‹ Leçons, discours et conférencesChapitre 30 sur 51 · g 9i;93 6l> if /, ,.j.^4r · texte numérisé non relu

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Conférence faite à la Sorbonne, le 9 mars 1878.

Mesdames, Messieurs,

La question que je me suis engagé à exposer devant vous est tellement vaste que je ne saurais la traiter méthodiquement ; j’en négligerai systématiquement beaucoup de points : ce sera comme une promenade libre et un peu capricieuse, que nous ferons ensemble dans son immense domaine.

L’influence de lé lumière sur les êtres vivants a été de tout temps reconnue et poétiquement célébrée. La lumière et la vie d’une part, et d’autre part l’obscurité avec le sommeil frère de la mort, forment une antithèse vieille comme le monde. Au siècle dernier, on s aperçut que les végétaux eux-mêmes prennent des aspects différents, suivant qu’on les considère pendant le jour ou pendant la nuit. D’un autre côté, on savait de toute antiquité que les plantes placées à l’obscurité jaunissent, s’effilent, s’étiolent, pour redevenir vertes et reprendre leur végétation normale quand on leur rend la lumière.

Mais tout cela était bien vague ; les deux termes du problème restaient à définir et à préciser. Qu’est-ce que la lumière? En quoi consiste la modification qu’elle exerce sur l’être vivant? Examinons ces deux points.

Qu’est-ce que la lumière, d’abord? C’est la cause extérieure des sensations optiques ; cette cause, on peut l’affirmer depuis Fresnel et Foucault, est un ébranlement ondulatoire de l’éther dont la rapidité est comprise entre certaines limites que nous allons rechercher.

Voici un rayon lumineux émanant d’une source électrique; nous le recevons sur un prisme, et nous obtenons ainsi le spectre classique, avec sa série colorée allant du rouge au violet, suivant la brièveté croissante des vibrations de l’éther. Examinons-le d’un peu près. La limite rouge est bien tranchée ; à peine voyons-nous une sorte de bordure d’un rouge sombre ; au delà obscurité complète. Est-ce à dire qu’il n’y ait rien dans cette région? Non, vous le savez, la colonne d’un thermomètre qu’on y place monte, et le travail ainsi produit est dû à l’absorption des vibrations éthérées ; si on concentre celles-ci avec une lentille sur la main, elles donnent la sensation de chaleur. Et cependant, en vain frappent-elles notre œil ; soit que les liquides dont il est formé les arrêtent et les empêchent d’arriver à l’écran nerveux de la rétine, soit qu’elles ne puissent ébranler celle-ci, elles ne donnent, si grande que soit leur intensité, aucune sensation lumineuse. Au moment où celle-ci se produit, la longueur de l’onde éthérée est de 800 millionièmes de millimètre.

L’autre extrémité du spectre est loin de présenter le même aspect; point de limites tranchées. La couleur violette s’atténue, s’obscurcit, et quand la longueur de l’onde s’est abaissée à 400 millionièmes environ, on ne

voit à peu près plus rien. Cependant, en cette région, une plaque photographique sera rapidement noircie, d’où son nom si impropre de région chimique du spectre. Il y a plus : certaines substances (quinine, etc.) ont la propriété de devenir visibles dans cette région obscure, en absorbant et rallongeant les ondes. Enfin, et cela nous touche davantage, il semble qu’il y ait, dans la non-visibilité de ces ondes, une question de quantité plutôt que de qualité. En effet, M. Mascart, en augmentant leur intensité, est parvenu à doubler presque en longueur le spectre visible (jusqu’à 200 millionièmes environ)' et, tout récemment, M. Cornu, par des artifices spéciaux, a pu voir jusqu’à une distance bien plus grande encore.

Le champ devenu visible était pourpre ou grislavande. Aucune couleur nouvelle, non comprise dans le spectre ou dans le mélange des couleurs spectrales, n’a donc été révélée. Et cela devait être. La sensation lumineuse, avec ses divisions colorées, est due à l’ébranlement des éléments nerveux rétiniens et cérébraux. Cet ébranlement, dans l’état régulier des choses, est produit par les vibrations de l’éther ; mais il peut être dû à bien d’autres causes ; un choc sur l’œil, le passage d’un courant électrique, nous font connaître subjectivement toutes les sensations colorées possibles : on n’en saurait découvrir fie nouvelles.

