‹ Leçons, discours et conférencesChapitre 17 sur 51 · I PROF. FÀC.MÉD. PARIS · texte numérisé non relu

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Diécours . prononcé dans une réianion publicpie tenue à Auxerre, par . les Délégués des communes constituant le Comité départemental, le 2 juin 1872. ' '

Nous nous connaissons déjà. Dans chacune des réunions publiques qui ont eu lieu sur divers points du département, et qui ont eu pour résultat de vous envoyer ici constituer lé Comité départemental, j’ai eu l’honneur d’exposer avec quelques détails diverses questions dont la solution fait partie du programme républicain. II me suffira donc aujourd’hui de résumer brièvement ce qu’il y a de plus important dans ces diverses questions pour reconstituer devant vous ce programme.

Mais tout d’abord. Messieurs, écartons un malentendu. La République, au nom de laquelle nous parlons, n’est pas, comme on a l’audâce de le dire, une République de hasard, née d’une émeute, vivant à la faveur d’un pacte, et ne devant avoir d’autorité légitime que s’il convient à une Assemblée de la proclamer défi-

nitivement. Non, Messieurs, il 'n’en est pas ainsi : la République, notre gouvernement de fait et de droit, c’est la République proclamée en 1848 par une Assemblée constituante qu’avait librement élue le suffrage universel ; c’est la République qu’on a, dans une nuit de décembre, surprise et garrottée dans son lit, et qui, le 4 septembre 1870, s’est enfin débarrassée des liens où elle se débattait depuis vingt ans ; ces liens pourris du reste, allaient bientôt tomber d’eux-mêmes. (Applaudissements.)

C’est le gouvernement légal de la France, contre lequel ni les violences, ni les plébiscites menteurs n’ont pu prévaloir ; et ceux qui lïous parlent d’une République provisoire reconnaissent par là la légitimité du crime de décembre, et doivent être considérés, quoi qu’ils disent, comme les complices de Bonaparte. {Vifs applaudissements. )

Messieurs, parlons comme il convient à des'républicains : je ne sais pas attaquer les questions de biais; je ne suis pas un homme trouble et tortueux,'et je veux vous dire ma pensée entière. L’Assemblée, dont je vous demande d’aller grossir la minorité républicaine, n’a pas, à mon sens, le pouvoir constituant. Née au milieu d événements terribles, alors que la France, effarée et sanglante, sentait le pied de l’ennemi sur sa gorge, eUe a eu une mission suprême, celle de régler les conditions de la paix. Sans doute l’idée politique a eu sa part dans l’élection; mais avant toutes choses, le besoin d’en finir avec l’ennemi oppressait les âmes: et les dominait tellement, qu’on peut dire qu’en certaines régionSj les députés envoyés à la Chambre par des populations épeurees, ne sont que les représentants de la défaillance momentanée du pays. {Applaudisse^ ments.) ^ ^

Telle qu’elle est, cependant, cette Assemblée, elle est le pouvoir légal ; il faut lui obéir, lors même qu’elle sort de son rôle et qu’elle empiète sur le domaine constituant. Mais, j’en ai assez dit, Messieurs, pour vous prouver que, si vous m’envoyiez à Versailles, je me joindrais à ceux qui, par toute voie légale, d’un effort continu et prudent, démontrent à cette Assemblée qu’il esttemps, qu’il est plus quetempsde se dissoudre, d’aller se retremper aux sources vives du suffrage universel, jusqu’à ce qu’il ne reste plus, s’opposant à sa dissolution, que ceux qui ne veulent pas s’en aller, parce qu’ils sont sûrs de ne pas revenir. {Très bien !)■ Donc, Messieurs, nous sommes la République de droit, donc, nous, républicains, nous sommes le parti gouvernemental, nous sommes les conservateurs, et quant aux monarchistes — ceux d’Anvers, comme ceux de Chantilly ou de Chislehurst —, ils espèrent dans le désordre, ils spéculent sur les souffrances publiques : ce sont des îactieux. (Très bien !)

Mais, Messieurs, cette République ne doit-elle être qu’un vain motj inscrit, entouré d’un triangle et de trois mots fatidiques, au fronton de nos édifices? Non, le mot République exprime tout un ensemble de réfor mes et d’institutions nouvelles, dont le sens général se caractérise en disant que notre République doit être une République démocratique et laïque.

