‹ Leçons, discours et conférencesChapitre 16 sur 51 · Il en est encore ainsi aujourd’hui · texte numérisé non relu

Il en est encore ainsi aujourd’hui

La physiologie a à se défendre contre deux dangers ; l’absorption par la zoologie, et l’absorption par la médecine.

Je TOUS ai parlé de la première, qui se présente avec une allure un peu menaçante ; la seconde est une amie, au contraire, mais peut-être plus redoutable encore. Pour elle, en effet, la physiologie ne doit avoir d’autre but que d’éclairer la pathologie ; elle n’est autre chose que la base sur laquelle devra reposer tout l’édifice médical, depuis le diagnostic jusqu’au traileraent. Rôle important, à coup sûr, mais qui n’est pas le seul ni le plus proche, hélas 1 auquel doive prétendre, pour les temps à venir, la science physiologique. Il faut même quelle se mette en g.arde contre cette spécialisation de ses recherches, qui rétrécirait son champ d’études. Elle est utile, indispensable à la médecine, comme la physique et la chimie le sont à l’industrie ; mais comme ces sdeuces, elle a son but à part des applications utilitaires, elle a son idéal à poursuivre, son problème fondamental à résoudre.

Revenons donc à nofcre point de départ; plaçons à nouveau le physiologiste devant cet être vivant, sur lequel se sont si fructueusement exercées les méditations du zoologiste et de l’anatomiste. Ya-t-il négliger les connaissances ainsi acquises, presque toujours antérieures aux siennes, et par paresse ou vanité, les déclarer hors de son domaine ? Non, il s’en emparera d’abord, autant qu’il est possible. Je suis physiologiste, dira-t-il, et rien de ce qui intéresse l’être vivant ne doit m’être étranger. Grâce à elles, il édifiera à son tour la monographie de l’animal considéré au point de vue physiologique. Dans cette première partie de son étude, les notions anatomiques lui seront du plus grand secours et, à vrai dire, s’il bornait là son oeuvre, aln’au-

rait guère le droit de réclamer pour sa science une

place à part auprès de son aînée.

Mais, quand il a ainsi expliqué le jeu des divers organes, analysé les liquides sécrétés, étudié leur action, il considère l’être vivant à un point de vue tout autre et qui caractérise spécialement la physiologie. C’est en effet, pour lui, comme un petit monde, un tout, harmonieusement équilibré, lieu de phénomènes qui supposent à la matière et à la force des manifestations en quelque chose différentes de celles qu’il constate en dehors des êtres vivants. Le problème qu’il se pose alors, c’est de suivre tous les facteurs et d’expliquer toutes les conditions de cet équilibre : de dresser le bilan matériel et le bilan dynamique de l’organisme qu’il obsez've. Et aussitôt, jetant un coup d’œil sur les êtres différents, il s’aperçoit, que ce problème, pourindéiiniment diversifié qu’il soit, comme disait Diderot, est le même chez tous, et que ce qu’on pourrait appeler les têtes de colonne du bilan organique sont les mêmes partout. Partout, en effet, il voit la respiration brasser, pour ainsi dire, dans l’organisme, la matière et la force, dégager celle-ci sous forme de chaleur ou de travail, desceller lentement celle-là des flancs de l'édifice organisé; partout il voit l’absorption, précédée ou non de digestion véritable, répai’er incessamment ces pertes incessantes; pai’tout, des mouvements qui, développant un certain travail, nécessitent une certaine dépense de la force rendue libre aux dépens des forces de tension; partout, des phénomènes dits nerveux, bien que souvent ils se passent sans éléments nerveux, qui consistent en des dégagements soudains de force emmagasinée, dégagements à la suite desquels cette force apparaît avec des caractères qui semblent la mettre à part des forces connues, bien que tout près de la force électrique. Enfin,

et au-dessus de tout cela, il constate des phénomènes consécutifs ou non à l’intervention d’excitations extérieures, et dont, pour employer des expressions connues, il désigne l’ensemble sinon la cause cachée par les mots de sensibilité, de volonté, d’intelligence : phénomènes pour la manifestation desquels l’expérience lui montre qu’une certaine dépense de matière et de force est indispensable.

Tout cet ensemble, le physiologiste le retrouve chez le dernier comme chez le plus élevé des êtres animés ; mais les détails varient prodigieusement. Les forces en jeu, les matériaux employés, sont de nature identique ; mais ils diffèrent en quantité, et surtout les mécanismes à l’aide desquels ils sont utilisés semblent parfois ne pouvoir être comparés. Si bien que, pour l’observateur superficiel, les résultats obtenus paraissent différer entièrement.

