‹ Leçons, discours et conférencesChapitre 34 sur 51 · DISTRIBUTION DES PRIX DU LYCÉE FONTANES · texte numérisé non relu

DISTRIBUTION DES PRIX DU LYCÉE FONTANES

impératif d’exiger, entête des réformes, la suppression des discours de distribution de prix.

Les sciences voudront à coup sûr, et avec raison, oc cuper dans l’enseignement secondaire un rang qui leur a été trop longtemps disputé. Elles viendront, et montreront avec un légitime orgueil la sûreté de leurs méthodes, la grandeur de leur but, la puissance de leurs résultats. Les sciences d’observation réclameront le droit de discipliner les sens du jeune enfant, de l’habituer à bien voir, de le prémunir contre les illusions ; les sciences d’expérimentation diront qu’elles seùles peuvent lui enseigner à suivre dans les deux directions le lien secret qui unit les effets et leurs causes ; les sciences mathématiques se vanteront de lui inspirer l’amour des abstractions, dédaigneuses des contingences et des phénomènes. Toutes se réuniront pour déclarer qu’elles marchent ensemble à la conquête de la nature, à l’extension indéfinie de la puissance de l’homme et du bien-être des sociétés. Enfin, elles montreront, d’une part, l’homme tel que nous l’a révélé l’histoire des premiers âges, faible, nu, isolé, disputant sur un sol inconnu, sous -un ciel inclément, aux bêtes farouches qui l’entourent, le menacent et contre lesquelles il est désarmé, les fruits spontanés de la terre qu’il ne sait pas cultiver encore ; puis, d’autre part, et grâce à elles, la terre reconnue, la mer domptée, les océans réunis, les montagnes franchies, la nuit et le froid vaincus, lés végétaux utilisés, les animaux soumis ou refoulés, les minéraux transformés en prodigieuses richesses, la foudre devenue la messagère de l’homme, le soleil son peintre, toute force son esclave, la vie commençant à apprendre l’ohéissance, l’air envahi plus victorieusement qu’au temps de Dédale, les deux euxmêmes ayant laissé pénétrer lem's secrets, et les astres

sans nombre se mouvant dans l’espace sans limites, forcés de révéler leurs voyages mystérieux et sûrs, leur distance, leur vitesse, leur poids, jusqu’à la matière dont ils sont constitués, et nous chantant, dans ce langage que l’astronome a appris à entendre, le poème éternel des éléments disséminés au sein de l’infini, s’attirant et s’agrégeant en mondes, poussières lumineuses de soleils, poussières obscures de terres, qui retourneront bientôt, c’est-à-dire après des milliards dé siècles, à l’éparpillement moléculaire d’où ils sont sortis.

Yoilà ce; que diront les sciences, et bien d’autres choses encore, qui auraient arrêté le nü admirari sur les lèvres d’Horace, stupéfait de l’audace des enfants de Japhet. Et quand elles auront ainsi parlé, nul doute qu’elles ne remportent la victoire. ,

Eh bien, moi, leur humble mais enthousiaste sectateur, je n’ai qu’une crainte, c’est de les voir en abuser. Ce que je redoute, ce à quoi je m’opposerais de toutes mes forces, c’est que, envahissant à l’excès un domaine où on leur a jusqu’ici trop parcimonieusement mesuré la place, elles ne prennent sur l’enseignement des lettres une revanche funeste. Cette, tendance réactionnelle, je la sens grandir dans les assemblées délibérantes, et peut-être les justes réclamations de mes amis et les miennes ont-elles contribué à lui donner sa puissance croissante. Mais, parce que de grandes fautes ont été commises, qu’on n’en commette pas de plus grandes encore. Et pour tout dire en un mot ; parce qu’on a trop négligé Futile, qu’on n’arrive pas à dédaigner l’idéal.

Oui, il faut rendre aux méthodes scientifiques la discipline des esprits ; oui, il faut mettre des faits là où l’on n’a trop longtemps mis que des mots ; oui, il faut, obéissant au précepte de Montaigne, a moins remplir la mémoire, et laisser l’entendement moins vide ».

