœur ét eeux de la respiration. Ne voyons ^ nous pas enfin le médecin faire, par les pnrgations,|un appel in-
cessant à cette source, la plus riche, nous l’avons vu, en réactions sympathiques, de l’excitation des diverses par* ties de l’intestin?
Pour le physiologiste, en dehors des questions que nous avons déjà soulevées et résolues, l’étude des réactions sympathiques met en lumière une propriété importante du sy stème nerveux.
Je vous ai Cité des cas où l’excitation d’un point limité du corps, d’une extrémité nerveuse, avait engendré le tétanos, l’épilepsie, la folie. Quelle parité pourrait-on établir entre la force employée pour cette faible excitation et celle de ces réactions puissantes et terribles? Faut-il considérer cette apparente disproportion comme une objection qui empêche d’appliquer la loi d’équivalence établie pour les forces du monde inorganique, à celles qui se manifestent dans les êtres vivants? Ne semble-t-il pas qu’il y ait ici de la force créée, et non point seulement de la force transformée^
L’embarras disparaît. Messieurs, si l’on considère l’excitation, non comme la force dont les transformations amènent les réactions indiquées, mais comme une force de détente, ne s’employant qu’à mettre en liberté d’autres forces captives. Quel rapport y a-t-il entre la force du doigt d’un enfant qui manie un fusil et celle de la balle que lance ce fusil? il n’y a cependant là nulle force créée, et le doigt de l’enfant n’a fait que préparer une condition où a pu se manifester la force de tension contenue dans les grains de poudre. L’excitation du nerf sensitit joue le même rôle; elle chemine et délivre la puissance emmagasinée dans les cellules nerveuses ; il en est de même pour le nerf moteur délivrant la force du muscle qui va se contracter. On pourrait comparer tous ces organes à une série de boîtes à poudre, de torpilles chargées, communiquant
les unes avec les autres par un fil électrique : une seule étincelle de bouteille de Leyde leur fera faire explosion. La considération des forces de détente, toute nouvelle en physiologie et sur laquelleje ne puis que vous donner ces indications rapides, est féconde en utiles déductions.
Enfin, Messieurs, le philosophe et le moraliste luimême ne considèrent pas sans fruit les études faites sur les actions sympathiques. L’origine en quelque sorte fatale d’un grand nombre d’idées isolées ou même associées et, par conséquent,, de jugements, à la suite d’impressions venues soit de la surface du corps, soit de la profondeur des organes, doit faire singulièrement réfléchir le philosophe sur l’étendue du pouvoir de ce qu’on a appelé le libre arbitre^ et sur la notion même de ce libre arbitre, dont l’existence paraît si incontestable lorsque, à la façon des psychologistes, on ne consulte que sa propre conscience.
Le moraliste, lui, fixe d’abord son attention sur les actes qui peuvent être la conséquence d’idées ou de jugements suggérés par voie sympathique, et il soulèvera à leur propos la grave question de la responsabilité. Celle-ci se posera encore devant lui,, et avec elle la question non moins grave de l’éducation, lorsqu’il examinera ces actes qui, d’ordinaire soumis à la volonté, finissent par s’en affranchir et s’exécuter en quelque sorte d’une manière fatale. Si c’est un favorable exercice que d’habituer par la gymnastique nos membres à exécuter, sans notre volonté et même malgré elle, les mouvements nécessités par des situations difficiles, que d’autres actes mauvais et redoutables prennent ce plus court chemin dont nous parlions tout à l’heure ! En sorte qu’il finit par y avoir, selon l’expression de Condillac, deux moi, le moi d’habitude et le moi de réflexion.
118 tPQONS, DISCOURS ET CONFÉRENCES.
Rappelez-vous ces temps où, chez les gentilshommes toujours armés, un mot, un geste, déterminaient par un mouvement devenu presque involontaire, la sortie hors du fourreau d’une épée qui n’y pouvait plus ren-r trer qu’après s’être teinte de sang.
Il considérera enfin qette puissance que les centres nerveux volontaires exercent avec ou sans rinteryem tion de la cotiscience sur les mouvements sympathie ques, sur ceux mêmes qui présentent au plus haut dc; gré le caractère de la nécessité. H y a toute une gym^ nastique morale cachée sous ces observations, et dont les règles restent à découvrir.
Les faits dont je vous ai entretenus présentent donc, à bien des points de vue, un intérêt profond. Ge n’est pas sans une vive satisfaction que la physiologie se voit aujourd’hui en mesure d’en donner l’explication. Or celte explication ne repose pas, comme toutes celles qui l’ont précédée et dpnt je vous ai épargné la longue histoire, sur des vraisemblances ou sur Pautorité des hoittr mes. Elle est exclusivement due aux progrès de l’expé? rimentation : si, pour chaque cas particulier, la preuve n\a pas été faite, les traits généraux, du moins, peuvent être, aux yeux de tous, expérimentalement démontrés; Assez, trop longtemps, les explications de la physiolo? gie ont été le fruit exclusif de la méditation d’hommes illustres. Messieurs, la méditation a peu fait pour Ip progrès des sciences de la nature : c’est l’honneur et la force de la physiologie moderne d’avoir pris pour devise celle que s’étaient appliquée déjà la physique et la chi= mie, ses sœurs aînées, l’action, l’action, l’action !
