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ai démonti'é depuis l’exactitude de cette hypothèse

montré, accompagnée d’une absorption notable de chaleur. Elle semble donc être de l’ordre des réductions. D’autre part, ce sont les rayons jaune-rouge qui favorisent sa production, puisque la plante reste dressée sous leur influence, et ce sont eux aussi qui donnent le maximum de la réduction d’acide carbonique par la chlorophylle. Les rayons bleu-violet, au contraire, aident à sa destruction, comme l’indiquent le relâchement des renflements moteurs, et la courbure héliotropique qu’ils déterminent si énergiquenienten diminuant la tension du côté qu’ils éclairent.

Mais il resterait à prouver directement, par l’analyse chimique des renflements moteurs, qu’il en est réellement ainsi.

Jusqu’à présent, nous ne pouvons tirer de cette étude qu’une conclusion : c’est que les diverses régions du spectre, en y comprenant de chaque côté un certain nombre de rayons invisibles, ont chacune Une action particulière sur la végétation ; que ces diverses actions ■ se combattent dans une certaine mesure, et que leur ensemble, tel qu’il est réalisé par la lumière blanche, est absolument nécessaire à l’intégrité de la vie des plantes.

Quant à l’action si étrangement funeste des verres verts, je ne sais encore s’il faut l’attribuer exclusivement à l’absorption de la région active du rouge ou si elle serait réellement le résultat d’une propriété spéciale aux rayons verts qui, insuffisamment contre-balancée par les autres rayons, déterminerait la fabrication de matières qui deviendraient nuisibles par leur accumulation excessive.

1. Hypothèse vérifiée depuis. J’ai montré que la petite bande du rouge est indispensable à la vie végétale, et mon dief de laboratoire, M. Regnard, professeur à l’Institut agronomique, a prouvé qu’elle est suffisante.

La mort des végétaux soumis à la lumière verte explique pourquoi, sous le couvert des forêts, là où, pour notre œil, la quantité de lumière est encore considéra-, ble, la vie végétale ne peut s’entretenir, à cause de la couleur verte.

Nous en tirerons cette conséquence pratique qu’il faut se garder, en horticulture, d’employer des vitrages colorés, et surtout la couleur verte (je parle du vert véritable, et non du badigeonnage jaune et bleu qui donne la sensation optique du vert). Dans une serre du Jardin des Plantes, vitrée d’un verre cannelé à teinte verdâtre très nette, les plantes se portaient mal, et la Vanille re fusait de fleurir. Pendant le siège, un obus vint, qui brisa tout ; on remit des vitres blanches, et depuis tout se passe à souhait. Dans la serre des fougères, qui est, aujourd’hui encore, partiellement vitrée de ce verre cannelé, ces acotylédonés, bien moins impressionnables cependant que les autres végétaux, sont en assez mauvais état.

Il y aurait encore bien à dire sur la lumière et les • végétaux: l’évaporation de l’eau; l’héliotropisme négatif des racines ; la coloration conservée des fleurs qui s’épanouissent dans l’obscurité, pourvu que les parties vertes delà plante y voient clair; la destruction par la lumière de la couleur des fleurs ; les courants intracellulaires ; la sortie des zoospores des algues, et d’autres phénomènes intéressants, mériteraient de nous arrêter ; mais, nous l’avons dit, nous ne saurions ici tenter d’être complet.

Arrivons au règne animal. Mieux vaudrait dire aux êtres sans chlorophylle ; car, d’une part, les champignons et autres végétaux incolores se comportent chimiquement à la lumière commodes animaux ; et d’au-

tre part, les animaux infusoires bourrés de matière verte décomposent l’acide carbonique, comme le font les cellules végétales. Donc, sans matière verte, il n’y a plus d’actiou chimique grossière causée par la lumière, et nous entrons dans une physiologie plus délicate.

Ici, il faut distinguer les phénomènes de la vision d’avec ceux où les vibrations éthérées agissent, sans l’intermédiaire d’organes spéciaux, sur la surface extérieure du corps.

Ainsi, comme l’a vu d’ahord Tremblay, les hydres d’eau douce, si on les maintient dans un vase éclairé seulement sur un point, se dirigent assez rapidement vers ce point, en, traversant pour s’y rendre, ainsi qu’il l’a très finement remarqué, des régions tout à fait obsr cures. Or, ces animaux n’ont rien qui ait pu être comparé, malgré l’excessive complaisance qu’ont mise en cette matière les zoologistes, à des appareils oculaires.

Beaucoup de faits analogues ont été observés depuis, mais il est embarrassant de décider s’ils ne doivent pas être rapportés à quelques sensations plus ou moins analogues aux sensations visuelles, bien que produites sans nerfs et sans appareils optiques.

L’influence directe de la lumière se caractérise nettement dans d’autres circonstances.

Ainsi, les larves d’axolotl sortent de l’œuf assez pâles, et elles noircissent rapidement à la lumière, par le développement de cellules colorées. Or ce^développemcnt se ralentit singulièrement quand on les garde à l’obscurité ou lorsqu’on écarte, par l’interposition d’un verre rouge, les rayons très réfrangibles du spectre.

C’est qu’en effet un grand nombre d’animaux possèdent, dans l’épaisseur de la peau, des cellules colorées, les unes fixes, les autres susceptibles de se mouvoir,

d’où peuvent résulter des changements considérables de couleur, suivant des circonstances diverses, et notamment suivant la présence ou l’absence ou la coloration de la lumière ambiante.

Ce dernier agent doit seul nous occuper ici. Encore ne prendrons-nous que quelques exemples, les mieux étudiés, les plus intéressants.

Les pêcheurs avaient remarqué, depuis longtemps, que certains poissons prennent des couleurs différentes, suivant celle du fond sur lequel ils reposent. M. Georges Pouchet, qui s’est beaucoup occupé de la structure et du jeu des appareils chromogènes, a confirmé, en l’analysant avec soin, cette observation déjà ancienne. Le phénomène est très marqué chez les jeunes turbots qui, lorsqu’ils reposent sur du sable blanc, ont une teinte cendrée, et prennent plus ou moins vite, si on les place sur un fond noir, une teinte brune très prononcée. Il ne faudrait pas croire cependant qu’un de ces poissons variables devienne rouge si on le met sur un fond rouge, ou vert sur un fond vert. Non; mais suivant la luminosité du fond sur lequel ils reposent, ils revêtent des livrées diverses qui les harmonisent avec le ton du fond.

Mais, si l’on enlève les yeux, ces modifications ne se produisent plus. Il y a donc là, non une action directe de la lumière sur les corpuscules colorants de la peau^ mais un ébranlement nerveux ayant son point de dé* part dans une impression optique. Puis l’ordre de se mouvoir est envoyé du cerveau à ces corpuscules, par l’intermédiaire du nerf grand sympathique.

Certain crustacés, palémons, crangons, homards, présentent des variations analogues qui, M. Pouchet l’a prouvé, sont également sous la dépendance des yeux.

Mais, c’est sur le caméléon que l’influence directe

Fig. 22. — Caméléoâ coloré dans les parties frappées par la lumière.

OU indirecte de la lumière se manifeste avec le plus d’intensité et d’évidence.

Les changements de couleur de cet animal ont été expliqués en 1834, par M. Milne Edwards : ils dépenpigments cutanés,

l’un superficiel et fixe, l’autre profond et mobile, constitué par de petits corps colorés, dits chromohlastes, qui s’approchent ou s’éloignent de la surface. 11 y a de ces corps qui sont noirs, d’autres rouges, d’autres jaunes et peut-être de verts ; en outre, la couleur verte peut être produite, suivant les observations de M. G. Pouchet, par le mélange du pigment jaune fixe et d’une couche dite cérulescente, laquelle est tantôt blanche, tantôt bleue, suivant que les parties sous-jacentes sont blanchâtres ou noires,

Il faut tout d’abord nous débarrasser d’un préjugé qui a précisément fait auprès des écrivains la célébrité spéciale du caméléon. Il n’est pas exact de dire que cet animal prenne la couleur du fond sur lequel on le place ; tous les observateurs qui l’ont examiné soigneu-

sement sont d’accord sur ce point, et voici ce qui a pu déterminer l’erreur commune.

Lorsqu’un caméléon est exposé à la lumière solaire, sa couleur prend un ton plus foncé ; de vert-pomme il devient vert-bouteille, de couleur bois il devient brun. C’est l’action directe de la lumière sur les corpuscules colorateurs de la peau qui cause ce phénomène, lequel a lieu pendant le sommeil, pendant l’insensibilité due au chloroforme, et même après la mort.

La figure 22 donne de ce fait une représentation très remarquable. Sur le dos d’un caméléon qui dormait dans l’obscurité, et avait pris la teinte jaune grisâtre habituelle en ces circonstances, je plaçai avec précaution une sorte de selle en papier découpé ; puis j’approchai de l’animal, et sans le réveiller, une lampe ordinaire. Très rapidement sa peau devint d’un brun foncé ; enlevant alors le papier protecteur, je vis que les parties sous-jacentes avaient gardé leur premier aspect.

Ce sont les rayons les plus réfrangibles du spectre qui produisent cette action excitatrice des chromoblastes. Voici en effet (fig. 23) un caméléon éveillé, qui, devenu vert-pomme dans l’obscurité, fut soudain exposé au soleil, la partie postérieure du corps placée derrière un verre bleu et l’antérieure derrière un verre •rouge. Celle-ci est restée pendant longtemps avec Sa teinte primitive, tandis que l’autre est devenue presque instantanément vert-bouteille.

Voici donc la lumière mettant directement en action un organe contractile, sans aucune intervention nerveuse, et en dehors de la mise en jeu des sensations visuelles. Mais ce n’est pas à dire que celles-ci n’aient pas de rôle à remplir, comme intermédiaires entre la lumière et la peau, ainsi que nous l’avons vu en parlant

LA LUMIÈRE ET LES ÊTRES VIVANTS, poissons. Si, en effet nous enlevons un oeil à un I que tout le côté correspondant ’esque plus de couleur, et, en

io. — liameieon piace au soieii, la partie postérieure du corps derrière un verre Weu, l’antérieur derriêree un verre rouge.

it cas, conserve toujours une nuance beaucoup plus dre que celle du côté opposé. L’ablation du second 1 rétablit l’équilibre.

La destruction d’un des hémisphères cérébraux arrête de même les changements de couleur du côté opposé à la lésion, laquelle a eu pour effet de rendre l’animal borgne de ce côté ; mais la suppression de l’autre œil laisse persister l’inégalité, ce qui prouve qu’il y a ici une action directe de l’hémisphère.

Si je pouvais poursuivre devant vous, dans son détail, cette analyse du jeu des corpuscules colorés et de l’influence des nerfs qui leur commandent, je vous

montrerais les rapports les plus intimes entre les mouvements de ces petits corps contractiles et le resserrement ou la dilatation de nos artérioles, et particulièrement de celles de la peau.

L’analogie est tellement frappante qu’il m’est impossible de ne pas croire que la lumière doive avoir une action directe à travers les couches transparentes, de notre peau, sur la circulation de cet organe. Et quand on réfléchit à l’importance physiologique des fonctions cutanées (évaporation, respiration, excrétion), on ne peut se défendre de l’idée que le libre accès de la lumière sur la surface dü corps ne soit une condition dont il faille tenir compte et qui puisse jouer un rôle favorable dans maintes circonstances. Les vieux médecins recommandaient de laisser les enfants malingres exposés presque , nus au grand air, à la grande lumière ; je pense que cette pratique ulile tirait ses avantages en grande partie de l’intervention de ce dernier agent.

Un fait bien connu donne une sorte de démonstration de cette hypothèse. Tout le monde sait, en effet, que les rayons ardents du soleil déterminent des accidents cutanés, des érythèmes, désignés sous le nom de coups de soleil. La lumière électrique donne les mêmes effets. Or, il est bien certain que ce n’est pas la chaleur obscure qu’il faut incriminer, car ces accidents n’arrivent jamais aux ouvriers exposés à des coups de chaleur bien autrement intenses. M. le D” Bouchard, en essayant sur lui-même Faction des diverses régions du spectre solaire, a montré que ce sont les rayons bleus et violets qui produisent le plus énergiquement 1 action sur la peau : en 12 secondes les rayons violets ont amené une phlyctène, tandis qu’avec les rayons rouges la peau n’avait fait que rougir légèrement; à

travers l’eau, qui arrête les rayons calorifiques, l’effet est tout aussi actif. Enfin, sur les gens atteints de peWflgrre, maladie dans laquelle la peau acquiert une étrange susceptibilité au poinldevue de l’action solaire, M.Bouchart a vu les érythèmes se développer sous un papier bleu, mais nonsous un papier rouge.

Voilà donc, comme sur les corpuscules colorés du caméléon, une action exercée sur la circulation de notre peau par l’influence directe de la lumière, surtout par ses rayons plus réfrangibles. Cette action s’exerce aussi, bien qu’à un moindre degré, sur les grenouilles, comme le montre leur changement de couleur. J’ai fait autrefois une expérience qui semble prouver que la lumière exerce une action encore plus intime sur ces animaux. ï)es grenouilles furent aveuglées et placées dans une caisse demi-obscure, demi-éclairée ; la caisse était fermée par un double vitrage, dans l’épaisseur duquel circulait un courant d’eau destiné à équilibrer la température. Or, au bout de quelque temps, les grenouilles venaient toutes dans la partie éclairée. On voudra, sans doute, expliquer ce fait par les expériences de Molescbott, qui prétend avoir démontré que les grenouilles produisent plus d’acide carbonique à la lumière que dans l’obscurité. Je ne nie pas qu’il en soit ainsi; mais les expériences de MolesChott, malgré leur réputation presque classique, ne peuvent résister à un examen critique.