DISCOURS PRONONCÉ AUX PRIX DU LYCÉE FONTANES. 325 Mais il ne suffit pas que nos jeunes citoyens aient, pour emprunter encore l’expression du -vieux moraliste, « la tête bien pleine et bien faite », il faut qu’elle soit habituée à regarder en haut ; il faut que l’éducation allume dans les âmes le désir ardent de se servir de la science pour quelque but élevé ; il faut que le Sursum corda frémisse au fond de tout enseignement ; il faut que le culte du beau, que le respect du non-utile, que l’amour de l’idéal, imprègnent fortement les jeunes esprits.

Or, à ce résultat nécessaire peut seule conduire une haute culture littéraire. L’étude des lettres seule peut donner à la pensée ce désintéressement sublime qui fait apprendre, réfléchir, s’émouvoir, pour la pure satisfaction de savoir, de comprendre, de jouir ou de pleurer. Elle seule amène l’esprit à cette hauteur d’où il embrasse les horizons de la science elle-même et peut en admirer l’étendue sans limites ; elle seule lui montre que ce qu’il y a de grand dans la science, ce ne sont pas ses résultats matériels, mais la preuve qu’elle donne de la puissance de la pensée humaine, que racontent aujourd’hui, pour prendre l’expression biblique, et la terre et les deux.

On a dit, et peut-être avec raison, que les études littéraires à l’exclusion des sciences ne prépareraient qu’une nation de rhéteurs ; prenons garde que des études scientifiques exclusives ne préparent une nation de contre-maîtres. Fournissons par la science la substance même de l’enseignement ; par les lettres élevonsle en lui montrant son but, et n’oublions pas que c’est une loi morale comme une loi mécanique, qu’il faut viser haut pour porter loin. Et, en écartant ainsi de notre enseignement secondaire les préoccupations prématurées de la pratique, ne craignons pas d’y rendre nos élèves incapables lorsqu’ils entreront dans la vie

526 DISCOURS PRONONCÉ AUX PRIX DU LYCÉE FONTANES. publique. Non, ils seront, et je cite encore Montaigne, « comme ces philosophes grands en science... qui, si quelquefois on les a mis à la preuve de l’action, on les a veu voler d’une aisle si haute qu’il paraissait bien leur cœur et leur âme s’estre merveilleusement grossie et enrichie par l’intelligence des choses ».

Laissez-moi maintenant, mes jeunes amis, prononcer en terminant le mot de politique. J’en ai le droit, car les devoirs politiques vous attendent au sortir même du lycée, et vous devrez toujours vous souvenir de la loi de Solon qui notait d’infamie quiconque ne prenait pas parti dans les dissensions publiques. Eh bien, au point de vue civique co mm e au point de vue intellectuel, pour votre développement individuel comme pour la grandeur de la Patrie, cet amour de l’idéal dont vous aurez été pénétrés montrera également son utilité et sa puissance. La vraie grandeur des peuples se mesure à celle de leur idéal. Les Grecs ont eu pour idéal le beau, le vrai, la liberté; les Romains, la domination. Ceux-là ont légué à l’humanité des modèles dont elle s’enorgueillira éternellement ; ceux-ci ont laissé le souvenir d’une immense puissance écroulée. Il est des nations, à notre âge, qui semblent avoir repris la devise romaine : Regere imperio populos ; soyons, nous, les héritiers des Grecs, et, si nous savons faire ce dont ils furent incapables, si nous savons rester unis, nous hériterons de leur gloire sans redouter leurs revers.

C’est à maintenir cette unité, mes jeunes amis, que nous travaillons, avec une énergie que rien ne découragera, que rien n’arrêtera. Nous y jugeons engagé le salut de la France elle-même, et nous élevons nos âmes à la hautem* de cette tâche suprême.

Vous verrez, vous, l’œuvre terminée. Je vous le de^ mande, ^ et ce sont mes dernières pai'oles, — lors-

DISCOURS PRONONCÉ AUX PRIX DU LYCEE FONTANES. 527 qu alors tous jugerez nos actes, lorsque vous jugerez nos fautes, vous qui représenterez la Patrie, pardonneznous beaucoup en son nom, car nous l’aurons beaucoup aimée.

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Discours prononcé le 21. Septembre 1879, à l’inauguration de la statue d’irago, à Perpignan.

