CATASTROPHE DU ZÉNITH
morts à l’heure précise où la science leur fournissait les moyens de triompher du péril auquel ils allaient succomber.
Vous n’attendez pas de moi, Messieurs, que je vous fasse ici une conférence scientifique. Mais laissez-moi vous rappeler que c’était un but scientifique de grande portée théorique, d’immenses conséquences pratiques, que poursuivaient nos amis. Déterminer la direction, la force, l’épaisseur des couches aériennes en mouvement; mesurer les variations de la température, de l’électricité, de l’humidité, de la composition chimique de l’air, à diverses hauteurs : aller analyser les éléments constitutifs des astres, en se plaçant au-dessus de l’espèce d’écran que forment les couches inférieures de l’atmosphère ; tels étaient les principaux problèmes qu’ils s’étaient posés. On a-nié, Messieurs, l’utilité des ascensions à grande hauteur : c’était nier l'évidence. Tout amène à croire que le ballon pourra, par sa force ascensionnelle, porter l’observateur jusqu’aux limites extrêmes où flottent les nuages les plus élevés. Or, quelle source de prospérité pour l’humanité pourrait être comparée à la prévision certaine du temps? Comment pourrait-on espérer y arriver, sans connaître à fond cette région où se forment la pluie, la neige et la grêle, et où s’engendrent les vents et les orages? Et comment connaître celle-ci sans l’ascension à grande hauteur, qui permet d’atteindre ses confins, et de faire,, si j’ose ainsi parler, l’anatomie de l’atmosphère.
Je vous devais ces explications. Messieurs ; je les devais à la Société de navigation aérienne ; je les devais à la mémoire de nos malheureux amis. Au reste, personne ne s’y est trompé. Chacun a compris qu’il s’agissait d’hommes de science, morts en faisant d’utiles recherches de science, et c’est là la seconde
raison qui explique l’émotion suscitée par leur mort.
Il en est une troisième encore, plus saisissante, plus poignante peut-être. Recueillez vos souvenirs, Messieurs; transportez-vous par la pensée cinq années en arrière, pendant l’hiver terrible. Paris est enfermé dans un cercle de fer; toutes les communications sont coupées; sur terre, d’infranchissables obstacles; des filets barrent le fleuve. Mais l’air nous reste, cette voie nouvelle, ouverte par un Français, Montgolfier, sur laquelle s’est le premier aventuré un Français, Pilàtre du Rozier. Des hommes intrépides s’élancent dans les airs, bravent mille périls, sans parler des balles ennemies, et s’en vont répandre en province les nouvelles qui adoucissaient les angoisses de la séparation, emportant avec eux le sentiment énergique, l’indomptable résolution de la grande ville de faire jusqu’au bout son devoir. Aussi, Messieurs, j’ose le dire, et nul ne me démentira, lorsque se répandit le bruit que deux hommes étaient morts en ballon, Paris se reporta à ces heures de douleurs et d’espérances, la France tressaillit, et tous les cœurs battirent comme ils battaient lorsqu’onnous disait qu’un ballon avait pris terre, qu’on avait vu un ballon dans les airs.
Ainsi cette double mort, qui apparaissait comme empreinte d’une étrange et lugubre poésie, comme éclairée par l’auréole delà science, éveillait encore les souvenirs du patriotisme le plus pur. N’en est-ce pas assez. Messieurs, pour expliquer qu’elle ait excité, dans la France entière, un sentiment si vif, si universel, si durable?