Mais le physiologiste plus perspicace saisit, sous ce polymorphisme des phénomènes, l’unité fondamentale du problème. Et alors, considérant d’ejti haut tous ces êtres vivants, tous ces mécanismes réalisés, si divers et cependant si semblables, il s’adresse, suivant les cas, à celui qui lui paraît le plus commode pour l’étude des éléments particuliers de ce problème unique.

C’est ici que se fait sentir au physiologiste la nécessité de notions étendues en anatomie et en zoologie. S’il n’a pas en main ces connaissances, comme des armes toutes prêtes, non-seulement il ne pourra que rarement attaquer ce problème fondamental, mais il lui faudra une bien grande force d’esprit pour en comprendre l’étendue. En proclamant ainsi la nécessité de ces connaissances, je n’entends pas, tant s’en faut, subordonner la physiologie à l’anatomie et à la zoologie ; je ne

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la subordonnerais pas davantage à la physique et à l^ phimie, en reconnaissant avec tout le monde que Ip physiologiste a sans cesse besoin de ces sciences auxquelles, par ses méthodes d’investigations, la physiologie se lie étroitement. Je veux seulement vous bien pénétrer de l’idée de cette nécessité.

S’il m’était permis d’employer une comparaison, je dirais que l’anatomie et la zoologie ouvrent pour ainsi dire au physiologiste le musée de la nature ; mais la physique et la chimie sont comme le cicérone qui lut explique l’origine, la composition et l’usage des objets. Lui, fait de ces connaissances l’usage qu’il croit utile à sa science.

En résumant ce que je viens d’exposer devant vous,je dirai : Le zoologiste, ou pour mieux dire, le naturaliste, car la vieille division de la biologie en zoologie et en botanique, utile en pratique, n’a plus de raison d’être théorique ; le naturaliste, dis-je, l’anatomiste, le physiologiste, ont le même objet d’étude : l’ensem; ble des êtres vivants. Mais les premiers le considèrent à l’état statique, le dernier à l’état dynamique. Les premiers constatent des phénomènes, le dernier, nonseulement les constale, mais les moditie, les arrête ou en fait apparaître de nouveaux. Selon la belle expression de M. Claude Bernard, « les sciences naturelles donnent la prévision des phénomènes, mais restent contemplatrices de la nature; la physiologie, science expérinientale, arrive à être une science d’action, cenquérante de la nature. »

Pécrire et classer les êtres vivants ; étudier leius relations réciproques dans l’espace et dans le temps (paléontologie), tel est le but du naturaliste. Son idéal est rétablissement de la méthode naturelle, qui doit

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être, èôtiiiüe l’a dit Cutier, « l’expression ékaète et cbmpiète de Id nature êritiêrc ».

Décrire et classer les orgahes bu lès élérhènts, étudier leurs relations réciprbqueè dans l’èspace (ànâtbrniè comparée), et dans le temps (embryologie), coristatèr lés raj)ports pnéraux d’homblogie et d’andogie, tel est le büt de l’ànàtbmiste. Son idéal est l’établissement dès types ët dès plans générdüx.de structtirè.

Étddièr les tràiisfbrmations matëriellès èt dynamiquès qui se passèrit chèz les êtres vivants ; süppütef lès Côriditibhs de leur équilibre; établir le èapport de ëès mbdificcitions avec leè conditions gériéralès dès milieux et les cbnditibris particulières que présente là structure dès êtres vivants ; trbüver les lois qui régissènt ces ràppôŸts, tel est lè but dü physiblbgiste. Sbri idéal èst la domihâtibn ët là dirèctibri des pKénoffièhes de là viè.

Telle est, à grands traits, ët sauf quelquëS riibdiflca^ lions dé détail, la thèse Sbutënüë âvêè tant d’àüiofité pàr lë niaitrè de la physiologie françàisê, thèse qui ihë pàrait êtrë l’expressioÜ de la vérité.

Quëlles bbiectioriS lüià-t-on préseiitéeS?

On a dit, d’abord, qüe les physiologistes étaient dès brgùèilleüx qüi voülaient Se séparer et Së placer au* dèssus du reste des biologistes. Ce réprbchè d’orgueil, bh le trbüvë, Messieurs, adressé à tbus ceüx quivèülènt échapper à une dôminatibn injiistè ; nous hè nous y arrêterons donc pas. Si le physiblogiste peut se sèntir fier à juste titre des progrès imihènsès d’une science toute récente, il a lè devoir d’êtrè modeste en considérant le peu qu’il sait par l'Opport à ce qu’il lui reste a savoir, et peut-être, hélas ! lë peu qu’il pourra savoir par rapport à ce qu’il ne saurà jamais. Est-ce Vbüloir placer la physiologie au-dessus de la zoologie qüé de

proclamer que cette dernière science fournira à la première des moyens d’action ? Dites alors que le physicien qui se sert des mathématiques comme d’un instrument, subordonne orgueilleusement celles-ci à la science qui cultive.