Jusqu’ici donc, nous avons eu deux ordres de faits : 1“ action directe de la lumière sur la peau (mouvements des hydres, développement des corpuscules colorés de la peau de l’axolotl, mouvement de ceux du caméléon, circulation capillaire et coloration pigmentaire de la peau humaine) ; 2“ action indirecte de la lumière s’exerçant sur toute la surface du corps, mais par

rintermédiaire de l’appareil visuel (caméléons, poissons, crustacés).

Mais chez l’immense majorité des animaux, l’action de la lumière ne s’exerce que dans un espace restreint, où des nerfs d’une sensibilité exquise, en rapport avec des centres nerveux produisant une sensation spéciale, recueillent des vibrations éthérées souvent concentrées par des appareils réfringents^ en d’autres termes dans des yeux.

Il ne peut entrer dans ma pensée d’indiquer même le cadre de l’immense étendue de faits que comporte l’étude de la vision. Nous nous en tiendrons à quelques faits généraux.

En voici un, d’abord, qui est tout d’actualité. L’année dernière, en effet, le professeur de physiologie de l’université de Rome, M. Boll, signala la présence dans les bâtonnets de la rétine d’une matière pourprée qui, sans cesse en production active, dans l’être vivant, se détruit incessamment sous l’influence de la lumière. Si bien que l’œil d’un animal tué dans l’obscurité étant soumis à une lumière assez vive, comme celle d’une fenêtre, on voit rapidement l’image de la fenêtre s’imprimer sur le fond de l’œil, comme elle le ferait sur une plaque photographique.

On a cru, tout d’abord, avoir trouvé là l’explication du phénomène de la vision, qui se réduisait ainsi à une sorte de photographie rétinienne. Mais il a bientôt fallu en rabattre. On a montré que des grenouilles, dont le soleil avait détruit le rouge rétinien, continuaient à y voir parfaitement, et que la tache jaune de la rétine, lieu de vision habituelle, ne contient pas la matière rouge. Ce phénomène intéressant, et qui, sans doute, a des rapports d’ordre nutritif avec les conditions de 1 impression lumineuse, est donc loin de présenter

l’importance qu’on a voulu lui attribuer tout d’abord.

J’attache plus d’intérêt au fait découvert par l’Anglais Dewar, que la mise en action de la rétine par la lumière amène toujours, comme, conséquence immédiate, l’apparition d’un courant électrique. Ce sont les rayons jaunes du spectre qui produisent le phénomène à son maximum d’intensité.

Une des premières questions qui, semble-t-il, devraient se présenter à l’esprit lorsqu’on envisage dans son ensemble le phénomène-vision, est de savoir s’il a la même valeur dans toute la série animale, si, pour parler plus clairement, tous les animaux voient les mêmes rayons lumineux que nous. Cependant je ne crois pas que personne se la soit posée ou ait tenté de la résoudre expérimentalement avant moi.

11 fallait, pour y parvenir, que les animaux mis en expérience réalisassent un certain nombre de conditions difficiles à rassembler ; 1° être très-différents de l’homme, comme type zoologique et comme organisation oculaire; 2“ réagir d’une manière très-nette à l’action delà lumière; 5“ être assez petits pour qu’on puisse en observer à la fois un grand nombre et se mettre à l’abri des accidents individuels.

J’ai trouvé toutes ces conditions réunies dans de petits crustacés d’eau douce, presque microscopiques, les daphnies puces, qui, si on les place dans l’obscurité, se dirigent avec une très-grande rapidité vers le rayon lumineux que l’on fait tomber sur un point du vase qui les contient.

Cette recherche de la lumière par les amimaux est, pour le dire en passant, un fait général. On a tort de parler, comme on le fait, d’animaux lucifuges; tous vont à la lumière, et tous fuient la lumière : c’est une question d’intensité. Ainsi des limaces grises, des

blattes, des ténébrions, tous animaux dits lucifuges, si on les place dans une boîte absolument obscure, sauf dans un coin où quelques piqûres d’épingle laissent arriverune faible lueur, se dirigent bientôt vers celle-ci. Mais une forte lumière les fait fuir — comme la pleine lumière du soleil nous ferait fuir nous-mêmes.

Ceci posé, je plaçai mes daphnies, au nombre de plusieurs centaines, dans une cuve à glaces parallèles, interposée entre mon œil et une source vive de lumière que décomposait un prisme mobile sur un axe vertical. Un écran muni d’une fente, très étroite était disposé en avant de la glace. L’obscurité étant complète, les daphnies se promenaient au hasard dans toutes les parties de la cuve. En faisant tourner alors le prisme, on amenait sur la fente la région ultra-rouge du spectre : aucun effet. En tournant un peu plus, le rouge lumineux apparaissait; aussitôt toutes les daphnies s’ébranlaient et se dirigeaient en grande hâte vers la fente éclairée. Retour à l’obscurité, indifférence des animaux; puis, apparition soudaine d’une autre couleur, jaune par exemple, et soudaine activité des daphnies. Le même phénomène se passait pour toutes les régions du spectre visible. En un mot, toutes les fois que je voyais la fente, les daphnies la voyaient, et, réciproquement, elles ne voyaient rien quand je ne voyais rien moi-même.

Si je considère l’immense distance qui sépare la daphnie de 1 homme, je crois que je puis généraliser, et dire jusqu’à preuve contraire ; Les animaux voient tous les rayons et ne voient que les rayons que nous voyons nous-mêmes.

Je ne m’en suis pas tenu là. J’ai remis mes daphnies à l’obscurité; puis j’ai fait tomber d’un coup, sur la cuve débarrassée de son écran, un spectre tout entier, mesuré de telle sorte qu’à sa droite comme à sa gauche

il restait un espace obscur. De suite, daphnies de s’agiter et de se disputer l’espace éclairé. Elle se plaçaient surtout dans le jaune, puis dans le vert, puis dans l’orangé-rouge, enfin dans le bleu et le violet ; quelquesunes à peine semblaient indifférentes dans les régions obscures. Elles se dispersaient comme le ferait, passez moi cette comparaison, une troupe d’hommes qui essayeraient de lire à la lueur d’un spectre immense ; tous s’efforceraient de se placer dans le jaune, et les moins favorisés seraient seuls réduits au violet. Ainsi les daphnies apprécient comme nous le faisons l’intensité comparée des rayons lumineux du spectre. Ma is tous les animaux inférieurs ne semblent pas faire ainsi.

Ayant eu besoin, pour répondre à certaines objections, de mettre en expérience des animaux aériens, je m’adressai aux petites araignées épéires sortant de leur cocon. Elles virent bien, comme les daphnies, tous les rayons lumineux, mais elles se montrèrent fort peu impressionnables au rouge, qu’elles dédaignaient pour aller dans le bleu. Elles étaient, en un mot, daltoniennes.

Ceci paraît être assez général chez les animaux inférieurs. En effet, lorsque je faisais mes expériences sur la végétation sous verres de couleur, c’est dans les châssis noirs et rouges que se trouvaient en abondance les animaux dits lucifuges, limaces, cloportes, myriapodes, etc.

L’absence de sensation correspondant à une ou plu^ sieurs couleurs du spectre est beaucoup plus fréquente qu’on ne le croit vulgairement. Le daltonisme, en particulier, est une affection tellement commune, qu’il a fallu instituerj dans la marine et pTès des chemins de fer, des examens spéciaux destinés à trier ceux des employés qui sont vraiment capables de distinguer des signaux verts d’aveC des signaux rouges. Nous pouvons

même dire que c’est là l’état normal des parties extérieures de notre rétine ; elles perçoivent nettement le bleu et très-faiblement le rouge. Ajoutons qu’il est des malades chez qui une seule couleur (généralement le violet) persiste ; d’autres enfin qui n’en voient aucune, qui sont tout à fait achromatopsiques.

On peut se demander si, réciproquenaent, il n’existerait pas des personnes chez qui la sensation de l’une des couleurs l’emporterait beaucoup sur les autres, en telle sorte que, par exemple, ce qu’elles appelleraient ainsi que nous, par habitude imitatrice, lumière blanche, serait en réalité, une lumière teinte de la couleur prédominante.

La question se pose particulièrement quand on considère l’œuvre de certains peintres qui emploient une couleur à l’excès, qui, comme disent les artistes, voient violet ou jaune.

Ces expressions sont-elles exactes? Qu’adviendrait-il d’un peintre qui réellement verrait surtout d’une certaine couleur ?

Pour étudier cette question, j’ai prié un peintre de mes amis de copier une série de tons et de couleurs, en se plaçant devant les yeux des lunettes munies de verres diversement colorés. Ce que je présumais est arrivé. Comme il regardait avec la même couleur, avec la même cause d’erreur, sa palette et son modèle, il arrivait, bien qu’avec une assez grande lenteur, à une imitation exacte. Cependant deux ordres de défauts corrélatifs caractérisaient sa peinture. D’abord, les diverses nuances de la couleur dont ses lunettes étaient teintes, et surtout les diverses nuances de la couleur complémentaire, étaient fort insuffisamment appréciées et rendues. Avec des lunettes vertes-, par exemple, les nuances du vert et surtout celles du rouge lui échappaient à

un remarquable degré. De plus, quand avec ses lunettes vertes il avait à reproduire du vert sur un fond blanc, il ne le pouvait pas, tout lui semblait coloré en vert; inversement, le vert sur fond noir paraissait plus éclatant que dans la réalité. Le contraire arrivait, pour le rouge complémentaire du vert.

Si donc il a pu arriver que quelques peintres avaient une prédominance exagérée — bien que dans une assez faible mesure — d’une certaine impression colorée, on en trouverait la preuve dans l’examen attentif de leurs œuvres qui seraient défectueuses suivant les deux lois que je viens d’indiquer.

Je m’arrête ici; mais permettez-moi de vous faire remarquer que, tout en parcourant à grands pas le champ immense qui s’ouvrait devant nous, nous en avons cependant indiqué les principaux aspects ; nous avons en effet pris des exemples pour toutes les variétés des phénomènes consécutifs à l’action de la lumière sur les êtres vivants.

Nous avons parlé des changements de physionomie des végétaux sous son influence, et de son rôle abso-. lument dominateur pour l’accomplissement des actes fondamentaux de la vie des plantes. Dans le règne animal, nous avons montré la lumière agissant directement sur la couleur des êtres, par voie chimique ou par contraction de corpuscules colorés cachés dans l’épaisseur de la peau. Puis nous avons examiné sa puissance à déterminer les sensations visuelles, et étudié celles-ci dans ce qu’elles présentent de plus général. Enfin nous sommes arrivés jusque dans le domaine de la psychologie physiologique, en étudiant certaines conditions où des impressions sensorielles erronées pourraient influer sur le premier des arts. Nous avons ainsi à grands traits esquissé, sinon accompli notre tâche.

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DISCOURS PRONONCÉ EN QUALITÉ DE PRÉSIDENT PERPÉTUEL DE LA SOCIÉTÉ DE BIOLOGIE

Le 21 décembre 1878.

Messieurs et chers Collègues,

Mon premier devoir — devoir véritablement doux à remplir — en prenant possession du fauteuil présidentiel, est de vous adresser l’expression de ma vive et profonde gratitude. Pour un homme qui a consacré sa vie au culte de la science, il n’est pas d’honneur, si haut placé qu’il soit dans la hiérarchie sociale ou dans l’opinion publique, qui puisse valoir une pareille marque d’estime et aussi d’affection, donnée par les témoins de sa vie, les confidents de ses travaux, juges véritables à qui ne manquent ni la compétence, ni l’autorité.

Je ressens plus vivement encore ces sentiments, mélange de reconnaissance et d’une légitime fierté, lorsque je considère les noms des collègues éminents sur lesquels aurait pu si justement se porter votre choix, et surtout lorsque je pense aux maîtres illustres auxquels

VOUS m’avez imposé l’honneur de succéder, à notre fondateur Rayer, à notre second et dernier président Claude Bernard.

Il y aurait témérité, presque inconvenance à tenter, dans une allocution nécessairement brève, l’éloge de savants d’une aussi haute valeur. Mais il est du devoir de leur successeur, il est de notre devoir à tous, de saluer respectueusement la mémoire de ces hommes, dont les travaux et la direction ont tant contribué à donner à notre Société le renom dont elle jouit dans le monde savant.

Inscrit depuis plus de quinze ans sur la liste des membres titulaires, je suis de ceux qui n’oublieront jamais notre premier président. Rayer, que plusieurs d’entre vous n’ont pas connu. Je suis de ceux qui peuvent ici rendre témoignage de la vivacité et de la souplesse d’une intelligence toujours en éveil, de la variété de connaissances d’un esprit que ses productions écrites ne peuvent faire suffisamment apprécier, et de la bienveillance à laquelle on ne pouvait reprocher que le plus aimable des défauts, je veux dire l’excès, d’un président toujours prêt à encourager les jeunes travailleurs par la parole, par les conseils, et, s’il était nécessaire, par des sacrifices personnels.

De son illustre successeur, que puis-je vous dire, que vous ne sachiez tous? Tous vous l’avez connu, et, le connaître, c’était à la fois l’admirer et l’aimer. Je ne sais pas d’homme, en effet, dont la supériorité fût aussi aisée à admettre, à supporter, à proclamer, même par les plus susceptibles, et que les plus indépendants eussent autant de facilité et de plaisir à appeler maître.

C’est qu’il semblait être le seul à ignorer sa véritable grandeur. C’est que ce génie, si spontané, semblait n’avoir nulle conscience des efforts accomplis et par

DISCOURS PRONONCÉ A LA SOCIÉTÉ DE RIOLOGIE. 269 suite, nulle vanité de la victoire remportée. Il en résultait un contraste plein de grâce, auquel la bonté, qui était le fond du caractère de l’homme, ajoutait une force de séduction qui fut pour tous irrésistible.