Ainsi fionc, la lumière se définit par la sensation optique. En dehors de celle-ci, il n’y a à considérer que des vibrations allant de 800 millionièmes de millimètre (ultra-rouge) à 100 millionièmes en chiffres ronds et approximatifs (ultra-violet). Nous aurons à voir si, dans l’action de la lumière sur d’autres éléments anatomiques que ceux de la rétine, ces limites vibratoires présentent le même intérêt.

Revenons d’abord à l’ensemble reconstitué par synthèse, à la lumière blanche, et envisageons-la dans ses rapports avec les plantes.

Au siècle dernier, une admirable découverte fut faite par Priestley, puis interprétée par Ingenhousz, Seniiebier, etc. ; les parties vertes des plantes, exposées au soleil, décomposent l’acide carbonique contenu dans l’air, en fixent le carbone et dégagent l’oxygène.

Les plantes sont donc, .par leurs parties vertes et en présence de la lumière, des agents réducteurs. Sans doute, à l’obscurité , cette fonction s’arrête; sans doute, jour et nuit, les parties profondes, non vertes, et les organes non verts, fleurs, fruits, racines, etc., reformerit de l’acide carbonique ; mais, tout compte fait, la réduction, la fabrication de matières organiques l’emporte de beaucoup sur l’oxydation destructive, et la preuve en est que la graine pi’esque microscopique peùt .devenir un arbre gigantesque.

Ce sont les vibrations éthérées venues du soleil qui^ se dissimulant en forces de cohésion, ont produit cette agglomération solide de molécules, cette matière végétale, ce bois, d’où les animaux, machines à feu lent, d’où nos foyers, machines à feu violent, les dégageront à nouveau. La lumière emprisonnée dans la houille se libérera et réapparaîtra lumière.

Nous allons, dans un moment, analyser le phénomène. Envisageons-le encore dans sa complexité, et confondons, dans une expression commune, chaleur et lumière.

Les physiciens ont maintes fois cherché à apprécier la prodigieuse quantité de forces vives qui émanent du soleil, et dont notre globe ne reçoit, vu son exiguïté, que la 2 150 000 000“® partie. Cette quantité serait capable de fondre, en une année, une couche de glace

enveloppant le soleil sur une épaisseur de 6000 kilomètres! Quelles ressources prodigieuses nous aurions en main, si nous pouvions saisir cette immense quantité de forces, et les utiliser, au lieu de les laisser un instant frapper notre sol, pour se réfléchir aussitôt, et se perdre dans les espaces célestes 1 Une faible partie seule est employée au travail de la vaporisation de l’eau ou de la dilatation de l’air, à produire finalement, en se combinant avec la pesanteur, la force motrice des chutes d’eau et des vents. Mais le reste, qui le retiendra, qui l’engagera en quelque combinaison chimique, d’où nous pourrons ensuite, à volonté, l’extraire?

Ce sont les parties vertes des plantes qui, à la lumière, s’en chargent. Plus le sol en sera couvert, plus la terre gardera de ces forces vagabondes.

Examinons quelques chiffres. D’après M. Ed. Becquerel, un hectare de terre dans notre pays, reçoit en moyenne par an, du soleil, 11 585 millions de calories. Cela représente une force capable d’élever à 5000 mètres de hauteur un cube d’eau ayant un hectare pour face \ Les conserver toutes, tel serait l’idéal — qui peut-être aurait de sérieux inconvénients. En fait, que se passe-t-il? Considérons un champ ensemencé en blé, et donnant une récolte de 17 hectolitres à l’hectare .Paille et grain contiendraient, d’après les analyses de M. Boussingault, 1600 kilogr. de carbone ^ si l’on brûle ce earbone, on dégagera environ 15 millions de calories.

Ainsi cette récolte, médiocre il est vrai, n utilise

1. Si, Comme l’ont fait Bunsen et Roscoë, on estime la force Tive des ï’ayons solaires par leur puissance à combiner l’hydrogène et le chlore, ou arrive à un nombre 4 000 fois plus fort.