PHYSIÔLOGIÉ Ëf ZOOLOGIE
iéçon d’ouverture faite â là Faculté dès Scîenèès de taris, lé i 7 mars 1870.
Au moment où, po’ûr la preftiière fois, j’ai l’honneur dë pfëndfe, à titré définitif, la parole dâOs cëtté chaire, tous attèndez sans doûte de moi que jè définisse dètant toüs la science que je suis chargé d’enseigner, ijiië j’indiqüé son objet, sa méthode, sés téndances, ët que je tous fasse' sefitir l’esprit général qui présidera si ttidiï énsèignenïent.
J’ai le devoir de remplir votre attente aütant qu’il est en moi. Aussi bien, dans l’état âctuél de nôtrë science, ces exposés de principes, ceS espècès de profession de foi, présentent üne titilité véritable. YôùS ne les entendez point faire aux professeurs de'S aùtrès sciences rationnelles, expériraentales OU natürélléS; e’est que leur voie est trouvée, leurs moyens d’actîoïi Sont connus, leurs limités réciproques tracééS. Si quelque difficulté s’élève, comme de savoir aujourd’hui s'il est possible d’établir une ligne dé séparation entre la physique et la chimie, tout le mondé âù moins sait ce que sont ces deux sciences,* et de quéls-points de vue
différents elles envisagent quelquefois des faits identiques. Elles sont les aînées de la physiologie, et elles ont sur celle-ci tous les avantages de l’âge : la force, la méthode sûre, l’autorité extérieure.
Pour notre science, son existence même, comme science distincte, n’est pas en France, mais en France seulement, universellement reconnue.
Ce n’est pas la seule raison qui force le professeur de physiologie à s’expliquer sur les principes. Il en est une autre d’un ordre plus élevé, mais que des motifs multiples m’engagent à n’indiquer que d’une manière indirecte. Le grand combat que, depuis la Renaissance, l’homme soutient contre les préjugés pour établir son indépendance intellectuelle, après s’être livré successivement sur le terrain de l’astronomie, de la physique, de la géologie, de la linguistique, de l’anthropologie, déploie aujourd’hui son ardeur la plus vive aux environs du domaine de la physiologie. Les uns nous craignent autant que d’autres espèrent en nous. Les mêmes faits, fournis par notre science, servent aux plus achai'nés adversaires. On va jusqu’à vouloir nous forcer à prendre un parti, et accuser de timidité ou d’impuissance notre prudente temporisation. Il importait, ce me semble, que je voùs disse aujourd’hui quelle barrière sépare à mon gré les afflrmations et les certitudes de la science physiologique d’avec les opinions que nous pouvons, à leur propos, concevoir. Des premières, vous avez le droit de nous demander compte, et d’exiger l’exposition complète. Les autres sont notre chose, elles n’appartienneâit point à ce cours; ici, notre devoir est, sinon de vous les dissimuler, du moins de ne jamais les faire intervenir de manière à diminuer l’autorité des faits.
Les exposés généraux de l’ordre de celui que je vais
tenter ne sont donc autre chose qu’une preuve de la faiblesse de notre science : science si jeune qu’elle est obligée de s’affirmer, de s’expliquer elle-même, et de, se défendre tout à la fois contre ceux qui voudraient l’absorber dans d’autres sciences, et contre ceux qui la sollicitent imprudemment à sortir de son domaine.
• C’est dans ce siècle seulement que nous avons vu la physiologie se dégager tout à la fois de la médecine et de l’histoire naturelle pour constituer une science distincte. Cette séparation est-elle justifiée? Examinons d’abord ce point.
Quiconque a réfléchi sur la catégorisation des sciences, conviendra qu’on ne peut les caractériser seulement par l’objet même dont elles traitent, mais qu’il faut surtout faire intervenir le point de vue auquel elles l’envisagent, et le but particulier vers lequel elles tendent. Donnez à un physicien, à un chimiste, à un minéralogiste, le même cristal, et chacun, avec cet objet unique, constituera des travaux différents.
