Journal l’Institut, t. XX, 1852, p
Après avoir éclairé ce point obscur et important de l’anatomie générale, Gratiolet envisagea le système nerveux dans son expression morphologique, et du premier coup s’attaqua aux plus graves et aux plus difficiles problèmes. On sait dans quelle surprise, dans quelle admiration et dans quel embarras ont été jetés les naturalistes et les philosophes, par l’observation extérieure et surtout par l’anatomie des grands singes, que leurs gestes et leur figure ont fait nommer anthropomorphes, a Toutes les parties du corps del’orang, s’écrie Buffon, tant intérieurement qu’extérieurement, sont si parfaitement semblables à celles de l’homme, qu’on ne peut les comparer sans être étonné que d’une organisation qui est absolument la même il ne résulte pas les mêmes effets. Par exemple... le cerveau est absolument de la même forme et de la même proportion que dans l’homme, et cependant l’orang ne pense pas. Y a-t-il une preuve plus évidente que la matière seule, quoique parfaitement organisée, ne peut produire la pensée, à moins qu’elle ne soit animée par un principe supérieur ? »
Certes, cette conclusion n’était pas de celles qu’eût repoussées Gratiolet, champion éloquent des doctrines spiritualistes; et cependant, telle était sa bonne foi scientifique, qu’il ne put en accepter sans vérifications les prémisses. Insistons, Messieurs, sur ce fait. On a parfois reproché à Gratiolet de se laisser diriger dans ses travaux par des idées préconçues, de procéder a priori, et de ne chercher dans les faits qu’une confirmation à des hypothèses, élevées par avance à la hauteur de dogmes. Protestons énergiquement contre cette imputation, qui, pour un savant, est une injure. L’hypothèse aimée de Gratiolet, celle que lui fournissait avec une inépuisable abondance sa féconde imagination, est cet instrument merveilleux de découvertes, avec lequel
PIERRE GRATIOLET
l’homme sonde et trouve le côté accessible des problèmes nouveaux ; mais il proscrivait celle qui s’impose, et refuse d’obéir aux faits. Maître de sa pensée ailée, l’enchaînant avec courage dans le lent sillon de l’investigation patiente, il se montra toujours admirable dans l’analyse des détails, et comme supérieur à lui-même ; c’est qu’il avait le génie qui féconde le fait, et, saisissant ses conséquences, lui enlève son aridité. Je n’en veux pour preuve que le travail dont j’allais vous entretenir, que ses Recherches sur les plis cérébraux de l'homme et des primates^.
Tout d’abord, il repousse l’assimilation complète que fait Buffon du cerveau de l’orang et du cerveau de l’homme ; la richesse des plis qui sillonnent la surface du cerveau humain, la réduction extrême de son lobe postérieur, bien d’autres caractères évidents à première vue, permettent de s’étonner de l’erreur du grand naturaliste. Mais, recherchant sous la complication, jadis inextricable, des circonvolutions cérébrales, les traits constants, ceux qui persistent chez toutes les races humaines et jusque chez les idiots, ceux qui, à un certain moment du développement, se montrent seuls sur les hémisphères du fœtus, Gratiolet fut amené à conclure qu’ils rattachent intimement le type homme au type singe ; si bien que c’est des singes supérieurs qu’il faut partir, pour étudier fructueusement l’architecture du cerveau humain. Mais, poussant encore plus loin l’analyse, et ne s’arrêtant pas à cette identité typique, il interroge le développement cérébral®, et là, avec plus de joie encore que de surprise, il croit constater entre les circonvolutions de l’homme et celles du singe un mode
1. Lu à l’Académie des scieüces en 1850; et inséré dans le Recueil des Savants étrangers.