2. Je néglige pour simplifier : 1“ les recettes en carbone fournies par l’ensemencement et le fumier ; 2° la dépense en carbone representee par le travail de l’homme et des animaux.

guère que un neuf centième de la force venue du

soleil.

Dans des conditions plus favorables, avec l’adjonction d’engrais azotés et minéraux, la récolte de blé a pu monter à 2800 kilogr. de carbone. Les betteraves à sucre ont pu donner jusqu’à 3500 kilogr. Mais, à cettfc limite extrême, un trois centième seulement de la force solaire était retenue et emmagasinée L

Je ne sais s’il sera possible d’aller plus loin : c’est le problème de l’agriculture. Mais il faut faire remarquer que cette utilisation des vibrations éthérées se présente dans des conditions très différentes sur les divers points de notre globe.

Dans les pays chauds, la végétation est continue, lorsque l’eau ne manque pas, et un hectare de terrain doit emmagasiner bien plus que dans les contrées soumises au chômage hibernal ; la moyenne pour toute la terre est en effet de 23 millions de calories environ.

Si, au lieu de considérer la période annuelle, on ne s’occupe que du temps de la végétation, on voit que les régions montagneuses élevées, où la lumière est beaucoup plus intense à cause de l’absence de la vapeur d’eau, sont à température égale favorisées, d’où l’évolution rapide de leur végétation. Dans les régions glaciaires, le soleil, il est vrai, ne s’élève que peu sur l’horizon, d’où une intensité lumineuse affaiblie ; mais il n’y a pas de vapeur d’eau, et pendant toute la durée de la végétation l’insolation est continue, sans alternative ralentissante de lumière et d’obscurité. De là vient que la végétation s’y fait plus vite que dans nos contrées ;

1. Il ne m échappe pas que cette manière de calculer contient une grave cause d’erreurs; il faudrait calculer, en se servant des nombres de Frankland, les quantités de calories produites par la combustion, non du carbone total, mais de l’amidon, du sucre, de la cellulose, etc.

ainsi le blé, qui demande ici de 130 à 140 jours, mûrit en Norwège en 90 ou 100 jours. Mais si, comme l’a fait M. Tisserand, on considère le nombre des heures où la lumière a pu agir, cette apparente rapidité disparaît, le nombre des heures nécessaires pour amener la maturation s’élevant, pour les pays froids, de 2000 à 2500 environ.

Cette dernière observation aurait dû faire réfléchir les physiologistes qui prétendent que les alternatives d’ombre et de lumière sont nécessaires à la vie des plantes, lesquelles auraient besoin de l’obscurité pour accomplir certains actes nutritifs. Ce qui n’empêche pas que, dans les conditions ordinaires, les plantes qui sont exclusivement oxydantes à l’obscurité et, en résultante, réductrices à la lumière, ne se comportent autrement le jour que la nuit.

On en a tout d’abord la preuve dans l’aspect différent que présentent certaines plantes quand on les considère de jour ou de nuit. Les Légumineuses, les Oxalidées, sont particulièrement remarquables sous ce rapport. Mais aucune plante n’a été plus étudiée à ce point de vue que la Sensitive [mimosa pudica ). Et cependant son histoire est pleine d’erreurs.

Pendant le jour les folioles d’une Sensitive sont largement étalées, et les pétioles de ses feüilles sont moyennement relevées (fig. 19). Après une excitation forte, les folioles se referment et les pétioles s’abaissent (fig. 20). Or, ouvrez un traité classique quel conque, vous y verrez que pendant la nuit les folioles de la Sensitive se ferment, que ses pétioles s’abaissent, et qu’elle est dans le même état qu’après une excitation. Cela semble vrai au premier aspect, lorsqu’on examine superficiellement la plante, vers 7 ou 8 heures du soir. Mais, au fond, il n’en est rien. Quand on fait

tomber par un choc des feuilles d’une Sensitive, les pétioles en sont flasques ; ils sont, au contraire, raides et résistants pendant l’abaissement dit nocturne. Mais ce n’est pas tout, ce qu’on a décrit comme l’état noc¬

turne des pétioles n’est que la tin de la période diurne, pendant laquelle ces pétioles s’inclinent de plus en plus. Vers 9 à 10 heures du soir au contraire, ils se relèvent rapidement, et atteignent de minuit à 2 heures leur maximum de redressement (fig. 21) ; puis ils commencent à baisser et continuent ainsi jusqu’au lendemain soir. J’ai pu suivre ces différents états dans plusieurs

longues observations dont l’une a continué de 2 heures en 2 heures, pendant 17 nuits et 18 jours consécutifs.

