Villemain, <t Souvenirs contemporains, les Cent Jours
lui propose de le quitter ensemble ; ils partiront, iront en Amérique, s’y consacreront aux sciences ; il offre à Arago cinq cent mille francs dès le départ: Arago refuse, et le Bellérophon fait le reste. Six ans plus tard, alors que la réaction blanche le menaçait de nouxeau dans sa situation officielle, et qu’il n’était conservé à l’École polytechnique que grâce à la courageuse intervention de Gay-Lussac, il repousse avec énergie la demande que lui adresse Alexandre de venir en Russie organiser les services astronomiques, avec le titre de directeur des sciences et de magnifiques appointements : c< Tant que le gouvernement français, réponditil, me laissera la place nécessaire pour poser un pied de télescope, le peu que j’ai de savoir appartiendra à la France » . Son patriotisme avait des susceptibilités ardentes: En 1814 le roi de Prusse lui fait demander une entrevue ; Arago refuse de recevoir le vainqueur. Quelques jours après, de Humboldt vient prendre congé de son ami ; il est accompagné d’un inconnu qui s’assied, reste silencieux pendant tout l’entretien, et s’en va sans qu’Arago lui ait adressé une parole : c’était le roi de Prusse, qu’il avait parfaitement reconnu .
Le 26 juillet 1850, les coupables ordonnances sont signées; l’Académie se réunit précisément ce jour-là pour entendre l’éloge de Fresnel, par son ami Arago. Quelques paroles sévères, qui semblent une prédiction, y ont été, sans dessein spécial, insérées. Cuvier, toujours prudent, en exige la suppression ; Arago résiste, soutenu par Villemain qui s’écrie : « C’est une insigne lâcheté ! « Il lit l’éloge entier, et le maréchal Marmont lui dit en sortant : « Dieu veuille que demain je n’aie pas à aller chercher de vos nouvelles à \incennes* »
1. Cammunication de M. Etienne Aragon qui était présent à l’entrevue.
Le lendemain, Paris était en feu, et Marmont commandait l’armée royale.
Le maréchal, réhabilité devant l’Académie depuis le jour où Arago consentit, après un long entretien, à lui tendre publiquement une main qu’il lui avait d’abord publiquement refusée, témoignait une reconnaissance justifiée au grand astronome. Quelqu’un pensa que si celui-ci allait trouver au Louvre le commandant de Paris, la lutte fratricide pourrait être évitée. Arago résiste d’abord; quelle interprétation donnerait-on à sa démarche, et que penseraient de lui ses amis républicains? Tout à coup, il se ravise : « J’emmène Emmanuel avec moi, dit-il ; nul ne pensera qu’un père peut préparer une trahison en compagnie de son fils. » A travers mille périls, il part, il arrive, annonce à Polignac que la troupe fraternise avec le peuple : « Qu’on tire sur la troupe ! » répond l’insensé ! Il voit Marmont, et celui-ci s’écrie, désespéré : « La fatalité me poursuit ; ne voyez-vous pas que j’ai mon habit de 1814‘? »
« Le triomphe du droit sur la force brutale était accompli ; l’absurde doctrine du droit divin était anéantie : à sa place, la Révolution avait mis pour toujours le principe de la souveraineté nationale, et la nation ne souffrirait pas qu’on l’en dépouillât jamais. » C’est en ces termes dignes d’un républicain qu’Arago caractérisait en 1852 la révolution de Juillet.
Il fut un de ceux qui crurent fermement qu’on pourrait, suivant l’expression de M. Louis Blanc, « faire de la monarchie la tutrice de la liberté. » Mais son illusion ne fut pas de longue durée. En mai 1831, les électeurs de Perpignan et de Paris l’envoient à la Chambre des députés ; il s’y assied à l’extrême gauche. C’est