Ni Rayer, ni Claude Bernard n’ont été pour notre Société de simples présidents. Rayer, qui était l’un de ses fondateurs, qui en comprenait admirablement le rôle et la puissance fécondante, la considérait comme sa chose, comme son enfant, et lui donnait tous les soins et toutes les marques d’une affection paternelle. Claude Bernard, dont le nom se trouve aussi sur la liste des fondateurs de notre Société, faisait alors, en 1849j ses premiers pas dans une carrière que, moins que personne, il aurait osé rêver si glorieuse. Mais, dès la première séance, deux communications préludent à la part active qu’il prendra désormais aux travaux de la Société de Biologie. Et, depuis ce jour, son génie créateur, sans cesse en action, a toujours pris notre Société pour première confidente de ses recherches. Aussi, ne saurais-je trop recommander la lecture des Comptes rendus de nos séances à ceux qui veulent se faire une idée de la prodigieuse activité de ce maître dans l’art de la chasse aux découvertes; de la bonne foi singulière qui lui faisait dans le domaine doctrinal édifier et détruire tour à tour, considérant ses propres théories comme un moyen d’action et non comme un prétexte au repos enfin, de la ténacité avec laquelle, pendant près de trente ans, il sut creuser et ensemencer des sillons ouverts presque dès ses débuts scientifiques, et y recueillir chaque année de nouvelles moissons C’est bien là cette patience qui, suivant une parole célèbre, caractérise le génie, sous la condition d’être, comme chez Claude Bernard, unie à la puissance créatrice.

L’histoire de Claude Bernard se lie donc doublement

à celle de notre Société. Et ce n’est pas seulement la ■phase purement expérimentale de sa xie que nous pouvons réclamer tout entière. Lorsque la maladie eut éloigné momentanément du laboratoire le vaillant lutteur qui, à lui seul, en avait rapporté plus de'vérités jusqu’alors inconnues que tous ses contemporains ensemble, il sembla se faire en lui une métamorphose : le chercheur naïf, auquel une sorte d’instinct montrait les découvertes, apparut comme le législateur de la méthode expérimentale, dont il traça en maître les règles dans le domaine de la biologie.

Or, la Société de Biologie a le droit de prétendre à une part de cette gloire nouvelle. Il est permis de penser que la multiplicité des sujets qui sont traités dans son sein, la variété des points de vue, l’intérêt générai des problèmes, le défilé des aspects variés que présente l’étude des êtres vivants, ont puissamment agi sur l’esprit du maître, et entraîné ses méditations au delà de l’atmosphère relativement restreinte d’uu laboratoire de vivisection.

L’œuvre de Claude Bernard nous apparaît donc comme l’expression la plus complète et la plus élevée des sentiments qui ont inspiré nos fondateurs, et celle de Rayer y trouve à la fois sa réalisation et sa glorification.

Persévérons donc dans leur voie. Continuons à exciter au travail, à appeler dans notre sein tous ceux qui abordent, sous quelque face que ce soit, le problème de la vie. Qu’ils envisagent les phénomènes vitaux se manifestant dans le fonctionnement régulier de l’état de santé, ou parmi les conditions troublées qui constituent les maladies ; qu’ils en étudient la marche et les causes chez les animaux ou chez les végétaux ; qu’ils se servent, pour les étudier, du scalpel, du microscope ou de

DISCOÜRS PRONONCÉ A LA SOCIÉTÉ DE BIOLOGIE. 271 la cornue ; qu’ils interrogent le cadavre ou l’être vivant ; qu’ils établissent leur centre d’action dans les salles des musées, au lit des malades, dans les amphithéâtres anatomiques, dans les laboratoires de chimie ou de vivisection ; qu’ils appellent à leur aide l’observation médicale remontant de l’effet à la cause, ou l’expéri:mentation physiologique descendant de la cause à l’effet; — nous les convions tous ici; tous ont leur place marquée à notre foyer scientifique. Qu’ils ne craignent pas les disputes stériles sur la définition de l’observation et de l’expérimentation, sur la prééminence de la clinique ou de la physiologie ; nous ne leur demandons que de faire œuvre scientifique, c’est-à-dire de déterminer le lien qui unit des faits toujours antécédents à des faits toujours conséquents. Et leurs travaux, à tous, prennent ici une place qui dépend, non d’une classification arbitraire des sciences, mais de leur véritable valeur, c’est-à-dire de la part d’inconnu dont ils ont enrichi la certitude scientifique dans l’immense domaine de la biologie, domaine que nous pouvons définir en nous appliquant les paroles du poète latin, légèrement modifiées : « Nous sommes vivants, et rien de ce qui intéresse la vie ne nous est étranger. »

Ce sont là, vous le savez aussi bien que moi, mes chei's collègues, et vous me dispenserez d’entrer dans plus de développements, ce sont là les idées qui ont présidé à la fondation de la Société de Biologie, et qui depuis plus de trente ans lui ont servi de guide. Mes deux illustres prédécesseurs s’en étaient profondément pénétrés, et les faisaient vivre ei^ rayonner autour d’eux.

Le sentiment de leur vérité toujours jeune et féconde, la bonne volonté dans l’application, à défaut de ce qu’ont emporté les maîtres, ne me manqueront pas dans

l’exécution de la tâche si difficile et si honorable que vous m’avez imposée., Je n’en dirai pas plus, car la modestie qui insisterait devant l’évidence courrait risque de se voir taxée de vanité. Eternellement nous regretterons le maître illustre, le président paternel, qui savait si bien sourire aux nouveaux venus. La Société de Biologie portera toujours son deuil ; et quand les jeunes viendront à leur tour, nous leur dirons ce que fut l’homme, eux qui sauront seulement ce que fut le génie. Nous avons été frappés tous à la fois, et tous isolément; laissez-moi penser tout haut et vous dire, en vous remerciant du fond du cœur, que l’une des raisons d’un choix qui m’honore à un si haut degré, c’est que vous avez senti que, parmi vous tous, j’avais été, par la perte du maître, le plus directement, le plus cruellement atteint.

Conférence faite à la Sorbonne, le 30 janvier 1870.

Mesdames, Messieurs,

Je n’emploie pas une vaine formule oratoire en vous disant que je me sens profondément ému. Bien que la vie scientifique, que les travaux de Claude Bernard, doivent seuls nous occuper ici, je ne puis écarter de mâ pensée de douloureux et récents souvenirs. Il y a un an à peine, presque à pareil jour, succombait celui que tous appelaient maître, et qui, pour quelques-uns de ceux qui m’écoutent et pour moi-même, était le guide de tous les jours, le protecteur affectueux et dévoué, en quelque sorte le père scientifique.

La coïncidence de ce funèbre anniversaire augmente encore pour moi le sentiment des difficultés véritablement effrayantes que présente la tâche que j’ai aujourd’hui à remplir. Lorsque je l’acceptai, il y a déjà bien longtemps, je me laissai plutôt guider par la piété filiale que par la réflexion ; celle-ci est venue à son tour

et, dans ces -derniers jours, je me suis senti comme écrasé.

Il faut, en effet, dans le laps^ d’une heure, sans le secours d’expériences d’aucune sorte, que je m’efforce d’imprimer dans vos esprits une idée exacte, une idée complète de ce que fut Claude Bernard. Il faut que je vous le montre d’abord en plein laboratoire, soulevant les problèmes, saisissant les découvertes, hardi et prudent, inventif et patient, confiant dans son coup d’œil, et défiant dans ses conclusions ; étonnant chaque année le monde savant par quelque découverte étrange et riche en déductions, ne se lassant jamais à la poursuite des idées, ne se reposant jamais dans la victoire, aussi digne d’admiration par l’initiative que par la ténacité, et tout cela avec une sagesse tranquille, une sorte d’aisance et de simplicité sereine qui caractérisaient son génie. Il faut que je vous le montre ensuite se repliant sur lui-même, se prenant pour ainsi dire, lui et ses œuvres, comme sujetd’études, et alors, assignant à la physiologie sa place au milieu des sciences expérimentales et conquérantes, indiquant de main de maître les conditions de la certitude dans son immense et obscur domaine, traçant les règles de l’expérimentation dans leur application pleine de difficultés à l’analyse des phénomènes vitaux, devenant le maître de la critique, lui le créateur par excellence, démontrant que la médecine ne peut se constituer que sur la base physiologique, et protestant contre d’imprudentes et hâtives applications de ses propres découvertes à la science médicale. Puis enfin, vous attendez de moi que je vous expose ses idées sur le déterminisme des phénomènes vitaux, sur la définition et la conception de la vie, sur les doctrines célèbres du vitalisme et de l’organisme, et peut-être en est-il parmi vous qui, se faisant une idée

fausse de ce puissant et prudent esprit, pensent qu’il a pris parti dans ces questions élevées et insolubles qui éternellement diviseront les hommes.

Cette vue générale jetée sur le vaste sujet que j’ai à traiter devant vous n’est faite ni pour vous séduire, ni pour me rassurer. Mais puisque aussi bien le sort en est jeté, permettcz-moi de ne plus tarder à entrer en matière, et de m’en rapporter pour le reste à la bienveillance dont, à cette même place, on m’a jusqu’ici honoré.

Les premières publications physiologiques de Claude Bernard datent de 1843. Attaché à la fois au service médical de Magendie comme interne, et à sa chaire du Collège de France comme préparateur, il soutint en cette année une thèse pour le doctorat en médecine sur Le suc gastrique et son rôle dans la nutrition^ et publia un mémoire sur VAnatomie et la physiologie de la corde du tympan. L’année suivante, il envoyait à l’Académie des sciences un travail sur VInfluence que les nerfs pneumogastriques exercent sur les phénomènes chimiques de la digestion stomacale. Ainsi, dès ses débuts (il avait alors trente ans), il étudie à la fois et les phénomènes auxquels Bichat avait donné le nom caractéristique de phénomènes de la vie organique ou de nutrition, et ceux de la vie animale ou de relation, et l’influence que ces derniers peuvent exercer sur les autres. Dans l’étude énumérative que je vais faire devant vous, étude dans laquelle, vous le devinez, je devrai laisser de côté bien dés travaux, soit parce qu’ils seraient d’une exposition trop difficile, soit parce qu’ils ne présentent, par rapport à tant de brillantes découvertes, qu’une importance secondaire, c’est cette classification qui me servira de guide;

Au premier rang, comme chronologie, des travaux de Claude Bernard sur les phénomènes nutritifs, se placent ses études sur les liquides digestifs, salives, suc gastrique, suc intestinal, suc pancréatique. Deux faits considérables en ressortent surtout :

On croyait jusque-là que le but unique des actes digestifs est de transformer en matière liquide, facilement absorbable, les aliments solides : la dissolution de la chair et des matières albuminoïdes se faisant dans l’estomac, celle de la fécule sous la double influence de la salive et du suc pancréatique. Claude Bernard, après avoir précisé mieux qu’on ne l’avait fait avant lui les conditions de ces phénomènes, montre que la dissolution n’est pas tout et ne suffit pas toujours. Il prouve, en effet, que le sucre de canne, soluble cependant, doit, pour être utilisé par l’organisme, être d’abord transformé dans l’intestin en glycose sous l’influence d’un ferment que M. Berthelet parvint à isoler; que si 011 l’introduit de force, par une injection directe dans le sang, il est rapidement éliminé et rejeté au dehors. Ce premier résultat est donc intéressant au point de vue de la théorie générale de la digestion ; mais il l’est encore davantage pour le sujet qui nous occupe, parce que c’est lui qui va mettre Claude Bernard sur la voie d’une de ses plus belles découvertes.

Le second résultat est relatif à l’absorption des graisses. On savait que, pendant la digestion, les vaisseaux chylifères emportent de l’intestin une matière lactescente, dont la couleur blanche a précisément occasionné leur découverte. Ouvrant un jour (1846) un chien et un lapin auxquels il avait fait manger des matières grasses, Claude Bernard remarqua que, tandis que chez le chien les traînées lactescentes commençaient aussitôt après la sortie de l’estomac, chez le lapin, au

contraire, on ne les apercevait cpie beaucoup plus loin.

Examinant les choses de près, il reconnut que le conduit excréteur du pancréas s’ouvre chez le lapin beaucoup plus bas dans l’intestin que chez le chien, et que l’aspect lactescent n’apparaît qu’après le mélange du suc pancréatique avec les aliments. La découverte des conditions jusque-là si obscures de l’absorption des matières grasses était faite.

Que de physiologistes avaient, sans voir cette différence, immolé chiens et lapins par centaines ! Claude Bernard la compléta, avec la ténacité dont il a depuis donné tant de marques, par des preuves multiples, tirées à la fois de la physiologie expérimentale, car il parvint à établir sur les animaux vivants une fistule pancréatique, et de la pathologie, en montrant l’amaigrissement qu’amènent chez l’homme les maladies du pancréas.

Tandis qu’il poursuivait ses recherches sur le suc gastrique, un fait l’avait beaucoup plus frappé. Ayant injecté dans une veine d’un animal une dissolution de prussiate jaune de potasse, dans une autre veine un sel de fer, c’est-à-dire deux sels métalliques, il vit que nulle part on ne trouve le bleu de Prusse qu’ils auraient dû produire, hormis dans les cavités intestinales et sur la muqueuse vésicale, c’est-à-dire, en réalité, hors de l’organisme, sur des surfaces excrétoires. Que si, au contraire, on fait la même expérience en employant d’une part l’amygdaline, de l’autre l’émulsine, c’està-dire une substance fermentescible et un ferment, on tue immédiatement l’animal, par le développement d’acide prussique que donnent ces deux substances.

Ce fut pour Claude Bernard le point de départ de réflexions profondes sur les rapports des phénomènes chimiques avec les conditions particulières que répli-

sent les êtres vivants, et sur le rôle des fermentations dans les êtres organisés, réflexions qui le conduisirent à d’importantes découvertes, et à des conceptions générales sur lesquelles j’aurai à revenir plus tard.