Et ces mouvements sont bien dus à l’action de la lumière. En effet, ayant fortement éclairé, pendant la

nuit, des Sensitives, je les ai vues garder continuellement leur situation de redressement maximum. Il s’était fait ainsi une immobilisation par en haut. Si, au contraire, on maintient la Sensitive à l’obscurité, onvoitqut les oscillations tendent à diminuer, et qu’il se fait une immobilisation par en bas ; la mort même survient au bout de quelques jours.

De Candolle a prouvé que l’on peut réveiller, au moyen d’une lumière artificielle suffisamment intense, une plante endormie ; le fait a souvent été vérifié. Mais j’ai constaté sur les Sensitives un détail intéressant : si l’on expose la plante pendant quelque temps à une lumière énergique, puis qu’on la replace dans l’obscurité avant que son apparence ait commencé à changer, elle se réveille comme si on l’eût laissée à la lumière ; le mouvement est donc la conséquence d’un acte qui a dû mettre un certain temps à se produire.

Ce ne sont pas seulement les feuilles, mais aussi les fleurs, qui présentent chez plusieurs plantes des apparences diverses pendant le jour et pendant la nuit. J’ai remarqué également dans ces organes les effets consécutifs de la lumière.

En outre des mouvements dits de réveil et de sommeil, la lumière en détermine d’autres chez les plantes, dans les feuilles et parfois dans les fleurs. Tout le monde sait qu’elle produit des mouvements de rotation dans les mêmes organes, phénomènes désignés sous le nom à'héliotropisme, et qui est manifestement un indice de mieux être, ou, comme dirait Hartmann, un fait de conscience végétale. Enfin, les botanistes discutent encore sur la question de savoir si c’est pendant la nuit ou sous l’influenCe solaire que se fait le plus rapidement l’accroissement en longueur des plantes.

Des modifications plus intimes sont encore dues à l’action de la lumière. Si l’on recouvre d’une lame obscure une partie d’une jeune feuille de tabac, on voit que la zone cachée devient assez vite plus foncée que les autres. En examinant les choses de près, on reconnaît que cela tient à ce que la partie active de la cellule, le protoplasma, se met en mouvement, entraînant avec lui la matière verte et en changeant la distribution.

L’examen de feuilles de mousses a fait voir que la lumière a pour effet de transporter sur les cloisons latérales des cellules les grains verts qui s’étalaient sur leurs parois antérieure et postérieure. On a vu depuis que le protoplasma si actif des plasmodies des Myxomycètes, sortes de champignons, fuit de même la lumière avec une grande énergie.

Tous ces phénomènes extérieurs sont la conséquence de réactions chimiques. La plante en présente de deux ordres qui se combattent dans une certaine mesure : combustion dans les parties non vertes, réduction dans les parties vertes, sous l’influence solaire. Si l’on supprime celle-ci, il n’y a plus que des combustions. M. Boussingault, dans une expérience célèbre, a montré qu’un haricot qui pousse à l’obscurité jusqu’à atteindre un mètre de haut, perd cependant de son poids, en matières sèches bien entendu. Mais il n’est pas nécessaire de le mettre à l’obscurité complète, et j’ai vu des haricots poussant dans un endroit bien éclairé, mais à la lumière diffuse, et dont les feuilles étaient larges et vertes, commencer par diminuer de poids jusqu’à ce qu’ils aient atteint 40 ou oO centimètres.

Cette réduction de l’acide carbonique est opérée par une matière colorante verte, la chlorophylle; mais celle-ci, pour agir, a besoin de l’intégrité de la cellule, où elle imprègne un petit fragment de protoplasma, où, sous l’influence de la lumière, elle accumule de l’amidon qui se détruit à l’obscurité. Quand on met les plantes à l’obscurité, elles deviennent jaunes, et il semble que la chlorophylle en ait disparu ; mais elle est simplement altérée, et si l’on traite les cellules décolorées par l’acide sulfurique, elles verdissent aussitôt. La lumière fait le même effet, et ramène la couleur normale.