Ils l’étudieront d’abord comme un individu isolé, et en feront chacun une monographie spéciale ; puis ils cherg|i,er,qnt en quoi il peut être utilisé pour la solutiond.e,proi)lèipesgénéraux,distinctspour chaque science. Le ph.ygiçjpn|,,.-/jui aura reconnu dans ce cristal, par exempley^;,Jfi . jd,qiqble réfraction, verra si ce cas particulier pejitj,l’j^lgrqp. sur les lois de la propagation des ondes éthqr^efj^lDe jFanalyse qu’il en aura faite, le chimiste poui'j^y^irfif, quelques conséquences importantes pour l’étude,j^e^.i;çjatjqns moléculaires. Enfin le minéralogiste, utiljgppt [lfô5,4oimées fournies par les autres savants, et y aj[p.i4fp);,.lejj‘ésultat de ses observations spéciales sur la forpnejprjst^hine, la couleur, etc..,, déterminera les rappqfts^âe.^p cristal avec ceux qu’il connaissait déjà : iyq.Ha^serq et lui imposera un nomj
hi LEÇONS, DISCOURS ET CONFÉRENCES.
Voici doncijii’uti même objet, ou, pour mieux diré, qüe là même sérié d’objets aura dénué naissance à des sciences dont personne ne conteste l’individualité.
Semblablement, prenez, au lieu d’un cristal, üri êtrë vivant, un animal, par exemple. Que feront en sa présence rahàtomistè et le zoologiste ? Le premier, après avoir étudié les formes extérieures, portera le scalpel dans son oCgatiisme, èt mettra à découvert les orgarteS cachés. Avec les ressources des injections vascülaires, avec t’aide de la ioùpé et du. microscope, il scruteta tous les détails des rouages délicats de la machine viÿàrite, èt constituera ainsi la moiiographie anatomique dèTanimâl. Mais il ne s’en tiendra pas là. Comparatit l’être qu’il vient d’étudièr avec ceux qu’il cormai.-sait déjà, il trouvera ainsi des formules exprimant les tendances (Milne Edwards) révélées par la complexité Croissante dé leur organisation (économie, répétition, division du travail, ètc.). Envisageant plus spécialemedt les organes similaires d’animaux divers, et guidé pàé certainés constatations générales empiriques, qu’il de- #a se garder d’érigèr èn lois (connexions, balancement dés orgàhês, etc.), it retrouvera, sous d’étonnantes vàriafions de forme, l’identité d’origine ; l’aile de l’oisèati, la nagèoife du poisson, la patte du cheval, le bras de l’hommè, lui révéleront leiirs affinités profondes, flepôrtant ensuite son attention sur les différentes partîës constituantes d’un animal donné, il reconnaîtra entre éllés dès rapports profondément cachés ; avècOken, par exemplè, il verra dans le crâne unè série de vertèbres; âvecCarus,il établira la distinction du névro-squelettè et du splanchno-squelette ; il retrouvera avec de Blainvillé les ressemblances typiques du poil, de la dent, dé l’œil,' avec Aüdouin et Milne Edwards, la similitude fondamentale des anneaux successifs et des appendicès dès
crustacés, etc. ; enfin, à la suite de Bichat, constatant, dans di'fcrents points de rorganisrae, annexées à des appareils divers, des parties identiques par leur stmcr ture, des muscles, par exemple, il s’élèvera à la conception des tissus et des éléments anatomiques. Ce n’est pas tout : il ne comparera pas seulement, à une époque donnée de leur existence, les diverses parties d’un anir mal, soit entre elles, soit avec celles d’un animal voisin, mais il le fera dès le moment où, dans le développement de l’être, plies se dégageront de la confusion primitive pour apparaître sous des formes souvent très différentes de la forme définitive : il aura alors à juger la valeur des prétendues lois de conjugaison (Serres), d’attraction de soi pour soi (Geoffroy Saint-Hilaire),etp., et les idées générales sur l’unité de plan, etc., seront alors de son domaine. Enfin il y rattachera l’étude mpdificatipns que certains états morbides impriment à l’orgapisnie (tératologie, pathologie), ef trouvera surfont dans cette étude des matériaux utiles pour le développement des idées d’Étienne Geoffroy Saint-Hilaire et de Bichat. En un mot, et pour terminer ce long résumé, l’anatomiste, en dehors de son trt^^d monographique, s’occupera des analogies entre les parties siinilaires d’animaux diffé? rents, des homologies eritre les diverses parties 4’UA même animai, envisageant ces êtres à la fois dans leurs divers éfats ; successifs ou définitifs, normaux ou pathologiques,
Pour le zoologiste, l’étude de l’animal fournira ma^ tière à de tout aussi vastes considérations, S’attachant de plus près que ne le fait l’anatomiste à l’étude des caractères extérieurs, il décrira complètement l’animal ; U s’informera des pays où U vit, de ses mceur-s, des relations qu’il a, dans son genre de vie, avec d’autres espèces vivantes, et notamment avec l’homme, ProhtaQt
alors et de ses observations propres et de celles qu’aura faites l’anatomiste dans ses recherches sur les organes internes, il considérera ces phénomènes comme des signes qui lui permettront de déterminer nettement les rapports d’affinité entre l’être qu’il envisage et le reste des animaux ; il établira ainsi une classification et assignera à cet être une place exprimant ces rapports. Dans la solution de ce difficile problème, il tiendra un compte important des modifications de formes que peut présenter l’animal aux différentes phases de sa vie, évitant ainsi de doubles emplois, et constatant des affinités nouvelles.