On nous a accusés encore d’instituer d’étroites spécialités, d’y vouloir parquer les savants, et de réduire les zoologistes au rôle inférieur de simples nomenclateurs. Étrange reproche, qui s’adresserait à une prétention bien absurde. Et quelle sanction auraient ces lois édictées ainsi ? Injuste reproche, car ne sommesnous pas les premiers à proclamer que tout ce que nous savons de la physiologie des animaux inférieurs est dû aux zoologistes ? Mais, dans un autre ordre de faits, les découvertes les plus importantes en physiologie végétale ne sont-elles pas dues à des chimistes ? Qui peut s’en plaindre? Est-cè à dire cependant que la chimie soit la botanique, que la zoologie soit la physiologie?

D’autres ont cru trouver un argument sans réplique en parlant de l’embryologie et de la physiologie du développement. Est-ce là, a-t-on dit, de la zoologie, de l’anatomie, ou de la physiologie? Nous répondrons sans embarras ; ce sera l’un ou l’autre, suivant le point de vue auquel vous vous placez, car il ne saurait en être autrement de l’embryon que dè l’être complètement développé. Demandez-vous à l’étude du développement de rectifier vos idées sur la classification en vous montrant, par exemple, que Phyllosorae et Langouste, que Cysticerque et Ténia, que Cyphistome et Méduse, classés morphologiquement loin les uns des autres, ne sont qu’un même animal à des âges différents, ou encore que les Cirripèdes et les Linguatules sont des crustacés et non des mollusques ou des vers ? Vous faites alors de la zoologie. Montrez-vous,' au contraire, chez un em-

bryon de Homard, par exemple, que des tubercules, identiques, au début, prennent en grandissant des formes spéciales qni, les adaptant à des usages spéciaux, masqueront leur homologie primitive, vous faites de l’anatomie. Enfin, étudiez-vous, par exemple, la question de savoir à quelles époques apparaissent, chez l’embryon d’un poulet, la contractilité musculaire, Faction directe du nerf moteur, les actes réflexes, vous faites de la physiologie : or, pour celle-ci, disons-le en passant, ce champ est presque entièrement inexploré. Certes, très souvent, c’est le même savant qui, dans la même série de recherches, envisagera l’objet de ses études de ces divers points de vue ; mais la spécialisation de ceux-ci n’en existe pas moins.

On s’est enfin jeté dans les détails ; on a beaucoup discuté sur la valeur des expressions figurées, sciences de contemplation et sciences conquérantes ; sur la question de savoir si les premières ne font pas, en certaines occasions, usage de l’expérience : on a parlé à ce propos de l’acclimatation, de la pisciculture, de la transmutation provoquée des vers intestinaux. Je ne puis, Messieurs, m’empêcher de voir là autre chose qu’une discussion scholastique, qui ne mérite pas de nous arrêter. Les traits généraux de la caractéristique de chacune des trois sciences n’en persistent pas moins, et quant à ces détails, sur lesquels on s’est tant plu à insister, que prouvent-ils, sinon qu’il y a toujours quelque chose d’artificiel et d’erroné dans nos classifications ? Les phénomènes de la dissolution et de la dissociation ne relient-ils pas intimement la physique et la chimie? Il n’en est pas moins vrai que ces deux sciences sont considérées comme distinctes ; que tout le monde comprend qu’il faut pour cultiver chacune d’elles une éducation spéciale, un appi’entîssage spécial, pour les faire

progrèssèr, dès moyens d’action particuliers, pour les enseigner, des chaires séparées ; eh un mot, de l’indépèridancè, des laboratoires et des homiriës.

Or, c’ëst là le côté pratique si important de cette classificàtiôri des sciences biologiques. Certes, le maître iliüStre dont je viens d’esquisser lés idées sur la clâssi: fîcaiiôn des sciences biologiques avait le droit de s’appüÿër Sur l’autorité imposante de ses belles découvertes. Mais qiie dë regrets lui ëùssent été éparghés, quë de ricbèssëS pôsséderions-nouS eh plus, si quelque autre éût àtant lui fait triomj)hër notre cause. « J’ai cohriti, à dit-il, la douleur du savant qui, faute de moÿëhs « matériels, he peut entreprendre ou réaliser lës ëxpê- « riences qu’il conçoit, et est obligé de renohcër à « ses ûechercbës, bü de livrer sa découverte à l’état « d’ébauche. »

