‹ Leçons, discours et conférencesChapitre 36 sur 51 · M. Janssen, de l’Académie des Sciences · texte numérisé non relu

M. Janssen, de l’Académie des Sciences

pendant vingt ans vous avez fidèlement continu le mandat de vous représenter.

La vie publique de François Arago est singulièrement gnorée de nos contemporains, de ceux-là mêmes, je m’en suis assuré pour beaucoup, qui jouent un rôle politique. L’éclat de sa réputation scientifique a-t-il, par un effet de contraste, jeté quelque ombre sur ce côté de son existence? Cela est fort probable. Mais n’a-t-on pas cherché systématiquement à forcer ce contraste, afin de pouvoir rendre justice à l’astronome, sans être obligé de s’incliner devant le républicain ? Ou bien faut-il voir là un effet de cette compassion trop souvent hypocrite qu’il est de bon goût de témoigner aux hommes de science lorsque, émus des agitations et parfois des angoisses du pays, ils descendent dans l’arène politique?

Ce dernier sentiment, Arago l’a souvent rencontré devant lui ; il y répondait par de cruelles railleries : « Ceux qui n’ont fait leurs preuves en aucun genre, disait-il, veulent jouir du privilège incontesté de discourir sur toutes choses ; mais ils émettent la prétention singulière de parquer le savant dans sa spécialité. »

Qu’est-ce à dire ? Les actes des hommes seraient-ils absolument déréglés, et n’obéiraient-ils à aucune loi générale? La législation serait-elle autre chose qu’une expérimentation compliquée? Par quelle raison alors interdire la vie publique à ceux qui ont fortement discipliné leur esprit par l’habitude de l’expérience et la recherche des lois naturelles ? Sainte-Beuve, aux plus mauvais jours de la réaction, prétendait que la statue d’Arago devrait le représenter « la tête inclinée et fléchie, comme à demi foudroyé ; semblant avertir par son geste les savants de ne point donner trop à l’aveugle sur le récif populaire ». Celle que nous avons sous les

yeux semble répondre, le front haut et élevant le doigt vers les cieux : « Ce n’est pas de popularité qu’il s’agit, mais de devoir accompli. Soyez fiers de consacrer au service de la patrie toutes les ardeurs de votre âme, toutes les forcés de votre esprit, et suivez, sans souci des clameurs, mon glorieux exemple. »

Oui, messieurs, on ignore Ârago ; mais quel que soit le motif de Cette ignorance, elle me fait un devoir d’exposer ici, avec quelques détails, l’histoire de sa vie politique.

Officiellement, elle ne commence qu’à la Révolution de 1850. Mais l’héroïque enfant qui seul, à l’âge de sept ans, assaillait sur la place publique d’Estagel une patrouille ennemie, ne pouvait, devenu homme, demeurer indifférent et incertain parmi les gloires et surtout les désastres — de la patrie. A l’École polytechnique, il refuse d’approuver la création de l’ordre de la Légion d’honneur ; il répond non au plébiscite impérial, et n’est sauvé de la destitution que parce qu’il était le premier de la promotion. Sous l’Empire, bien qu’un moment ébloui par la gloire des armes françaises, il proteste contre ces boucheries humaines et contre l’enchaînement des libertés publiques.

Mais les Bourbons ramenés par l’ennemi, soutenus par l’occupation étrangère, lui étaient encore plus odieux. Aussi, lorsque la nouvelle du retour de l’île d’Elbe arrive à Paris, elle le plonge dans de cruelles angoisses. Cependant son parti est pris : « le protectorat étranger ou le despotisme militaire, disait-il, quelle alternative de maux extrêmes ! Et cependant mieux vaut à tout prix l’indépendance du sol ; car l’indépendance défendue nous rendra bientôt la liberté . Ce sol sacré, foulé de nouveau aux pieds de l’étranger. Napoléon

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