Yers le même temps, des expériences curieuses lui montrèrent que, par des changements dans le mode d’alimentation, on pouvait aisément faire disparaître les différences que présentent, sous le rapport de la nutrition intime, les animaux herbivores et les animaux carnivores. Plus tard, il montrera qu’on peut transformer en quelque sorte à volonté, au point de vue physiologique, les animaux à sang chaud en animaux à sang froid, et réciproquement. Ainsi était prouvé pour lui le peu d’importance que présentent aux yeux du physiologiste les classifications justement établies par le zoologiste ; et peu à peu il se trouvait amené à la conception de la physiologie générale.

Bien d’autres faits sur lesquels je ne saurais insister ici, venaient chaque jour agrandir son champ d’action et le faire pénétrer de plus en plus profondément dans l’intimité des phénomènes vitaux. C’est ainsi, par exemple, qu’il montrait que si l’on injecte dans le sang du glycose, de l’iodure de potassium, du prussiate de potasse, on retrouve bientôt le premier dans l’estomac, le second dans la bouche, le troisième dans la vessie, chacune des glandes gastrique, salivaire et rénale ayant un pouvoir électif particulier, qui tient aux propriétés intimesde ses éléments constituants.

C’est encore à cette période des débuts, si prodigieusement féconde, qu’il faut faire remonter la plus importante des découvertes qui aient été faites dans ce siècle sur la physiologie de la nutrition.

Magendie avait déjà montré qu’il existe dans le sang de petites quantités de sucre ; mais tout le monde avait

LES TRAVAUX DE CLAUDE BERNARD, cru que ce sucre provenait des aliments. Or, dès 1848, Claude Bernard, en étudiant les conditions de la formation et de l’absorption du sucre dans l’intestin, avait été amené à penser que le sucre du sang pouvait venir d’une autre source que des produits de la digestion. Le sang qui ramène ces derniers de l’intestin dans lï circulation traverse, comme chacun sait, une énorme glande, le foie, où les. canaux qui le contiennent se distribuent en ramifications capillaires. De là naît, par des tubes de plus en plus ^os, un nouveau système de vaisseaux qui finissent au voisinage du cœur dans la grosse veine qui ramène le sang des parties inférieures du corps. Le premier système est celui de la veine porte^ l’autre celui des veines sus-hépatiques. Or, pendant la digestion des matières sucrées, il y a .plus de sucre dans le sang de ces dernières, dans le sang qui a traversé le foie, que dans celui qui y va et sort de l’intestin. Bien plus, si l’on nourrit l’animal exclusivement de matières ne contenant ni fécules ni sucres, ou si on le garde à jeun, le sucre disparaît complètement dans le trajet entre l’intestin et le foie, tandis qu’on en trouve toujours en abondance au delà de cet organe. C’est donc dans le foie que s’est formé ce sucre. Le foie, à côté de la bile qu’il excrète, fabrique donc de la matière sucrée qu’il verse dans le sang.

La publication de ces faits produisit une grande impression : elle ouvrit à Claude Bernard les portes de l’Académie des sciences, et justifia la création en sa faveur d’une chaire de Physiologie générale à la Faculté des sciences.

Ce n’était pas seulement l’inattendu de cette découverte qui mit en émoi le monde savant : elle venait renverser une barrière, artificiellement élevée entre les deux règnes animal et végétal. On enseignait, en effet,

jusqu’alors, qu’aux végétaux seuls il appartient de produire des principes immédiats, les animaux ne faisant que se les assimiler ou les détruire. Or, Claude Bernard montrait que, pour le sucre, tout au moins, cette formule est excessive, et il allait bientôt faire un pas de plus dans cette voie en prouvant que l’animal fabrique non seulement le sucre, mais la substance dont le sucre dérive.

Mais cette brillante découverte ne fut pas acceptée sans conteste. Des polémiques passionnées furent suscitées, auxquelles les physiologistes et les chimistes prirent part et aussi les médecins, car Cl. Bernard n’avait pas manqué d’indiquer aussitôt le? conséquences de sa découverte pour la théorie du diabète sucré.

Elles rendirent au maître ce service de l’attacher avec plus d’ardeur encore à la défense de la vérité découverte. Il eut à lutter d’abord contre ceux qui, s’appuyant sur l’antique théorie de la séparation des règnes, déclaraient « qu’il leur répugnait de voir les animaux produire ce que peuvent leur fournir en abondance les végétaux, et le produire pour le détruire aussitôt ». A quoi Claude Bernard répondait spirituellement: « lime répugne, à moi, d’admettre que les animaux, qui ont une vie bien plus complexe que les végétaux, ne puissent faire ce que font ces derniers : c’est un point de vue sentimental, mais non un argument sérieux. « Après les ratiocineurs, vinrent les expérimentateurs, et il n’est peut-être pas de spectacle plus curieux et plus saisissant dans l’histoire des sciences physiologiques que celui de cette lutte entre un homme de génie, maître d’une vérité dont l’évidence nous semble aujourd’hui si claire, et un aussi grand nombre de contradicteurs accourus de toutes les régions de la science ; il n’est pas de spectacle plus instructif et plus

intéressant que la vue des efforts qu’il fait pour varier à l’infini ses preuves, pour envisager le phénomène sous tous ses aspects, montrer l’influence qu’ont sur lui tant de circonstances venant soit de l’organisme, soit de l’extérieur, et saisir avec une étonnante précision le point faible d’argumentations et d’expériences spécieuses, mais mal conçues et mal conduites.

Enfin, un fait dominateur fut découvert par lui, qui devait fermer la bouche aux contradicteurs. Si, dans les vaisseaux sanguins d’un foie détaché du corps, on fait passer un courant d’eau, il arrive bientôt un moment où le foie, complètement lavé, ne contient plus trace de sucre. Mais si alors on l’expose à une chaleur analogue à celle du corps, on y retrouve, quelques heures après, le sucre en abondance. Il n’était plus possible de nier, après cela, la formation du sucre dans le foie, la glycogénie hépatique.

Et cependant Claude Bernard ne s’en tint pas là : il voulut isoler la substance d’où provenait le sucre, et il y parvint. Il arriva à extraire en abondance du foie une sorte d’amidon, le glycogène., qui donne naissance au glycose sous les mêmes influences et dans les mêmes conditions que la fécule de pomme de terre.

La bataille était gagnée ; mais Claude Bernard n’était pas homme à se reposer sur des lauriers.il cherche et trouve à la fois sous quelles influences se produit le sucre, à quelle dose il faut qu’il existe dans le sang pour apparaître dans les urines, comment il disparaît normalement, quelles circonstances l’empêchent de se former, d’où vient le glycogène dans quel état anatomique on le constate. Nous verrons tout à l’heure quel rôle joue en ces phénomènes le système nerveux. Je dois me borner à vous dire ceci : le glycogène est formé dans le foie aux dépens du sucre des aliments.

sucre dont cet organe empêche l’excès momentané de se répandre dans le sang. Il peut se former aussi parla transformation des matières albuminoïdes, comme le prouve la curieuse expérience des larves de mouches nourries à la viande dégraissée, et qui se chargent de , glycogène.

Formé dans le foie même, sous l’influence d’un ferment local, le sucre est versé au cœur droit, et, lancé de là dans les poumons, il s’y détruit en partie, si bien que le sang du cœur gauche n’en contient plus que de très faibles proportions. Ce sang artériel s’en va traversant les organes, et dans les capillaires où il est amené, il perd, il oxyde sans doute, tout le reste de son glycose, si bien qu’il en revient à peine dans le système veineux en général.

C’est donc pour brûler, pour produire de la chaleur, de la force vive, que se forme le sucre. C’est aussi dans ce but que le produit le végétal : la betterave l’emmagasine pendant la première phase de sa vie, pour pouvoir, en le brûlant ensuite, prouver la force nécessaire pour pousser hampes, fleurs, fruits ; ainsi font le tubercule de la pomme de terre, l’oignon de la jacinthe, le grain du blé, avec leurs réserves'^en fécule; ainsi les fruits, magasin de force et de chaleur pour la jeune plante. Partout où se produit le développement, partout apparaît le glycose, avec son ancêtre, le glycogène, et dans les tissus des embryons envoie de développement, Claude Bernard les retrouve toujours.

Î1 avait donc ainsi non seulement rencontré une fonction nouvelle de la glande mystérieuse que les anciens anatomistes entouraient d’une sorte de respect superstitieux, mais découvert l’une des grandes lois du développement des éléments anatomiques qui composent les êtres vivants : l’amidon apparaissant partout

LES TRiYAUX DE CLAUDE BEMARD. 283

en vue de produire le sucre, générateur de la force. Et cela a lieu dans la germination végétale, comme dans ces actes d’évolution embryologique que Claude Bernard désigne sous le nom de germination animale*.

Ces vues générales devaient amener Claude Bernard à l’étude de la production de la chaleur dans le corps des animaux. Il l’aborda en recherchant les différences dans les températures des divers points du corps, et notamment du sang artériel et du sang veineux. Il montra ainsi que, dans des membres et à la tête, le sang qui part du cœur est toujours plus chaud que celui qui y revient. Mais, inversement, si l’on compare le sang du cœur droit avec celui du cœur gauche, on trouve toujours le premier plus chaud que le dernier. Ainsi, la première série d’expériences venait à l’appui de la théorie qui, depuis Lavoisier, place dans le poumon le lieu de la production de la chaleur ; la. seconde lui était contraire. Comment expliquer cette contradiction? Claude Bernard y parvint.

D’abord, ce qui réchauffe le sang du cœur droit, c’est le sang que lui envoie le foie. Cet organe, siège d’incessantes modifications chimiques, est le point le plus chaud du corps, le plus actif foyer de la chaleur animale. De plus, si l’on prend les précautions nécessaires pour éviter les déperditions de calorique par contact avec l’air extérieur, on voit que le sang artériel des ■ membres est moins chaud que le sang veineux.

C’est donc dans la profondeur du corps, dans les tissus eux-mêmes, que se produit la chaleur animale. C’est la nutrition, dont les phénomènes chimiques aboutissent toujours à une oxydation, qui lui donne naissance. Son lieu de génération n’est donc pas le pou- | mon, où, bien au contraire, se fait une déperdition due ‘ au contact de l’air froid et à l’évaporation.

Il n’est donc pas étonnant que, lorsque les organes entrent en activité, leur température s’élève, en concordance avec l’oxydation plus active qui se fait dans leur profondeur. C’est ainsi que s’échauffe un muscle qui se contracte, et que, simultanément, le sang qui le traverse devient beaucoup plus noir que dans l’état de repos.

Quant au sâng, il joue principalement le rôle de régulateur de la température, ici gagnant, là perdant de la chaleur, et, par le mélange de ses diverses parties, par sa course incessante, empêchant les échauffements et les refroidissements locaux excessifs. Car l’excès de la chaleur est chose redoutable entre toutes, et Claude Bernard prouve que lorsque la température générale du corps est élevée artificiellement de 3 ou 4 degrés, la contractilité musculaire disparaît, le cœur s’arrête, et la mort survient.

Et cette conception du sang régulateur de la température, et en même temps excitateur des oxydations, va amener Claude Bernard à rechercher et à trouver les conditions qui président à sa circulation, qui, hâtant ou ralentissant son passage à travers les organes, augmentent ou diminuent les températures locales et les phénomènes locaux de la nutrition.

Je vais vous parler dans un moment de ces magnifiques travaux, qui amenèrent la découverte de l’influence du système nerveux sur les circulations locales ou, comme on dit en abrégeant, la découverte des nerfs vaso-moteurs.

Aussi bien, car il faut me hâter, j’arrive aux études plus spécialement relatives au système nerveux. Ici les circonstances dans lesquelles je suis placé me forcent à ne citer que pour mémoire les travaux sur les usages controversés du nerf facial, de la corde du tympan, exci-

tatrice de la sécrétion sous-maxillaire, du nerf moteur oculaire commun, du nerf spinal pour lequel il imagine la curieuse méthode opératoire de l’extirpation, du nerf trijumeau, sur les conditions de l’excitation électrique des nerfs, etc. Je ne puis même qu’énoncer ses mémoires sur la lésion du pédoncule cérébelleux et sur la sensibilité récurrente, malgré tout l’intérêt qu’ils présentent non seulement par les faits qu’ils renferment, mais au point de vue de la méthode et de la critique expérimentales. Les expérimentateurs les plus habiles avaient conclu d’une manière diamétralement opposée. Claude Bernard reprit les expériences, et, servi par sa sagacité merveilleuse, il montra comment ils avaient tous à la fois tort et raison ; raison dans les faits, tort dans les conclusions, parce qu’ils n’avaient pas vu la différence des conditions dans lesquelles ils s’étaient, à leur insu, placés.

L’étude du système nerveux et aussi celle du systèate musculaire n’ont jamais paru attacher beaucoup Claud» Bernard que dans leurs rapports avec les phénomènes de nutrition ; et en cela, il montrait le sentiment profond de la physiologie générale, car la nutrition est partout dans les règnes vivants, le muscle et le nerf n’étant que des accidents de perfectionnement. Mais on lui doit d’admii’ables recherches montrant comment les conditions mêmes de la nutrition, la circulation du sang, le fonctionnement des glandes, sont, chez les animaux supérieurs et chez l’homme, sous la dépendance du système nerveux.

En 1849, il fait voir que lorsqu’on coupe le nerf pneumogastrique, le cœur accélère ses mouvements. Déjà, en 1846 S il avait constaté que si l’on excite par

1. Le même fait était découvert la même année par les frères Weber.

l’électricité le bout périphérique de ce nerf, le cœur s’arrête aussitôt. Voici donc un nerf d’une étrange allure ; le muscle auquel il se rend, bien loin d’entrer en action sous son influence, se contracte mieux lorsqu’il est coupé, et s’arrête lorsqu’on l’excite.