Et, pour fonder cet édifice nouveau, il faut, permettez-moi cette expression figurée, il faut enfoncer, à travers les couches mouvantes de notre organisation politique, administrative et sociale,trois pilotis, qui s’en iront chercher le roc solide. Et c’est grâce à ces institutions fondamentales que nous pourrons construire l’édifice républicain, et assurer la paix sociale en tendant à réaliser le règne de la justice.

Car, Messieurs, nous, républicains, hommes d’ordre et ennemis des révolutions, nous devons proclamer hautement que toute révolution, tout mouvement populaire ont eu leur raison d’être dans une violation du principe de justice. Or, dans notre société qui se dit démocratique, ce principe de justice est violé dans trois circonstances suprêrnes. Et, malgré ce que nos pères de 91 ont écrit en caractères indélébiles au frontispice de nos lois, il n’est pas vrai que les charges pécuniaires soient également réparties entre les citoyens ; il n’est pas vrai que la défense de la Patrie reçoive un concours égal de tous les citoyens ; il n’est pas vrai que chaque citoyen soit appelé à occuper dans ja société le rang dont il est digne par sa valeur morale et intellectuelle. De là, des causes de souffrance, d’envie, de haine réciproque, entre ceux qui sont favorisés et ceux qui sont déshérités.

11 nous faut donc d’abord trouver un moyen de fé^ partir plus équitablement les charges pécuniaires. 11 faut que ce spectacle absurde et dangereux cesse d’être donné par notre pays, dans lequel on voit des fortunes immenses échapper presque entièrement à l’impôt, et ceux-là mêmes qui jouissent le plus des bienfaits sociaux contribuer le moins aux charges sociales. L’assiette de la fortune publique est depuis cent ans bien changée; à côté des maisons, des terres, des biens au soleil, faciles à constater, à estimer, à imposer, s’est élevée une fortune mobilière flottante, insaisissaÙe, et qui, dans l’état aciuel des choses, échappe presque entièrement à l’impôt. Comment résoudre ce problème sur lequel ont travaillé tant d’esprits éminents? Messieurs, je ne saurais entrer.ici dans aucun détail. Mais je puis vous dire qu’il est un système d’impôt accepté aujourd’hui par la plupart des nations civilisées, et dont il semble qu’il est temps de faire l’expérience en

ÉLECTION A L*ÀSSEMBLÉE NATIONALE. 1S5

notre pays ; c’est l’impôt sur le revenu, qui, certes, ne résoudra pas tout entier le problème, mais qui, du moins, réparera partiellènrient l’injustice, contribuera pour sa part à diminuer les haines, et auquel, par conséquent, mon vote républicain serait acquis.

Voilà un premier point résolu : voilà notre premier pilotis. Voici le second maintenant ; il faut que la Patrie reçoive dans ses périls lé secours de tous ses enfants. Il ne faut pas qu’une partie d’entre eux puisse, à prix d’argent, s’exempter du service sacré, et échapper au risque suprême; il faut que tous nos enfants soient soldats. ■

Il le faut d’abord parce que nous aurons ainsi une armée nombreuse et forte, avec laquelle nous pourrons réparer les malheurs du passé, et reprendre ces provinces que nous a ravies la fox'ce brutale. Mais il le faut surtout parce que, nulle part, dans nos institutions françaises, le principe de justice n’ést plus outrageusement violé ; parce qu’il y a en France deux ordres de citoyens : ceux qui se fout tuer par eux-mêmes, ceux qui se font tuer par procuration.(ap/jZatfdissemenis); parce que, par une contradiction étrange, ce sont les premiers qui ont précisément le moins d'intérêts matériels à défendre ; parce que, par une opposition douloureuse, ce sont les premiers qui, lorsqu’ils présentent leurs poitrines à l’ennemi, laissent derrière eux les plus poignantes souffrances. Et ce n'est point impunément que ces deux classes se constituent ; des germes de haine fermentent dans le cœur de celui qui a fait son devoir contre celui qui s’en est légalement exempté.

Lorsque au contraire ces deux hommes se seront réunis sons le même drafieaUj sous la même tente ; lorsqu ils auront souffert les mêmes souffrances, couru les mêmes risques^ bravé les mêmes périls, ils auront

appris à s’estimer, à s’aimer. Et comment, lorsqu’ils auront dépouillé l’uniforme, pourraient-ils se haïr, lorsque peut-être ils se seront sauvé réciproquement la vie. {Vifs applaudissements.)