En réclamaht pour la physiologie uhe place à part, réclamons pour elle des ihoyens d’action à part, et c’est là ce qui noüsihtéresse le plus dans cette discuSsibri.Në iioüs arrêtons dbhc pas à des quërellës de mots, rie cherchons pas si c’est faire une expérience que de rehiüër énSemble dès œufs et de la laitance dè saumon, si c’èst conquérir la nature que d’amenèr ënFranCè un lànià d’Airiériquè; tenohs-nouS-eh aux grandes lignés, ët rions, physiologistes, poür qui c’èst toujours un sujet d’étoritiënierit dë voir des taxonornistes së quereller sur là iàlëur d’un genre qu’ils ont établi, et à l’éxistericë düquél ils finissèrit par croire, n’allons pas imiter, éri fàcè d’une classification, œuvre dé notre esprit ét non de la natiire, ce statuaire antique qui s’agenouillait avec tèrrèür dëvarit le Jupiter créé pari son cisèaU.

Revènoris à la physiologie considérée eri ellë-mêiriè. Son objet d’études, avoUs-rious dit, c’est l’être vivant én action ; son idéal, c’est la dominàtibn des phéno-

jmèoes de la vie. Ne semble-t-ii pas tout d’abord qup i’éjtiide de cette science doive commencer par la dis^ tinction netle de ce qu’est un être vivant; qpe cette spience même suppose une définition parfaite de la vie?

Beaucoup l’ont cru et le croient encore, et leur§ inutiles tentatives me font dire que fort heureusement elles n’étaient point indispensables. Si nous voulons, par voie d’abstraction, donner de la vie une définition qui soit en rapport avec une certaine conception de notre esprit, avec ce que nous désirerions que soit la vie, nous y arriverons aisément; mais cette définition, inutile dans la pratique, se heurtera incessamment au^ faits. Si, plus prudents en apparence, nous voulons faire de notre définition une sorte de description abrégée, en y résument tous les caractères principaux que nous offrent les êtres dits vivants, nous tombons nécessairer ment dans une pétition de principes, car il faudrait d’abord déterminer à quoi on reconnaît ces êtres vir vante, Enfin, il y a un écueil plus grave : vouloir définir la vie, c’est supposer qu’elle est un ensemble de pbéno^ niènes essentiellement distincts des autres phénomènes naturels, qu’il existe réellement une barrière infranT chissable entre ce qui vit et ce qui ne vit pas, supposition tout à fait gratuite dans l’état actuel de la science.

Toutes les définitions connues de la vie échouent sur l’un de ces écueils, sans parler d'autros qu’il eût été plus facile d’éviter. Aussi, me semble-t-il préférable de n’en point donner, et de nous en tenir provisoirenrent à cette espèce de sentiment qui nous fait distinguer dans la nature des êtres qui vivent d’avec des corps qui ne vivent pas. A quoi, dans la pratique des choses, reconnaissons-nous ceux-ci? Faisons-nous ce long parallèle entre la composition chimique, la structure intime, les fornies extérieures, etc., auquel nous convient d’or^

dinaire les livres de physiologie? Non, ce qui nous frappe, ce qui nous fait dire que ces êtres sont vivants, c’est d’abord qu’ils changent en suivant une évolution qui semble établie par avance; c’est ensuite qu’ils donnent naissance à des êtres qui suivent cette même évolution; c’est enfin, qu’après un temps, ils perdent soudain l’activité personnelle dont ils témoignaient, et qu’ils disparaissent à nos yeux. Se développer, se reproduire, mourir, voilà les trois caractères auxquels nous les reconnaissons : mourir surtout. Et, à vrai dire, si les êtres vivants ne mouraient pas, la discussion philosophique sur laquelle il me reste, d’après ma promesse, à vous dire quelques mots, perdrait singulièrement, non de son intérêt, mais de son âpreté.

Quand, en effet, on les envisage au point de vue de la mort, ces problèmes se posent d’une façon dramatique, dans la véritable acception du mot. Je prends un oiseau, en plein exercice de tous ces actes que nous appelons vitaux, et avec une épingle je pique sa moelle allongée. Aussitôt il s’affaisse, il ne donne plus signe de sensibilité ni de mouvement : il est mort et vous savez tout ce qu’il adviendra de lui. Ne semble-t-il pas qu’en lui résidait tout à l’heure une puissance que nous avons,, avec notre épingle, chassée, et chassée sans retour?