Même effet sur les mouvements respiratoires lorsqu’on excite, soit le bout central du nerf pneumogastrique, soit le nerf laryngé : ils s’arrêtent aussitôt (1855).

Les nerfs à’arrêt, ceux dont l’action consiste non à produire un mouvement, mais à modérer ou à suspendre un mouvement qui s’effectue, étaient ainsi découverts. Mais Claude Bernard, alors préoccupé d’autres recherches, à ses yeux plus importantes, se contenta de signaler ces faits sans les poursuivre dans leurs détails.

11 avait en effet constaté, dans cette même année 1849, que, lorsqu’on hlesse légèrement, à l’aide d’une longue aiguille enfoncée à travers les parois du crâne, un certain point très limité de la moelle allongée, on trouve bientôt du sucre dans les veines de l’animal, qui devient ainsi diabétique, pour employer le langage medical : fait bien étrange, et que rien ne permettait d’imaginer. Claude Bernard fut conduit à sa découverte par la considération de la glycogénie hépatique, quil venait de solidement établir, et par ses recherches sur l’influence du système nerveux sur les sécrétions. Puisqu’on excitant le nerf qui se rend à Une glande salivaire, on obtient une abondante salive, puisqu’on coupant le nerf pneumogastrique qui se rend à l’estomac on voit cesser la sécrétion du suc gastrique, ne pourrait-on obtenir la sécrétion sucrée du foie en irritant le nerf qui s’y distribue ? Or, ce nerf, c’est le pneumogastrique, dont l’origine est précisément à la base de la moelle allongée. Il pique ce point, et aussitôt ses prévisions sont réalisées: le foie se met à jeter dans le sang une

telle quantité de sucre qu’il y a bientôt excès, et que le sucre s’élimine par le rein.

Voici donc que l’expérience conçue en vertu d’une hypothèse directrice semble la confirmer ! Mais ce serait peu connaître Claude Bernard que de croire qu’il se tiendra pour satisfait. En piquant la moelle allongée, même au voisinage de l’origine des pneumogastriques, ne pouvait-il avoir excité d’autres nerfs encore? Il sc met à l’œuvre, et au milieu de difficultés sans nombre, il arrive à montrer que les pneumogastriques ne sont pour rien dans l’affaire, puisque l’apparition du sucre a lieu même lorsqu’on les a au préalable coupés, et que c’est par une tout autre voie que l’excitation nerveuse se transmet à la glande hépatique. Il n’y a là, en réalité, qu’un cas particulier d’une autre fonction physiologique qu’il découvrait sur ces entrefaites,- celle du système nerveux sympathique par rapport à la circulation du sang.

Une expérience déjà bien ancienne, puisqu’elle date de Pourtour du Petit (1727), avait montré que si l’on sectionne, à la région du cou, le cordon du nerf grand sympathique, la pupille de l’œil correspondant se contracte aussitôt. Claude Bernard refait l’expérience, et voit ce que personne n’avait vü avant lui, c’est-à-dire que tout le côté -de la face correspondant au nerf coupé rougit, se tuméfie, s’échauffe. Le fait est surtout remarquable par transparence à l’oreille, dont les vaisseaux sanguins à peine visibles d’abord grossissent manifestement, ou les capillaires dilatés laissent si facilement passer lé sang qu’en piquant une veine, on le voit jaillir en cadence comme si c’était une artère, et qu’il apparaît rouge et non plus noir, n’ayant pas eu le temps, dans sa course accélérée, de laisser aux tissus une assez forte part de l’oxygène qu’il contenait. Ce

n’est pas tout : ces parties s’échauffent, leur température tend à se rapprocher de celle du corps, grâce à l’irrigation chaude d’un sang artériel plus abondant, si bien que s’il fait froid, il peut y avoir des différences de 10 degrés entre l’une et l’autre oreille. Enfin si, opérant sur un animal de grande taille, sur un cheval, on protège la tête par une couche de ouate contre le refroidissement extérieur, on voit la sueur mouiller le côté de la section, dont la température s’élève, à ce point que le sang veineux qui en revient est notablement plus chaud que le sang artériel, preuve nouvelle d’une production de chaleur dans l’intimité même des tissus.

Que si maintenant on excite à Fai de d’un courant électrique, le bout supérieur du nerf qu’on a coupé, tous ces effets font place aussitôt à un spectacle exactement inverses. Les vaisseaux se resserrent, l’oreille pâlit, le sang ne coule plus par la veine ouverte, la température s’abaisse au-dessous de son degré primitif.

Nous pouvons aujourd’hui expliquer bien simplement ce qui s’est passé. Les petits vaisseaux artériels sont munis d’une tunique musculaire annulaire d’autant plus forte, relativement, qu’ils sont plus petits. Dans l’état normal des choses, ces petits muscles sont en une certaine contraction moyenne, dite tonicité, qui détermine un certain calibre des vaisseaux et, par suite, un état particulier de la circulation. Yient-on à couper le nerf sympathiqué qui anime ces petits muscles, on les paralyse, ils n’opposent plus de résistance au sang qui, poussé par le cœur avec force, dilate les capillaires qui leur font suite, et apporte avec une abondance excessive et la chaleur dont il est doué et l’oxygène qui préside aux combustions locales. Vient-on à galvaniser, au contraire, le nerf, les muscles se con-

tractent à l’excès, le sang ne peut plus passer ou ne passe qu’en très faible quantité dans les vaisseaux presque oblitérés, et, de là, par une conséquence toute naturelle, la pâleur et le refroidissement.

Poursuivant ses recherches, Claude Bernard trouve de semblables nerfs vaso-constricteurs dans toutes les parties du corps, mais moins faciles à isoler qu’à la région du cou.

Ainsi le problème de la circulation du sang, tel que l’avait posé Harvey, se présente sous une face absolument nouvelle. A coup sûr, le cœur reste le premier moteur ; à coup sûr, la circulation demeure, dans ses vaisseaux aux calibres variés, soumise aux lois de l’hydraulique. Mais tout cela se subordonne à l’action du système nerveux, qui peut, par son excitation ou sa paralysie, changer du tout au tout les conditions de la distribution du sang dans les canaux où il circule. Ainsi le's conditions vraiment physiologiques l’emportent encore une fois dans le corps vivant sur les théorèmes de mécanique.

A peine les preuves de cette féconde 4écouverte, dont je vais dans un moment vous montrer les applications innombrables, étaient-elles données, et la théorie des modifications locales de la circulation était-elle solidement établie, si bien que ses conséquences théoriques et pratiques en étaient aussitôt déduites par les médecins, qu’une nouvelle découverte, plus étonnante encore, puisqu’elle ne peut guère être expliquée même aujourd’hui, venait redoubler l’étonnement du monde savant.

En examinant les effets de l’excitation des nerfs sur la ghmde salivaire sous-maxillaire, Claude Bernard s’aperçut qu’en excitant certain d’entre eux, il produisait non une contraction, mais bien une dilatation des

vaisseaux sanguins équivalente à celle qui suit la section paralysante des nerfs sympathiques. Il y a donc, à côté des nerfs vaso-constricteurs^ des nerfs vaso-dilatateurs. Comment agissent ces derniers? Ce ne peut être en dilatant directement les vaisseaux, car nulle part il n’existe de fibres musculaires disposées de façon à produire cette action. C’est en paralysant, par un mécanisme encore inconnu, les nerfs vaso-constricteurs, si bien que leur excitation fait le même effet que la section de ceux-ci.

Ces actions vaso-constrictives et vaso-dilatatrices peuvent être obtenues non seulement par voie directe, c’est-à-dire par section ou excitation des nerfs, mais par voie réflexe, c’est-à-dire par suite d’une excitation nerveuse centripète qui va mettre en émoi soit la moelle épinière, soit même les ganglions du sympathique auxquels Claude Bernard attribue, par preuves expérimentales, le rôle de centres nerveux (V. p. 35 et 95).

Ainsi, la moindre excitation des centres nerveux, soit qu’elle vienne spontanément d’eux-mêmes, soit qu’elle leur soit apportée du dehors, peut mettre en action, ou peut paralyser, dans telle ou telle région du corps, les nerfs qui tiennent sous leur commandement le calibre des vaisseaux sanguins. C’est ainsi, pour prendre l’exemple le mieux connu, que le visage pâlit ou rougit sous les influences morales, selon que les capillaires de la peau sont gonflés ou vides de sang, par suite de l’état des artérioles auxquelles commandent les nerfs. Congestions ou anémies locales sont ainsi sous la dépendance du système nerveux, et vous comprenez la variété infinie des phénomènes qui en sont la conséquence, puisqu’il s’agit tantôt de l’excès de fonction, tantôt de la diminution de fonction de tel ou tel organe. Le froid qui frappe la peau paralyse par

LES TRAVAtIX DE CLAUDE BERNARD. 291

voie réflexe le nerf, sympathique pulmonaire ou digestif, etc., et produit les congestions du poumon, les bronchites, les troubles digestifs par arrêt ou par exagération de sécrétion. Je n’en finirais plus à vous citer des exemples que chacun peut, pour ainsi dire, librement imaginer : les médecins ne s’en sont pas fait faute.

Mais lorsque la paralysie du nerf sympathique dans une région est durable, ce n’est pas seulement une augmentation dans la température et dans la quantité de sang, une congestion des organes qui en est la conséquence : il survient des troubles nutritifs,une inflammation, et ici encore les phénomènes sont infiniment variés, à cause de la multiplicité -des excitations, des réactions nerveuses, des organes qui peuvent être mis en jeu.

Il est inutile d’insister pour montrer l’importance de premier ordre que présentent ces découvertes, non seulement pour la physiologie, mais pour la pathologie et la thérapeutique. J’y l’eviendrai tout à l’heure en montrant les applications de l’œuvre de Claude Bernard à la médecine. Mais je dois maintenant vous entretenir de travaux qui n’ont peut-être pas été moins utiles, eux aussi, à l’art de guérir, qu’aux théories physiologiques.

Dès 1847, Claude Bernard, étudiant l’action du terrible poison de la noix vomique, inaugurait une nouvelle méthode dans les recherches toxicologiques. Laissant là les vieilles classifications, il arrivait à déterminer, par des procédés expérimentaux inconnus jusqu’alors, non seulement l’organe, mais l’élément anatomique sur lequel se localise Faction du poison.

En 1850% cette méthode, appliquée au curare, de-

1. Le début des expériences sur le curare remonte à juin 1844.

vait lui fournir le sujet d’un travail des plus importants. Vous connaissez tous le poison des flèches dont Humboldt a raconté les soudains et terribles effets. Claude Bernard l’étudie à son tour. Mais il ne se contente pas de constater, après tant d’autres, que l’animal empoisonné se paralyse progressivement et périt par asphyxie paralytique, tout en gardant jusqu’au dernier moment son intelligence; il fait plus, il examine après la mort, l’excitant électrique en main, les divers tissus de l’animal, et découvre un fait de la plus grande portée théorique. ■

Sur ce cadavre, les muscles se contractent parfaitement lorsqu’on les. excite, mais les nerfs moteurs, qui d’ordinaire produisent leurs contractions, sont devenus impuissants <à produire aucun mouvement, malgré les plus fortes excitations. Examinant les choses de près, variant les expériences avec une ingéniosité admirable, il arrive à montrer que le nerf moteur seul, ou plutôt que sa terminaison dans le muscle, est la seule partie de l’organisme qu’atteigne le curare, et, de cetteconstatâtion, deux conséquences importantes découlent.

La première, c’est que le muscle ne doit pas au nerf, mais .possède bien par lui-même sa propriété caractéristique, la contractilité : et voici tranchée une question qui, depuis Haller, divisait les physiologistes.

La seconde, c’est que les poisons tuent par une élection spéciale, que ce ne sont pas des organes compliqués, comme on l’entendait jusqu’alors, le foie^ le cerveau, le cœur, qui sont frappés par les poisons, mais bien tel ou tel de leurs éléments constituants ; et il montre alors la strychnine agissant sur les cellules sensibles de la,moelle épinière, l’upas antiar sur les fibres musculaires et d’abord sur celles du cœur, le curare sur les terminaisons des nerfs moteurs. 11 dédaigne ainsi et

rejette au dernier rang ces phénomènes d’ensemble, qui avaient jusqu’alors exclusivement préoccupé les toxicologistes, la paralysie, les convulsions, les vomissements, les cris, etc. ; et, d’un seul coup, il affermit les bases de la physiologie générale et crée la toxicologie générale. Ce sont les éléments anatomiques, les parties les plus petites dans lesquelles le microscope puisse résoudre les êtres vivants, qui, dans l’état de santé ou l’état de maladie, jouent le premier rôle ; c’est d’eux avant tout qu’il convient de se préoccuper, et, pour leur étude, les poisons vont servir du plus délicat et du plus sûr moyen de dissociation et d’analyse. Ils seront, des instruments physiologiques capables d’agir et de pénétrer bien plus avant que les grossiers instruments du vivisecteur. Claude Bernard ouvre ainsi une voie nouvelle d’investigations qui sera des plus fécondes.

Une autre étude toxicologique, non moins belle que celle du curare, vient corroborer ces conclusions. 11 régnait en médecine légale la confusion la plus complète relativement aux causes et aux symptômes de la mort par l’action des vapeurs de charbon. Pour les uns, elle est sans douleur, etles malheureux qui en sont victimes s’endorment paisiblement; pour d’autres, elle est affreusement douloureuse, comme le prouvent les cris, les contorsions de ceux-là même qui se tuent volontairement. Telle autopsie montre le sang rouge, telle autre tout noir et asphyxique. Claude Bernard mit l’ordre dans ce désordre, et montra que lorsque le sang reste rouge, c’est que la mort est due à l’oxyde de carbone. Il fit voir que ce gaz chasse l’oxygène de son union avec la matière rouge des globules sanguins et se combine avec celle-ci, sans changer sa couleur d’une manière apparente, avec tant d’énergie, que toute absorption d’oxygène devient impossible, et que la

mort par asphyxie — une asphyxie d’espèce nouvelle

— en est la conséquence.