Ainsi, Messieurs, le service militaire obligatoire pour tous, véritableinent obligatoire, car il ne faut pas qu’à la faveur de subtilités légales, des exceptions baséès sur des motifs pécuniaires viennent compromettre le principe, le service,obligatoire fera sa part dans l’œuvre de l’apaisement à l’accomplissement de laquelle nous devons consacrer tous nos efforts, nous, républi-? cains: car la République, c’est la paix publique. î

Ce n’est pas tout encore. Il faut. Messieurs, confesser nos fautes et reconnaître que, dans les événements terribles que nous venons de traverser, tout le monde n’a point accompli tout le devoir. La virilité d’âme; :a fait défaut en France, et cela surtou Idaos les classes sociales qui devaient l’exemple aux autres. C’est que la fermeté de l’âme comme la vigueur du corps a besoin d’une éducation première ; c’est que nos classes riches se sont amolliesà ne cultiver que la richesse ; c’est qu’elles n’ont pris nulle part l’habitude des souffrances et des périls. Le service militaire redonnera à notre jeunesse cette grandeur d’âme, ce courage à la fois insouciant et réfléchi, qui ont dans* l’histoire caractérisé et qui caractérisent encore la nation française.

Enfin, Messieurs, arrivons au troisième point.

Nous sommes en démocratie, et démocratie veut dire non seulement puissance, populaire, mais possibilité pour chaque enfant du peuple de prendre part au gouvernement des affaires de son pays, lorsque son intelligence l’y appelle. Démocratie veut dire suppression des castes, et si les castes ont disparu de la loi écrite, elles tendent incessamment à se rétablir dans là

pratique des faits. On a bien dit : Tous les Français sont égaux. Mais les choses ont été organisées de telle sorte que cette égalité est un leurre. Et pourquoi cela?Parce que tous les Français n’ont point la possibilité de s’instruire également.

Messieurs, ce n’est point devant une assemblée de républicains qu’il est utile d’insister sur la nécessité d’appeler aux bienfaits de. l’instruction tous les enfants du peuple. Vous connaissez, hélas ! comme moi, l’état désolant de notre pays, état qui n’a de comparable dans notre Europe occidentale que celui des nations chez lesquelles le catholicisme est légalement tout-puissant. Il n’est que trop vrai de dire que, dans notre France de 1872, un tiers des citoyens ne sait ni lire ni écrire, et qu’un autre tiei’s n’a reçu, à proprement parler, aucune instruction. L’influence moralisatrice de l’instruction, vous la connaissez comme moi. Comme moi, vous savez ce qu’elle apporte d’adoucissements aux souffrances, vous savez comment elle éclaire sur leurs causes réelles, et vous sentez aussi combien elle est devenue indispensable dans un pays où le suffrage universel fonctionne, et où tout citoyen doit savoir se servir de l’outil électoral, comme le soldat sait manier son fusil. Donc, nécessité sociale de l’instruction : nécessité pour le citoyen qui, sans elle, est frappé d’impuissance et livré à toutes les séductions, nécessité pour la société, qui a intérêt à ce que chacun de ses membres produise ce qu’il doit produire. Donc, obligation pour le père de famille — et comme père et comme citoyen— de donner à son enfant l’instruction, le pain de l’esprit, comme celui du corps, parce qu’il n’a pas plus le droit d’immobiliser son intelligence productive qu’il n’aurait le droit d’immobiliser ses membres.

On parle de violation de -liberté ; on dit que nous

portons atteinte aux droits des pères de famille, et il est des hommes qui mettent pudiquementh ur main devant leurs yeux lorsque nous demandons robligalion de l’instruction primaire. Écartez cette main, Messieurs, et, dans ce prétendu libéral, vous trouverez toujours un homme qui vit de l’exploitation intellectuelle et matérielle du peuple, et qui a peur que sa proie ne lui échappei Ne discutez pas, mais demandez-vous comment cet homme se comporte quand il s’agit des autres libertés ?