Messieurs, je ne reviendrai pas sur la discussion, aujourd’hui bien banale, de l’existence de ce principe vital, comme on l’a appelé. Des études approfondies ont montré que la solution qui se présente immédiatement à l’esprit n’est pas la vraie; que la mort n’est pas un phénomène aussi soudain qu’il semble d’abord ; que chacune des particules de la matière vivante a son individualité, son évolution, sa reproduction, sa vie et sa mort personnelle. Nul ne sait, à coup sûr, où s’arrête

cette divisibilité de la matière vivante; nous savons seulement déjà qu’elle franchit la prétendue limite de ce qu’on appelle l’élément anatomique ; mais cette inconnue ne doit pas plus nous embarrasser que l’inconnue de la divisibilité matérielle n’arrête les physiciens. Je n’insiste pas davantage sur ce que j’appellerai une hypothèse inutile, et j’arrive à un problème plus élevé, sur lequel on nous questionne, sur lequel, en tant que physiologistes, nous avons le droit de nous récuser.

Voici qu’un homme dans toute la force de l’âge, dans toute la vigueur du talent, est frappé d’un coup mortel. A la question qui se posait tout à l’heure, à propos de l’oiseau, s’en joint une autre plus grave encore : qu’est devenue avec la vie l’intelligence disparue? Et un sentiment analogue à celui qui faisait affirmer le principe vital fait affirmer le principe intellectuel. La physiologie doit-elle, comme elle a repoussé celui-là, rejeter maintenant celui-ci? doit-elle en admettre au contraire l’existence? Je ne saurais trop le répéter, en présence d’opinions contradictoires, en butte à des sollicitations opposées, elle a le droit et le devoir de refuser de répondre : car .ceci n’est pas de son domaine.

Est-ce à dire que la physiologie ne fournisse aucun fait, n’élucide aucune question qu’on puisse utiliser dans cette discussion qui divisera éternellement les hommes? Tant s’en faut, et c’est précisément la grande quantité de ces faits et de ces questions qui, donnant lieu à une confusion fâcheuse, a fait croire que la physiologie fournirait la solution du problème. Examinons rapidement ce point délicat. Je me permettrai, pour les besoins de cette étude, de diviser les phénomènes intellectuels en deux catégories : les uns, en effet, peuvent être constatés par l’observation extérieure, sur des êtres différents de nous : ils sont d’ordre objectif; les autres,

au contraire, relèvent de l'observation intérieure : ik sont essentiellement subjectifs.

L’étude des premiers appartient tout entière à la pb^r siologie, et elle se fait avec la mênae méthode et suivant les mêmes règles que celle de toute autre manifestation de la matière organisée vivante. Or, que lions, révèle cette étude?

Elle nous fait voir d’abord, chez les animaux zooIq^v. giquement les plus voisins de nous,, la manifestation complète de ce que les philosophes ont appelé les facultés de l’entendement,, et cela avec une intensité qui ne laisse nulle place au doute pour quiconque observe de près. Descendant ensuite 1 echelle des êtres, ellenous; montre que ces facultés, de plus en plus affaiblies,, ne donnent plus heu qu’a des phénomènes, de plus en plus obscurs et disparaissent enfin ; ou, pour parler plus, exacteraènt, elle nous montre que des phénomènes, de plus en plus obscurs se rattachent de plus en plus difficilement à ces facultés arbitrairement instituées et; délimitées par les psychologistes. Et là, comme partent, elle constate une gradation suivie, sans aucune de ces démarcations nettes, de ces espèces d’abîmes que la méthode a priori se plaît à imaginer entre les, êtres qu’elle dédaigne d’observer. On a bien souvent parlé de l’abîme intellectuel qui sépare l’homme de ranimai ; mais un abîme tout aussi profond ne semble-t-il pas creusé entre le singe anthropomorphe et l’amibe diffluente? Or, vous avez tous dans l’esprit l'indication d’une série progressivement décroissante^, à étapes im nombrables, qui réunit les deux extrêmes. On peut aller plus loin encore, et retrouver jusque dans le besoin de mieux être qui fait chercher aux plantes la lumière,; dos traces bien obscures de cette volonté et de ce sentiment déjà si effacés chez l’amibe.