Tout à l’heure le curare, empêchant toute transmission du nerf au muscle, amenait la mort par une asphyxie consécutive à la paralysie des muscles respiratoires : une asphyxie de cause prochaine mécanique. Maintenant l’oxyde de carbone s’attaque au globule sanguin, il tue par une asphyxie de cause chimique. Mais il ne s’agit plus, dans l’im ni dans l’autre cas, de la mort par le cœur, les poumons ou le cerveau, le fameux trépied vital de Bichat; il s’agit d’un élément anatomique dont l’action est indispensable et qui se trouve, dans tous les points les plus divers de l’organisme, saisi par le poison et frappé d’impuissance. Qu’importe, à côté de cette vérité simple et saisissante, la variabilité indéfinie des symptômes à laquelle on s’était exclusivement attaché jusqu’alors, et qui n’avait fait que leurrer les observateurs !

Mais l’étude de l’oxyde de carbone lui avait révélé un fait qu’il ne laissera pas passer sans en tirer un riche parti. Ce gaz, vous ai-je dit, déplace l’oxygène du sang. Claude Bernard s’empare de cette propriété, et il l’utilise à la solution d’un problème qui venait à peine d’être soulevé, à l’analyse des gaz du sang. IB lui devient ainsi possible de comparer, sous ce rapport, le sang artériel avec les sangs veineux de diverses provenances; il montre, par exemple, que le sang qui sort d’un muscle contracté a perdu plus d’oxygène que lorsque le muscle est au repos, fait qui se lie avec ses recherches sur l’origine de la chaleur animale; il montre qu’au contraire, lorsqu’une glande excrète son produit liquide, son sang veineux est rouge, parce qu’alors ses vaisseaux sont dilatés, tandis qu’il devient noir pendant la phase du repos, qui est en réalité la

phase de travail, puisque c’est dans cet intervalle que la glande fabrique ce qu’elle excrétera plus tard. Et se servant de cette nouvelle découverte comme d’un moyen d’investigation, il arrive à déterminer, par la couleur variable du sang veineux, les phases d’activité ou de repos des glandes encore mal connues et montre, par exemple, que du rein, glande qui ne produit rien et ne fait que filtrer, mais qui filtre sans cesse, sort un sang veineux constamment rouge.

Tous ces faits se rattachent à ceux qu’il avait découverts déjà sur le rôle des glandes, sur la chaleur animale, sur les nerfs vaso-moteurs, ou l’aident à en découvrir de nouveaux. Car rien, dans cette œuvre immense, ne reste isolé ; toutes ces découvertes s’enchaînent, se relient, se fécondent l’une l’autre.

Car c’est là l’un des inconvénients de cet exposé énumératif et froid auquel il fallait bien me livrer et où je m’arrête enfin, non parce que la matière fait défaut, mais parce que votre patience s’épuiserait. Il en est de lui comme de tous les procédés anatomiques, également nécessaires et fastidieux, et qui, chose plus grave, donneraient une idée fausse des choses, si l’on ne reprenait dans une vue synthétique les notions analytiques si précieuses qu’ils nous donnent.

Le moindre défaut de leur emploi dans les conditions où je me trouve ici, c’est d’être nécessairement incomplets. Je n’ai pu vous indiquer qu’une partie — la plus importante, il est vrai, et de beaucoup — des travaux de Claude Bernard. Pour concevoir une idée complète de leur prodigieuse diversité, il faut parcourir, dans les publications de l’Académie des sciences, de la Société de biologie et d’autres sociétés savantes, ses nombreuses notes et mémoires contenant tous l’énoncé d’un

fait nouveau et généralement important ; il faut surtout lire les 17 volumes in-8“ qui contiennent les résultats de son enseignement au Collège de France, à la Faculté des sciences et auMuséum d’histoire naturelle, livres tous remplis d’expéidences personnelles et de découvertes.

C’est là qu’il faut aller si vous voulez connaître le maître avec son esprit toujours en action et cependant toujours calme, avec sa merveilleuse faculté de tout voir, avec ses témérités expérimentales qu’égalait seule sa difficulté à être satisfait de lui-même, avec son prodigieux esprit d’invention et sa patience non moins prodigieuse, avec son étrange intuition qui lui faisait deviner en artiste la vérité qu’il allait démontrer en savant, avec son dédain des théories considérées autrement que comme un instrument de recherches ou une satisfaction transitoire de l’esprit, avec sa facilité à en changer, sa facilité plus grande et plus singulière encore de changer de sujet d’étude lorsque l’expérience lui apportait un fait inattendu, avec son apparent désordre et son admirable esprit de suite, mais aussi avec ses inégalités de pensée et de style, tel enfin que nous l’avons connu au laboratoire, en négligé, étrangement attentif et distrait, prêt à saisir tout ce qui se passe, et des yeux tout autour de la tête !

C’est là que vous admirerez la sûreté de son jugement, son dédain pour les tendances à l’absolu, pour la fausse précision, son sentiment exquis des expériences comparatives ; tout est physiologique en lui, si profondément pénétré de la complexité des phénomènes, de l’importance primordiale des conditions qu’on ne doit jamais isoler de la conclusion. Laissezmoi vous citer un exemple. Sous une vaste cloclie vous laissez un moineau s’asphyxier lentement ; quand il se montre fort malade, vous y introduisez un autre moi-

neau bien vivant. Or, c’est celui-ci qui mourra le premier ; il est vigoureux et sain, et n’a pu supporter la transition brusque à des conditions fâcheuses où l’autre avait été lentement amené. C’est ce sentiment de l’influence fondamentale des conditions qui a tant fait insister Claude Bernard sur l’étude des milieux extérieurs et surtout du milieu intérieur, du sang, de sa température, de sa composition chimique.

Et dans quelles conditions de travail a t-il pu faire tant de choses ? J’ai vu, et j’y ai secondé le maître, cette tanière obscure et humide du Collège de France, qui fut pendant longtemps le seul laboratoire de vivisection de France. C’est à ses protestations indignées que nous devons d’être sortis de ce triste état de choses et de voir enfin s’organiser des laboratoires où, d’abord, il est possible de vivre. Oui, c’est dans ces conditions qui, devant moi, arrachaient des larmes à un illustre étranger, sans instruments, sans argent, presque sans aides officiels, que Claude Bernard a tant fait! La nécessité rendit ingénieux son génie ; Jia simplicité de ses moyens d’action étonnera éternellement ; lui, qui introduisit la physique et la chimie au cœur de la physiologie, il dédaignait profondément cette instrumentation compliquée dont fait ses délices et sans laquelle ne peut vivre la physiologie d’outre-Bhin. L antithèse entre les moyens d’action et les résultats le fait encore paraître plus grand.

J’ai eu soin de vous faire remarquer, à diverses reprises, comment presque toutes ses grandes découvertes remontent aux débuts de sa vie scientifique. Un Exposé de titres, qui paraît dater de 1851, contient, en effet, le résumé de travaux sur les nerfs crâniens, sur les liquides intestinaux, sur la glycogénie, sur le diabète, sur le curare ; les vaso-constricteurs ont été dé-

couverts en 4851. Ainsi, dans les sept premières années de son apparition au monde scientifique, il y a comme une véritable explosion, et les vingt-cinq années qui vont suivre se passeront à développer, à agrandir, à étayer de preuves nouvelles, à défendre contre les critiques, les découvertes de sa jeunesse, et surtout à les relier les unes aux autres et à les faire servir à des visées d’un ordre supérieur. =

Mais si, en 1851, les faits principaux de son œuvre expérimentale sont acquis, il ne semble pas encore en sentir en lui-même toute la portée. Du moins son Exposé de litres les énumère non sans détails, mais avec une singulière sécheresse. Les témoignages de ses contemporains sont d’accord avec le style de ses publications, pour montrer que son génie ne dépassait pas alors, par ses visées, l’horizon relativement étroit d’un laboratoire de vivisection. Il coupe, il excite, il enlève, et, surtout, il regarde mieux que ne font les autres, mais c’est tout; de conséquences générales, même dans le domaine de la physiologie, il n’en est pas encore question.

L’histoire des savants illustres est là pour prouver que ce n’est pas un mal de s’ignorer soi-même et de ne pas sentir trop tôt des prétentions à la grandeur. Claude Bernard les eut si peu que, vers cette époque, il se découragea et parut un instant, en face des situations misérables que la France faisait alors aux hommes de science, disposé à reprendre le fardeau de la pratique médicale. Heureusement il n’en fit rien, et bientôt les préoccupations du professorat le forcent à envisager d’une manière plus générale les phénomènes à l’analyse desquels il s’était jusqu’alors exclusivement consacré. Ce ne sont plus seulement des faits nouveaux qu’il va découvrir ; ces faits serviront de base.

LES TRAVADÏ DE CLAtlDÈ BERNARD. 2B9

puis d’étais, à des conceptions d’un ordre plus général.

Claude Bernard commence dès lors à renoncer à cette physiologie des mécanismes, dont la variété n’a rien qui puisse attacher pendant quelque temps un esprit supérieur. Il laisse là les questions de rhythme, de mouvement, de mesure. S’il détermine la pression du sang dans les artères, c’est pour étudier l’influence que diverses conditions physiologiques exercent sur ses variations. Il abandonne ces sections, ces arrachements de nerfs qui, avant lui, constituaient presque toute la physiologie des vivisections, et dans lesquels il a excellé. Une. vue d’ensemble l’a frappé et désormais il s’y consacrera tout entier.

L’être vivant est un lieu où, dans des conditions infiniment variées, s’accomplissent des actes purement physico-chimiques; mais ces actes constituent par leur complexité, ou tout au moins par les conditions où ils s’exécutent, une catégorie à part. Certains d’entre eux, même, auxquels il convient de conserver le nom de phénomènes vitaux, sont spéciaux par leurs manifestations, sinon par leurs causes, aux êtres vivants. Ils sont exécutés, dans la profondeur des organes, par les corpuscules les plus petits en lesquels l’anatomiste puisse, le microscope en main, réduire les corps organisés ; ces corpuscules, ces éléments anatomiques, ont chacun leur autonomie, leur vie propre, leur manière de produire, de sentir, de réagir. Les organes, les tissus, ne vivent que de la vie collective des éléments anatomiques, et la vie totale de l’être est la somme totale de leurs vies individuelles. Dans les-êtres compliqués de structure, complication que de grandes dimensions rendrajfent à elle seule nécessaire, les éléments anatomiques ne peuvent être en contact direct avec le milieu extérieur, ils ne peuvent y puiser direc-

tement ni les aliments ni l’oxygène, ils ne peuvent y rejeter les détritus de leur nutrition. Il est donc nécessaire qu’un intermédiaire se charge de ces relations, leur apporte du dehors ce dont ils ont besoin, en emporte ce qui leur nuit. C’est, suivant la pittoresque expression de Claude Bernard, le milieu intérieur, au sein duquel les éléments vivent comme les animaux aquatiques dans l’eau, et qui s’y trouvent, chez les animaux supérieurs, vraiment en serre chaude ; c’est le sang, courant dans des canaux qui vivent eux-mêmes et qui, lorsqu’ils changent de calibre, peuvent singulièrement modifier les conditions de la nutrition élémentaire.

Envisageons maintenant de ce point de vue l’ensemble des travaux de Claude Bernard, et nous allons les voir concourir admirablement à une œuvre commune.

Le fait fondamental, c’est l’indépendance de la vie de chaque élément anatomique. Les poisons, curare, strychnine, oxyde de carbone, upa santiar, qui frappent exclusivement chacun tel élément, respectant les autres, vont en fournir une preuve saisissante. C’est là la base delà Physiologie générale, et Claude Bernard, qui le premier a donné à cette expression sa valeur réellement scientifique, ne se lassera jamais d’en élargir, d’en solidifier l’assiette. Sans cesse, il revient sur cette idée; ses derniers livres lui donnent la plus large place, et il invoque, pour l’établir, d’innombrables arguments dont il fournit lui-même les plus importants.

L’incessante activité de ces éléments, qui est la cause et la conséquence même de leur vie, consomme de 1 oxygène, produit de la chaleur, consommation et production qui augmentent lorsque cette activité s’ac-

croît. C’est ce que montre Claude Bernard par ses travaux sur l’origine de la chaleur animale, sur les variations des températures locales, sur le changement de la couleur du sang suivant l’état de repos ou de fonctionnement des parties qu’il traverse.

Mais ces éléments anatomiques, tout en vivant chacun par lui-même, ne vivent pas exclusivement chacun pour lui-même.

Citoyens innombrables de la république vivante, ils ont bien chacun leur indépendance, mais ils sont liés les uns aux autres par un pacte social, auquel il faüt être fidèle sous peine de mort. Aussi bien, si l’un d’eux, je veux dire, si toute une catégorie, vient à manquer, la dissolution sociale, la mort, surviennent aussitôt. Réciproquement, chaque catégorie rend un ordre spécial de services à la communauté entière.

C’est ainsi que la cellule du foie assumant pour elle seule une fonction qui dans les âges embryonnaires a appartenu à bien d’autres cellules, se charge d’emmagasiner l’amidon, de produire le sucre, dont le dédoublement sera l’une des sources de la chaleur, et qui paraît être, pour des raisons encore inconnues, l’une des conditions fondamentales du développement et de la nutrition cellulaire.

