LA CATASTROPHE DU ZÉNITH
Allocution prononcée à une réunion puhliquè au Cirque des Champs Élysées, le 23 mai 1875.
Messieurs, -
Un mois et demi s’est déjà écoulé depuis la catastrophe du Zénith^ et dans notre pays, qu’on accuse injustement de légèreté et d’oubli, l’émotion qu’elle a suscitée n’est pas encore calmée : votre concours en est la preuve manifeste et vivante.
Il y a là, Messieurs, un fait remarquable, et sur lequel il est inutile d’insister. Chaque jour, les feuilles publiques nous apportent le récit de désastres terribles; collisions, explosions, incendies, naufrages, qui coûtent la vie à des dizaines, à des centaines d’hommes : il semblerait que notre sensibilité s’y doive émousser, et que la perte de deux hommes doive à peine l’atteindre. Que dis-je? Notre pays, notre héroïque et malheureux pays, sort à peine d’une période de douleurs et de sacrifices, dans laquelle il a vu périr par milliers ses enfants, après laquelle i a dû pleurer
non seulement ceux qui sont morts pour sa défense, mais ceux qui, vivants encore, lui sont à cette heure arraches ; et cependant, on apprend la mort de deux hommes, deux hommes seulement, et voici que la France entière tressaille et s’émeut !
C’est que tout, dans cette double mort, est étrange et sublime. Certes Sivel et Crocé-Spinelli ne sont pas les premiers aéronautes dont la science ait à déplorer la perte; leurs noms sont les derniers sur la liste en tête de laquelle brillent les noms de deux autres savants, Pilâtre du Rozier et Romain, qui se brisèrent, en 1785, sur la plage de Boulogne. Mais la mort qui avait frappé ces aéronautes était une mort connue, prévue, vulgaire en quelque sorte, une mort à laquelle chacun avait pensé, que chacun avait redoutée, depuis le jour où parut dans les airs la machine de Mongolfier : c’était la chute. Ils étaient morts en tombant. Mais ici, pour la première fois, on voyait les hommes mourir au sein même des airs, et mourir en montant. Ils sentent venir la mort, une mort inconnue jusqu’ici; leur poitrine oppressée les avertit du danger; ils se consultent : Fant-il redescendre ? Ah ! la consultation ne fut pas longue : Nous avons du lest, nous pouvons encore faire des observations utiles ; excelsior, plus haut! Et puis l’on dit qu’un Anglais a pu vivre et observer par delà 8000 mètres ; il faut que le pavillon que nous portons aille flotter plus haut encore. Us bondissent, et la mort les saisit, sans efforts, sans souffrances, comme une proie à elle dévolue^ dans ces régions glacées où règne un éternel silence. Oui, nos malheureux amis ont eu cet étrange privilège, ce funeste honneur, de mourir les premiers dans ce que nous appelons les deux.
Et par une douloureuse dérision du sort, ils sont