Se plaçant à un autre point de vue, le physiologiste remarque que chez l'immense majorité des animaux, les phénomènes intellectuels ont pour lieu d’origine des organes particuliers, à structure spéciale, nommés centres nerveux ; il constate entre la masse, la structure de ces centres et rintensité de ces phénomènes des relations importantes. Puis, toujours par voie de dégrar-, dation progressive, il arrive à des êtres évidemment doués de yolonté, et chez lesquels l’anatomiste n’a trouvé nolie trace de centres nerveux. Or, chez ceux-ci l’analyse physiologique révèle quelque chose d’étrange ;; on peut les couper en morceaux, et chacun de ces trag-. ments, après un temps plus ou moins long, manifeste les mêmes phénomènes que le tout primitif; il y a plus, chez quelques-uns, cette division s’opère directement, sans action extérieure, et l’on a Çet étrange spectacle d’un animal qui se dédouhle lui-même- H faut donc conclure de ces faits que, chez çes êtres, les phénomènes intellectuels et volontaires sont le résultat de l’action d’une partie quelconque de l’organisme, et que leur raison d’être est ainsi disséminée dans le corps tout entier. Chez les autres, au contraire, cette raison d’être est spécialement localisée dans un centre neryeux.t Ceci apparaît de la façon fa plus éclatante lorsque, portant alors plus spécialement son attcpdon sur l’espèce humaine, le physiologiste voit, dans l’éyqlntion des âges même embryonnaires, du fmtus à l’enfant, dq l’enfant à l’homme, l’énergie ascendante des phénts mènes intellectuels suivre le développement dh.cerf, yeau; lorsqu’il voit les phénomènes anormaui d'Mal-f tation, de dépression, de délire, de fnlie,, tonjouri accompagnés d’altérations cérébrales ; Içs manifestations intellectuelles disparaissant ou reparaissant , suivant qu’arrive ou non au cerveau le sang qui nourrit SOU aç^

tivité; lorsqu’il constate tant d’autres faits de cet ordre

que lui fournissent à l’envi l’anatomie pathologique, la

tératologie, la clinique, l’expérimentation.

Le physiologiste est donc amené, en bonne logique, à lier indissolublement dans sa pensée les phénomènes intellectuels avec la matière cérébrale, ou même avec la matière organisée en général, s’il considère spécialement les êtres inférieurs. De ces deux facteurs, son droit est de déclarer qu’il ne constate jamais l’un isolé de l’autre, et qu’il y a un rapport constant entre leurs états réguliers comme entre leurs altérations. De là à confondre, comme l’a dit Cl. Bernard, les causes avec lés conditions des phénomènes, à considérer la matière organisée non seulement comme la condition nécessaire des manifestations intellectuelles, mais comme leur cause, c’est-à-dire leur condition suffisante, il semble n’y avoir qu’un pas à franchir, et ce pas, au reste, beaucoup le franchissent aisément.

Je ne veux pas chercher à savoir s’ils ont au fond tort ou raison, je n’en ai pas le droit; mais je dis que, ce faisant, ils ne font plus de la physiologie. Que s’ils croient n’être pas sortis de son domaine, je dis qu’ils se trompent, parce qu’ils jugent avec les seules données physiologiques des questions dans l’étude desquelles doivent intervenir d'autres données.

En effet, en dehors de la phvsiologie, reste presque tout entier le champ immense des phénomènes constatables seulement par voie subjective. C’est ici le terrain de la psychologie, terrain solide encore, et sur lequel la méthode a posteriori expérimentale, entre les mains de S. Mill, de Bain, de Taine, etc., fait faire à la science actuelle de rapides et durables progrès. Or la psychologie, qui est à la physiologie ce que celle-ci est à la physique, arrive au même problème final, ou, pour

mieux dire, au même inconnu par une voie différente, et qui deviendra tout aussi certaine. Lorsqu’il s’agit de savoir si l’intelligence humaine est oui ou non le simple résultat d’une transformation de la force, ayant comme substratum la matière organisée, ou si elle est la manifestation d’une puissance spéciale, située bien au-dessus de la force et de la matière, comment peut-on penser à écarter du débat et l’idée de l’infini, et la notion du bien et du mal, et la conscience, et ce sentiment du libre arbitre qui résiste à tout ; car nous sentons qu’en l’abdiquant, nous nous renierions nous-mêmes. Il faut bien que ces notions fondamentales, dans ce qu’elles ont de scientifiquement éclairci, comme dans ce qu’elles recèlent encore d’obscurités sentimentales, interviennent dans une querelle qui durera autant que durera notre espèce; et ceux des physiologistes qui refusent d’én tenir compte sont, à mon.sens, aussi loin de la vérité, que ceux des philosophes de Véto\e a priori qui n’écoutent qu’elles seules, et croient pouvoir prononcer souverainement sans jamais avoir observé ni un animal, ni un malade, ni un fou, sans avoir jamais mis le pied dans un laboratoire.

Ici donc finit le domaine de la physiologie ; elle nous amène et la psychologie, sa sœur, nous y amène en même temps, au seuil de la métaphysique. Et n’allez pas croire que les sciences biologiques présentent, sous ce rapport, quelque chose de particulier. Les sciences physico-chimiques, qui poursuivent l’étude des forces et de la matière brutes, comme on dit, s’arrêtent à ce même seuil lorsqu’il s’agit de savoir si la force n’est qu’une manière d’être de la matière, ou si ces deux facteurs sont d’essences séparées.