Je viens dé dire dédoublement, et non pas simplement combustion. C’est que, s’il est bien vrai que tous les phénomènes chimiques des êtres vivants ont pour conséquence générale une oxydation, il ne faudrait pas croire que tout se passe avec la simplicité d’un foyer ordinaire. C’est bien d’actes chimiques qu’il est question, mais d’une chimie spéciale dont Claude Bernard n a cessé, depuis son premier travail sur les sels métalliques et les ferments, d’étudier les conditions et les produits, d’une chimie qui n’a guère son analogie

que dans les actes de la fermentation, si bien que ce n’est pas à une machine à feu, comme on le fait depuis Lavoisier, qu’il convient de comparer un être vivant, mais bien plutôt à la cuve en ébullition du brasseur.

Tous ces actes chimiques, qui bientôt useraient les réserves de l’élément anatomique, ne peuvent être continués que grâce à la présence du sang.

Après avoir bien nettement précisé par ses expériences sur les sucs digestifs et sur l’oxyde de carbone, comment le sang va prendre à la surface des muqueuses les matériaux déjà préparés, il se demande si la distribution de ce liquide réparateur ne se fera dans toutes les parties de l’organisme que suivant les règles que lui assignerait l’hydraulique s’il se mouvait dans des tubes inertes. Et, devinant a priori qu’il n’en peut être ainsi, qu’au contraire chaque région doit être nourrie au prorata de son travail, il cherche et trouve le moteur de cette justice distributive, ce système nerveux vaso-moteur dont je vous al parlé, régulateur de la chaleur, de la nutrition, de la force, grand maître des sciences organi(jues, qui les lance ou les contient suivant qu’il veut exciter ou calmer, tollere seuponerevult.

Ainsi vous le voyez, l’œuvre physiologique tout entière de Claude Bernard, dont les diverse's parties ont pu, dans la première moitié de cette conférence, vous paraître si diversifiées et presque incohérentes entre elles, se réunissent, s’appuient, se condensent autour de la démonstration du fait fondamental et de l’étude de ses innombrables variétés d’aspect : la vie chimique de la cellule vivante.

Et je dis cellule vivante, et non cellule animale seulement. Car il vint un moment où Claude Bernard, ramenant à l’unité tant de phénomènes complexes, arriva

LES TRAVAUX DE CLAUDE BERNARD, à montrer qu’au point de vue si élevé où il s’est placé, l’utile division des êtres vivants en animaux et en végétaux n’a plus sa raison d’être ; ou, pour mieux dire, que les éléments anatomiques, qu’ils soient partie constituante d’un animal ou d’un végétal, vivent semblablement, par des procédés chimiques du même ordre. Certes, entre la cellule sensible du cerveau humain et l’humble levure de bière, la différence semble et est, en réalité, immense. Etcependant, un peu de vapeur d’éther, qui engourdit notre cerveau, endort de même la levure, qui cesse de produire l’alcool, quitte à se réveiller pour se remettre au travail, comme nous faisons nous-mêmes, quand l’évaporation l’a libérée. Que si l’on objecte que le fonctionnement général des deux ordres d’êtres vivants est diamétralement opposé, que le végétal est un réducteur, l’animal un brûleur, Claude Bernard, par la plus élégante des expériences, endort par la vapeur d’éther les cellules vertes, le manteau chlorophyllien qui constitue la vraie différence des êtres, et montre le végétal fonctionnant alors comme un animal, c’està-dire comme un appareil d’oxydation.

Ce dualisme vital, cet antagonisme fonctionnel entre le règne animal et le règne végétal, vrai si l’on considère les résultats définitifs, ne résiste pas à l’examen détaillé des phénomènes. Ainsi, la digestion des féculents, des sucres, des graisses, des matières albuminoïdes, est faite par la graine, au moyen des mêmes agents que dans le tube intestinal de l’animal.

Ce n’est pas là qu’est, selon Claude Bernard, le véritable dualisme physiologique. Oui, il y a bien, chez les êtres vivants, et des phénomènes de réduction et des phénomènes de combustion. Les uns ont lieu toutes les fois qu’il y a formation de tissus ; ils sont la caractéristique des périodes embryologiques. Les autres sont

-304 LEÇONS, DISCOLES ET CONFÉREÇCES.

la conséquence de l’action même des éléments, des tissus, des organes. La création organique est la réduction, l’action organique la combustion. Mais cet antagonisme a lieu tout aussi bien chez les animaux que chez les végétaux ; il a rapport à un ordre de phénomènes et non à une classification.

L’unité fondamentale, au sein de tant de variétés qui la dissimulent, telle est la vue synthétique que Claude Bernard dégage progressivement de ses études analytiques, et qui finit, dans la seconde moitié de sa vie scientifique, par lui servir de guide dans l’analyse ellemême. C’est elle qui permet de le proclamer le véritable fondateur de la physiologie générale, expression moins nouvelle que la science qu’elle désigne et qui, avant lui, ne couvrait que des généralités ou même des banalités sur une physiologie faite d’hypothèses et de vraisemblances.

Si l’œuvre de Claude Bernard, envisagée au point de vue de la physiologie pure, peut ainsi se résumer grâce à la vue d’ensemble qui a présidé à son édification, il est plus facile encore d’en exposer rapidement la partie relative à la science des maladies. Pour lui, la maladie n’est qu’une altération dans le fonctionnement régulier de l’élément anatomique, altération due soit à luimême, soit à la composition du sang, du milieu intérieur, soit au mode de distribution de ce milieu. La thérapeutique est l’emploi d’agents physiques ou chL miques qui restituent aux éléments ou au milieu intér rieur leurs qualités normales. Et c’est ainsi que nous l’avons vu, de chacune de ses découvertes physiologi" ques, tirer des applications médicales. Après la glycogénie vient la théorie du diabète, produit, non comme on le .croyait jusqu’à lui, par le sucre des aliments que l’organisme ne brûlerait pas, mais bien par une surac-

tivité exagérée du foie, excitée elle-même le plus souvent par une maladie de la moelle allongée. Après la découverte des nerfs vaso-moteurs, des expériences que je ne puis même indiquer ici en montrent le rôle dans les congestions, dans les inflammations, dans les cicatrisations, et créent toute une nouvelle théorie de la fièvre.

En montant pour la première fois, en 1847, comme suppléant dans la chaire de Magendie, Claude Bernard disait audacieusement : « La médecine scientifique, que j’aurais pour mission de vous enseigner, n’existe pas. » Une bonne part de la vie de Claude Bernard a été, consacrée à en établir les bases. 11 a exercé en cette matière une influence dont témoignent les innombrables livres et mémoires inspirés de son esprit. 11 a, on peut le dire, transformé le sentiment des médecins, et montré que l’expérimentation peut s’accorder avec l’observation clinique. Et il est même arrivé ceci, c’est que le besoin des conclusions hâtives, qui est propre aux médecins, — et ceia est légitime, car les importants intérêts qu’ils servent n’ont pas le temps d’attendre, — s’étant fait jour bien vite, Claude Bernard a dû s’efforcer de modérer, pour le contenir dans les limites scientifiques, un mouvement qu’il avait déterminé luimême.

Telle est, résumée à grands traits, l’œuvre expérimentale de Claude Bernard dans le domaine physiologique et dans le domaine pathologique. Mais si considérables et si nombreuses que soient ses découvertes, si élevés et. si importants que soient les faits généraux qui s’en déduisent, tout cela ne pourrait suffire pour expliquer la haute situation qu’occupait Claude Bernard non seulement aux yeux du monde savant, mais

devant tous les esprits éclairés, et son influence extraordinaire sur ses contemporains. Ce qui en donne la raison, c’est qu’il n’était pas seulement un découvreur, mais un fondateur et un législateur.

Certes, il serait excessif de prétendre, après Harvey, Hunter, Lavoisier, Magendie, que Claude Bernard ait créé la physiologie, même la physiologie expérimentale. Et cependant, il fit en son domaine œuvre de fondateur.

Jusqu’à lui, en effet, nous voyons la physiologie considérée comme une annexe, par les uns, de la médecine, par les autres, dé l’anatomie. Les seules chaires qu’elle possède sont placées dans les Facultés de médecine ; les problèmes qu’elle étudie se résolvent en cetté formule ; étant donnée une partie du corps qu’a découverte et décrite l’anatomiste, en trouver la fonction.

Dès Ses débuts dans l’enseignement, Claude Bernard proteste contre cette manière de voir, dont l’étroitesse nous paraît si étrange aujourd’hui. Il réclame pour là Physiologie un titre et une place à part. Il montre que les connaissances anatomiques peuvent bien expliquer certaines questions de mécanisme, mais qu’elles sont impuissantes à donner la moindre notion sur le rôle des organes lorsque la physiologie ne ne les a pas précédées. De même, lui qui devait, par ses découvertes, tant concourir aux progrès de la médecine, il en isole la physiologie, dont il fait une - science fondamentale et primordiale, et montre qu’il convient d’en attendre le développement avant de penser à constituer scientifiquement la médecine.

Ayant ainsi rendu h la physiologie le service qu’avaient rendu à l’anatomie Bichat et de Blainville, il l’enlève hardiment au groupe des sciences contemplatives ou d’observation pour la placer à côté de la

physique et de la chimie, parmi les sciences expérimentales, agissantes, ou, suivant son expression, conquérantes de la nature.

Mais, pour qu’elle méritât ce titre, pour qu’elle pût même réclamer d’être considérée comme une science, il fallait que la physiologie fut sûre d’elle-même, que les phénomènes qu’elle étudie fussent régis par des lois fixes. Or, au moment où Claude Bernard apparut dans la lice, le découragement était profond. Deux écoles se trouvaient en présence. L’une était persuadée qu’en ce domaine périlleux, il n’était place pour nulle certitude. Une sorte de génie capricieux, la vie, le 'principe vital, dont l’intervention ne pouvait être ni prévue, ni réglée, se faisait comme un jeu de tout brouiller, si bien que les conclusions des expériences les mieux ordonnées n’étaient qu’un décevant mirage. « On ne peut rien prévoir, disait Bichat, rien calculer dans les phénomènes dus au jeu des propriétés vitales, dont le caractère essentiel est Yinstabilité. » Et celui qui parlait ainsi était chef d’école. « Vous dites qu’en physiologie les résultats sont identiques quand on opère dans des conditions identiques. Je nie qu’il en soit ainsi. Cela est exact pour la nature brute,... mais quand la vie intervient, on a beau être dans des conditions identiques, les résultats peuvent être différents. » Qui parle ainsi? Gerdy, chirurgien et physiologiste de renom. A quelle époque? En 1845, au moment où Claude Bernard venait d’expliquer, avec une sagacité admirable, les raisons d’un dissentiment entre Brodie et Magendie.

A côté de cette école qui, si elle eût été logique, se fût croisé les mains et eût refusé d’agir non seulement en physiologie, mais en médecine, école qui citait à l’appui de sa négation systématique l’innombrable série des contradictions et des querelles physiologiques,

s’élevait celle de Magendie. Le bon sens de celui-ci n’avait pu être altéré par cette philosophie de convention. Mais la connaissance de ces contradictions, la multiplicité infinie des conditions dont il faut tenir compte en physiologie, le sentiment qu’il en est beaucoup plus d’ignorées que de connues, avaient jeté dans un doute singulier l’esprit de celui qui devait être le maître de Claude Bernard. Il ne niait pas, lui, il doutait à outrance. De conclusion, il n’en voulait pas, et il ne craignait pas de déclarer, lui aussi, qu’une même expérience peut donner des résultats différents, tout en étant faite dans des conditions en apparence identiques; il se déclarait à l’avance vaincu, non point par un génie mystérieux, mais par le nombre et le poids dos inconnues.

Entre l’école de la négation et celle du scepticisme, la science manquait de bases, et les plus étranges contràdictions semblaient s’y être donné rendez-vous. Claude Bernard vit du premier coup d’œil qu’il fallait raffermir le sol pour pouvoir construire avec sécurité. Dès ses débuts, il s’attacha à quelques travaux de critique où il se montra aussi admirable que dans ses récherches originales. Désormais sûr de lui-même et de sa science, il marcha en avant sans discuter davantage, et chacun suivit son exemple : la certitude avait pris droit de cité dans le domaine de la physiologie, qui marchait ainsi de pair avec ses aînées, la physique et la chimie.

Un jour vint, où, frappé par la maladie, éloigné momentanément du laboratoire, Claude Bernard voulut faire profiter les physiologistes et les médecins du résultat de ses efforts dans le domaine de la méthode. H écrivit son Introduction a Vétude de la médecine expérimentale. C’était en 1865 ; il était alors en possession de toutes ses grandes découvertes, et il semble que sa

gloire ne pouvait plus grandir. Cependant, ce fut une révélation : les hommes de science, les spécialistes euxmêmes furent frappés d’étonnement et d’admiration, et l’opinion publique s’émut : trois ans après, Claude Bernard entrait à l’Académie française.

C’est que, pour la première fois, étaient tracées, et tracées de mains de maître, les règles de la méthode expérimentale, appliquées aux recherches exécutées sur les êtres vivants.

C’est que, pour la première fois, étaient signalés, dévoilés, avec la sagacité d’un pilote qui les a su tous éviter, les écueiis que rencontre sur sa route, innombrables et dissimulés, le physiologiste expérimentateur.

C’est que, pour la première fois, se développait avec ampleur la critique expérimentale, cette critique qui n’a rien à voir avec l’esprit d’opposition ou de controverse, qui cherche moins les erreurs que les causes des erreurs, et qui sert à l’éducation scientifique presque autant que la découverte.

C’est que, pour la première fois, cette certitude de l’identité dans lés résultats quand les conditions des phénomènes sont identiques, certitude sans laquelle il il n’y a pas de science, était affirmée, démontrée, par une discussion qui est restée comme un modèle, et étayée de preuves presque toutes empruntées aux propres découvertes de l’auteur, en telle sorte que cette dissertation philosophique prenait l’intérêt palpitant d’une auto-biographie. A cette certitude Cl. Bei’nard donnait même un nom, qui a fait fortune ; il l’appelait le déterminisme.