L’obligation de l’instruction primaire, tel est. Messieurs, l’un des points sur lesquels un représentant républicain doit porter tous ses efforts. Et c’est à défendre cette cause de l’instruction populaire, que je voudrais, si vous m’envoyiez à la Chambre, me consacrer tout entier. Car depuis que j’ai l’âge d’hoinme je vis dans le mouvement scientifique, guidé par cette vérité que l’enseignement égale la découverte. Depuis six ans, j’occupe dans l’enseignement supérieur de France une position de premier rang. Professeur en Sorbonne depuis trois ans, et nommé par le libre suffrage de mes pairs, j’ai toujours eu, au-dessus des préoccupations scientifiques les plus entraînantes, un sentiment profond d’amour et de pitié pour ces masses populaires qui ne savent rien et n’ont même pas le désir de savoir^ Avant de comprendre le danger social qu’entraînait l’ignorance, je plaignais l’ignorant, et je n’ai nlanqué nulle Occasion de ma vie de contribuer à quelque œuvre de vulgarisation scientifique. J’ai donc acclamé, des premiers. Ce mouvement en faveur de l’instruction obligatoire qui, dans ces dernières années a agité et agite encore la France.

Mais l’obligation, Messieurs, tout le monde l’a comprisi entraîne avec elle la gratuité. Non seulement il faut que le père de famille le plus pauvre ne trouve

point dans les frais nécessaires de l’instruction un obstacle fatal qui l’empêche d’envoyer son enfant à l’école.

Il faut encore que, si sa misère est telle que cet enfant contribue déjà par son travail manuel à augmenter les petites ressources de la famille, et si son temps d’école est une cause de misère plus grande, il faut, dis-je, que la loi vienne au secours du père de famille et que, pour ainsi dire, la gratuité ne se contente pas d’attendre l’enfant sur le seuil de l’école, mais qu’elle aille le chercher jusque dans la maison paternelle. (Vifs applaudissements.) -

Ce n’est pas tout encore, et, sur le point dont je vais vous parler, je regrette d’être en désaccord avec d’exr çellènts esprits. A mon sens, il n’y a pas que l’enfant du pauvre qui doive recevoir l’instruction gratuite, C’est ne voir que le petit côté des choses que de déclarer, comme on le fait trop souvent, que l’enfant de l’homme aisé ou riche doit payer les droits scolaires. Il faut, Messieurs, envisager les choses d’un point de vue plus élevé, et avec cette préoccupation suprême, de l’égalité fraternelle qui ne nous abandonne jamais, nous républicains. Gardons-nous de créer dès l’école deux catégories de citoyens. Gardons-nous de montrer aux enfants, dès les premiers balbutiements de leur pensée, qu’il y a des inégalités sociales basées exclusivement sur l’argent. Redoutons les sentiments d’envie qui peuvent naître dans ces jeunes âmes; ne donnons pas ce spectacle dangereux d’avoir l’un à côté de l’autre, et se regardant d’un œil défiant ou dédaigneux, deux classes d’enfants : ceux qui achètent l’instruction, et ceux qui la reçoivent de la pitié publique comme une charité.

L’obligation entraîne encore comme conséquence la laïcité complète de l’enseignement, et je veux dire par là deux choses ; la première, c’est que l’enseignement

des idées religieuses doit être absolument séparé de l’enseignement de ce qui se prouve; la seconde, c’est que la direction des écoles publiques ne doit jamais être mise entre les mains d’un fonctionnaire religieux.

Je le répète, Messieurs, la laïcité est la conséquence nécessaire de l’obligation. Comment pourrait-on admettre que la loi dît au père de famille : Je t’ordonné d’envoyer ton enfant à l’école, sous peine d’amende, sous peine de prison, sous peine de déshonneur, si le père de famille peut répondre ;

« Je comprends la nécessité de l’instruction, je sens, moi qui ne sais rien et qui ne puis instruire mon enfant, je sens les dangers de l’ignorance et j’en souffre. Je sens que mon enfant ne marchera pas dans la vie comme il y pommait marcher ; je sens qu’il ne rendra pas à sa patrie les services qu’elle en peut attendre.*. Mais quoi! il y a quelque chose qui, pour moi, passe avant l’intérêt immédiat de mon enfant, qui passe avant l’intérêt de la société, il y a la question de conscience. Je ne veux pas envoyer mon enfant dans votre école publique, la seule où je puisse l’envoyer, car je n’en ai pas d’autre autour de moi, parce que, dans cette école publique, on lui donnera un enseignement contre lequel je proteste ; parce qu’on agira sur sa jeune âme pour y imprimer, comme étant des vérités, des choses qu’au fond de ma conscience je déclare être des erreurs; parce que je ne veux pas que mon enfant soit un objet de scandale lorsqu’il rentre dans ma famille; parce que ce qui, dans l’éducation, est le sentiment, la conscience, la foi, m’appartient à moi, père de famille, et n appartient à nul autre. Si je suis juif, j’enverrai mon enfant à la synagogue apprendre ce que je crois être la vérité ; si je suis protestant, au temple ; si je suis catholique, à l’église. Mais votre instituteur, avec son