Tous connaissez tous. Messieurs, une école philosophique célèbre, aux enseignements de laquelle la science

doit rendre un reconnaissant hommage, qqi recopi: mande à ses disciples de fuirl.es questions die cpt ordre, et qui voudrait ine.qie les bannir des prépccupatÎQps humaines. Il y a là un conseil sage et prudent .qpç je me permets, dn son npm, de vous transmettre, Messieurs,, sans pouvoir cependant répondre que j’^prai pour ma part le courage de le spivre. Quant à chass.ef ces problèmes de la pensée humaine, je ne sais §i cg serait œuvre utile, mais, à ppup sûr, c’est .œuyre imppsr sible. Ils s’imposent à l’esprit, et l’assiègent d’autanjl plus qu’irveut les écarter. En dépit de nous-mêmes^ nous faisons tpus de la métaphysique, souvent sans le savoir; Et pourquoi ne-pas l’avouer, au reste? c’eg|; l’honneur de l’esprit humain, c’est le vrai caraptère de sa grandeur, que pette impatience d’un éternel mcpnnu, Prétendre le bannir ! Ah ! Messieurs, rappelez-yous ce stoïcien qui, torturé par la goutte, disait : « Douleur, tu n’es qu’un mpt' » 11 liiait la douleur. Payait-il sup: primée?

Il faut donc laisser aller à ces questions ceuy qu’y porte im secret désir. Mais ce que je ne cesserai de répéter, ç’esf qu’ils peuvent se servir de la physiologie, mais qu’ils ne font pas de la physiologie (et si j’étais psyphfllogiste de profession, je dirais: Ils ne fpnt pas dp la psyfi!lP,T logie) ; c’est que si nops les suivions, nous cesserions d’ètré nous-mêmes, gt que notre science ne serait pas alors responsable de nos conclusions. '

En étudiant ces questions, fait-pn même de |a science ? ie n’ai point qualité popr le chercher ; maisje ne puis m’empêcher de vops rappeler qu’il n’y a science que là où il y a démonstration, et que» suivant l’expresr sion de Toltaire : « Toujours répondre, c’est prouver qu’on n’a-pas répondu, y Qu’il n’y a science que là où s est faite une lumière définitive qui illumine les mpin^-

clairvoyants : chercher dans les ténèbres n’est pas de la science. Certes, il y a des obscurités sur le terrain scientifique, mais elles sont comme cette colonne de fumée que, d’après la légende biblique les Hébreux suivaient dans le désert ; elles sont en avant et nous marchons à elles, du côté de la terre promise. La physiologie, c’est ce que nous savons, et ce que nous savons est borné, mais solide. Voulez-vous, quittant ce terrain sûr et bravant le sort d’Icare, vous élancer poétiquement ou métaphysiquement, cela se ressemble, à la con quête de redoutables problèmes?Faites, mais sachez du moins, et c’est là le seul motif de cet exposé à la fois trop rapide et trop long, sachez, si vos ailes vous font défaut, que ce n’est point la physiologie qui vous les a attachées.

LAIPHYSIOLOGIE DANS L’ÉDUCATION

Début de la leçon d’ouverture faite à la Faculté des Sciences de Paris le 18 mars* 1871.

Nous nous retrouvons après six mois de séparation, — six mois d’horribles tempêtes, — au milieu de circonstances bien difficiles et bien douloureuses. Mais vous conviendrez avec moi que les épreuves néfastes par lesquelles vient de passer la patrie, que celles moins sanglantes sans doute, mais peut-être aussi périlleuses qu’elle sera appelée à subir encore, ne doivent pas nous décourager du travail. Elles nous y appellent au contraire, elles nous y attachent avec une force nouvelle, car elles contiennent un enseignement bien chèrement acheté, mais dont au moins nous devons profiter.

Lorsque nous nous sommes quittés, aux premiers jours de juillet 1870 , un nuage sombre s’élevait à l’horizon ; mais nul ne pouvait prévoir l’effroyable tempête qu’il allait déchaîner sur la France. Aujourd’hui, après des dévastations inouïes, l’orage s’éloigne, toutengron-

1. Al’heuPc même où se faisait cette leçon, l’Hotel de Tille était eii- Tahi.

dant encore. Nous pouvons contempler nous-mêmes nos désastres. Nous avons vu des massacres dont il semblait qu’à tout jamais les peuples civilisés ne devaient plus être témoins ; nous avons vu le vol, organisé savamment, élevé par nos ennemis à la hauteur d’une institution juridique ; nous avons vu, à côté de l’extrême de l’héroïsme, l’extrême des défaillances; mais lorsque nous arrachant à toutes ces ruines, au milieu desquelles reste seul debout l’honneur du pays, nous envisageons non le passé, mais l’avenir, nous nous trouvons en face de deux nécessités de situation qui dominent tous les autres problèmes : la revanche et la régénération.