Et avec quel art merveilleux il montre les conditions du doute scientifique, l’utilité et le danger des théories, le rôle de l’observation et de l’expérimentation dans les sciences biologiques, l’importance, la nécessité de l’in-

tuition, du sentiment intérieur, de l’hypothèse, pour engendrer l’idée expérimentale !

Un jour, permettez-moi ce souvenir personnel qui concorde si bien avec cette partie de mon sujet, dans la première année où j’avais l’honneur d’être son préparateur, comme j’entrais dans son laboratoire, et me débarrassais de mon vêtement de dehors : « Laissez, me dit-il, votre imagination avec votre paletot, au vestiaire, mais reprenez-la en sortant. » En tenant compte, comme je dus le faire, de la fine critique qui se dissimulait avec tant de bonté, je puis dire que Claude Bernard , comme expérimentateur, est tout entier dans cette formule. Arriver avec son imagination, c’est-àdire avec son idée préconçue, avec le plan de l’expérience qui pourra servir à la résoudre, car il ne faut jamais, disait-il, expérimenter au hasard et à blanc. Mais une fois l’œuvre commencée, devenir passif, en quelque sorte, pur contemplateur, ne pas faire comme les hommes à idée fixe, qui n’interrogent que pour la forme, et font en même temps la demande et la réponse. Tout voir, ce qui est en rapport avec l’ordre de recherches poursuivies, comme ce qui lui est étranger; accepter docilement ce qüe donne l’expérience, que le résultat soit favorable ou défavorable à l’idée préconçue, avec plus de joie même, dans ce dernier cas, car c’est le signe d’une inconnue nouvelle, par suite d’une découverte à faire. Puis, au sortir du laboratoire, redevenir libre, reprendre son imagination, réfléchir, conclure s’il en est temps, ou concevoir une hypothèse nouvelle que l’expérience jugera le lendemain; ou même, si quelque fait plus important s’est rencontré, laisser là le sujet primitif de la recherche pour poursuivre ce filon imprévu. C’est ainsi qu’aiternativement actif et passif, esclave et maître, l’expérimentateur peut arriver

LES TRAVAUX DE CLAUDE BERNARD. 3l4

à dompter l’inconnu ; tel est le spectacle que retrace Claude Bernard avec l’intensité de vie qu’y peut mettre seul un homme qui est à la fois àcteur et auteur.

Mais revenons au déterminisme. Aussi bien est-ce là la base même de toute la vie scientifique de Claude Bernard ; c’est de lui qu’émane toute sa philosophie. C’est sur ce roc solide qu’il édifie toute doctrine; c’est là qu’il s’est établi pour braver le scepticisme décourageant et les caprices du principe vital ; c’est là qu’il se réfugiera quand il faudra fuir ceux qui voudraient l’entraîner avec eux dans la roue d’écureuil de la métaphysique.

Sans doute l’expérimentation est plus difficile en physiologie que dans les autres sciences, parce que les organes sont multiples, les fonctions complexes, les liquides et les solides mêlés de manière à ne pouvoir être isolés ; mais encore et surtout parce qu’un trouble porté sur un point de l’organisme retentit sur beaucoup d’autres, et qu’on peut être entraîné à prendre le phénomène secondaire pour le principal, l’effet lointain pour la conséquence prochaine : tel un homme qui croirait l’intelligence localisée au bout du doigt, parce qu’un panaris aura donné le délire. Mais s’il est plus difficile de conclure, la conclusion n’est pas moins certaine, quand les précautions nécessaires sont prises, et que l’éducation de l’expérimentateur a été suffisante.

Il n’y a pas dans les sciences biologiques, non plus que dans les sciences des corps bruts, de contradiction dans les faits ; il ne peut y en avoir que dans les conclusions. Tout ce qu’a vu un expérimentateur sincère est vrai, et si on ne le retrouve pas, c’est qu’involontairement on s’est mis dans d’autres conditions que celles où il était placé. Ces conditions sont infiniment

512 LEÇONS, DISCOURo, ET CONFÉREISGES.

nombreuses et complexes ; leur détermination exacte est presque toute la physiologie. Les mots exception, indiosyncrasie, etc., ne servent qu’à masquer notre ignorance ; quelquefois, peut-être, n’ont pas leur place dans le langage scientifique, qui doit dire jainais ou toujours. La confiance presque naïve dans les faits, la défiance dans les conclusions, deux qualités que Claude Bernard posséda à un si haut degré, procèdent du sentiment de la certitude, qui est la base du déterminisme.

Et celui-ci non seulement nous rend le service de solidifier le terrain où les sciences expérimentales peuvent plonger leurs racines, mais il nous servira encore à limiter leur domaine, car il commence et finit précisément là où il y a détermination.

La limite de nos connaissances est la même dans les phénomènes des corps vivants et dans ceux des corps bruts : nous ne savons jamais que les rapports constants dcsconditionsetdes phénomènes; préciser ces conditions est toute la science du physiologiste, comme aussi celle du physicien et du chimiste. Sans doute nous cherchons sans cesse à marcher en avant, le pourquoi à la bouche ; mais nous arriverons toujours à une cause sourde qui ne nous entendra pas, qui ne nous répondra pas, et si nous croyons entendre quelque chose, ce ne sera que l’écho de notre propre pensée.

Faut-il donc s’arrêter là? Ne pouvons-nous donc rien savoir au delà des conditions et des phénomènes, et le problème de la vie sera-t-il donc toujours insoluble? —■ Oui, dit Claude Bernard, comme celui de la pesanteur et de l’affinité ; donner des noms aux problèmes n’est pas les résoudre. « L’obscure notion de cause doit être reportée à l’origine des choses ; elle n’a de sens que celui de cause première ou de cause finale ; elle doit

faire place dans la science à la notion de rapport ou de condition. » Et ici le déterminisme règne en souverain : il n’y a pas plus de spontanéité dans la matière vivante que dans la matière morte.

Mais pouvons-nous du moins définir la vie? — Non, a les définitions sont illusoires ; les conditions des choses sont tout ce que nous en pouvons connaître». — Mais un maître a dit : « La vie est l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort. » Est-ce exact du moins ? Faut-il accepter cette antithèse entre les forces vitales combattant pour le salut du corps et les forces physicochimiques qui tendent à le détruire ? — Non, à coup sûr, répond Claude Bernard ; il ne se passe dans notre corps que des phénomènes dépendant des forces physico-chimiques. — Mais elles sont dirigées par une force vitale? — Nous n’en savons rien, puisque cette force, si elle existe, ne se manifeste à nous que par l’intermédiaire des forces physico-chimiques, et que souvent celles-ci semblent la diriger. Sans doute, il y a un arrangement régulier des choses, une évolution, et dans l’œuf un devenir : nous reconnaissons un plan, mais c’estlàune vue de l’esprit à laquelle il ne faut pas donner une activité matérielle ; et puisque « chaque chose s’exécute dans les corps vivants comme s’il n’y avait pas de force vitale », à quoi bon, nous, hommes de science, inventer une puissance impuissante ?

Ainsi, des phénomènes d’ordre physico-chimique, mais s’opérant par des procédés spéciaux auxquels il est bon de conserver le nom de vitaux, au sein d’éléments microscopiques qui leur présentent des conditions spéciales, suivant des lois spéciales, mais qui sont les mêmes depuis la bactérie qui flotte dans l’eau saumâtre jusqu’à notre cellule cérébrale, et, malgré la prodigieuse complexité des faits, aussi réglés, aussi déterminés que

su LEÇONS, DISCOURS ET CONFÉRENCES,

la progression des corps dans leur chute ou l’union des acides et des bases ; en un mot, « des conditions matérielles déterminées qui règlent l’apparition des phénomènes, des lois préétablies qui en règlent l’ordre », un conflit entre un organisme et le monde extérieur, conflit qui engendre des phénomènes de création organique et des phénomènes de destruction organique, voilà la vie, ou du moins, voilà tout ce que nous en pouvons savoir : or, c’est perdre son temps que chercher l’introuvable.

Ou du moins ce n’est pas faire œuvre de savant ; mais, dans le domaine du déterminé, qui est celui du savant, il ne faut jamais se lasser de marcher en avant. « Le désir ardent de la connaissance est l’unique mobile qui attire et soutient l’investigateur; c’est cette connaissance qu’il saisit réellement et qui fuit cependant sans cesse devant lui, qui devient à la fois son seul tourment et son seul bonheur. Le savant ne doit jamais s’arrêter en chemin; il doit toujours s’élever plus haut et chercher tant qu’il voit quelque chose à trouver. » Or, il ne peut trouver que dans le domaine du déterminé ; l’indéterminé ne saurait rien lui offrir ; il appartient au philosophe, et Claude Bernard s’en écarte résolument.

Mais une telle prudence ne pouvait suffire aux faiseurs de systèmes. Et chacun d’eux de chercher, parmi les hasards des rédactions diverses, quelque fragment qui lui permettra d’apporter à l’appui de sa thèse l’autorité du grand physiologiste. Messieurs, il faut dégager Claude Bernard de toutes ces compromissions ; il n’est ni matérialiste, bien qu’il réduise tous les phénomènes vitauXj même ceux qui se passent dans le cerveau, à des actes physico-chimiques ; ni spiritualiste, bien qü’il sente en lui et affirme la liberté agissante;

Il se cantonne scrupuleusement au contact immédiat des faits d’observation et d’expérience, sans aller plus loin que leurs conséquences les plus prochaines. Il repousse également, ce sont ses propres paroles, tous les systèmes de philosophie. Non qu’il ne croie la philosophie utile, car « elle représente l’aspiration éternelle de la raison humaine vers la connaissance de l’inconnu. C’est l’esprit philosophique qui stimule et entretient un mouvement salutaire dans les sciences, qui, sans lui, tendraient au repos et se traîneraient terre à terre. » Mais Claude Bernard refuse obstinément, et malgré maintes séductions, de s’enrôler sous aucune bannière ; maintes fois, il proteste et réclame son indépendance : « Il faut, s’écrie-t-il, briser les entraves des systèmes philosophiques comme on briserait les chaînes d’un esclavage intellectuel. » Or, ce qu’il repousse pour luimême, il ne saurait vouloir l’imposer aux autres. Aussi le voyons-nous, malgré qu’on en ait dit et écrit, rester homme de science, avec un esprit trop élevé pour se laisser leurrer par un système, et trop loyal pour essayer d’en leurrer les autres.

Au reste, ce n’est pas là, malgré ce qu’en ont dit tant de journaux et de revues, ce n’est pas là qu’est Claude Bernard. Il est tout entier dans ses admirables découvertes expérimentales, dans sa conception nouvelle de la physiologie générale et de la médecine expérimentale, dans son analyse méthodique, critique, des conditions de la certitude dans les sciences biologiques.

C’est par là qu’il a dominé son époque, pendant près de quarante ans d’une vie dont la sereine harmonie ne s’est jamais démentie. C’est par là qu’il a suscité autour de lui tant de travaux et tant d’hommes ; c’est par là qu’il a transformé la physiologie, la pathologie, la toxi-

cologie, la thérapeutique ; c’est par là que son œuTre vivra éternellement.

Et cependant la droiture, la sincérité profonde de Claude Bernard font qu’il n’est pas, dans le sens habituel du mot, un chef d’école. Il dédaignait trop le système et le dogme. Mais ce qui est bien au-dessus, il a été et reste le maître de tous les biologistes contemporains, de ceux mêmes qui ne l’ont pas connu, de ceux mêmes qui Font combattu ou se sont posés en rivaux.

Et si nous voulons, d’une autre manière encore, nous faire une juste idée du rôle qu’il a joué dans la science et dans l’évolution des esprits, employons à notre tour une méthode de vivisection, celle de l’ablation ;. supprimons Claude Bernard par la pensée, et reportonsnous à ce qu’était la science expérimentale au début de sa carrière. La physiologie s’appelait scepticisme, la médecine empirisme, la physiologie générale rêveries, et la médecine physiologique système de Broussais. Il semble que des siècles se sont écoulés : grâce à lui, la physiologie marche d’un pas assuré sur le sol affermi de la certitude : la médecine, sans rien renier des enseignements de l’histoire, sait qu’elle ne prendra rang parmi les sciences qu’en faisant œuvre de patience expérimentale. Deux mots prononcés par des maîtres résument son œuvre tout entière ; « Il ne fait pas, a-t-on dit, de la médecine, il fait la médecine » ; et l’on a dit encore ; « Claude Bernard n’est pas un physiolologiste, c’est la physiologie! »

C’est à ce génie si profond, c’est à cette personnalité si puissante, c’est à cet homme si grand et si simple à la fois, que la gloire était venue trouver sans qu’il fît un pas vers elle, et qui s’était élevé comme inconsciemment du rang de simple physiologiste vivisecteur à celui

de législateur de la méthode expérimentale, que le gouvernement de la République a voulu rendre, par'^des funérailles solennelles, un hommage réservé jusqu’à ce jour à ceux qui avaient servi et illustré leur pays sur les champs de bataille ou dans les conseils de l’État.

Il a voulu montrer par un exemple, dont la répétition ne pourrait qu’affaiblir la grandeur, que l’esprit scientifique, l’esprit qui enseigne la recherche et le culte de la loi, va prendre, dans la direction des choses publiques, la place dominatrice trop longtemps occupée par l’empirisme, le caprice ou le sentiment. Aucun honneur n’aurait pu toucher autant Claude Bernard, si peu soucieux des honneurs, que de se voir ainsi choisi pour caractériser une révolution dont l’immense portée ne tardera pas à se faire sentir.

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