Tels sont les principaux phénomènes, chimiques et morphologiques, qui indiquent l’action des vibrations de l’éther sur les plantes. Mais il faut chercher à savoir si toutes les longueurs d’onde concourent à ces actions, si celles qui peuvent donner la sensation lumineuse agissent seules, si enfin elles agissent toutes.

Deux méthodes ont été employées par les expérimentateurs : dans l’une, on disperse la lumière solaire à l’aide d’un prisme, et on place les plantes aux différents points du spectre. Dans l’autre, on intercepte une partie des rayons de la lumière blanche avec des verres ou des liquides colorés.

Le verdissement des feuilles étiolées et l’héliotropisme sont les plus faciles à constater et à mesurer. Ils ont permis à Guillemin de démontrer dans le spectre même que les rayons ultra-rouges, jusqu’au maximum calorifique, agissent pour reverdir, et qu’il en est dé même pour les ultra-violets invisibles. Ces derniers en outre, déterminent énergiquement la courbure des jeunes tiges étiolées qui se tournent vers eux, au delà même de la région spectrale qui agit sur les substances fluorescentes et l’iodure d’argent.

Ainsi l’action des vibrations de l’éther sur les plantes dépasse les limites dans lesquelles notre œil peut être impressionné.

Si maintenant nous cherchons à comparer les diverses régions spectrales, les diverses couleurs, comme on dit d’ordinaire, au point de vue de l’intensité relative de leurs actions diverses, il faudra distinguer chacune de celles-ci.

Le verdissement des feuilles étiolées et la régénéra^ tion de l’amidon qui accompagne la chlorophylle sont opérés surtoui par les rayons qui nous donnent la sen-

sation du jaune ; la puissance va en décroissant des deux côtés de ce maximum.

La courbure des tiges est due, au contraire, surtout aux régions ultra-violettes (maximum entre les raies H et 1) ; un second maximum ' est dans le vert (près de E), avec un minimum situé dans le bleu (près de F).

La teinte foncée que prennent les parties des feuilles mises pendant quelques minutes à l’abri de la lumière, est due à l’absence des rayons bleu violet. En effet, un petit morceau de verre rouge donne le même résultat qu’une plaque opaque ; un morceau de verre bleu foncé n’a aucune action. Ceci montre qu’il n’y a aucun rapport entre ce phénomène et la décoloration que la chlorophylle extraite des feuilles subit sous l’influence de la lumière, car dans ce dernier cas, ce sont les rayons jaunes qui agissent au maximum.

La réduction de l’acide carbonique par la matière verte, qui constitue le fait caractéristique de la vie végétale, a naturellement été étudiée plus que les autres phénomènes. Il résulte des recherches faites par les procédés les plus variés, que c’est dans la région jaune du spectre qu’est le maximum d’action réductrice. MM. Gloëz et Gratiolet, dont le travail est resté classique, ont rangé comme suit l’action des diverses couleurs : jaune, rouge, vert, bleu.

Quelques physiologistes ont critiqué vivement ces expériences, et ont prétendu qu’il s’agit là non d’une diftérence de qualité, mais d’une différence d’intensité lumineuse, de quantité. Il est bien certain que l’intensité est un élément considérable, et je comprends parfaitement qu’avec beaucoup de lumière bleue on ait pu obtenir plus d’oxygène réduit qu’avec peu de lumière rouge: il était à peu près inutile de faire une expérience

spéciale à ce sujet. Mais l’importance de la qualité n’en est pas moins évidente.

Prenons deux plantes étiolées, plaçons-les chacune dans un vase de verre à côté d’un papier photographique impressionnable ; l’un de ces vases est entouré d’une solution de bichromate de potasse, qui arrête tous les rayons bleus et violets ; l’autre, d’une solution ammoniacale d’oxyde de cuivre, qui ne laisse passer que ces derniers. Quelques heures après, dans le premier vase, la plantera reverdi, tandis que le papier est resté à peu près intact ; dans le second, la plante est restée beaucoup plus étiolée, et le papier est fortement bruni. Il est bien évident qu’il y a là question de qualité et non de quantité.