La revanche, ce n!est pas à cette place qu’il convien drait d’en parler. Je n’en dirai rien, sinon que chaque homme de cœur doit prêter et faire prêter à ses enfants le serment d’Annibal.

Pas davantage ne pourrais-je m’appesantir sur cette nécessité de tant de réformes et dans l’organisation sociale et dans l’éducation du peuple qui doivent déterminer ce que j’appelle abréviativement la régénération ; mais soyez sûrs qu’en travaillant assidûment, qu’en apprenant ce qui est connu, qu’en découvrant ce qui ne l’est pas, nous y concourons avec une puissance qu’on a trop longtemps méconnue. Il est temps qu’on ouvre enfin les yeux sur ce que peut la science pour la valeur d’un peuple.

L’enseignement dont je parlais tout à l’heure c’est celui-là, et il ressort de la guerre actuelle avec une évidence qui a frappé les moins clairvoyants. Il est une vérité qu’attesteraient tous ceux, et ils sont nombreux, qui ont observé de près les armées allemandes, c’est que leurs succès tiennent non seulement au nombre, à l’organisatiouj à la discipline, à l’outillage, mais surtout à

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l’instruction, cpie possède même le dernier soldat, aux connaissances sérieuses dont font preuve à chaque instant les officiers subalternes, à la véritable science des officiers supérieurs. La science les a rendus dans cette guerre supérieurs à nous en. tout, excepté en courage. Grâce à elle, au culte qu’ils lui rendent, au profit qu’ils en tirent, ils ont pu se croire le droit de marcher avant la France en tête des nations civilisées ; mais ils se trompent, car le premier rang ne peut appartenir à une race qui n’a aucune idée de la générosité.

Il n’en est pas moins vrai qu’ils ont eu en main un moyen d’action dont la puissance s’est révélée de manière à convaincre les plus récalcitrants : c’est l’instruction. Et je veux parler non seulement de l’instruction spéciale et des choses purement militaires, mais de cette instruction générale qui agrandit et affermit l’esprit, et lui donne parune gymnastique solide l’habitude et le pouvoir de résoudre tous les problèmes. Avoir de près les officiers supérieurs allemands, on s’apercevait non seulement qu’ils étaient instruits en topographie et en stratégie, mais que leur esprit avait été vigoureusement exercé par l’étude des sciences théoriques, mathématiques, physiques, biologiques et sociales.

C’est là ce que nous savons trop peu en France. Les sciences ne sont le plus souvent considérées que comme une préparation à des études pratiques immédiatement applicables. Si l’on veut y consacrer plus avant de son temps, de sa vie, on n’est plus aux yeiiix de la foule qu’un homme spécial, incapable d’autre chose que de science. Cela tient à ce que nulle part la scieuce n’est encouragée au point de vuede l’éducation, et estimée non seulement pour les résultats qu’elle laisse dans l’esprit, mais pour les habitudes de méthode, de raisonnement et d’indépendance qu’elle lui donne.

A ce dernier point de vue, il n’est peut-être pas de science qui plus que la physiologie puisse donner d’importants résultats. Science expérimentale au même titre que la physique et aussi difficile qu’elle sur les conditions de la preuve scientifique, la physiologie, par ses rapports avec l’histoire naturelle, voit ses principaux problèmes se diversifier à l’infini, si bien que l’esprit risque de perdre de vue le point important sous la multiplicité des détails. Ses rapports avec la médecine la mettent aux prises avec maintes solutions hâtives, prématurées, inspirées par la mode du jour ouïes nécessités pratiques. Ses rapports avec la métaphysique la font se heurter à des affirmations hautaines, à des espèces de dûgnoes contradictoires et également intolérants. Aussi voit-on les dogmatiques de toutes les écoles tenir en suspicion singulière cette science,, qui ose douter lorsqu’elle ne peut prouver. On peut dire de la physiologie, qu’il n’est aucune autre science proprement dite qui ressemble autant qu’elle à la science sociale. A vrai dire, elle est à la médecine ce que la science sociale est à la politique.

Mais elle a sur la science sociale cet inestimable avantage quelle peut faire, sans crime et sans danger, toutes ses expériences ïn anima vili, dans son laboratoire. Aussi bien, c’est là qu’elle est véritablement ellemême, et qu’elle se débarrasse de ce que l’enseignement oral, même le plus scrupuleux, lui donne encore de dogmatique et de convenu. C’est dans le laboratoire que le physiologiste non seulement apprend sa science, mais fait l’éducation de son esprit.

En vous exhortant à l’étude de la physiologie, en vous invitant à prendre dans ses laboratoires les habitudes d’analyse et de doute scientifique qu’elle donne à r intelligence, .je n’ai donc pas seulement la pensée et

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