Messieurs,

ün des savants les plus illustres de ce siècle, qui s’honorait d’avoif été pendant cinquante années l’ami de François Arago, prié d’écrire quelques pages en tête des œuvres scientifiques de ce grand homme, s’effrayait d’abord, puis, contraint de céder, s’excusait « de remet plir avec trop de confiance peut-être et sans consulte ter la mesure de ses forces, un douloureux devoir. » A ces craintes d’Alexandre de Humboldt, jugez de mon anxiété, j’ose dire de mes terreurs, lorsque, sur les sollicitations pressantes de mon respecté et éloquent collègue Emmanuel Arago, parlant au nom de sa famille, au nom des députés et sénateurs de ce département, je dus accepter et accepter avec une reconnaissance profonde, la tâche redoutable que je viens aujourd’hui essayer d’accomplir.

Eh quoi ! en quelques minutes, retracer devant ses

compatriotes pleins de son souvenir, mais aussi devant la France trop longtemps oublieuse, tous les titres de gloire du plus grand citoyen peut-être que notre pays ait vu naître depuis Vauban!

Rappeler les péripéties, les honneurs, les dangers d’une existence si prodigieusement active : le roman des aventures dans les prisons espagnoles et sur les côtes barbaresques ; l’admission à l’École polytechnique à dixsept ans, au Bureau des longitudes à vingt, à l’Académie des sciences à vingt-trois ; les fonctions dé directeur de l’Observatoire et de secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, conservées jusqu’à sa mort ; les honneurs de la députation, auxquels l’appelèrent, de 1830 à 1851, plusieurs circonscriptions électorales; l’acclamation populaire le plaçant au premier rang dans le gouvernement provisoire de la seconde république française; là commission exécutive et le conseil d’État ; les derniers efforts héroïques ; enfin, la mort dans les ténèbres, à lui, le familier du Soleil, et les longues souffrances adoucies par les soins pieux d’une nièce à qui nous devons en ce jour l’expression de notre gratitude et de nos respects.

Etudier Arago sous tous les aspects où peut l’envisager l’admiration de la postérité : homme de science, renversant l’hypothèse newtonienne de l’émission de la lumière, déterminant la constitution physique du soleil, expliquant la scintillation des étoiles, la nature des aurores boréales, découvrant l’aimantation par les courants, origine de la télégraphie électrique, étendant à tous les corps la propriété magnétique, enfin, car je dois me borner aux sommets, signalant au plus éminent de ses disciples 1 astre encore inconnu, encore invisible, dont la découverte a ramené l’ordre par mi les planètes troublées, et demeure encore la marque la plus ex-

traordinaire de la puissance du génie humain ; — professeur, devant ses mille auditeurs de l’Observatoire, ou dans son fauteuil de secrétaire perpétuel, écrivant ses incomparables Notices scientifiques ou -dictant, devenu aveugle, son Astronomie populaire^ toujours, par la parole ou par la plumOj merveilleux de clarté, de sûreté, de puissance et d’ampleur ; agrandissant tout ce qu’il touche ; rendant à l’inventeur surpris sa découverte développée et fécondée ; semant à pleines mains les idées, et se réjouissant lorsque d’autres, amis ou ennemis, s’enrichissaient de la précieuse récolte; — historien scientifique, surpassant Condorcet, égalant Cuvier, balançant Fontenelle, et se caractérisant entre tous par la recherche passionnée des droits de chacun et un amour jaloux delà justice; — orateur, apportant à la tribune la rigueur et la clarté de la chaire scientifique, vivifiées par l’émotion des maîtres, et dominant l’Assemblée de sa haute stature, avec sa belle tête méridionale et son œil plein de flamme; —homme politique, débutant par refuser sa voix à l’homme de Brumaire, finissant par refuser son serment à l’homme de Décembre, et faisant le premier retentir à la tribune, devant une Chambre plus surprise encore qu’effrayée, les mots fatidiques de suffrage universel et d’organisation du travail ; — homme, enfin, chez qui la volonté d’agir s’unissait à la conscience de sa force ; intelligence merveilleusement compréhensive et puissamment créatrice, si hardie et cependant si prudente à la fois que jamais elle ne commit d’erreur nécessitant une rétractation ; nature ardente, mais loyale, prête pour la domination, mais incapable de haine et affamée de justice; cœur sensible et vaillant, quelquefois entraîné, disait un contemporain^, « à se montrer sévère envers le fort

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