programme imposé par une majorité de consciences, majorité qui n’a pas droit de violenter la mienne, votre instituteur ne doit point parler religion à mon enfant. »

Ainsi, Messieurs, c’est le sentiment profond du respect de la liberté de conscience, liberté qui serait violée si les matières religieuses faisaient partie de l’enseignement obligatoire, qui nous fait proclamer la nécessité de la laïcité. Il n’y a rien là dont doivent s’effrayer les âmes délicates. Ces hommes, dont je respecte profondément la conviction, qu’ils fassent un retour sur euxmêmes, qu’ils se demandent ce qu’ils réclameraient de la loi s’ils vivaient dans un pays où la majorité des citoyens serait d’une opinion religieuse contraire à la leur, et ils jugeront alors avec sagesse ce qu’il fautpenser de la laïcité. (AppZawdissmenfe.)

Mais ce n’est pas tout, ou, plutôt, ce que je vais dire est la conséquence de ce que vous venez d’entendre. U ne faut pas qu’à la tête d’une école publique se trouve un personnage ayant un caractère rèligieux officiel, il ne faut pas que le représentant d’une religion quelconque, frère ignorantin ou rabbin juif, soit appelé à donner dans les écoles publiques l’enseignement, alors même que les matières religieuses seraient exclues de cet enseignement. Car ses fonctions mêmes lui feront une obligation de sortir du programme; car il sera de son devoir de prêtre, qui prime son devoir d’instituteur, de plier ces jeunes âmes à ce qu’il considère comme la vraie, l’unique vérité.

Eh ! Messieurs, si cela est vrai en thèse philosophique, qu’est-ce donc lorsque, entrant dans la réalité des faits, nous nous trouvons en présence, non pas seulement d’une croyance religieuse, mais d’une idée politique qui se dissimule mal derrière le manteau d’une re-

ligion ; lorsque nous nous trouvons en présence de fonctionnaires innombrables, groupés, hiérarchisés,obéissant à un mot d’ordre, et reconnaissant un chef suprême devant les volontés duquel tout doit plier, un chef suprême qui est un souverain étranger ! Ne les at-on pas vus, hier encore, alors que la France commence à peine à panser ses blessures, alors que nous sonimes épuisés et d’hommes et d’argent, nous proposer^ mélange d’absurdité et de criminelle audace, dei partir en guerre pour aller défendre ce souverain, en présence des intérêts duquel il n’y a plus pour eux de patrie? {Applaudissements prolongés.) ,

Non, Messieurs, nous républicains, nous Français, nous n’irons pas confier nos enfants à ces hommes.: Nous les confierons à des citoyens, et dans toutes ses conséquences, nous exigerons l’enseignement- laïque. [Applaudissements et bravos.) , i ,

Telles sont. Messieurs, indiquées à larges traits,; ces trois bases fondamentales sur lesquelles nous; pourrons maintenant édifier les institutions républicaines. En répartissent équitablement les charges pécuniaires entre les citoyens, nous aurons supprimé la jalousie de celui qui contribue trop eontre celui qui ne contribue pas assez. En rendant le service militaire obligatoire pour tous, nous aurons supprimé le mépris de celui qui a risqué sa vie contre celui qui a chargé un autre de remplir son propre devoir. En rendant l’instruction accessible à tous, nous aurons supprimé la haine de celui qui sent en son esprit une force à laquelle l’instrument seul a mam que, contre celui àqui son argent a permis de s’instruire. Et cette jalousie, ce mépris, cette haine, c’est le danger perpétuel qui nous sépare en deux classes se regardant face à face comme deux ennemis, qui nous fait nous haïr, qui nous fait nous combattre, nous. Français, au

lendemain des désastres, et quand la mère commune commence à peine à. renaître à la vie.