La connaissance des mœurs de l’animal à l’étude lui sert pour l’histoire générale des influences qu’exercent l’un sur l’autre les différents êtres vivants; il montre ainsi comment ils sont réciproquement, et suivant des relations très compliquées, la raison d’être les uns des autres : la modification ou la destruction de l’un d’eux modifiant ou détruisant ceux qui l’entourent. Puis, rapprochant les diverses notions d’habitat, il en tire sur la répartition géographique des êtres actuels des conséquences curieuses, dont l’intérêt s’augmente s’il considère non seulement ces êtres actuels, mais ceux qui ont peuplé la terre à de plus anciennes époques.
Enfin ces dernières constatations lui font étudier de plus près les modifications que les circonstances extérieures impriment aux caractères de l’être vivant. Elles l’amènent à se demander si cette catégorie primordiale de l’espèce, base de sa nomenclature, correspond à une réalité ontologique, ou n’est qu’une invention de l’esprit humain, et à chercher, en admettant cette dernière supposition, par quelles voies une espèce peut donner origine à une autre espèce. Il se sert alors, pour la
solution de cette capitale question, de connaissances que vient lui fournir le physiologiste.
Quel sera maintenant le rôle de celui-ci en face de l’animal que nous avons supposé être soumis à son observation ? Il n’y a pas longtemps la réponse eût été bien simple. Annexant la physiologie à l’anatomie, on eût dit : Quand celle-ci aura disséqué et décrit les organes, celle-là en indiquera le jeu. Aussi, dans les anciens livres anatomiques, trouvons-nous après chaque chapitre descriptif, des explications sur l’usage des parties, explications qui constituaient, en outre de certaines rêveries sur l’origine première des phénomènes, toute la physiologie du temps.
Beaucoup de savants pensent encore de même aujourd’hui, et pour beaucoup, comme pour Haller, la physiologie n’est que Vanatomie animée. De là à lui refuser l’existence à titre de science distincte, à nier qu’elle ait un point de vue et un but particulier, la transition est facile. On l’a franchie, et il m’a été donné d’entendre cette phrase ; « Quand on a fait la description extérieure d’unanimal, on fait son anatomie, puis sa phy.siologie ». Aux yeux de qui parle ainsi, il n’y a donc qu’une science, la zoologie, qu’un but, la connaissance de l’animal : du point de vue, il n’en est pas question.
En Allemagne, Messieurs, personne ne tiendrait un pareil langage ; par suite de l’évolution naturelle de la physiologie et sous une impulsion venue de France, par Flourens et Magendie, chacune des universités libres et indépendantes a senti la nécessité de dédoubler les anciennes chaires de zoologie et d’attribuer à la science nouvelle un nouvel enseignement.
lien est résulté que la physiologie est, universellement et sans combat, reconnue et admise, qu’elle a sa place au soleil. Et si l’on venait déclarer, comme on
l’a fait en France, qu’elle n’est qu’un appendice des diverses branches de la zoologie, et qu’elle n’existe pas en tant que science, les savants allemands, pour toute réponse, imiteraient Diogène, et marcheraient devant ceux qui nient le mouvement.
En France, c’est mon illustre maître, M. Claude Ber^ nard, qui, le premier, a montré la spécialité du point de vue physiologique, et, proclamant l’indépendance de notre science par rapport aux sciences anatorno-zoologiques, lui a attribué, pour éviter toute équivoque, le nom de physiologie générale. Mais cette séparation est loin d’avoir été acceptée par tous ; de vifs combats ont été livrés, qui laissent encore la victoire incertaine, non pour l’avenir qui appartient à la vérité, mais pour le présent. Et ces combats ne sont pas d’oiseuses ou plutôt d’inolfensives discussions entre des philosophes occupés à classer les sciences. Si les convenances ne m’interdisaient de parler de certains faits récents, il me serait facile de ,vous montrer, par un exemple topique, qu’elles ont une sanction pratique sur le terrain des faits
Donc, aussi longtemps que la victoire restera en suspens (et peut-on considérer la bataille comme gagnée, alors que la Faculté des sciences de Paris est laseule en France qui possède une chaire de physiologie^?), il est du devoir des physiologistes, au risqua d’incessantes et monotones répétitions, de continuer la lutte et de. combattre le bon combat. Aussi bien, le rappel de cette discussion nous servira pour la définition de notre science et l’exposition de l’objet de ce cours.