Sans doute, s’il s’agit des mesures exactes, toutes les appréciations sont entachées de causes d’erreur. Les prismes absorbant plus ou moins certaines vibrations, étalant plus ou moins certaines régions spectrales, suivant la matière qui les constitue, il en résulte que des spectres produits par des prismes de sel gemme, de quartz ou de flint, seront loin d’être identiques au point de vue de l’intensité dans leurs diverses parties. D’un autre côté, les liquides et les verres colorés ne donnent guère de couleurs pures, et ils varient quant à leur épaisseur, leur valeur en teinte. Mais comment éviter ces inconvénients ? Il faudrait pouvoir mesurer la véritable force vive d’un pinceau lumineux qui a traversé du bleu et d’un autre qui a traversé du rouge ; or, nous n’avons pas d’étalon commun pour ces mesures ; et c’est une grave erreur de croire que l’appréciation avec l’œil des intensités lumineuses ou de la valeur des ombres projetées puisse être de quelque secours.

La mesure précise des phénomènes ne peut donc être, dans l’état actuel de la science, exactement déterminée.

Mais nous avons déjà, comme on vient de le voir, sur leur sens général, des renseignements importants.

Voici maintenant des faits plus nouveaux qui viennent en augmenter le nombre et l’intérêt.

J’avais placé des Sensitives dans des espèces de lanternes munies de verres colorés. Mon étonnement fut grand en voyant que, dans la lanterne verte, les plantes perdirent en trois ou quatre jours, presque aussi rapidement que dans l’obscurité complète, la sensibilité et la vie. Je répétai l’expérience en grand sur des végétaux appartenant à beaucoup de familles et présentant les genres de vie les plus variés : le résultat fut constamment le même, et la mort frappa en quelques semaines tous ceux qu’abritaient les verres verts. Notez que mes verres verts laissaient passer toutes les couleurs du spectre, mais naturellement avec prédominance du vert. Notez encore qu’il s’agit du vrai vert spectral, et non de celui dont nos yeux ont l’impression lorsqu’ils sont frappés simultanément par des rayons bleus et des rayons jaunes ; un pareil vert ne tue pas les végétaux.

A peine eus-je constaté ce fait curieux, que je crus en trouver une explication bien simple. Les feuilles sont vertes par réflexion, vertes par transparence, ce qui signifie que, dans le spectre, elles repoussent ou laissent passer, comme inutiles, les rayons verts ; si donc, me disais-je, on ne leur donne que ces rayons non utilisables, rien d’étonnant à ce qu’elles périssent ; c’est pour elles l’obscurité. J’étais d’autant plus fondé à raisonner ainsi, que des expériences antérieures de M. Cailletet avaient montré que derrière un bon verre vert, les feuilles ne décomposent plus l’acide carbonique. Mais, les choses sont plus compliquées.

Faisons passer un rayon de lumière à travers une feuille, et dispersons-le à l’aide d’un prisme. Le spectre

ainsi obtenu présente des bandes d’absorption dont l’étendue varie suivant l’épaisseur de la feuille. Or, dès qu’elles apparaissent, on en voit une dans la région verte ; donc, déjà, une partie du vert est retenue et probablement utilisée par la plante. Il y a plus ; quand l’épaisseur de la couche absorbante augmente suffisamment, la dernière partie visible du spectre est le rouge extrême ; cela se voit, du reste, à l’œil nu, et des feuilles qu’on empile finissent par paraître rouges par transparence.

Et cependant une sensitive a parfaitement vécu dans une lanterne rouge, et cela pendant des mois. Mais les verres employés laissaient passer tout le rouge du spectre solaire, et dans cette région se trouve, entre les raies B et C, la bande d’absorption la plus énergique de la chlorophylle. Ils laissaient donc arriver à la fois les rayons les plus utilisables et les plus inutiles de toute l’extrémité peu réfringente du spectre.

Tout récemment, M. Timiriazeff a fait des recherches nouvelles et très précises, desquelles il a conclu que le maximum d’action réductrice de la lumière sur l’acide carbonique est précisément situé dans cette bande du rouge qu’absorbe si énergiquement la chlorophylle.