C’est un beau rôle, et c’est notre rôle traditionnel à nous, républicains, de ne jamais séparer l’idée de la République d’avec celle de la Patrie,; et de travailler à l’apaisement des esprits, de supprimer les causes de discorde : nous, qu’avec une étrange audace, on accuse d’être des hommes de haine et de désordre.

Je le répète, en terminant. Messieurs, ce sont là les, bases, les fondements de l’édifice républicain. De cet édifice en lui-même, le temps nous ferait défaut pour parler. Que d’institutions à réorganiser en France! Et la magistrature, et les lois criminelles, et l’assistance publique qu’il faudrait baser sur le droit à l’existence et non plus sur la charité, et la vie publique à laquelle il faudrait habituer nos provinces par une décentralisation vraiment démocratique. Il doit me suffire de Ces mots, car, hélas ! avec l’Assemblée qui nous gouverne aujourd’hui, nous n’avons rien à attendre pour la réalisation du programme démocratique.

Mais, me dit quelqu’un, je n’ai point parlé de la liberté. C’est que. Messieurs, la liberté n’est ni les fondements de l’édifice, ni l’édifice lui-même, c’est le sol sur lequel tout repose ; c’est l’air, c’est la lumière, c’est la chaleur, qui pénètrent partout et qui donnent la vie. {Bravos.)

Et quelle liberté ? Est-ce la liberté de la vérité, sans la liberté de l’erreur? Ce ne serait là. Messieurs, qu’une tyrannie déguisée.

Non, la vraie liberté, celle que nous demandons, nous^ républicains, c’est celle qui est le fondement de toutes les constitutions des peuples libres; c’est la liberté de conscience, c’est la liberté de parler, d’écrire, de manifestM* sa pensée ; c’est la liberté de se réunir, de s’asso-

cier ; c’est la liberté totale, celle qui n’a d’autres limites que le respect de la liberté d’autrui. Celle-là, Messieurs, elle est facile à codifier. Il suffira pour arriver à la solution législative qu’une assemblée de républicains aitenfin entre les mains le pouvoir. [Salve d*applaudissements.)

Malheureusement^ nous sommes bien loin de là, et en songeant à cetté Assemblée de Versailles, à laquelle je vous demande de m’envoyer, il nous faut descendre des régions élevées des principes pour nous occuper des questions de tactique et de pratique quotidiennes^ Vous avez le droit de me, demander quelle ligne politique je compterais suivre, sous quelles inspirations j’agirais.

Or, Messieurs, dans ma pensée, deux hommes dans ce moment contribuent à fonder la République. Le premier, M. Thiers,^ qui, par l’autorité de son talent et de sa vieille expérience, par la confiance .que doit avoir en lui la classe moyenne de la nation, rallie àla forme républicaine les indécis, les timides, tous ceux chez lesquels l’amour de la Patrie domine l’idée politique et qui, hésitant devant les républicains d’ancienne date contre lesquels ils ont combattu, reconnaissent cependant que toute restauration monarchique nous ramènerait des révolutions ; M. Thiers, qui établira définitivement la République formaliste, mais que ses anciennes habitudes d’esprit éloignent de la réalisation du véritable programme démocratique; M. Thiers, dont nous devons, nous, républicains, soutenir le gouvernement, auquel nous devons apporter notre concours et notre appui, mais un appui actif, avec sollicitation incessante de marcher en avant; M. Thiers, qui a prononcé cette parole historique : L’avenir est au plus sage, et qui marche aujourd’hui avec nous, parce que nous avons été, en

effet, les plus sages, mais qui, dans notre sentiment, ne marche point d’un pas assez rapide, [Très bien !)

L’autre,' devant qui en France tous les fronts devraient se découvrir, comme ils se découvriraient s’il allait à l’étranger ; qui a été, pendant un temps, la personnification de la France, luttant désarmée contre un ennemi puissant, luttant sans soldats, sans canons, sans généraux, contre des centaines de mille hommes savamment organisés, savamment outillés pour la guerre ; qui, dans ces circonstances terribles, a pu faire sortir de terre des armées et contre-balancer la fortune, à ce point qu’il a fallu la trahison pour nous abattre ; qui, semblable au héros romain, restera honoré éternellement dans l’histoire pour n’avoir jamais, lui non plus, déses- - péré de la patrie ; et contre qui, honte suprême et douloureuse, s’élèvent de toutes parts des voix insultantes, contre qui s’amoncellent injures et calomnies, à qui l’on voit des hommes, des Français, s’efforcer de jeter la boue à la face, sans s’apercevoir que cette boue ne l’atteint pas et que la tache leur en reste à eux, misérables, dans \z. mûn. [Applaudissements prolongés.)

Cet homme, je n’ai pas besoin de prononcer son nom. [Salve d'applaudissements. Cris répétés de Vive Gambetta).

Cet homme illustre. Messieurs, en qui est mise la confiance des républicains démocrates, cet homme sait par l’autorité du talent et des immenses services rendus, calmer les impatiences, modérer les ardeurs dangereuses; il rappelle aux républicains que leur parti est essentiellement celui des souffrances dans la défaite, de la, mansuétude dans la victoire.

Il leur dit : « Victorieux en fait, puisque la majorité du pays a manifesté ses sentiments dans les élections municipales, départementales, et dans toutes les élec-

tions partielles pour la députation, victorieux en droit, puisque la République-est le gouvernement légal, nous sourirons cependant de cette contradiction étrange que l’Assemblée qui nous gouverne est opposée aux idées démocratiques et même à la forme républicaine. De là une cause de malaise, et ce spectacle singulier, que, en pleine République, les hommes et les choses derEtnpire sont restés debout; de là cette formule, qui restera une énigme dans l’histoire, d’une république sans républicains. Mais qu’est-ce que tout cela à côté des persécutions, des violences, auxquelles l’idée républicaine a triomphalement résisté?Nos pères, nos anciens, ont su souffrir beaucoup et attendre longtemps ; nous qui venons récolter ce qu’ils ont semé, ne saurions-nous avoir quelque mois de patience? La force et le droit sont à nous : préparons une Assemblée nouvelle. »

Messieurs, les hommes qüi, avecM. Gambetta, tiennent ce langage, gardent cette attitude, rendent à la République, entre autres services, un service immense. Ce sont eux surtout qui, par une sagesse, une prudence, une modération, dont n’a en rien à souffrir la fermeté des principes, ont rallié à l’idéerépublicaine des hommes hésitants, qui redoutaient les républicains. Maîtres de l’administration de toutes les grandes villes et de la plupart des départements, formant dans l’Assemblée une minorité imposante, les républicains ont montré de telles qualités gouvernementales,-eux, que l’on croyait capables seulement d’une opposition inquiète et remuante, que les préventions disparaissent, que justice leur est rendue par les hommes justes, et que, sur tous les points de la France, des hommes importants viennent se joindre à eux.

Ai-je besoin de vous dire maintenant. Messieurs, dans quel sens j’entendrais ma mission républicaine, et

à côté de qui j’irais m’asseoir à la Chambre, {Applaudissements.)

Un dernier mot, pour finir, Messieurs, c’est celui par lequel j’ai commencé d’ordinaire dans les diverses réunions publiques. Dès le début de la période électorale, sollicité par des républicains en qui j’ai toute confiance, me sentant moralement appuyé par les milliers d’électeurs qui, malgré mon désistement, m’ont donné leurs voix aux élections du 8 février l871, j’ai déclaré, par une lettre rendue publique, me mettre à la disposition du parti républicain; j'ai dit que je m’inclinerais, sans conteste aucun, devant toute manifestation préalable de sa volonté. Or, Messieurs, cette volonté peut se manifester maintenant : des Comités se sont organisés, sur lesquels il serait vraiment par trop ridicule de faire croire que j’aie pu agir. Ces Comités ont été constitués par des républicains, et j’ai confiance en leur honnêteté ; d’ailleurs, il ne m’appartiendrait pas de les défendre contre des reproches injustes et intéressés. Je n’ai qu’une chose à répéter devant vous: Quelque soit votre* choix, je m’y conformerai. Je me soumets à cette discipline, sans laquelle on n’a pas le droit de se dire républicain. Si vous me choisissez, je resterai sur la brèche ; si vous en choisissez un autre, je me retirerai devant lui, en priant, en adjurant tous ceux qui m’ont témoigné quelque amitié, tous ceux qui ont en moi quelque confiance, de réunir tous leurs efforts pour assurer le triomphe de celui que vous m’aurez préféré. ( Vifs applaudissements. )

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