Or, en examinant avec soin, au spectroscope, les verres verts qui avaient déterminé le résultat funeste dont j’ai parlé, j’ai vu qu’ils arrêtaient dans le rouge précisément la région absorbable par la chlorophylle. Il n’est donc plus étonnant qu’ils fassent périr les végétaux, puisqu’ils les privent ainsi de leur principale source de force vive, et cette expérience vient, par une méthode bien différente, à l’appui des conclusions de M. Timiriazeff. Il est probable que les verres verts dont s’est servi M. Cloëz, et plus récemment M. Prillieux, laissaient passer la région active du rouge.

Cependant les autres rayons, très réfrangibles, qui traversent le verre vert, conservent leurs propriétés spéciales : c’est ce qui arrive pour l’héliotropisme. Si l’on place une sensitive dans une boîte obscure, ne recevant la lumière que d’un côté, à travers un verre vert, et de l’autre à travers un verre rouge, avec des conditions d’éclairage aussi égaies que possible, on voit les feuilles se diriger et s’étaler contre le verre vert qui les tuera, et fuir le verre rouge qui les aurait laissées vivre.

En effet, dans les lanternes colorées, rouges^ jaunes, bleues, violettes, les sensitives vivent pendant un temps illimité ; j’en ai gardé pendant des mois. Elles grandissaient et poussaient de nouvelles feuilles. Or le verre rouge ne laissait passer que lé rouge et l’orangé du spectre ; mais les autres verres n’absorbaient complètement aucune région du spectre; le verre bleu, cependant, faisait presque disparaître le jaune et l’orangé. Ainsi des plantes peuvent vivre dans les rayons de grande longueur d’onde; et elles vivent sous toutes les influences lumineuses.

Mais elles n’y vivent pas bien. Dans tous les châssis colorés, elles prennent un aspect maladif; elles ne fleurissent nulle part, sauf dans le jaune, qui, laissant passer une grande quantité de lumière blanche, à moins d’influence nuisible. Si leurs feuilles sont panachées de taches rouges, celles-ci pâlissent et disparaissent, comme il arrive toutes les fois que la plante est malade.

J’ajoute que l’aspect des plantes n’est pas le même dans les divers rayons colorés. Dans la lanterne rouge, elles s’allongent considérablement, leurs nœuds s’écartent, elles sont grêles, avec des folioles minces ; on les dirait très étiolées, si elles ne conservaient une couleur verte à peu près normale. Les verres bleus leur laissent

I R. BLANCHARJJ !

au contraire un aspect plus voisin de l’état ordinaire ; mais elles grandissent beaucoup moins que celles qui sont restées à la lumière blanche.

Ce n’est pas tout. Lorsqu’on expose deux sensitives, l’une à la lumière rouge, l’autre à la lumière bleue, on est, dès le lendemain, frappé de leur différence évidente. La première a ses pétioles dressés, ses doubles rangées de folioles rapprochées ; dans l’autre les pétioles sont abaissés, les folioles étalées sur un plan. Entre elles deux, comme aspect, se place la sensitive laissée à'ila lumière blanche.

Il y a plus, la sensitive de la lumière bleue s’endormira plus tard et se réveillera plus tôt, c’est-à-dire gardera ses folioles étalées plus longtemps que sa voisine de la lumière rouge.

Si maintenant nous faisons, sur des feuilles séparées, fermer les folioles par une excitation, c’est encore sous l’influence des rayons bleus et violets qu’elles se rouvriront le plus rapidement.

Il y a donc une très grande différence d’action entre les deuxrégions du spectre. Pouvons-nous aller plusloin, et essayer de nous rendre compte de cette différence?

J’ai montré autrefois que le relèvement des pétioles primaires de la sensitive indique une augmentation d’énergie dans le renflement situé à leur base et qui est le lieu du mouvement ; de même pour celui des folioles. Cette puissance plus grande tient à un appel d’eau, lequel est bien probablement dû à la formation d’une manière osmotique comme pourrait l’être la glycose ^

Or cette matière paraît être fabriquée pendant le jour, comme l’est certainement l’amidon, et se détruire pendant la nuit. Sa formation est, comme je l’ai

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